Retour du flot

Part 10

Chapter 103,881 wordsPublic domain

Le docteur Delpeyron avait ensuite écrit une ordonnance qu’il remit à d’Estanger avec l’air de dire qu’il avait, en la rédigeant, obéi à l’usage, mais que, personnellement, il n’y attachait pas grande importance. Il insista néanmoins sur la nécessité de relever les forces.

--Dès que vous n’aurez plus de fièvre, nous verrons à vous fortifier sérieusement. Qu’est-ce que vous avez donc fait pour rendre votre cœur si paresseux? Avez-vous des étouffements?

--Pas jusqu’ici.

--Tant mieux. Déménagez, faites entrer le soleil, la lumière, ils vous guériront mieux que moi.

Ayant ainsi acquitté son devoir professionnel, le docteur Delpeyron causa encore quelques minutes avec beaucoup de cordialité; il était de l’avis de Socrate, et pensait que, même après avoir bu la ciguë, la vie était encore intéressante.

Docile aux instructions qui lui avaient été données, dès le surlendemain d’Estanger se transporta dans la chambre qu’avait si longtemps habitée sa mère et il s’étendit dans le lit où il était né, où sa mère était morte. Ce lit, avec la tête au mur, avait à gauche les fenêtres donnant sur le jardin; entre les deux fenêtres était un petit bureau. La cheminée faisait face au lit, et, de chaque côté, était une bergère profonde. A droite du lit, à la hauteur du chevet, était la porte de communication avec le cabinet de toilette; puis venait, s’adossant au large panneau, une grande commode de marqueterie que surmontait un coffret de mariage ancien, en bois précieux, lamé de cuivre. Rien n’avait été enlevé ni changé de place depuis la mort de madame d’Estanger, et ce fut pour Albert la plus curieuse des sensations que de se trouver là, entouré de tous les souvenirs de sa vie passée, aussi loin qu’il pouvait remonter.

La chambre de madame d’Estanger était toute remplie des reliques des êtres aimés, et le fils unique et cher y revivait à tous les âges. Le premier soir, lorsque à la lueur de la lampe les yeux d’Albert s’arrêtèrent sur un portrait de lui-même à sept ou huit ans, il eut un attendrissement profond à la vue du petit gamin vêtu d’une blouse bleu de roi et d’un pantalon blanc, assis au pied d’un arbre et souriant à son cerceau. Il éprouva une émotion religieuse en songeant à tous les regards d’amour que sa mère avait jetés sur ce portrait, et à toute la tendresse dont l’être qu’il était alors et qu’il était devenu avait été entouré. Il comprit, dans son isolement, quelles avaient été les contemplations silencieuses de la mère devenue solitaire, vieillissant au milieu d’images muettes; il se sentit très près de sa mère, comme enveloppé par son affection, comme si quelque chose d’elle-même était demeuré dans cette pièce d’où son âme avait pris son essor. Il pensa avec une amère tristesse aux séparations de la vie, aux folies de la sienne, à la rupture avec la créature qui, étant sa femme, aurait en même temps, par sa vigilante tendresse, continué sa mère. Là était Yvonne; là aussi, tout proche du chevet, Marguerite fiancée, et lui à son côté. Madame d’Estanger n’avait point enlevé ce portrait; elle en avait eu souvent l’intention, puis, par une crainte superstitieuse d’écarter un portrait de son fils, elle l’avait laissé. Les âmes contristées par le présent ont un besoin impérieux d’évoquer le passé, et le passé de son fils était toute la consolation de la mère lorsqu’elle rêvait, inquiète, à l’homme sans foyer, usant sa jeunesse dans les aventures, se préparant une vieillesse délaissée; les yeux pâlis avaient maintes fois pénétré le voile de l’avenir, et vu Albert, comme il était effectivement, malade et seul, réduit à des soins mercenaires. Il eut l’intuition que sa mère avait prévu son abandon et l’avait plaint par anticipation. On lui disait que son cœur était faible, et jamais il ne l’avait senti aussi vivant, aussi ardent, aussi dilaté par les souvenirs heureux: dans la demi-somnolence de sa faiblesse, il entendait à son oreille des mots d’amour: tantôt c’était sa mère, tantôt Marguerite, puis des femmes aimées autrefois, puis Yvonne, et, avec une angoisse affreuse, il ouvrait soudain les yeux pour se retrouver solitaire.

