Part 4
Madame Mustel était ravie des bonnes nouvelles qu’elle recevait; les lettres de Marguerite exprimaient le contentement qu’elle éprouvait réellement. Après tant de secousses, pour la première fois depuis plusieurs années, la jeune femme goûtait le plein épanouissement de son être physique; elle jouissait avec une intensité extraordinaire de la magnificence de la nature, de la sérénité joyeuse du ciel, de la beauté magique de la mer, des couleurs merveilleuses des collines et de l’horizon. Tous les matins elle sortait avec son mari, et leur flânerie au bord de la mer était comme un bain de vie. Sur la place inondée de soleil elle se mouvait au milieu des marchandes de fleurs, caressée par ce qu’elle voyait, par ce qu’elle respirait, par ce qu’elle entendait, sentant en elle, fort et puissant, le désir de vivre et de dérober à la nature quelques-unes de ses félicités; elle rentrait à l’hôtel, le pas un peu ralenti, alanguie dans un bien-être profond, toute prête à écouter des mots d’amour, à recevoir des caresses. Des démonstrations qui l’eussent ennuyée un mois auparavant lui paraissaient naturelles, et elle était reconnaissante à son mari de tant l’aimer; pour le remercier d’un geste doux et charmant, elle lui posait sa main délicate sur le front, le regardant dans les yeux, et lui, dans un transport, prenait cette petite main et en baisait la paume avec furie.
Un jour, Marguerite entendit ses voisins de table parler de Monte-Carlo: ils y étaient allés la veille et racontaient leur chance extraordinaire, formant le projet d’y retourner.
--Moi aussi j’ai envie d’aller à Monte-Carlo, dit subitement Marguerite à son mari en se penchant vers lui.
--Toi! vraiment?
--Oui, j’en ai la fantaisie.
Tout d’un coup elle éprouvait un vague désir de varier la monotonie des jours, de faire quelque chose, d’entendre d’autres voix, de se trouver au milieu d’une foule, et dans une surexcitation soudaine elle parla toute la journée de cette excursion, quoique Roger parût faiblement partager son entrain:
--Crois-tu que je gagnerai?
--Je l’espère, puisque tu le désires.
--Mais, le crois-tu? As-tu idée que je sois chanceuse?
--Ma Gotte, ne me demande pas de prophéties; elles ne relèvent pas de mes capacités.
--Mais c’est amusant de tenter la fortune. Cela ne t’amuse pas, toi?
--Non, pas beaucoup.
--Ah! que tu es vieux jeu, mon pauvre Pataud!
Il fut un peu ému, un peu blessé de ces paroles, mais ne protesta pas.
L’enchantement dans lequel il vivait depuis quelques semaines allait donc cesser! Hélas! de toute façon il fallait rentrer dans la vie, rompre l’exquise douceur de ce tête-à-tête. Il songeait avec une vraie tristesse au moment où il serait contraint de reprendre une existence qui le séparerait tant d’heures par jour de sa chère femme; il avait été presque éperdu de bonheur lorsque spontanément Marguerite lui avait exprimé le même regret.
--Vrai? C’est vrai, ce que tu dis? avait-il demandé.
--Comment! si c’est vrai!
Jamais il n’avait été plus fier. Elle l’aimerait, elle finirait donc par l’aimer d’amour! Aussi, perdre une seule de ces journées bénies où ils étaient tous deux entièrement à eux-mêmes lui parut cruel, et le matin fixé pour leur expédition, il se montra non pas de mauvaise humeur, ce qui n’était pas dans son caractère, mais d’une réserve plutôt triste qui irrita Marguerite: elle avait la fringale de se distraire, elle était mécontente que Roger ne fût pas à l’unisson, et, involontairement, d’autres souvenirs surgissaient à son esprit... l’enjouement, l’ardeur d’Albert dès qu’il était question de la moindre partie.
Cependant ils firent route agréablement; le temps était tellement divin, le paysage si enchanteur qu’à moins d’une douleur réelle il était impossible de se soustraire à une influence aussi joyeuse, et Roger, contemplant, en face de lui, Marguerite, élégante, le visage animé, les yeux vifs, souriait tendrement, avide de rencontrer le regard de ces yeux aimés.
