Part 3
Madame Mustel reçut docilement les instructions de son gendre et promit de les exécuter ponctuellement. Elle retourna avec lui dans la chambre de la malade. Rouge et pâle tour à tour, Marguerite s’agitait dans son lit. Elle ne sourit pas à sa mère et répondit à peine à son mari.
--On dirait qu’elle est en colère, dit madame Mustel tout bas en reconduisant Roger jusqu’à la porte.
--C’est la fièvre. Je rentrerai de bonne heure.
Il n’était nullement inquiet: un gros rhume, une bronchite même, ne l’effrayait pas chez une femme jeune, robuste et bien soignée. Et cependant un malaise profond emplissait son cœur; il avait été frappé de l’espèce d’irritation témoignée par Marguerite qui manifestait avec une impatience chagrine le désir d’être seule. Elle n’avait paru tranquille et ne s’était assoupie que lorsqu’il eut annoncé qu’il passerait la nuit sur la chaise longue de leur chambre. Indulgent aux malades, il ne voulut voir là qu’un caprice causé par l’état de fièvre; mais une angoisse secrète l’oppressait. Si Marguerite allait ne plus l’aimer? Si elle allait lui en vouloir de l’avoir épousée? Sans les encouragements de madame Mustel, il n’eût jamais osé s’offrir à Marguerite: dans cette créature fine, quelquefois fantasque, toute d’impulsion, s’incarnait pour lui le rêve d’amour de sa jeunesse, mais elle l’intimidait un peu, et jamais, même aux heures des plus tendres expansions, il ne s’était enhardi à lui dévoiler tout son cœur. Quand il la tenait dans ses bras, mille paroles folles et tendres lui montaient aux lèvres sans qu’il osât les prononcer. Tout ce qu’un homme peut faire pour rendre heureuse la femme élue, il l’avait fait, ce qui était en son pouvoir du moins; mais il savait qu’il n’est au pouvoir d’aucun être humain de percer l’arcane du cœur. Il se mit à penser au premier mari de Marguerite. Depuis quelque temps, l’image d’Albert se levait dans son esprit; il avait retrouvé chez sa femme des intonations, des mots oubliés, qu’il se souvenait avoir déjà entendus... lorsqu’elle n’était pas sa femme. Il eut l’intuition, non de la vérité, mais du danger mystérieux qui venait vers lui du passé. Il réalisa que les hasards de la vie pouvaient remettre les anciens époux en présence, et il ne possédait plus la certitude, malgré tous ses efforts pour la créer en lui-même, que Marguerite détournerait la tête sans regret. Il comprit que son bonheur était précaire, que sa maison était bâtie sur le sable!
Il fit ses visites avec plus de soin et de conscience que jamais, dominant sa pensée et s’oubliant lui-même. A l’heure fixée, il reprit le chemin de la rue de Prony; il marcha pour secouer son abattement moral. Comme il descendait rapidement la rue de Lisbonne, une voiture le croisa; inconsciemment il leva les yeux, et son regard et celui d’Albert d’Estanger se rencontrèrent... Ce fut un éclair, mais dans le cœur de chacun de ces deux hommes, il jaillit comme une flamme. «Je la garderai», se disait Roger, libéré de toute défaillance, certain de son droit. «Je la reprendrai», se jura Albert, mordu par une jalousie intense.
X
L’indisposition locale de Marguerite céda rapidement à des soins énergiques. Elle fut bientôt assez remise pour que madame Mustel se crût en droit de la chapitrer. Elle lui répétait de demi-heure en demi-heure, avec la régularité qu’elle aurait apportée à lui verser une potion:
--Tu ne veux jamais écouter mes conseils.
Elle terminait ce petit discours un soir avant dîner, au moment précis où Roger entrait dans la chambre; il entendit sa femme répondre d’un ton bref:
--Tu ne m’as donné que trop de conseils, maman.
Madame Mustel commençait à protester, prête à arguer de son infaillibilité; son gendre l’arrêta:
--Pas de discussion, tante Louise: Gotte n’est pas assez bien.
Il s’approcha de sa femme, ferme, le visage ouvert, et l’embrassa tendrement. Elle était étendue dans un fauteuil, elle ne bougea pas et détourna la tête.
