Retour du flot

Part 2

Chapter 23,870 wordsPublic domain

--Tu as la fièvre, ma chérie, lui dit doucement Roger en lui donnant le bonsoir.

--Peut-être, je ne suis pas bien ce soir.

--Je le vois; tâche de reposer, et au moindre malaise, je suis là, tu sais.

Et il étendit sur elle un bras protecteur en la baisant dans le cou.

--Dors.

--J’ai très sommeil.

Le silence se fit profond, et Roger au bout de peu de minutes dormait paisiblement. Marguerite en eut conscience, et alors elle rouvrit les yeux. Réfugiée au fond du lit, elle le regardait éperdue, s’interrogeant avec une frayeur croissante. Qu’allait-elle devenir? Comment avait-elle pu se remarier?... Est-ce qu’on peut avoir deux maris?... Albert parti, disparu de sa route depuis si longtemps, était devenu une image insaisissable; mais Albert revenu, lui disant qu’il ne pouvait plus vivre sans la revoir, avait repris sa place... Et maintenant elle était liée, liée jusqu’à la mort cette fois. Elle avait son fils, et puis Roger qui ne la quitterait jamais, qui l’emmènerait au bout du monde plutôt que de la perdre... Il n’y avait plus aucun moyen de retourner en arrière, aucun...

IV

Marguerite ne vit pas son mari de la matinée; il était parti de meilleure heure encore que de coutume, mais lui avait fait dire qu’il rentrerait très exactement pour le déjeuner, et qu’il la priait d’être prête. Elle avait eu un instant l’idée de se déclarer malade; puis sa promesse de la veille lui revint à l’esprit: elle irait, elle avait juré, il fallait y aller. Elle s’occupa beaucoup de son fils, se grisant de ses caresses, le portant dans ses bras, se pénétrant de la réalité de cette vie qui était sa vie à elle maintenant. L’obsession était moins forte avec son Maxime sur les genoux. Elle s’efforça de ne plus penser à Albert: elle le verrait une fois encore, et puis ce serait tout; elle reprendrait sa vie si bonne et douce entre son mari fidèle et son enfant vivant; il ne fallait pas qu’Yvonne prît à Maxime sa mère... et elle l’embrassait en le lui promettant. A recevoir les maternelles caresses, le petit roucoulait comme une tourterelle, puis poussait des cris subits et triomphants.

Le docteur Lesquen rentra et trouva Marguerite et son fils ainsi occupés; il s’arrêta net au seuil du cabinet de toilette, ravi de ce spectacle. Il y avait dans le visage sérieux de Roger une expression encore plus affectueuse que de coutume, et Marguerite s’en aperçut. Il vint à elle, cueillit du bras droit et éleva en l’air l’enfant, et du gauche enlaça tendrement la mère, la pressant de questions sur sa santé. Quand, sur son appel, la bonne eut emmené Tonton, il dit à sa femme:

--Ma chérie, je veux te montrer quelque chose et te proposer une course.

De son pas rapide et brusque il retourna jusqu’à l’antichambre et en rapporta une gerbe merveilleuse de fleurs blanches comme frémissantes encore de leur vie éphémère. Il les plaça dans les mains de Marguerite en disant:

--Veux-tu que nous allions porter ces fleurs à Yvonne aujourd’hui? J’aurais dû y penser hier...

--Aujourd’hui? avec toi?

--Oui, je me suis fait libre. Nous partirons de bonne heure: les jours deviennent courts.

Elle le regarda avec une expression si intense, se cramponnant d’un mouvement nerveux à ses épaules, qu’il en fut bouleversé.

--Roger... murmura-t-elle.

--Quoi? ma bien-aimée, quoi?

--Rien... je te remercie.

Il la caressa doucement, puis le médecin et l’homme sage reprenant le dessus:

--Pas trop d’agitation, dit-il avec fermeté.

Pendant le long trajet de la rue de Prony au Père-Lachaise, Marguerite laissa sa main dans celle de son mari; elle ne parla pas, et lui s’accommodait toujours du silence, l’esprit plein de ses préoccupations, et du reste taciturne dans toutes ses émotions.