--Eh bien? lui dit-elle comme ils arrivaient. Tu te réveilles, cela me fait plaisir.
Roger résolut d’être de bonne humeur pour la contenter.
Ils déjeunèrent comme des amoureux; elle déjà toute égayée par le mouvement autour d’elle, par l’atmosphère spéciale, par ce remous humain si chargé d’électricité. Elle regardait avec curiosité ces hommes et ces femmes qui allaient et venaient; beaucoup avaient l’air de couples d’amants, ce qui l’intéressait. Les visages et les attitudes étaient différents de ce qu’on rencontre ailleurs; tous les yeux étincelaient d’un désir caché: désir d’amour ou désir d’argent.
Après déjeuner, ils se promenèrent sur la merveilleuse terrasse.
--Comme c’est beau! répétait Marguerite.
Ses yeux brillaient d’une sorte d’allégresse.
Ils entrèrent dans la salle de jeu. Ils allèrent d’abord d’une table à l’autre, se tenant en arrière du cercle pressé des joueurs qui se penchaient tour à tour et dévoraient des yeux le mouvement de la bille fatidique. Enfin Marguerite s’enhardit, posa une pièce de cinq francs à cheval sur quatre numéros, et attendit. Elle gagna.
Deux heures s’écoulèrent qui volèrent comme une minute; elle jouait, ardente et téméraire, contente non pas de gagner des pièces d’or dont elle n’avait nul besoin mais d’être plus forte que le hasard, de le dominer, de conquérir cette chose inerte. Roger, patient, ne la quittait pas; de temps en temps il lui disait:
--Eh bien! est-ce assez? viens-tu?
--Non, tout à l’heure, je m’amuse.
Il était presque effrayé de l’emportement avec lequel elle s’exprimait. Tout ce qui révélait chez elle une force de passion inconnue alarmait sa tendresse. Pour lui, le spectacle de ces êtres humains qui semblaient avoir tout oublié et ne vivre que pour une unique espérance presque constamment déçue, l’attristait profondément. Il aurait voulu enlever Marguerite et n’osait pas...
Elle venait de gagner un numéro plein et se reculait triomphante pour remettre son gain à son mari, quand une femme très parfumée, vêtue avec une recherche voyante, se retourna d’un bloc et, devant Marguerite saisie, se dressa son ancienne amie, cette Blanche Ledru qui avait été cause du brisement de sa vie. Elles se regardèrent un instant, immobilisées; puis madame Ledru, appuyant une main, paume dehors, sur sa hanche, d’un mouvement gracieux et provocant, obliqua à droite et lentement, marchant d’une allure glissante au milieu de la vaste galerie, se dirigea vers un salon du fond.
Marguerite, pâle et frémissante, la suivit du regard: la silhouette souple, vêtue de drap clair, le col entouré de chaînes emperlées, la tête coiffée d’un immense chapeau fleuri, s’en allait avec une indifférence hautaine. Au niveau d’une des baies, madame Ledru rencontra un ami, s’arrêta, dit quelques mots et, comme les regards de l’homme fouillèrent immédiatement la salle de jeu, Marguerite eut l’horrible sensation qu’on avait parlé d’elle. Brusquement elle dit à Roger, qui n’avait rien observé:
--Partons, j’en ai assez.
--Ah! tant mieux!
Rapidement ils se trouvèrent dehors. Aussitôt Marguerite, incapable de contenir son émotion, demanda à son mari d’une voix saccadée:
--As-tu vu cette femme?
--Qui? quelle femme?
--Blanche Ledru. Ah! l’horrible femme!
Doucement, Roger passa le bras de Marguerite sous le sien:
--Viens, allons un peu là-haut, vers ces allées tranquilles.
--Oui, oui, ne restons pas ici, je ne veux pas la revoir.
--Ne t’inquiète pas, tu ne la reverras pas.
Elle eut beau essayer de se dominer, dès qu’elle se sentit à l’abri des regards, de grosses larmes coulèrent de ses yeux, puis se changèrent en sanglots, sanglots aigus allant presque jusqu’aux cris. Navré, son mari la regardait. Le passé se dresserait donc toujours entre eux. Il savait l’inutilité des paroles en un pareil moment. Il la laissa pleurer. A la fin, exténuée, elle s’appuya contre lui, frissonnant encore de temps en temps.