Son valet de chambre, effrayé de sa mélancolie croissante, lui avait suggéré de faire prévenir un de ses oncles qui était venu précisément le demander depuis qu’il était alité.

--Je vous le défends, avait commandé d’Estanger.

Le docteur Delpeyron avait également conseillé quelque distraction, quelque conversation tranquille:

--J’aime mieux être seul; je lis, je regarde le jardin, les arbres, les nuages, je ne m’ennuie pas.

Cependant sa convalescence tardait, et il n’entendait pas la parole rassurante qu’il attendait tous les jours sans se l’avouer.

La venue de madame Varèze lui avait été une joie; mais, dès qu’il l’eut vue près de lui, dès qu’il eut goûté le charme consolateur de sa voix, de sa présence, le désir de revoir Marguerite devint intolérable dans son ardeur; toutes les autres considérations avaient disparu pour lui. Il fallait que Marguerite vînt; il lui semblait qu’elle lui apporterait la vie; à l’idée de la retrouver, son cœur se mettait à battre si violemment qu’il croyait défaillir.

Elle viendrait, quelque chose le lui disait; demain ou après, bientôt elle paraîtrait, il entendrait sa voix, il la verrait, leurs regards se rencontreraient.

Il ne pensait ni à madame Varèze, ni à personne; un égoïsme triomphant l’envahissait. Sûrement Marguerite aurait pitié de lui, sûrement elle lui reviendrait, et il se réjouissait de souffrir pour l’y forcer. Ce qu’il en adviendrait pour Marguerite, il ne se le demandait pas; il la voulait à tout prix, et c’était tout.

Il s’agitait d’avance, plein d’impatience, ressentant des joies d’amant qui attend sa bien-aimée; son œil devenait inquiet pour examiner les choses autour de lui, et il donna l’ordre que le lendemain on se procurât des roses et des muguets. Il se souvint soudain de la passion de Marguerite pour cette fleur délicate: elle en aimait la forme légère, la blancheur, le parfum. Pénétré de cette idée, il répétait avec l’insistance des malades:

--Surtout, des muguets.

Le valet de chambre, Justin, s’offrit pour aller en chercher tout de suite.

--Si cela peut être agréable à monsieur, c’est l’affaire d’une demi-heure. Maria (c’était sa femme et elle couchait dans la maison depuis la maladie de d’Estanger) est ici justement; elle pourrait aller chez la fleuriste.

--Oui, qu’elle y aille, cela me fera plaisir.

Puis il revint sur ses recommandations et dit qu’il se sentait mieux.

--Cependant monsieur fera sagement de se coucher de bonne heure; la visite de madame Varèze l’a un peu fatigué.

--Vous avez raison, il faut me reposer.

Il se mit au lit avant de dîner. Laissé seul après son léger repas, il défendit qu’on fermât les persiennes: il voulait jouir des dernières lueurs du couchant; le petit jardin, ce soir-là, s’embrasait, et le frisson d’amour qui secouait les feuilles au vent de la nuit pénétrait dans le cœur agité de l’homme qui avait aimé, et qui voulait aimer encore. Sûrement elle viendrait, elle allait venir!

XXX

Une demi-heure après le départ de madame Varèze, Lesquen rentra chez lui, se hâtant, craignant d’avoir fait attendre Marguerite. Il fut tout surpris de la trouver en robe d’intérieur, n’ayant pas l’air de songer à s’habiller, et cependant, regardant la pendule, il constata qu’ils devraient déjà être en route pour la gare.

--Eh bien, Gotte, dit-il étonné et involontairement un peu brusque, et notre train? Nous allons le manquer. Allons, ma petite fille, habille-toi vite.