Aux heures de clarté, par une journée d’automne, il s’exhale, de la grande cité des morts, un infini apaisement. Le mari et la femme allaient du même pas égal: elle, dans une tristesse assoupie; lui grave selon son habitude. Au détour d’une petite allée la tombe blanche apparut: appuyé sur une croix un ange pleurait... Ils avancèrent plus lentement, et enfin en face du nom d’«Yvonne» la mère tomba à genoux, les yeux dilatés, le cœur battant à l’étouffer... Sur la tombe en quantité gisaient des roses blanches: moisson déjà fanée, mais exhalant encore un doux parfum.

--Ma pauvre chérie, ma pauvre chérie! s’écria Roger, pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu étais venue?

Elle ne répondit pas.

--Ne me cache jamais rien! Marguerite, ouvre ton cœur à ton mari. Je comprends l’état où tu étais hier soir. Pauvre, pauvre petite!...

Doucement il coucha, d’un mouvement plein de respect, les fleurs qu’il avait apportées au pied de la pierre tombale. Il se releva et attendit. Longtemps Marguerite regarda la pierre cachée sous les fleurs, celles apportées par le père... et les siennes... Elle les touchait du doigt avec un mouvement de caresse, comme si elles eussent été une relique de l’enfant et de lui... Les deux visages, celui d’Yvonne et celui d’Albert, se confondaient... Ils étaient là tous les deux, tous les deux comme autrefois... Ces deux visages qui lui avaient paru l’univers, ils n’existaient plus pour elle... Oh! Dieu! pourquoi? pourquoi? Elle les avait tant aimés!

Le regard attentif de Roger vit le corps de Marguerite fléchir d’angoisse. Sans un mot, fermement et tendrement, il la fit se relever et affermit son bras tremblant sous le sien.

--Viens, ma chérie, dit-il.

Et d’une voix plus tendre:

--Il faut penser à Maxime, n’est-ce pas?

--Oui... balbutia-t-elle, oui.

Elle était heureuse qu’il l’emmenât, qu’il ne la laissât pas sur le bord de cet abîme de la mort où elle avait le vertige.

Pendant la descente, il parla gravement, paisiblement, lui répétant combien elle lui était précieuse...

--Je voudrais arriver à te faire perdre le souvenir de ce que tu as souffert.

--Je ne peux pas oublier Yvonne! dit-elle avec détresse.

--Non, tu ne le peux pas...

Il lui serra le bras doucement, et, tout bas:

--Peut-être il te viendra une autre Yvonne.

Elle sourit faiblement, malgré le chagrin de son cœur, tant l’idée lui était douce; il s’y mêlait une superstition obscure: l’âme de l’enfant perdue peut-être reviendrait...

La voiture roula sur les boulevards extérieurs. Marguerite regardait attentivement autour d’elle comme reprise par la vie: la vie était forte en elle. Elle pensa qu’elle essayerait de toute sa volonté d’être heureuse avec son mari et son enfant.

V

Arrivés à Saint-Augustin, elle descendit laissant son mari aller à ses malades.

--Merci, Roger, dit-elle en prenant congé.

«A ce soir, femme» fut la réponse. Il aimait à lui donner ce nom qui revêtait dans sa bouche une signification infiniment tendre. Elle sourit et demeura rêveuse un moment, puis, lentement, se mit à remonter le boulevard Malesherbes.

La journée était belle comme celle de la veille, avec un peu plus de mélancolie dans cette rapide transformation de l’automne. Cinq heures sonnèrent à l’église; la voix de l’horloge la fit tressaillir et lui rendit le sentiment du temps: l’allégement qu’elle avait éprouvé, la délivrance du passé, l’acquiescement aux choses présentes disparurent soudain. La pensée de son fils, qui depuis quelques moments occupait uniquement son esprit, la hâte qu’elle éprouvait de le revoir, de l’embrasser s’atténua, tandis que, brûlant, le souvenir des minutes passées dans l’allée déserte lui revint. Elle s’arrêta. Pourquoi n’irait-elle pas une fois encore? Aucune loi ne pouvait se trouver enfreinte parce qu’elle parlerait d’Yvonne, une minute, avec le père d’Yvonne. La tentation dominatrice, pressante, obsédante montait dans son cœur... Aller à Albert lui semblait si légitime: elle revivait d’autres journées d’automne; elle entendait la voix d’Albert, elle se rappelait les retours chez elle, par de délicieux crépuscules, dans cet appartement si aimé de la rue Rembrandt... Une sensation exquise l’envahissait en y pensant. Trois fois, dans l’obscur débat qui s’agitait en elle, elle dépassa la grille du Parc, résolue à aller droit son chemin, trois fois elle revint sur ses pas. Portée enfin, par une volonté supérieure, elle franchit le seuil du jardin, traversa rapidement les allées délaissées, et de loin, entre les arbres, l’aperçut.