L’admirable journée finissait dans une gloire d’or et de feu. La mer, comme affolée de la joie d’être, courait, lançait ses vagues transparentes. Une sorte de douceur muette s’épandait et flottait partout. Le retour s’effectua dans un semblant de paix.
XIV
Marguerite s’était sentie profondément humiliée d’être vue aux côtés d’un autre mari par celle qui avait été sa rivale heureuse. Il lui semblait que le fait de ne pas avoir conservé sa liberté la diminuait aux yeux de madame Ledru, lui enlevant le prestige de la femme outragée. En réalité par une route différente, elle avait été, elle aussi, d’un homme à un autre! L’idée qu’elle avait deux maris vivants traversait de temps en temps son esprit comme un coup de poignard.
Attentif et triste, Lesquen lisait dans les pensées de sa femme; et, persuadé que le silence est mauvais pour ces sortes de méditations, il lui parla le premier de sa rencontre de l’après-midi. Marguerite en fut surprise, et en même temps trouva un soulagement à exprimer quelques-unes des rancœurs qui l’oppressaient:
--Ah! on voit bien ce qu’elle est, elle a jeté le masque. Sous son fard et avec ses cheveux teints, elle a bien la mine d’une fille.
--De tout temps elle m’avait fait mauvaise impression, mais je ne l’aurais pas reconnue.
--Elle t’avait fait mauvaise impression autrefois? Pourquoi? C’était mon amie.
--Son langage avec les hommes était d’une liberté éhontée.
--Qui te l’avait dit?
--Quelqu’un qui la connaissait bien.
--Albert?
--Oui, lui-même.
--Et il m’encourageait à voir souvent Blanche; il vantait sa gaieté perpétuelle, sa bonne humeur!...
Les yeux doux et fidèles du mari se levaient sur ceux de sa femme:
--Tâche, ma bien-aimée, d’oublier ces tristes choses.
--Je m’y efforce, dit sincèrement Marguerite; ce sont elles qui me poursuivent.
--Ignore-les. Que peut Blanche Ledru dans ta vie d’aujourd’hui?
--Elle peut parler de moi; j’ai senti qu’elle me racontait à cet homme qui l’a abordée.
--Assurément, c’est un grand malheur. Mais, crois-moi, il faut amputer ces souvenirs, il le faut même au prix de souffrances. Si tu le veux, Marguerite, ma femme chérie, il dépend de toi d’être heureuse.
Elle se tut; il n’insista pas. L’un et l’autre avaient pris un journal.
Au bout d’un moment, Lesquen dit:
--Je vais faire un tour et fumer un cigare avant de dormir. Si tu veux suivre mon conseil tu te coucheras; tu es lasse.
--Oui, je suis très lasse, tu as raison.
Il sortit et elle se mit au lit.
La grande chambre contenait deux lits jumeaux, chacun rangé contre le mur, séparés par la porte d’entrée qui formait le milieu de la pièce. Seule dans son lit étroit, les rideaux de mousseline abaissés, elle éprouvait le sentiment d’être à elle-même, et, ce soir-là, toute autre organisation lui eût été odieuse.
Quand son mari rentra, au bout d’une demi-heure, elle feignit de dormir; il la regarda, demeura un instant attentif à son chevet, puis, en soupirant, éteignit les lumières.
Mais ni l’un ni l’autre des époux ne put dormir. Le docteur comprenait l’urgence pour lui de rentrer à Paris, de reprendre sa clientèle. Il avait mis toute autre considération de côté pour emmener Marguerite, maintenant, même pour elle, le retour s’imposait. Le changement de scène et de milieu avait évidemment usé son effet; il est impossible, au moral comme au matériel, de soutenir la vie par des expédients. Il fallait arriver à la sécurité dans l’existence normale; le séjour à Cannes n’aurait pas été inutile: Roger avait conscience d’être arrivé à forcer certains arcanes du cœur de sa femme; la familiarité entre eux était devenue plus conjugale, moins celle de la parenté; ils avaient connu des heures vraiment heureuses: c’était beaucoup.
