Retour du flot

Part 1

Chapter 13,826 wordsPublic domain

Retour du Flot

Par Brada

Nelson Calmann-Lévy Éditeurs Éditeurs 189, rue Saint-Jacques 3, rue Auber Paris Paris

A MADAME ÉMILE ACOLLAS

Puisque la mode est aux enseignes, il me semble, amie, que je ne puis en mettre de plus belle à ce livre que votre nom.

RETOUR DU FLOT

I

La journée d’octobre finissait, froide et embrumée, dans une sensation de mystère. La nuit qui tombait était chargée de tristesse.

La rue Rembrandt, avec ses hautes maisons en retrait, allant se perdre dans l’ombre épaisse des arbres du Parc Monceau, semblait, dans sa paix solitaire, comme une oasis paisible, séparée du remous de la grande ville. Seule, une femme jeune, de tournure élégante dans l’ample manteau qui l’enveloppait, y marchait d’un pas hâtif. Elle allait et venait d’un mouvement automatique, descendant et remontant le court tronçon de trottoir qui va de la rue de Lisbonne à la rue de Courcelles; arrivée là, elle s’arrêtait et contemplait longuement la façade d’une des maisons vis-à-vis d’elle, puis reprenait sa faction monotone, comme dans l’impossibilité de s’éloigner.

A l’observer on se serait sûrement figuré qu’elle attendait quelqu’un et cependant les yeux profonds qui s’élevaient avec une ardeur de désir vers le second étage dont les fenêtres commençaient à s’éclairer ne cherchaient qu’une ombre, l’ombre d’une petite enfant qui était née là, derrière ces murs, onze ans auparavant, et qui dormait maintenant sous du marbre et des rosiers blancs.

Comme la nuit s’épaississait, que lentement, l’un après l’autre, les réverbères s’allumaient, piquant les ténèbres de leur clarté tremblante, la jeune femme revint s’adosser contre la grille d’un des jardinets; elle y demeura un moment immobile, perdue dans ses pensées: ses doigts fins se croisèrent dans un geste d’angoisse, son visage s’inonda de larmes, puis brusquement, elle eut le mouvement de fuir, et, sans regarder à droite ni à gauche, s’élança pour traverser la chaussée.

A la même seconde, le tonnerre d’une automobile qui débouchait de la rue de Courcelles la paralysa d’une terreur subite; elle hésita, incertaine si elle devait avancer ou reculer, et eût été certainement renversée si une main vigoureuse ne l’avait saisie et d’un geste brusque rejetée sur le trottoir. Elle vacilla, étourdie, les paupières closes, sur le point de s’évanouir, s’appuyant instinctivement sur l’épaule qui la soutenait, quand une voix... une voix qu’elle n’avait pas entendue depuis tant d’années, cria presque:

--Marguerite!

Effarée, elle ouvrit les yeux et regarda fixement celui qui l’appelait ainsi; alors de ses lèvres pâlies par la frayeur s’échappa irrésistiblement en réponse:

--Albert!

Les regards de ces deux êtres se croisèrent un instant, éperdus...

--Marguerite, Marguerite, c’est toi? Est-ce possible? Tu t’es souvenue aussi! Tu es venue revoir la maison?

Et le bras qui lui avait été si secourable s’empara du sien, le serrant à le broyer. Dans un saisissement qui lui ôtait presque le souffle, la jeune femme demeurait figée, n’ayant pas la force de secouer l’étreinte qui la maîtrisait. Pourtant, avec peine, elle parvint à murmurer:

--Oui, j’étais venue; mais ne me parlez pas ainsi... laissez-moi.

Lui alors, la tenant toujours, se rapprocha, et lui parlant plus bas et de plus près:

--Il y a aujourd’hui onze ans; Marguerite!... Elle aurait onze ans...

La voix de l’homme se brisa dans un sanglot étouffé. La mère pleurait, le corps secoué. Tendrement il l’apaisa.

--Pleure, Marguerite, pleure ta fille avec son père, car c’est moi qui suis le père d’Yvonne, c’est moi qui suis ton mari, le mari de ta jeunesse... Tu l’as bien oublié.

--Ce n’est pas moi qui ai oublié, répondit-elle fièrement.

Et, comme rappelée par ces paroles à la mémoire des griefs endurés, elle essaya de dominer son émotion.