Roger s’assit en face d’elle, la contemplant délibérément; puis il lui prit le poignet, tâta le pouls, et d’un ton satisfait, délivrant la petite main passive:
--Tout est bien, dit-il: c’est une affaire finie.
--Elle a encore eu une faiblesse tantôt, déclina sèchement madame Mustel, comme une personne qui accomplit son devoir.
Le docteur leva la tête, regarda sa femme.
--Ah! dit-il.
Puis après une pause il ajouta:
--C’est la suite de la grippe.
--Maintenant que tu es là, Roger, reprit madame Mustel, je vais faire dîner Maxime.
L’enfant avait été transporté chez sa grand’mère afin d’assurer la tranquillité entière de la malade.
--Tu reviendras, maman? demanda Marguerite.
--Si tu le désires, ma fille.
--Je t’en prie.
--Tu peux compter sur moi.
Les époux restés seuls ne parlèrent pas; Marguerite suivait dans le foyer le jeu de la flamme. Enfin elle dit avec un peu d’impatience:
--Pour combien de temps en ai-je à ne pas sortir?
--Cela dépend du ciel, non de moi... Si le froid ne cesse pas, sais-tu à quoi je pense, ma chérie?
--Non. A quoi?
--A t’emmener dans le Midi.
--Dans le Midi? Pour quoi faire? Et puis je préfère ne pas te quitter.
Elle disait vrai, elle le sentait son rempart.
--Tu ne me quitterais pas... j’irai avec toi.
--Et tes malades?
--L’ami Bossard s’en chargera le temps nécessaire. J’ai tout combiné, je serai libre quand je voudrai.
Elle secoua la tête, dolente:
--J’aime mieux rester à Paris.
--Mais il faut obéir à ton mari, Marguerite. Tu sais, je suis le maître.
Il souriait. Elle le regarda, étonnée.
--Je trouve que tu as besoin de quitter Paris, Marguerite.
--Je suis donc malade gravement?
--Tu pourrais le devenir, et je veux te guérir, ma Gotte, ma femme adorée...
Il ajouta, ému:
--Je veux ton bien plus que ma vie; tu le crois, n’est-ce pas?
--Oui, je le crois. Mais pourquoi me parles-tu ainsi?
Il ne répondit pas directement à la question.
--Vois-tu, Marguerite, entre un mari et une femme il faut une confiance entière; il faut parler de tout ce qu’on a dans le fond du cœur, même si cela fait un peu mal.
Elle le regarda, si agitée et inquiète qu’il eut le pressentiment qu’elle connaissait la présence d’Albert à Paris. Résolument il continua:
--Il y a un passé qui t’a fait souffrir, ma pauvre femme, et que j’essaye d’oublier: mais dans la vie, malheureusement, il n’est pas si facile d’oublier. Je sais une chose qui pourrait te donner de l’émotion ou du chagrin si tu l’apprenais tout à coup, et je veux t’en prévenir moi-même: Albert d’Estanger est revenu à Paris, je l’ai vu.
Elle blêmit, eut une contraction de la mâchoire, comme épouvantée. Roger s’était rapproché, et tenait entre les deux siennes les mains récalcitrantes de sa femme:
--Marguerite, est-ce que je t’inspire de la crainte? Est-ce que je peux t’en vouloir d’un trouble si naturel?... Mais nous ne pouvons plus retourner en arrière... c’est _impossible_. Regarde-moi, ma chérie: si tu étais au bord d’un précipice, je pourrais, pour t’empêcher d’y tomber, être forcé de te faire un peu de mal, de meurtrir ta chair que j’adore, et cependant tu me le pardonnerais, n’est-ce pas? Tu comprendrais que c’est mon amour même qui me donnerait cette force?
Elle baissait la tête, et il voyait les larmes sourdre sous les paupières.
--Je suis médecin, ma Gotte, et c’est mon métier de faire souffrir pour guérir; mais il me faut la confiance de mon malade, toute sa confiance. Parle-moi; ce n’est pas à ton mari que tu parles, c’est à Roger, c’est à ton «Pataud» pour qui tu as toujours raison.
Elle ne put se défendre de sourire faiblement, émue de cette bonté; elle murmura:
--Qu’est-ce que tu veux que je te dise?