Que Marguerite eût été mariée, que son premier mari fût vivant, qu’elle pût rencontrer madame Ledru, c’étaient là des faits qu’il n’avait pas le pouvoir d’anéantir par l’oubli volontaire, par la ténacité de n’y jamais faire allusion. Il lui paraissait monstrueux que Marguerite ne pût être heureuse parce que d’autres avaient eu à son égard des torts cruels, et que les fautes de ces êtres fussent l’obstacle permanent à son bonheur à lui. Que pouvait-il faire? Ni la persuasion ni la violence n’aboutiraient. Une seule résolution intangible demeurait dans le cœur du mari dévoué: il garderait Marguerite, la maintiendrait, de gré ou de force, dans l’oasis où la vie pouvait lui être bonne. Maxime, de plus en plus, prendrait place dans le cœur, dans la vie de sa mère. Et puis rien ne dure toujours; ce tourment du passé, ce regret peut-être, ne seraient pas sans s’amortir; peu à peu la vie réelle l’envelopperait, peu à peu les images iraient s’effaçant, peu à peu elle oublierait.
Oui, le bienfaisant oubli était au bout de tout; il s’agissait seulement d’avoir la patience d’y arriver. A quoi songeait-elle en ce moment dans le silence de la chambre close? Il perçut deux ou trois soupirs tristes et comprit que sa femme non plus ne dormait pas. Oh! si elle pouvait l’appeler! Il écoutait, anxieux; pour ne pas révéler son insomnie, Marguerite s’efforçait de demeurer immobile. Elle aussi pensait... Bientôt, ils allaient rentrer à Paris, et comment ferait-elle pour éviter Albert? Si elle revoyait son visage triste et implorant, que deviendrait-elle? L’idée qu’elle était _toujours_ sa femme, que le sacrement religieux qui les avait unis demeurait sans atteinte, la poursuivait. La révolte d’un moment l’avait éloignée des pratiques religieuses; elle en avait voulu à Dieu de ses souffrances imméritées, mais tous les jours augmentait son regret de ce que son mariage avec Roger n’eût pas été béni à l’église; la conviction pénible que madame Ledru le savait lui fit monter une rougeur brûlante au visage: «Qu’a-t-elle dû penser? Elle doit croire que je lui ressemble.»
L’espèce d’humiliation intérieure que sa situation lui causait prenait une forme aiguë; même à l’hôtel elle était ombrageuse, s’éloignant de toute avance, sentant que derrière elle on pouvait dire: «C’est une femme divorcée, remariée», c’est-à-dire pour certaines personnes pas mariée du tout. Puisque le mal était fait, puisqu’elle avait perdu Albert, si au moins son mariage actuel pouvait être complet!... alors il lui semblait qu’elle serait sûre d’elle-même; que, vraiment liée à son mari, elle aurait bien plus de force, que rien ne pourrait ébranler sa fidélité.
Mille fois ces pensées vagues avaient flotté dans sa tête, mais sa rencontre avec Blanche Ledru les avait rendues décisives. Elle ne voulait pas être humiliée, elle en parlerait à son mari; il n’y avait rien dans ce désir qui pût le chagriner, au contraire. Tant de mariages avaient été annulés à Rome, pourquoi le sien ne le serait-il pas?
XV
Peu à peu, Albert d’Estanger reprenait à l’espérance.
Partis pour un mois, lui avait-on dit? Qu’est-ce qu’un mois? Elle ne pouvait pas s’éloigner à jamais. Elle rentrerait à Paris, et il trouverait bien le moyen de la joindre.
Elle viendrait dans ce salon tout illuminé de son image, il était impossible qu’elle ne vînt pas. Trop de souvenirs la liaient à lui. Il serait heureux de nouveau; cette créature qui lui avait appartenu, qui lui appartenait, serait encore sienne. En attendant il fallait vivre, ne pas se décourager; il se sentait malade, mais il lutterait, et consolé par Marguerite il guérirait.
Sous l’influence de cet espoir, il sortait, essayant de se distraire, de se reprendre à la vie extérieure. De temps en temps il retrouvait un visage connu: il échangeait une poignée de main plus ou moins cordiale; il trouvait plaisir à revoir ceux qui avaient connu Marguerite, et il s’étonnait presque que personne ne lui parlât d’elle.