--Je reste, je ne suis pas disposée à aller à Versailles aujourd’hui.

--Qu’est-ce que tu as? Tu souffres?

--Non, je ne souffre pas, j’ai mal aux nerfs ce soir.

Et elle ajouta d’un ton sec:

--J’ai eu assez d’émotions dans ma vie pour en avoir le droit.

--Ma chérie, un petit effort, je t’en prie; mes parents seront désolés.

--C’est de l’enfantillage. Tu diras à mon oncle et à ma tante que j’ai la migraine. Ils ont le temps de m’avoir à dîner.

Lesquen comprit qu’elle ne céderait pas.

--Alors, je vais leur téléphoner. Je reste avec toi.

--Mais quelle idée! Je ne veux pas. Tu ne comprendras donc jamais qu’on a quelquefois envie d’être seule?

Elle parlait avec une amertume qui le fit pâlir; il sentit que le fantôme de _l’autre_ était encore une fois entre eux; une grande pitié et une grande douleur lui étreignirent le cœur. Il serra ses mains nerveusement, puis d’un ton calme, de sa voix de médecin, il dit:

--Alors, je pars, j’espère te trouver mieux en rentrant.

--Oui, oui...

Elle était attendrie de sa longanimité.

--Je vais prévenir ta mère en descendant.

--Jamais de la vie! D’abord, maman dîne en ville. Je n’ai pas besoin d’elle, j’ai besoin qu’on me laisse tranquille.

--Et puis tu as Maxime, dit-il avec un grand effort sur lui-même. Allons, je file; on sera bien fâché à Versailles.

Elle ne répondit pas. Il passa un instant dans son cabinet de toilette, puis alla dans la chambre de l’enfant: il le prit dans ses bras et, le portant à Marguerite, il le lui mit sur les genoux en disant:

--Je vous laisse l’un à l’autre.

Et il les embrassa tous les deux.

--Au revoir, dit Marguerite.

--Voir, papa! cria le petit.

Lui parti, elle berça un instant son fils sur son cœur, le caressa, lui parla gaiement, lui annonçant que maman allait lui donner sa soupe, ce qui fit trépigner d’aise le jeune homme; et jusqu’au moment où, rassasié et heureux, Maxime ferma ses beaux yeux pour dormir, elle ne réfléchit à rien, ayant arrêté ses pensées, suspendu momentanément l’angoisse qui lui déchirait le cœur.

La nourrice avait dîné de bonne heure en prévision de l’absence de ses maîtres. La femme de chambre devait passer la soirée dehors, et l’annonce du changement de projet l’avait d’abord consternée; heureusement que Marguerite, en lui disant qu’elle ne sortait pas, s’était empressée d’ajouter:

--Mais je n’aurai pas besoin de vous, Lucie; du reste, la nourrice est là; vous et Julien êtes libres comme c’était convenu.

En conséquence, à huit heures, un calme parfait régnait dans l’appartement, et soudain la pensée qu’elle était absolument seule, maîtresse de ses mouvements, traversa l’esprit de Marguerite. Elle avait dit qu’elle n’irait pas à Albert, et tout son être s’élançait vers lui.

Il était malade et l’appelait, et elle avait refusé de répondre à son appel. Il ne saurait jamais la torture qu’elle endurait, le désir fou qu’elle éprouvait de le voir, de le consoler, de lui dire qu’elle l’aimait!

Il faisait presque nuit: l’obscurité tombe rapidement en avril. Elle regarda au dehors; un projet encore vague, se précisant peu à peu, naissait dans son esprit.

Elle se vit en imagination arrivant à lui.

Elle pouvait être là dans une demi-heure. Elle le pouvait, et elle n’irait pas! une pareille joie serait à sa portée et elle se la refuserait, et à lui cette consolation! Mais elle était donc insensible!