Puis de bonnes larmes jaillirent de ses yeux, la soulageant. Il lui avait libéré une main, tenant l’autre dans une étreinte de fer.
--Tu as peut-être des regrets, mon amour? Il faut les faire mourir en toi. Je sais que je ne suis qu’un homme bien ordinaire, mais en t’épousant j’ai accepté des devoirs que je n’abandonnerai jamais. Je te défendrai contre tous, Marguerite. Le comprends-tu?
Elle tremblait; il sentait sa pauvre petite main frémir.
--Vois-tu, mon ange, il ne faut plus regarder derrière toi. Si tu t’es trompée en reprenant autrefois ta liberté, tu l’as fait librement.
Comme un pauvre animal blessé elle le regardait de ses yeux battus.
--J’aurais dû peut-être ne jamais aspirer à autre chose qu’à être ton ami, et craindre un retour possible vers le passé... Je ne m’en suis pas défié, Marguerite; je t’aimais tant, depuis si longtemps! Je te croyais malheureuse...
--Je l’étais...
--Laissons les morts ensevelir les morts; le passé est mort, et pour toi, tu entends bien, Albert est mort comme ta fille Yvonne: tu ne peux jamais, jamais, le retrouver.
Elle répondit par un gémissement.
--Mais tu as un mari qui t’appartient jusqu’à son dernier souffle; tu as un fils né de ce mari, et sans doute en ce moment une autre vie venue aussi de lui commence à surgir en toi. Veux-tu tout perdre pour un mort?
Elle aurait voulu crier: «Il n’est pas mort, il souffre; les morts ne souffrent pas.»
Roger parut deviner sa secrète pensée:
--Et il ne faut pas avoir pitié de ceux qui ont fait le mal, qui ont détruit eux-mêmes leur bonheur, qui ont trahi. En ayant pitié d’eux on torture ceux qui sont innocents. Si l’homme qui avait le bonheur de te posséder... que tu aimais... a pu oublier ce qu’il te devait, il ne mérite aucune compassion... Je n’ai vu Albert d’Estanger qu’un instant, mais j’ai vu combien il était changé, et c’est justice.
Elle le regarda avec une sorte d’horreur, libéra sa main et dit, les dents serrées:
--Je sais, je l’ai vu.
Il maîtrisa sa poignante émotion.
--Pauvre Marguerite! Pourquoi ne me l’as-tu pas dit?
--A toi?
--Oui, à moi. Ce n’est pas ta faute s’il s’est trouvé sur ton chemin, comme il s’est trouvé sur le mien; ce n’est pas ta faute si tu en as été émue: c’est notre malheur, Marguerite, et non notre faute.
--J’ai besoin d’air... dit-elle subitement défaillante.
Il la soutint: elle était évanouie. L’éther se trouvait à sa portée, il lui en fit respirer. Puis, lorsqu’au bout de quelques instants elle rouvrit les yeux:
--Viens, dit-il; passons dans mon cabinet, il fait trop chaud ici.
Elle ne résista pas; il l’embrassa avec une tendresse emportée.
--Nous partirons, n’est-ce pas, femme?
--Oui, dit-elle vaincue.
XI
La température était devenue rigoureuse; il neigea à plusieurs reprises, et Albert d’Estanger ne put s’étonner de ne pas revoir Marguerite. A dire vrai, il ne l’attendait pas; il comprenait que pendant quelques jours, bien des jours peut-être, elle demeurerait indécise; il la connaissait trop pour ne pas être certain que la lutte serait cruelle pour la pauvre femme. Il la plaignait, mais néanmoins son égoïsme ne voyait, ne voulait, ne souhaitait qu’une seule issue: coûte que coûte, il fallait que Marguerite lui revînt. Jamais il n’avait désiré une femme comme il désirait maintenant celle qui avait été la sienne. Sa rencontre fortuite avec Marguerite, dont l’image s’était peu à peu estompée dans son esprit, l’avait relevé du pire découragement, de la lassitude écœurée de l’homme de plaisir qui ne trouve de joie nulle part. Physiquement et moralement las, conscient qu’il ne restait plus autour de lui une seule affection réelle, il envisageait avec horreur les années qui s’étendaient encore devant lui. Le vulgaire accident qui avait brisé son existence, si agréable et bien organisée, était en somme ce qui arrivait couramment, sans dommage pour personne, une suite inévitable de la faiblesse humaine, un prétexte à bouderie, à ressentiment momentané tout au plus; mais de pareilles conséquences suivant une circonstance aussi triviale lui paraissaient une monstrueuse injustice.