--Viens, continua-t-il sans paraître entendre sa protestation; allons dans le parc, il est désert à cette heure. Viens, emmenons Yvonne avec nous... comme autrefois.

Elle céda, docile: il lui était si naturel d’obéir à cette voix, de suivre, puisqu’il le voulait, celui qui avait été son mari. La pensée, presque incroyable en cet instant, qu’elle avait _un autre mari_ traversa fulgurante l’âme de Marguerite. Cette maison, cette rue, Albert à son côté... le parc,--c’était tout le passé, et en même temps semblait aussi la seule réalité.

Il avait glissé un bras protecteur sous celui qu’elle laissait retomber inerte, et la guidait; ils marchèrent en silence. Lui, cherchait avec des yeux avides à distinguer le visage que dissimulait la voilette épaisse; il se demandait comment il avait pu exister sans elle, croire en aimer une autre? Il avait éprouvé avec une force invincible, dès qu’il eut posé la main sur elle, que seule «sa femme» lui était chère. Morts depuis cinq ans l’un à l’autre, se revoir, se retrouver avait suffi pour rendre invraisemblable et monstrueux le fait qui les séparait à jamais. Un désir effréné de la tenir dans ses bras l’étreignait. Elle se taisait, en proie à un trouble que chaque seconde, chaque réflexion augmentaient; les pensées rapides et confuses tourbillonnaient dans son cerveau. Au moment de franchir la grille du parc, elle eut un mouvement soudain de recul, une reprise d’elle-même, et d’une voix qu’elle essayait de rendre ferme:

--Il faut que je parte, il faut que je rentre... dit-elle; je vous en prie.

--Non.

Elle céda encore, elle ne pouvait pas ne pas céder. Ils se trouvèrent dans la longue allée close et abandonnée, avec au delà le panorama des pelouses et des charmilles dépouillées, perdus comme s’ils eussent été loin, très loin... Le sentiment d’extrême solitude rassura un peu la jeune femme; elle osa lever les yeux et les tourner à son tour vers celui qui marchait à son côté. Il surprit le mouvement, et, se plaçant devant elle, penché comme s’il allait l’embrasser, il offrit son visage à l’investigation des regards qui s’arrêtaient sur lui avec une angoisse surprise.

--Tu me trouves changé?

--Un peu.

Et sa voix eut un tremblement en l’avouant.

--Vieilli?

--Oui... un peu.

--Asseyons-nous, Marguerite, je suis brisé.

Elle se dirigea en hâte vers un banc, obéissant à l’impulsion instinctive de le soigner et de le soulager. Elle l’examinait franchement maintenant. Oui, ce visage qu’elle avait tant chéri dans le lointain passé (comme il était proche maintenant le passé!) marquait l’usure et la tristesse; elle ressentit au cœur une compassion infinie. Elle essayait de se souvenir qu’elle avait détesté cet homme, qu’il l’avait trahie alors qu’elle était terrassée par la perte de son enfant: car c’était moins d’un an après qu’ils avaient vu mourir ensemble leur fille, et cru mourir de douleur eux-mêmes, qu’elle avait surpris son mari tenant dans ses bras et baisant sur les lèvres une autre femme,--son amie à elle... Elle faisait effort pour retrouver sa colère et son désespoir d’alors.

D’un mouvement presque insensible il s’était rapproché d’elle... sans un mot, d’un geste jadis familier, il appuya légèrement sa tête découverte sur l’épaule qui tremblait: elle n’eut pas la force de bouger.

Tout proches, elle revoyait les cheveux noirs si souvent caressés, les tempes aux veines fines qu’elle aimait tant à baiser... tout chavirait en elle. Terrifiée, elle se sentait emportée vers un abîme.

Répondant aux pensées qu’elle n’exprimait pas, il rompit le silence et dit doucement:

--N’aie pas peur; j’ai été ton mari; comment veux-tu que je ne sois plus ton mari?

--Non... non.

--Si...

Il s’était redressé et lui avait pris les mains.

--Je suis allé au cimetière aujourd’hui.

Puis, tirant de la poche intérieure de son paletot une branche pâlie d’un rosier blanc:

--Voici ce que j’ai rapporté, dit-il tout bas.

Elle se saisit de la chose fragile et baisa les feuilles à pleines lèvres. Toujours de la même intonation étouffée et passionnée il continua:

--Elle nous aimait tant! te souviens-tu quand elle rapprochait nos deux têtes?