Il était assis et lui tournait le dos, les regards dirigés du côté où ils étaient entrés ensemble le jour précédent. Elle s’arrêta et contempla la silhouette qu’elle connaissait si bien: l’attitude avait conservé sa libre élégance, son indifférence fière. Albert avait jeté un bras sur une chaise proche, d’un geste qu’elle reconnut; pourtant le fléchissement des épaules, le mouvement de la main gauche qui soutenait la tête, trahissaient le découragement. Il était solitaire là comme dans la vie... Ni femme, ni enfant, ni mère... D’elle à lui se dégagea quelque communication subtile, car il se leva brusquement, fit volte-face et la vit... L’éclaircissement de son visage fut si éclatant, la pâleur de l’émotion subite fut si manifeste, qu’elle trembla... Puis elle s’avança, essayant de se composer une contenance. Face à face ils ne se dirent pas un mot, mais d’un irrésistible élan il lui saisit la tête et la baisa au front. Elle se dégagea, se redressa, et recula de quelques pas:

--Pardonne-moi, Marguerite, je suis si malheureux.

--Je le vois, dit-elle doucement.

Il lui prit la main, la serrant à la meurtrir.

--C’est fini, c’est fini, jamais plus tu ne seras ma femme, jamais! Ah! Marguerite, quel mal tu nous as fait en ne pardonnant pas, car toi aussi tu vas être malheureuse!

--Non, je ne suis pas malheureuse.

--C’est vrai?

--Oui, c’est vrai.

--Tu as été heureuse autrefois; dis que tu as été heureuse.

--Oui, quand vous m’aimiez.

--Mais je t’ai toujours, toujours aimée!

--Quand vous me trahissiez avec Blanche... chez moi, dans notre maison... Ah! non, non...

--Mais si, je t’aimais; seulement tu pleurais, tu étais triste, et la brute qui est en l’homme ne sait pas pleurer longtemps. J’ai cherché une heure d’amusement... Mais est-ce que je ne demeurais pas ton mari quand même?

Elle ne voulut pas répondre. Les seules paroles qui lui venaient aux lèvres étaient: «Oublions, recommençons notre vie»... et ils ne pouvaient plus la recommencer. Elle fit appel à sa conscience qui s’endormait sous cette voix; elle comparait mentalement Albert à son mari, et était honteuse de la lâcheté qui lui faisait préférer celui qui l’avait outragée, et plus d’une fois sans doute, à celui dont chaque battement de cœur lui appartenait... Oui, il fallait haïr Albert pour ne pas l’aimer! La voix de Marguerite se fit âpre. Sans le regarder, les yeux perdus, elle dit:

--Je suis venue aujourd’hui parce que j’avais juré sur Yvonne, mais je ne reviendrai plus...

Il ne bougea, ni ne parla.

--Je m’en vais; adieu, Albert...

Elle continuait son chemin, troublée de ce silence, désarmée de toute volonté. Enfin il l’arrêta d’un geste léger; elle y obéit aussitôt.

--Adieu, Marguerite; je n’ai pas le droit de te retenir... je ne te demande rien... je viendrai ici tous les jours... et si tu veux jamais voir le portrait d’Yvonne?

--Quel portrait?

--Un portrait très ressemblant que j’ai fait peindre d’après ses photographies et mes souvenirs.

--Où est-il, ce portrait?

--Chez moi... J’ai gardé l’appartement de ma mère... personne n’y est jamais entré... Est-ce que tu ne veux pas y venir une fois voir ta fille?

--Je ne puis pas... je ne puis pas... J’espère que vous ne serez pas trop malheureux.

--Adieu!... Je t’aime plus que jamais, Marguerite, il faut bien que tu le saches.

Et alors, incapable de maîtriser son émotion croissante, il la quitta sans regarder en arrière.

Elle eut envie de crier, de l’appeler, de le retenir; puis, anéantie, elle alla tomber sur une chaise et, dans le brouillard humide qui l’enveloppait et la cachait, elle pleura comme elle n’avait jamais pleuré... Elle le sentait, en abandonnant son poste, en méconnaissant la force du lien qui l’unissait à son mari, elle avait trahi autant qu’Albert, lui pour une heure de joie, elle pour n’avoir pas su souffrir et pardonner.