Machinalement, elle avait passé le long manteau de satin noir préparé pour sa sortie; glacée et tremblante, le cœur en feu cependant, elle s’enveloppait la tête d’une mantille de dentelle comme elle en portait pour aller au théâtre. Dans une espèce de lucidité de somnambule, elle chercha des gants, sa bourse, ses clefs, puis doucement ouvrit sa porte. L’antichambre était sombre; allant d’une allure automatique, elle se trouva sur l’escalier.

Une fois là, sa résolution s’affermit. Tranquille, elle descendit, se trouva sous la voûte de la porte cochère, fit quelques pas sans hâte dans la rue; puis, rencontrant une voiture, y monta, et d’une voix assurée donna l’adresse, ajoutant:

--Je suis un peu en retard; un bon pourboire si vous marchez vite.

Avec une précision dont elle s’étonnait, elle avait mesuré le temps dont elle disposait; mais du reste sa décision était au-dessus de la peur. Elle ne voulait qu’une chose: arriver. Il était neuf heures quand elle sonna rue d’Aumale.

Croyant à la visite du docteur, Justin se hâta pour ouvrir, et recula tout surpris à la vue de cette jeune femme dont il distinguait à peine le visage sous le voile qui lui tombait bas sur le front. Il hésitait. Elle le poussa, entra, et d’une voix décidée:

--M. d’Estanger m’attend.

--Madame sait que monsieur est bien souffrant? Madame me permettra d’aller voir. Qui dois-je annoncer?

--Sa femme.

Elle tressaillit elle-même en entendant ces deux simples mots; ils avaient jailli de ses lèvres comme un aveu.

Aussitôt le domestique avait disparu; revenant précipitamment, sans une parole, il indiqua de la main à Marguerite les deux portes qu’il avait laissé ouvertes derrière lui et qui menaient à la chambre; puis, dès qu’elle eut franchi la première, il la referma sur elle.

Pâle comme un mort, Albert s’était soulevé sur ses oreillers. D’un geste fou elle arracha son manteau et sa dentelle, les jeta à terre et se précipita dans les bras qui l’appelaient. Leurs lèvres instantanément s’unirent dans un baiser qui prenait leur vie; éperdument ils s’embrassaient, buvant leur propre cœur. Depuis six ans leurs lèvres ne s’étaient pas rencontrées... maintenant, furieusement scellées, elles semblaient ne plus pouvoir se désunir. Mais, pour Albert, une pareille émotion était au-dessus de ses forces, sa tête soudain fléchit en arrière, ses yeux se fermèrent et un souffle haletant passa sur sa bouche entr’ouverte. Épouvantée, Marguerite voulait chercher à le secourir, mais, conscient encore, il lui retenait la main, la serrant spasmodiquement. Enfin, au bout de secondes qui parurent cruellement longues, il put regarder le visage baigné de larmes qui se penchait vers lui, et murmura d’une voix faible:

--C’est le bonheur!...

Elle avait vu un flacon d’eau de Cologne et lui en baignait les tempes, puis lui frottait la paume des mains. Maintenant il respirait mieux; un sourire éclairait son visage amaigri, les yeux câlins dans un attendrissement d’une douceur inouïe se tournaient vers elle. Il répéta tout bas:

--Marguerite!

--Ne parle pas, dit-elle, le tutoyant instinctivement; je suis là.

Il la regardait éperdument. Elle était là comme autrefois, et la robe de maison qu’elle portait rendait l’illusion plus complète; elle était là, dans leur chambre, près de lui, il n’en était presque pas surpris.

Elle aussi avait tout oublié. Elle répéta:

--Je suis là.

Il n’y a pas besoin d’autres paroles pour qui s’aime. Leurs mains s’étreignirent dans une joie parfaite: ils étaient ensemble.

Peu à peu, doucement, il se mit à parler; elle l’écoutait, remuée dans les profondeurs de son âme. Il ne fallait pas que jamais il apprît qu’elle avait refusé de venir: il la remerciait avec une telle ardeur d’être accourue tout de suite!

--Je le savais, je le savais, répétait-il.

Et il ne lui demandait pas comment cela avait été possible; il semblait pénétré de la tranquillité d’une possession certaine: elle était là parce qu’elle devait y être.