Un soir, il était aux fauteuils d’orchestre au Gymnase, écoutant non pas tant ce qui se disait sur la scène que ses propres pensées. Il s’amusait à scruter les visages des femmes, étonné de son absolu détachement. «Je me croirais fini, et bien fini, se disait-il, s’il n’y avait Marguerite; mais son visage, à elle, ne me laisse pas glacé et mort. Je veux la voir.»
Il se tenait debout pendant un entr’acte, appuyé au rang de fauteuils devant lui, la lorgnette sur les yeux, quand il s’entendit appeler.
--Monsieur d’Estanger!
Il abaissa sa lorgnette. Une jeune femme, extrêmement parée, s’était avancée jusqu’à la stalle vide, à côté de la sienne, et lui tendait la main en souriant; elle était suivie d’une toute jeune fille aussi élégante qu’elle-même.
--Comment! madame Varèze? dit d’Estanger avec un affectueux empressement, en prenant la main qui se tendait cordiale.
--Oui, et vous n’aviez pas l’air de me reconnaître du tout, et vous ne reconnaissez pas non plus Odette. Eh bien, c’est elle, devenue une grande personne.
Et la mère, avec un mouvement de fierté, se penchait en arrière pour mieux laisser voir sa fille. Un beau sourire, des dents blanches qui étincelèrent, et la jeune main à son tour s’offrit.
--Non, par exemple; je ne reconnais pas du tout, mais du tout, mademoiselle Odette.
Madame Varèze riait et se casait dans la stalle qu’elle avait usurpée, tournant vers son interlocuteur un visage légèrement fatigué, mais gracieux, spirituel, charmant.
--Elle a grandi, n’est-ce pas? Et moi, j’ai vieilli. Et vous? D’où sortez-vous? D’où venez-vous? Voilà un siècle que vous êtes disparu. Avouez que je suis bonne de me souvenir de vous.
--Vous avez toujours été une personne délicieuse, madame.
--Et vous, toujours un flatteur. Sincèrement, cela me fait grand plaisir de vous revoir. Vous me rappelez de bons moments de ma vie; je n’ai pas oublié la rue Rembrandt et notre séjour à Paramé.
Puis, comme inquiète de l’effet de ses paroles:
--Je ne vous offense pas, au moins, en vous parlant du passé?
--Au contraire.
--C’est gentil ce que vous dites là; mais enfin racontez un peu. Qu’est-ce que vous faites? Où vivez-vous? Pourquoi ne vous voit-on pas?
--Je vis à Paris; j’ai perdu ma mère il y a six mois. Je suis triste, je ne veux ennuyer personne.
--Vous êtes triste... Et seul alors?
--Oui, tout seul, absolument seul.
--Eh bien! il faut venir voir vos anciens amis, on essayera de vous distraire. Ah! cela nous a fait bien de la peine à tous, votre divorce... Mais vous allez me trouver ridicule; vous savez, j’ai beau prendre des années, je suis toujours étourdie, je dis malgré moi ce que je pense.
--C’est-à-dire que vous êtes toujours charmante et indulgente.
--Je veux bien. Oh! je ne suis pas méchante. Pour sûr, je ne me réjouis pas des peines de mes amis, et j’aimais beaucoup Marguerite.
--Vous ne l’aimez donc plus? pourquoi en parlez-vous au passé?
--C’est elle; elle m’a battu froid tout de suite, je ne sais pourquoi. Je continue à lui faire une visite de cérémonie par an, même j’imagine qu’elle n’y tient pas.
--Vous l’avez vue récemment?
--Non, pas cette année; mais la semaine dernière, j’ai rencontré madame Mustel qui m’a dit que sa fille était dans le Midi... Vrai! cela ne vous cause pas de peine que je vous en parle?
--Vous me faites grand plaisir.
--Pauvre petite Marguerite! Vous étiez, elle et vous, un si gentil ménage! Elle est contente, je veux le croire, mais moi, à sa place, je le sens bien, j’aurais des regrets.
Et, regardant attentivement d’Estanger, elle dit soudain, comme frappée d’une idée subite:
--Mais vous n’avez pas bonne mine du tout; vous devez vous ennuyer. Ah! que c’est triste!
Et spontanément, dans un affectueux geste de sympathie, elle lui tendit encore la main.
--Puis-je venir vous voir? demanda-t-il, ému.
--Comment! mais je pense bien; le mercredi et le samedi, après quatre heures, et vous entendrez Odette: c’est une musicienne consommée.