VI

La vie, après cette rencontre qu’elle ne pouvait plus oublier, reprit pour Marguerite exactement comme si ce fait connu d’elle seule n’avait pas existé, et ceci lui fut une surprise: l’eau s’était refermée sur l’épave que le courant emportait... Elle avait craint une lettre, elle n’en reçut pas; elle avait imaginé d’autres rencontres fortuites où il lui faudrait se dérober, elles n’eurent pas lieu; ces heures où tout son être avait palpité d’une vie ancienne et nouvelle paraissaient ne jamais devoir connaître de lendemains.

Il n’était question en famille que des premières dents de Maxime, de la fatigue ou des succès professionnels du docteur, des affaires de Bourse de madame Mustel, et des événements racontés par les journaux. Personne ne semblait se souvenir qu’elle n’avait pas toujours été la femme de Roger. Si madame Mustel voyait sa fille fatiguée elle recherchait pendant quarante-huit heures, avec une patience d’agent de la Sûreté, la cause physique qui avait pu déterminer cette fatigue; de raison morale, au milieu de tant d’affection, de bien-être, de satisfaction de tous les désirs, elle n’admettait pas qu’il pût en exister.

--Si ma fille ne se trouvait pas parfaitement heureuse, disait-elle quelquefois, ce serait tenter Dieu.

Un matin, vers la fin de novembre, par un temps magnifique pour la saison, la nourrice sèche qui gardait Maxime,--car sa mère lui avait donné son propre lait--se trouva de près de vingt minutes en retard sur l’heure fixée pour son retour. Le docteur Lesquen se préparait déjà à aller à sa recherche afin de calmer Marguerite qui, grippée depuis quelques jours, ne sortait pas, et en toute occasion s’agitait facilement.

Quand enfin la nourrice et le petit parurent dans la salle à manger, quelques minutes après avoir été signalés par la femme de chambre en vigie, Marguerite, qui était prompte à la colère, fit durement une observation à la nourrice sur son inexactitude:

--Vous savez bien que je ne veux pas cela; je ne le veux absolument pas.

L’autre, rouge pour avoir marché vite avec un gros enfant dans les bras, s’excusa: elle avait oublié sa montre, etc., «et puis c’est ce monsieur qui joue avec les enfants et qui amusait le petit.»

--Le monsieur? Quel monsieur? demanda Marguerite impérativement.

Et soudain une idée traversant son esprit elle devint pourpre.

--Ne te bouleverse pas ainsi, ma chérie, je t’en conjure... supplia son mari. De qui parlez-vous, nourrice?

--C’est un monsieur, très bien, en deuil, le pauvre!... Et comme ça il regarde les petits jouer, et il m’a demandé l’âge de celui-ci. J’ai pensé qu’il en a perdu un comme ça peut-être.

--C’est possible, mais ne parlez pas à des personnes que vous ne connaissez pas. Madame et moi ne le voulons pas.

--Monsieur peut bien comprendre qu’on sait ce que c’est que quelqu’un de bien. Je ne lui ai pas parlé à ce monsieur; c’est lui.

Et toujours ronchonnant, la nourrice sortit.

Comme Marguerite continuait de déjeuner en silence, ne témoignant que par le mouvement saccadé de sa fourchette son trouble intérieur, son mari entreprit de la raisonner:

--Il ne faut pas, ma chérie, que tu donnes de l’importance à ce petit incident. Je comprends ta contrariété, mais ces choses-là arrivent tous les jours et n’ont pas d’importance. Ce que dit la nourrice est probablement la vérité: c’est sans doute un père qui a perdu un enfant de l’âge du nôtre.

--Oui, tu as raison; du reste j’y veillerai.

--C’est cela. Te voilà presque remise de ton rhume, et s’il fait aussi beau demain qu’aujourd’hui, je t’engage à sortir.

Un télégramme vint abréger d’office le déjeuner du docteur.