--Ma femme, ma femme! fit-il à plusieurs reprises.

C’était le passé qui lui était mystérieusement rendu; étant sienne, elle ne pouvait être à un autre. Ils ne se dirent que des mots d’amour; les deux cœurs, qu’un violent arrachement avait séparés, se fondaient de nouveau l’un dans l’autre, et sans qu’aucune inquiétude ne se mêlât à leur joie. Ils se retrouvaient comme on retrouve la lumière, comme on retrouve la santé, dans une ivresse sans étonnement. Les yeux de Marguerite erraient sur ces murs, sur cette chambre qu’elle connaissait si bien; tout lui en était familier, jusqu’au parfum léger de santal et de vétiver qui y flottait; rien d’étranger, rien d’inattendu ne rencontrait ses regards. Les visages si longtemps connus, celui d’Albert, celui d’Yvonne, lui souriaient... le sien!--son visage la regardait avec ses yeux de vingt ans.

L’illusion était profonde, enveloppante, délicieuse; tout s’effaçait: la jalousie, les larmes, le drame qui avait brisé leurs vies, tout s’enfuyait comme des nuages épais chassés par le jour nouveau. Ils se regardaient, plus complètement l’un à l’autre que dans leurs plus ardentes étreintes... Une seconde fois il l’attira à lui, un baiser passionné les unit, mais cette fois dans les larmes,--ils s’embrassaient et ils sanglotaient: tous deux avaient peur de ce quelque chose qui était entre eux, aussi inévitable que la mort.

Par un effort, Marguerite se calma, essuya les yeux et le front d’Albert, y posa sa main, lui sourit et dit:

--Ne pleure pas, je reviendrai.

Elle se tenait debout, comprenant qu’il lui fallait partir, déjà elle avait entendu sonner la demie... le temps pressait.

Il ne disait rien. Elle murmura doucement:

--Qui reste près de toi?

--Personne.

--Comment, personne?

--Je puis appeler. Justin couche dans l’appartement. Du reste, je n’ai besoin de rien.

Elle se tordit les mains dans un paroxysme d’angoisse. Une tentation atroce de rester l’avait saisie;--il le devinait et la contemplait avec des yeux éclatants.--Puis l’image de l’enfant qui dormait là-bas apparut aux yeux de la mère; elle allait rentrer, mais elle reviendrait... Les idées vont vite dans de pareils moments: celles de Marguerite se succédaient avec une rapidité vertigineuse; elle formait des plans, elle organisait, elle prévoyait; à tout prix elle saurait trouver le moyen de venir auprès de lui. Aucun doute, aucune jalousie de qui que ce fût ne subsistait, elle le sentait sien plus peut-être qu’il ne l’avait jamais été. Immobile, droite, forte, car elle comprenait qu’il était faible, elle se tenait près du lit et sa main légère caressait le drap.

--Quand? dit-il avec angoisse.

Il n’osait la retenir, et l’idée de la voir disparaître lui déchirait le cœur; s’il n’avait craint de l’épouvanter il aurait crié, tant sa souffrance était grande!

--Bientôt, demain peut-être; mais il faut ce soir que je rentre pour qu’on ne s’inquiète pas.

Elle s’était penchée, et leurs visages étaient tout proches.

--Reste! dit-il d’une voix déchirante.

Elle ne répondit qu’un mot:

--Mon fils.

Il hocha la tête comme pour dire qu’il se soumettait; puis, s’emparant de la main gauche de Marguerite, il y chercha le doigt de l’alliance. Elle en portait deux, n’ayant jamais voulu quitter la première reçue; il la vit, la lui montra et dit faiblement:

--Merci.

Elle avalait ses larmes.

--Sois calme, Albert, je reviendrai demain; oui, demain, je resterai longtemps. Il faut guérir vite.

--Oui, oui...

--Bonsoir... pas adieu.

--Bonsoir.

Il la regardait s’envelopper hâtivement de son manteau et de ses dentelles. Quand elle eut terminé, elle lui donna un seul long baiser sur le front, revint encore vers lui, et rapidement sortit.