Elle témoigna d’un signe qu’elle se souvenait; les larmes la suffoquaient.

--Pourquoi est-elle morte? pourquoi? dit le père avec un accent désespéré.

Et leurs mains inconsciemment s’étreignirent.

--Ah! Marguerite, depuis que j’ai perdu ma mère, je n’ai plus personne pour m’écouter parler d’Yvonne, et elle est toujours avec moi ma petite enfant... c’est elle qui me tient compagnie, car je suis tout seul, moi...

Celle qui avait été l’épouse eut un sursaut.

--Et elle? interrogea-t-elle amèrement.

--Elle! nous nous sommes promenés un an ensemble; il fallait bien que je m’efforce d’oublier... après, elle est partie de son côté, moi du mien.

--Où?

--Un peu partout... la terre est grande; je ne voulais plus revoir Paris... ni tout ce qui me rappelait mon ancien bonheur... Et puis, ma mère m’a appelé: je suis venu, et elle est morte... me voilà... et je t’ai revue, Marguerite!

--Ce n’est pas ma faute, c’est vous qui avez détruit votre bonheur. Je vous aimais, j’étais fidèle, moi.

Il souleva les épaules et la regarda dans les yeux:

--Il fallait me pardonner, Marguerite, il fallait rester ma femme.

Elle se tut, dans un accablement qui était presque du remords. De grosses larmes coulaient sur ses joues, mais pourtant, au fond du cœur, elle éprouvait une exaltation très douce,--ce délicieux battement accéléré que la présence d’Albert provoquait dans leurs jours d’amour. Elle avait la sensation confuse qu’ils s’étaient querellés et qu’ils se réconciliaient. Machinalement elle avoua:

--Je vous ai pardonné.

--Oui, mais cela ne sert plus à rien maintenant... je disais tout à l’heure à Yvonne: «Crois-tu, ma petite fille, que ta maman m’a abandonné? Je suis tout seul pour vieillir et pour te pleurer.»

Elle ne put se défendre de venir à son secours:

--Non, non, pleurez-la avec moi.

--Aujourd’hui, mais demain?

Comme rappelée une seconde fois à la réalité, elle se dressa sur ses pieds, sécha son visage, tira sa montre et chercha à distinguer l’heure.

--Je ne vois pas, balbutia-t-elle.

Il avait pris la montre et regardait pour elle:

--Six heures et demie.

--Six heures et demie! Il faut que je rentre. Bébé...

Elle s’arrêta court, les joues empourprées.

--Oui, je le sais, tu as un fils; je l’aime, c’est le frère d’Yvonne.

Il y eut un silence ému; Albert demeurait debout devant elle, la retenant par la main.

--Je vais te laisser partir, Marguerite, à cause de lui, mais il faut que tu reviennes, je le veux; tu ne peux pas ne pas revenir, dis? Jure-le-moi!

--Comment puis-je? Ah! Dieu!

--Il y a dix ans, qui te tenait dans ses bras? Est-ce moi?

--Oui.

--As-tu été mienne avant d’être à aucun homme?

--Oui.

--Tu reviendras. Je ne pourrais plus vivre, Marguerite, sans te revoir. Il n’y a plus de passé; je ne sais pas ce qui est arrivé, je sais que tu es ma femme, que je t’ai retrouvée, que je ne veux plus te perdre. Jure-moi sur la naissance et la mort de notre Yvonne que tu reviendras!

--Ici?...

--Oui, ici... dès demain, je ne pourrai pas attendre plus longtemps. Si je te laisse aller ce soir, il faut que tu me fasses un serment, car je pourrais te garder si je le voulais... ce serait peut-être ce qu’il y aurait de mieux pour toi et pour moi... Ton fils a son père, ta mère... Viens, Marguerite, viens avec moi!

Et le visage sombre, les yeux éclatants, il essaya de la prendre dans ses bras.

Elle comprit qu’il fallait en finir, et fuir, fuir à l’instant!

--Je reviendrai, je le promets, mais vous ne me répéterez jamais, jamais, ce que vous venez de me dire!

Il se fit humble:

--Je te le promets.

--Et maintenant, par pitié, laissez-moi, Albert.

Il sentait qu’il avait repris tout son pouvoir sur elle, et cette conviction le rendit généreux.

--Va, et demain, et tous les jours, je t’attendrai.