Quand plus tard la nourrice apporta le petit Maxime à sa mère afin d’aller déjeuner à son tour, elle avait le visage maussade et boudeur qui chez elle faisait invariablement suite à la moindre observation. Tout en disposant l’assiette où se trouvait la soupe de l’enfant, elle secouait la tête comme se répondant à elle-même:

--V’là sa soupe... C’est tout de même malheureux de voir qu’on n’a pas plus de confiance que ça en vous! Comme si je laisserais quelqu’un de pas bien amuser le petit! Il est poli, ce monsieur. «Quel âge qu’il a, ce beau petit?» qu’il m’a dit. Et je n’ai pas cru que monsieur et madame allaient me faire des _arias_ parce que je lui ai répondu.

--C’est bon, nourrice. Qu’il n’en soit plus question; allez déjeuner.

La main de Marguerite tremblait en prenant la cuiller pour donner à manger à son fils, et elle ne voulait pas que l’œil fureteur de la nourrice s’en aperçût... Elle était sûre maintenant.

En baisant les doux cheveux de l’enfant, qui après chaque cuillerée ingurgitée, la remerciait d’une caresse de sa petite main sur la joue, des larmes amères lui montaient aux yeux, dans un transport de pitié et de désir qui l’emportait vers celui qui n’était plus son mari.

VII

Dès lors, ce fut fini du calme trompeur; quoi qu’elle fît pour se défendre, l’obsession d’Albert ne la quittait plus. Presque chaque jour, elle emmenait la nourrice et l’enfant jusqu’à l’avenue du Bois; le matin ils allaient encore parfois seuls au Parc Monceau, et, à une interrogation de Marguerite, la nourrice avait répondu, sèche et rancunière:

--Oui, madame, je l’ai vu encore, mais j’ai pris un autre chemin bien sûr; on n’aurait eu qu’à dire que je courais après ce monsieur. Il y en a de mieux que moi qui pourraient courir après, car il est joliment bien s’il n’avait pas l’air malade.

«Madame» ne répondit pas, ce qui vexait toujours la nourrice qui se croyait éloquente; elle ne se doutait guère de quelle façon ses paroles avaient porté.

Quand, ce jour-là, à la nuit tombante, elles rentrèrent, Marguerite était possédée par une idée fixe... Il fallait le revoir. Elle hésitait cependant, résolument loyale dans son intention, et fidèle au mari qui l’adorait avec une si parfaite confiance. Mais aussi pourquoi n’était-il jamais là? La présence de Roger exerçait toujours sur elle une influence apaisante.

Depuis ces dernières semaines, elle s’était aperçue de sa solitude fréquente, et un vague ennui surgissait dans son âme. En refaisant sa vie, Marguerite avait rompu avec beaucoup d’anciennes relations; elle s’appliqua à ne retrouver personne qui ravivât trop distinctement le passé, et, satisfaite d’être entourée de la famille de Roger, qui était par le fait sa propre famille négligée pendant un temps, elle se créa vraiment une vie entièrement nouvelle, et sauf quelques rares rencontres avec d’anciennes amies rien ne venait lui rappeler son premier ménage. Elle menait en outre une existence toute différente. Jadis très mondaine, toujours en mouvement, maintenant elle sortait rarement le soir. Le docteur Lesquen se trouvait si parfaitement satisfait lorsqu’il était assis à son foyer avec Marguerite, il aimait si passionnément leur intimité, que l’idée ne lui venait pas que sa femme ne fût pas également comblée à vivre ainsi. Les soirées proprement dites lui étaient en horreur; jamais il ne dînait en ville que chez les siens, et comme ils étaient un peu dispersés, les réunions n’étaient pas fréquentes. Ses parents vivaient à Versailles, où une fille mariée à un officier vivait aussi. Le frère aîné du docteur, ingénieur de mérite, était censé habiter Paris, seulement, comme il était établi du côté de Vincennes, l’éloignement rendait les relations difficiles, quoique Marguerite eût grand plaisir à fréquenter sa belle-sœur, jeune et très charmante femme, mais si absorbée par ses trois bébés que le temps lui manquait pour tout ce qui ne les touchait pas.

Au printemps, on déjeunait parfois les uns chez les autres, et la rareté relative de ces rapprochements en faisait l’agrément; absolument indépendants, on se retrouvait avec plaisir. Madame Étienne Lesquen affectionnait beaucoup Marguerite et adorait le petit Maxime, car ses trois enfants ne suffisaient pas à la maternité débordante de son cœur. Et ainsi, entre ces réelles tendresses, dans une vie de sécurité paisible, Marguerite se trouvait heureuse et consolée, jusqu’au jour qui la mit en présence d’Albert. Maintenant lui revenait vibrante la mémoire des années où sa vie était mouvement, variété; elle se souvenait de tout ce qui alors la tenait sans cesse en éveil: les caprices et même les exigences d’Albert, les soins qu’elle apportait à lui plaire, à maintenir chez eux l’animation, la gaieté.