Il avait été foudroyé de surprise devant la violence des résolutions de Marguerite. Il oubliait qu’elle l’avait averti bien des fois qu’elle ne supporterait pas d’être trompée, qu’une trahison serait pour elle un coup mortel. Il n’avait jamais envisagé la possibilité que sa femme pût s’affranchir de l’amour qu’elle lui portait, des devoirs qu’elle avait contractés envers lui. De son côté il s’était toujours efforcé de ne pas troubler l’harmonie de son ménage dont il appréciait l’agrément et le charme. Rien n’avait été plus imprévu, moins calculé que cette rencontre matinale surprise par Marguerite: fatale seconde d’oubli payée si cher!
Tout d’abord il crut à une fugue de quelques jours, à une retraite momentanée de Marguerite chez sa mère, et pour la faire revenir il était prêt à toutes les concessions, à toutes les excuses. Ce lui fut une douleur profonde que la fermeté inébranlable de sa femme; ayant échoué dans toutes ses tentatives sincères de conciliation, comme il était orgueilleux il ne lutta plus. Sa complice se vit divorcée de son côté, et il ne resta à Albert que la ressource d’essayer d’oublier avec elle, mais cette femme lui était en vérité bien peu de chose: l’occasion, l’absence complète de principes sérieux avaient amené la familiarité d’abord, l’abandon ensuite. Madame Ledru était gaie, facile, point encombrante; Marguerite, absorbée par sa douleur, ne songeait pas à plaire: les heures auprès d’elle étaient parfois lourdes; l’amie distrayait le mari et consolait la femme. Elle s’était établie à la campagne avec eux, sincère dans son double rôle, éprise à sa manière d’Albert, très attachée à Marguerite. Elle aussi avait été stupéfaite du scandale provoqué par Marguerite, et contre son gré, elle avait dû se résigner à l’inévitable, sans illusion du reste sur la force du sentiment d’Albert à son égard; elle avait accepté son appui afin de gagner du temps, de combiner les moyens de refaire sa vie, et comme les scrupules ne la gênaient pas elle pensa qu’elle y parviendrait. Quand les amants se séparèrent après quelques mois de mutuel esclavage, ils en étaient presque arrivés à la haine, dans leur amer et inutile regret de ce que leur folie leur avait coûté.
L’idée de reprendre Marguerite, de retrouver ce qu’il avait perdu, de connaître à nouveau cette tendresse dévouée, passionnée, désintéressée, lui apparut délicieuse, et puisqu’ils étaient tous deux vivants, pourquoi ne serait-ce pas? Marguerite s’était trompée; elle avait commis une folie dont elle se repentait sûrement: c’était à l’homme, au mari, de lui donner le courage de s’en affranchir; elle serait mille fois plus heureuse qu’elle ne pouvait l’être avec Roger, plus heureuse même qu’aux jours les meilleurs de leur vie. Ils connaissaient tous deux maintenant le prix du bonheur. Du reste il ne violenterait en rien la volonté de Marguerite: ce serait elle qui, de son plein consentement, reviendrait au mari de sa jeunesse, et pour amener ce résultat il était prêt aux plus patients efforts.
Cependant, quand après dix jours passés, et plusieurs après-midi assez beaux, il n’eut pas revu Marguerite, l’inquiétude le gagna. Il lui écrivait, puis déchirait ses lettres, éclairé par sa raison sur le danger d’une pareille démarche. «Sûrement elle viendrait: sans doute elle avait été plus occupée les derniers jours de l’année; elle avait peur et c’était bon signe.» Plusieurs fois le matin, à l’heure où les petits s’ébattent au Parc Monceau, il passa dans l’allée où il avait vu la nourrice et l’enfant de Marguerite, mais ne les aperçut pas... Un jour, par contre, descendant l’allée centrale, il reconnut son ancienne belle-mère: il descendit derrière elle la rue de Prony, et la vit entrer dans la maison qu’elle habitait, et qu’il savait être aussi celle des Lesquen.