Elle le quitta, courant presque, luttant contre un irrésistible désir de se retourner. Tout au bout de l’allée, et au moment de disparaître, elle succomba, et par-dessus son épaule jeta un coup d’œil furtif derrière elle... Il était toujours à la même place, immobile, et leva le bras comme pour la saluer. Les jambes flageolantes, elle eut encore la force de faire les quelques pas qui la menèrent avenue Hoche, et là, elle se jeta dans la première voiture qui passait.

II

Elle sonna à deux reprises, fébrilement, dans une hâte extrême qu’on lui ouvrît; il lui semblait qu’une fois le seuil franchi, le rêve extraordinaire allait s’évanouir, et la mémoire en disparaître presque instantanément. Une minute d’attente, et elle se trouva dans l’antichambre: en face d’elle son mari, tranquille, doux et débonnaire, lui disant:

--Tu rentres tard, Gotte, que t’est-il donc arrivé?

--Mais rien, dit-elle avec autant d’indifférence qu’elle put.

Au bruit des portes, une voix s’éleva d’une pièce du fond:

--Dépêche-toi, ma fille, ce pauvre petit ne veut pas s’endormir sans toi.

--Je viens, répondit Marguerite.

Elle entra d’abord dans sa chambre, fit jouer l’électricité, puis s’arrêta court au milieu de la pièce, ne songeant plus à se dévêtir: tout à coup cette chambre venait de lui paraître étrangère; elle éprouvait comme une stupéfaction de s’y trouver.

--Mais décidément, qu’est-ce que tu as? demanda son mari qui l’avait suivie.

Et d’une main affectueuse et sûre il enleva les longues épingles du chapeau, puis le chapeau lui-même, et enfin donna à sa femme un amoureux baiser. Elle frissonna et ses paupières battirent.

--Presse-toi un peu, ma chérie, il est sept heures passées, tante Louise s’impatiente, et Tonton est un peu agité de ne pas voir sa petite mère.

--Mon Dieu! est-ce qu’il est malade?

--Pas du tout, pas du tout; seulement un peu exigeant, comme c’est son droit. Va le bercer cinq minutes et il dormira.

--J’y vais, dit-elle machinalement.

Il éteignit l’électricité; puis, pendant qu’elle allait vers leur fils, il rentra dans son cabinet de travail, dont il laissa la porte ouverte, et reprit le livre qu’il avait posé au coup de timbre. Un quart d’heure après, Marguerite reparaissait suivie de sa mère; les deux femmes discutaient à voix basse.

--Est-ce qu’il dort, le gros? demanda le père.

--Oui, et très bien, dit la grand’mère.

--Alors, nous allons dîner.

Quand ils furent assis tous les trois à table, le visage angoissé de la jeune femme se détendit un peu; en face d’elle, pour la rassurer, était son mari, son vrai mari, pas l’autre, pas le fantôme, pas celui qui l’avait fait tant souffrir, mais celui au contraire qui l’avait aimée jeune fille, jeune femme, heureuse et triste... et l’avait prise sous sa tendre protection pour lui rendre la vie clémente.

En ce moment même, le cœur plein à étouffer, elle aurait voulu lui dire sa rencontre de l’après-midi; et peut-être s’ils eussent été seuls n’aurait-elle pu résister à cette impulsion dont elle comprimait avec peine la violence.

Soudain, au milieu du dîner où elle s’était tenue silencieuse, mais calme en apparence, elle éclata en sanglots convulsifs, secouée de spasmes nerveux. Sans une exclamation, son mari alla vers elle, l’enleva de sa chaise, et, la soutenant, la conduisit jusqu’au canapé de son cabinet.

Madame Mustel suivait:

--Qu’est-ce qui lui arrive? grand Dieu!

--Allons, ma tante, éloignez-vous un peu, ne vous agitez pas, laissez-moi la soigner. Elle a mal aux nerfs, elle aura éprouvé quelque émotion.

--Nous sommes le 17, je n’y pensais plus; c’est l’anniversaire de notre petite Yvonne.

--J’y songeais, dit tranquillement le brave garçon; je devinais à son visage qu’elle pensait à sa fille.

Et avec douceur et compétence il donna à sa femme les soins nécessaires, l’encourageant à ne pas étouffer ses larmes et à soulager son cœur.