Il fallait le revoir.

Elle était très libre; jamais Roger n’intervenait ni ne questionnait. Elle sortit, monta la rue de Prony avec une hâte fiévreuse. Elle s’imagina que peut-être il ne serait plus là! bien qu’au fond de son cœur elle fût certaine du contraire. Déjà son excuse était toute trouvée: elle lui dirait qu’il ne fallait plus qu’il s’occupât de l’enfant, que des soupçons pourraient venir à l’esprit de Roger.

VIII

Peu à peu elle s’habituait à l’étrange situation: rencontrer Albert de temps en temps, causer avec lui d’Yvonne, le consoler dans la tristesse qui l’accablait, semblait presque naturel. Elle avait essayé de l’empêcher de la tutoyer, le menaçant, s’il y persévérait, de ne plus revenir:

--Moi, ne pas te tutoyer? Pourquoi? Je suis toujours bien autant qu’un cousin. Est-ce que lui ne te tutoyait pas lorsque tu étais ma femme?

Et elle n’avait pas répliqué, soudain convaincue.

Albert, maître de lui-même et follement désireux de la reconquérir, ne l’avait jamais alarmée. Lorsqu’il la vit de nouveau accoutumée à lui, soumise comme dans le passé à son joug, il tenta ce qui était l’unique objet de ses désirs. Au moment de la quitter, par une froide journée de décembre, et comme elle toussait pour la troisième ou quatrième fois, il lui dit:

--Je ne veux plus que tu viennes ici; la saison est trop rigoureuse maintenant.

--Alors? dit-elle presque effrayée.

Il la regarda, de ce regard tendre qui jadis l’aurait précipitée dans ses bras; elle tenait ses yeux levés, attendant.

--Amie, avez-vous confiance en moi? dit-il gravement.

Elle ne put parler et secoua seulement la tête affirmativement.

--Il y a le portrait d’Yvonne... continua-t-il. Marguerite, tu peux venir. Viendras-tu, dis?

Elle s’était juré, son fils dans ses bras, de ne jamais céder à cette prière, et soudain à l’idée de se retrouver une heure sous le même toit que celui dont, vierge, elle avait été l’épouse, elle se sentit comme soulevée de terre. La face du monde lui sembla changée: la conviction que le lien qui l’attachait à Albert était indestructible, se fit jour dans son cœur. Elle y puisa une sorte de hardiesse nouvelle, comme rendue à la vérité.

--Oui, dit-elle, j’irai voir Yvonne.

--Notre Yvonne.

Elle pleurait, effrayée maintenant, désemparée, ne sachant plus ce qu’elle voulait ni ce qu’elle désirait, meurtrie dans toutes ses pensées. Même son Maxime, qu’elle avait cru jusqu’alors sa sauvegarde, n’avait pas la puissance de la consoler: elle aimait son fils, à mourir pour lui, mais pour vivre, l’autre était le plus fort! Qui la défendrait contre de tels déchirements? Elle serait donc éternellement malheureuse? Elle se cramponnait instinctivement au bras d’Albert. Il l’enlaça:

--Nous souffrons bien, car tu souffres aussi, ma pauvre aimée.

Elle sanglota:

--J’étais heureuse, heureuse... c’est vous, c’est toi, Albert...

Puis, comme frappée du son de ses propres paroles, elle s’échappa en courant. Il ne bougea pas, ne fit pas un geste: il savait qu’il l’avait retrouvée.

IX

Le même soir, elle eut la fièvre et beaucoup d’oppression. Dès le matin, madame Mustel, prévenue par son gendre, monta et témoigna une sollicitude et un mécontentement égaux:

--Elle s’obstine à sortir par tous les temps; elle n’est pas d’une santé à le pouvoir impunément et je le lui ai dit bien souvent.

Roger l’excusa:

--Même en prenant des précautions, on s’enrhume par une température aussi malsaine.

--Ce n’est pas mon avis; tu ne sais pas te faire obéir, elle tousse depuis huit jours.

--Il s’agit maintenant de la soigner.