Quand madame Mustel eut disparu sous la porte cochère, Albert fit encore quelques pas, droit devant lui, et enfin, incapable de dominer sa curiosité, pénétrant à son tour sous la voûte, il ouvrit la porte de la loge et demanda d’une voix mal affermie:
--Le docteur Lesquen, s’il vous plaît?
D’une pièce du fond une femme qui cuisinait, sortit, et répondit:
--Le docteur Lesquen est en voyage, mais voici le nom de son remplaçant.
Et, essuyant ses mains à son tablier, elle prit dans une case une carte de visite qu’elle tendit à Albert. Il l’accepta et tout en la regardant demanda encore:
--Le docteur Lesquen sera absent longtemps?
--On ne sait pas, mais au moins un mois bien sûr; ils sont partis il y a huit jours.
--Merci, madame.
Il ferma la porte de la loge, sortit et, avec un horrible sentiment d’abandon, se retrouva dans la rue.
XII
Ce fut un lamentable retour dans son appartement solitaire. Tout en s’exhortant lui-même à la patience, il était indubitable d’après la violence de son désappointement qu’Albert avait espéré une prompte réalisation de ses désirs. Il se rappelait leur dernière entrevue: l’émotion, la faiblesse de Marguerite; il se trouva insensé de n’avoir pas su mieux en profiter, de n’avoir pas forcé sur l’heure cette volonté chancelante, de n’avoir pas mis entre Marguerite et sa vie actuelle un fait irrévocable. Maintenant elle lui avait échappé; ce départ si brusque, la dernière chose à laquelle il se fût attendu, lui paraissait ce qu’il était: un obstacle presque infranchissable entre lui et elle. Il ne pouvait pas la suivre; elle le savait, elle avait donc voulu se dérober... elle ne l’aimait pas comme il l’avait cru.
Après le divorce, d’un commun accord, les meubles qui garnissaient l’appartement de la rue Rembrandt avaient été dispersés, chacun n’ayant retiré que ses objets personnels. Albert avait fait transporter les siens chez sa mère, où il reprit officiellement son domicile et sa chambre de célibataire.
L’appartement occupé longtemps par madame d’Estanger était un rez-de-chaussée, rue d’Aumale, délicieusement calme, avec un jardin particulier entouré d’autres grands jardins. La pièce claire dont d’Estanger avait fait son cabinet de travail ouvrait sa large baie sur une pelouse tranquille où voletait constamment un merle. Depuis qu’il espérait y voir Marguerite, Albert mettait tous ses soins à l’orner; il avait réuni toutes les épaves de l’ancien «home», tous les objets particulièrement aimés. Le portrait d’Yvonne occupait la place d’honneur; et partout les photographies de Marguerite--Marguerite fiancée, Marguerite jeune femme, Marguerite avec sa petite fille sur ses genoux--s’offraient aux regards. Sur le tout planait un beau et sérieux portrait de madame d’Estanger vieillissante, avec des cheveux gris, un très doux sourire et des yeux clairs. En entrant dans cette pièce, en jetant les yeux sur ces effigies aimées, Albert eut une sorte de frénésie de désespoir: perdues, toutes perdues! Et que lui restait-il? Pourquoi vivre? Qu’attendre de l’avenir?
Avant d’avoir revu Marguerite, il imaginait une existence plus ou moins triste, mais possible encore. Maintenant, il lui fallait sa femme; on la lui avait volée, il voulait qu’on la lui rendît. Comment s’était-il trouvé un homme pour oser, de son vivant, _épouser_ Marguerite? Comment, lui, l’avait-il souffert? Il avait donc été fou, idiot, ensorcelé? S’il avait vraiment lutté, au moins elle ne se serait jamais remariée... et aujourd’hui tout eût été réparable. Il réalisait imparfaitement que le présent de Marguerite possédait seul une valeur tangible, qu’elle appartenait à ce présent, et que le lien qui l’avait unie à lui était entièrement brisé. Le fait qu’une volonté étrangère eût pouvoir de la faire disparaître, de l’emmener au loin, l’impossibilité pour lui de communiquer avec elle exaspérait Albert jusqu’à une sorte de fureur. Comment! il ne pouvait pas la voir? il ne pouvait pas lui écrire? Il ne pouvait rien, rien... Même Lesquen, qu’il haïssait par instants, lui échappait; l’honneur le plus vulgaire lui interdisant de s’en prendre à lui, il fallait, impuissant, qu’il lui laissât cette femme qui avait été la sienne, qui était la sienne!