Le docteur Lesquen était coutumier de rassurer ainsi ses malades. Tout, dans son visage, dans l’expression de ses yeux, dans le son de sa voix, inspirait et attirait la confiance. Sa femme, malgré l’accoutumance, subissait elle-même cette influence apaisante, et l’empire qu’il avait acquis sur elle il l’avait obtenu en se faisant le guérisseur bienfaisant de ses douleurs passées. Peu à peu, l’agitation de Marguerite se calmait; elle poussa deux ou trois soupirs.

--Va dîner, dit-elle suppliante à son mari; je t’en prie, et maman aussi.

Madame Mustel protestait: elle ne pourrait plus avaler une bouchée.

--Oui, allons dîner, acquiesça Roger; elle appellera si elle a besoin de quelque chose... N’est-ce pas, Gotte?

--Je te le promets.

Elle eut un apaisement à se sentir seule; à travers l’antichambre, par les portes ouvertes, le bruit de leurs voix arrivait jusqu’à elle. Ses facultés, encore engourdies par la violence de la crise nerveuse qu’elle venait de traverser, étaient tendues à percevoir ce qu’ils disaient. Il lui semblait que leurs paroles allaient lui apporter une révélation libératrice: laquelle? Elle l’ignorait, mais quelque chose devait arriver, la vie ne pouvait plus continuer comme avant. Les yeux fermés, dans une prostration complète de l’âme, elle évoquait devant elle la figure des deux hommes, ses deux maris... Albert, avec son visage fin et fatigué, cette moustache brune qui lui plaisait tant jadis, maintenant grisonnante, et sur son front haut et blanc une calvitie précoce... Elle revit l’allure nonchalante et impérieuse à la fois; elle entendit la voix caressante.

Puis l’autre, Roger, se dessina nettement dans l’ombre. Comme il était différent! Bien plus grand, bien plus robuste, avec un large visage encadré d’une épaisse barbe d’un beau châtain, des cheveux courts, et dans les yeux une assurance paisible qui lui venait de sa conviction scientifique, mais qui disparaissait aux moments d’émotion, laissant transpercer la timidité qui était le fond de sa nature. Marguerite, jadis, l’appelait «le Pataud» et il ne se fâchait pas de ce nom. Le souvenir des luttes de son âme dans le passé revenait à elle avec intensité. Elle avait toujours eu de l’affection pour le cousin Roger, mais tout l’amour, toutes les aspirations avaient été pour l’homme frivole et charmant qu’elle avait épousé.

En réclamant le divorce, Marguerite avait obéi à une humeur vive et entière qui l’entraînait toujours aux résolutions extrêmes, mais elle aurait été satisfaite de s’en tenir là; l’idée d’un nouveau mariage lui avait d’abord été odieuse. Madame Mustel, au contraire, avait été désespérée de voir s’écouler solitaire la jeunesse de sa fille; et, à s’entendre répéter à satiété les mêmes arguments par la personne qu’elle aimait le plus, l’esprit de Marguerite s’accoutumait lentement à la perspective d’une vie refaite. Enfin à trouver Roger si fidèle, si patient, si dévoué, elle avait fléchi: lui, le mari, l’aimé, était perdu à jamais, non seulement perdu pour elle, mais donné à une autre!

Madame Mustel avait d’ailleurs toujours éprouvé une grande défiance de son premier gendre, un homme inoccupé! Aussi elle ne s’était pas privée, sous prétexte d’avertissement, de faire en toute occasion observer à Marguerite à quel point Albert était disposé au flirt. Comme Marguerite était amoureuse, ces sortes de propos lui causaient peu d’émoi: un seul mot de son mari en effaçait jusqu’au souvenir. Lorsque, outrée de colère et de douleur, Marguerite était accourue chez sa mère, celle-ci, loin de la calmer, l’avait encouragée dans son indignation, et quand, s’exaltant de plus en plus, la jeune femme eut annoncé sa résolution absolue de ne jamais revoir son mari, madame Mustel avait admiré une pareille force d’âme. Marguerite cependant avait cruellement souffert de sa propre intransigeance; plusieurs fois elle avait failli succomber à la tentation de lire les lettres d’Albert, et, ayant un jour entendu la voix de son mari à la porte, son cœur avait frémi de désir; mais, en ces instants de faiblesse, elle faisait appel à ce qu’elle croyait sa dignité de femme: l’outrage avait passé ses forces, rien ne pourrait effacer l’horrible vision. Aussi quand plus tard les époux furent d’office mis en présence, Marguerite ne leva pas une fois les yeux sur son mari et se refusa à toute conciliation. Madame Mustel crut habile et salutaire au repos de sa fille de faire de son mieux pour gâter le souvenir des jours heureux. «Sans doute Albert avait toujours été infidèle; en cherchant, on trouverait.» A dire vrai, Marguerite ne l’avait pas cru, mais l’idée seule d’un mal devient un mal, et elle mit son honneur, son orgueil, son courage, son devoir à oublier... et pour échapper à des regrets qui, si elle s’y appesantissait, lui paraissaient intolérables, elle courut à la rencontre d’une autre destinée.