Et, une seconde fois, s’effaçant pour mieux la laisser admirer:
--Ma fille a tous les talents.
La jeune créature rougit un peu, levant ses yeux profonds sur d’Estanger. Il l’examinait avec une sorte d’intérêt triste.
--Oui, voilà comme elles grandissent! dit madame Varèze répondant à sa pensée. Yvonne aussi serait une grande fille, elle aurait l’âge de Jean...
Et elle soupira.
--Enfin, nous ne pouvons pas parler de toutes ces choses ici. Venez bientôt et, si les heures officielles vous ennuient, nous y sommes toujours après déjeuner.
Et déjà debout, comme se souvenant tout à coup:
--Vous savez que je suis veuve?
--Non, je ne le savais pas.
--Oui, depuis deux ans. Ce pauvre ami a été enlevé par une pneumonie.
--Acceptez mes condoléances.
--Merci... J’ai eu beaucoup de chagrin... Mais enfin il faut bien distraire Odette. Et la vie est si courte! Venez me voir bientôt, je vous donnerai de bons conseils.
Et avec un dernier et séduisant sourire elle se retourna pour regagner sa stalle. La toile se levait, et d’Estanger reprit également sa place.
Cette rencontre fortuite d’une des anciennes amies de Marguerite lui avait causé une sensation de vif plaisir; il ne pouvait se défendre de temps en temps de jeter un coup d’œil du côté où étaient assises les deux femmes, et il se rendait compte par l’expression de leurs visages qu’il les occupait aussi.
Madame Varèze, un peu plus âgée que Marguerite, avait été sa compagne de couvent. Pleine d’entrain et d’exubérance, elle s’était trouvée mêlée intimement à tout le côté extérieur de l’existence du ménage d’Estanger. C’était avec les Varèze, surtout avec madame Varèze, que s’organisaient toutes les parties de plaisir. Varèze, architecte de profession et artiste de tempérament, était fort occupé, mais laissait à sa femme une liberté qu’elle méritait. Aimant le plaisir, tout ce qui fait l’agrément et le brillant de la vie, madame Varèze, sous une apparence frivole, était pourtant une ménagère exemplaire, et le matin, vêtue de peignoirs exquis, elle veillait à tout comme une bourgeoise entendue. Passionnée de chiffons, elle n’eut cependant jamais dépensé un centime au delà de sa pension, et se donnait une peine infinie pour faire établir et confectionner ses toilettes.
Elle aimait bien son mari, mais l’amour n’avait aucune part dans sa vie; elle flirtait comme une autre, se plaisait aux hommages, tout en s’arrangeant de façon à décourager les plus entreprenants. Elle ne connaissait pas un moment d’oisiveté ni d’ennui: ses enfants qu’elle idolâtrait, ses robes, ses amis, le théâtre, le monde, l’occupaient plus que suffisamment. Elle était infatigable, serviable et bonne, et Marguerite d’Estanger éprouvait pour elle une vraie amitié. Au moment du divorce, elle avait cependant refusé de la voir, se souvenant avec rancune d’avoir fait chez madame Varèze la connaissance de madame Ledru. Devenue soupçonneuse, Marguerite se demandait parfois si Albert n’avait pas été amoureux de madame Varèze: celle-ci chantait avec feu et goût, et Albert l’accompagnait souvent. En vérité, leurs sentiments s’étaient toujours maintenus dans les bornes d’une camaraderie familière.
La fuite de Marguerite du domicile conjugal avait épouvanté madame Varèze. Elle était accourue chez madame Mustel dans l’espoir d’aider à une réconciliation, mais éconduite avec persistance, sa bonne volonté était demeurée inefficace. Elle avait éprouvé un vrai chagrin de l’effondrement de ce jeune ménage qu’elle affectionnait, peinée aussi de ce qu’elle pouvait à bon droit considérer comme de l’ingratitude. Mais elle s’était fait un principe de demander très peu à la vie, et toute sa capacité de dévouement, elle la donnait à ses enfants. Sa fille était son idole: elle déversait sur elle les réserves de sa tendresse. Pleine d’intelligence, l’enfant était depuis l’âge de dix ans presque la compagne de sa mère, qui lui parlait toujours comme à une personne raisonnable.