XIII
Marguerite acceptait, souhaitait même ardemment que Roger se mît entre elle et la tentation de retrouver Albert, mais elle n’avait pas encore mesuré la force de son propre désir, et elle sentait vaguement que le calme nouveau qui l’entourait était précaire.
Ils s’étaient d’abord arrêtés à Cannes, et ce changement total, la beauté du ciel, la légèreté de l’air, avaient eu sur la jeune femme l’effet le plus bienfaisant. Endolorie, elle se laissait pour ainsi dire bercer sur le cœur de son mari, tellement allégée de n’avoir plus à l’âme l’inquiétude qui la tenaillait depuis quelques semaines. Elle se sentait délivrée de cette peur sourde qui l’avait hantée sans répit, peur d’elle-même, peur de ce qu’on l’obligerait à faire. Maintenant elle s’était reprise, allant de toute sa volonté à Roger, non pas avec amour, mais avec un sentiment d’être gardée, protégée par lui, à l’abri de tout mal, de tout péril. Sa faible espérance de maternité nouvelle était évanouie, mais elle souhaitait de la voir renaître, et alors elle n’aurait plus rien à craindre, l’avenir pouvait encore être très beau, il fallait qu’il le fût. Elle désirait ardemment le bonheur et la paix. Elle ne voulait pas recommencer les agitations et les tristesses, elle en était rassasiée.
Le docteur Lesquen, plein d’amour, épiait sa femme et, le cœur reconnaissant, se persuadait qu’il n’avait plus rien à craindre: l’ombre qui s’était dressée tout à coup sur sa route disparaîtrait sans laisser de traces. Il n’en voulait pas à Marguerite du trouble qu’elle avait manifesté; au contraire, il y trouvait une preuve nouvelle de la délicatesse des sentiments de sa femme. Le soupçon qu’elle eût approché Albert, qu’elle lui eût parlé ne traversait même pas son esprit. A deux ou trois reprises, émue par la bonté de son mari, pénétrée de tout ce qu’elle lui devait, mesurant son dévouement sans bornes, Marguerite avait été tentée de révéler toute la vérité, de découvrir le mal au médecin afin qu’il y portât les meilleurs remèdes; mais l’émotion qui se manifestait sur le visage de Roger dès qu’elle-même paraissait en éprouver, l’espèce d’avidité inquiète avec laquelle il était resté suspendu à ses lèvres un jour qu’elle avait eu le courage d’aller jusqu’à dire: «Il faut que je te raconte...» lui enlevaient sa résolution, et elle avait fini autrement la phrase commencée. L’aveu de la vérité devenait tous les jours plus impossible, et cependant elle eût désiré si ardemment faire cette confession: il lui semblait que si Roger _savait_, il n’y aurait plus aucun danger pour elle; il trouverait le moyen de la guérir, de lui faire oublier... Elle avait eu jusque-là grande facilité à lui dire ses pensées, n’ayant jamais éprouvé à l’égard de Roger cette réticence de la femme qui aime et qui craint de déplaire. Ingénûment elle lui avait toujours avoué ses idées, indifférente à l’impression qu’il en ressentirait, très assurée que rien ne pourrait le changer. Mais jamais auparavant il ne s’était montré si franchement épris: dominant sa timidité, il essayait de tout son pouvoir de se faire aimer, et cette attitude enlevait à Marguerite un peu de son aisance vis-à-vis de lui. Ce n’était plus tout à fait son «Pataud» dont elle ne craignait rien, elle n’était plus si absolument sûre de son indulgence. Et du reste, de quoi s’alarmait-elle? Elle se laisserait aimer, elle aimerait le plus qu’elle pourrait. «L’autre», sans doute, réalisant qu’elle était perdue pour lui, partirait de nouveau.