--Tu peux être sûre, répétait quotidiennement madame Mustel à sa fille, qu’il ne se gênera pas pour se remarier... si ce n’est pas déjà fait, et tu passeras ta jeunesse à pleurer un monsieur qui t’a trompée indignement... sous ton propre toit!

--Je sais, je sais, interrompait alors passionnément Marguerite, toujours blessée au vif par cette allusion.

Enfin, un jour, avec son impétuosité habituelle, elle s’était subitement décidée: depuis trois ans, le bon cousin, l’ami et le camarade d’enfance était devenu l’époux exemplaire.

A côté de Roger elle se sentait gardée, protégée, défendue; il avait pour elle des attentions qui ne fléchissaient jamais; il ne pensait qu’à la dédommager du passé mauvais dont il aurait voulu effacer toute trace, non pas par jalousie, car il était convaincu que Marguerite ne gardait de son premier mariage qu’un souvenir douloureux, mais pour qu’elle ne souffrît pas. Son cœur, quand il s’agissait de sa femme, le guidait toujours juste, et ce soir-là, en lui épargnant les questions, il lui rendit le service qu’elle désirait le plus.

--Je suis inquiète, disait madame Mustel, je vais aller la voir.

--Ne bougez pas, je vous en conjure.

--Mais elle est seule!

--C’est ce qu’il lui faut.

--Il est désolant qu’elle soit si nerveuse.

--Rien d’étonnant après toutes les émotions qu’elle a traversées.

--Oh! cet homme, cet homme!

--Il est convenu, n’est-ce pas, ma tante, dit assez sévèrement le docteur, que nous n’en parlons jamais?

--Je voudrais apprendre sa mort.

--Taisez-vous, je vous en prie. Elle pourrait vous entendre et de pareilles réflexions ne sont pas pour la calmer.

--Je ne peux pas me maîtriser.

--C’est extrêmement malheureux. En ce cas, je vous conseille de descendre de bonne heure; je tiens absolument à ce que Marguerite ne soit pas agitée.

Un peu piquée, madame Mustel termina son dîner en silence. Habitant la même maison que le ménage, elle en profitait pour être beaucoup chez sa fille; elle avait fait ce mariage et il lui semblait juste de jouir d’un bonheur qu’elle considérait comme son ouvrage.

Lorsque madame Mustel, qui avait suivi son gendre, insinua en se penchant vers Marguerite qu’elle allait la quitter pour lui permettre de se reposer, elle fut ravie, et Roger un peu désappointé d’entendre Marguerite dire avec force:

--Non, non, maman, reste, je t’en conjure.

--Certainement, certainement, si tu le désires, répondit madame Mustel.

Et elle s’assit sur un siège bas avec un sentiment de triomphe, la main de sa fille serrant étroitement la sienne.

--Eh bien! cela va? avait demandé Roger d’un ton encourageant.

--Oui, beaucoup mieux, merci... encore un peu fatiguée.

--Naturellement. Ne bouge pas.

Et avançant un fauteuil aisé, plaçant au bon angle la lumière voilée, il s’absorba dans une revue. De temps en temps, il levait les yeux vers sa femme: elle tenait obstinément les paupières baissées. Il crut qu’elle dormait.

III

Quand elle fut dans son lit, Marguerite ressentit une épouvante: Roger allait venir comme tous les soirs... et elle avait parlé quelques heures auparavant à Albert: il vivait, et un autre homme tout à l’heure se coucherait à son côté!

Elle se répétait: «C’est mon mari»; mais, avec une persistance que rien ne pouvait vaincre, l’image d’Albert surgissait. Une véritable honte la tenaillait, un désir impérieux de se réfugier dans la solitude, et c’était impossible.

Blesser Roger, si bon, si dévoué, elle ne le pouvait pas,--et demain elle avait promis de revoir Albert.