Il entendit fermer une porte, puis deux, puis le silence... Alors de toutes ses forces il appela:

--Marguerite!

XXXI

--Pourquoi ne te couches-tu pas?

C’était la troisième ou quatrième fois que le docteur Lesquen venait dans la chambre de l’enfant chercher sa femme. Elle promenait Maxime qui souffrait d’une grosse dent, pleurait et ne voulait pas rester dans son lit.

En rentrant avant dix heures et demie dans l’appartement toujours silencieux, Marguerite n’avait pris que le temps de passer un saut-de-lit et avait glissé doucement jusque chez son fils. En ouvrant la porte elle avait entendu l’appel:

--Maman! maman!

Et la nourrice, venant à sa rencontre, lui avait dit:

--Voilà un quart d’heure qu’il crie, je croyais que madame l’entendrait; j’allais juste appeler madame.

Couché dans les bras de sa mère, le petit s’était apaisé aussitôt; les yeux grands ouverts, il la regardait fixement, et de sa petite main potelée lui caressait le cou et le visage. Il se blottissait comme à l’abri de tout mal, tranquille pendant qu’elle chantait, peu à peu fermant ses yeux, mais les rouvrant et criant dès qu’elle essayait de le remettre dans son lit.

Lesquen, en revenant, le cœur chagrin, avait entendu le son de la voix de la mère chantant pour endormir son enfant. Elle disait des berceuses bretonnes, toutes mystiques et douces, et dans le calme absolu il en percevait les paroles... Ému, il demeura un instant à écouter, puis avec mille précautions avait entr’ouvert la porte. Marguerite, tout en blanc, pâle et les yeux brillants, portait le gros enfant trop lourd pour elle; le père s’approcha et dit tendrement:

--Laisse-moi le prendre.

--Non! il crierait.

Et en effet instinctivement l’enfant s’agitait, comme averti qu’on voulait l’enlever des bras de sa mère.

Lesquen comprit que sa présence était inutile, il se coucha; mais l’heure passait et Marguerite veillait toujours. Il se releva et, avec instance maintenant, essaya de la décider à se reposer.

--Je veux que tu te couches, dit Roger, je le veux. Le petit n’a rien; je te promets de le promener aussi longtemps qu’il le voudra.

Elle sentait ses bras et son être fléchir, et elle répondit:

--Tu me le promets? Je ne veux pas qu’il pleure.

--Il ne pleurera pas.

L’enfant changea de bras, fit entendre une petite plainte, puis s’apaisa, se sentant toujours enveloppé et gardé... Marguerite, la tête étourdie, fit quelques pas, suivie des yeux par son mari. Terrassée de fatigue, à bout de résistance, elle se coucha, et presque aussitôt s’endormit.

Elle dormit d’un sommeil plein de rêves, luttant contre un obstacle qui l’empêchait d’arriver à Albert; elle portait son fils dans ses bras, et à chaque pas il devenait plus lourd, si lourd qu’à la fin elle était forcée de s’asseoir à terre, et dans une agonie douloureuse elle sentait qu’elle ne pouvait plus se lever, l’enfant l’écrasait. Cependant elle faisait un dernier effort pour se mettre sur ses pieds, et en cet effort était précipitée dans un abîme; elle tomba, et avec un sanglot se réveilla... Pendant quelques moments elle ne parvint pas à reprendre sa respiration, tant était forte l’angoisse qui l’avait oppressée.

Le jour déjà filtrait doucement, et à son côté son mari dormait paisiblement. Au mouvement qu’elle fit pour se verser à boire, car il lui semblait qu’elle allait étouffer, il bougea, puis le sommeil profond le ressaisit.

Elle se souleva sur ses oreillers; tout ce qui s’était passé dans la journée lui revenait avec la conscience; une effroyable impatience de revoir Albert remplissait son cœur. Elle avait comme une tentation de réveiller son mari et de lui dire qu’elle voulait se lever, sortir; il lui semblait de bonne foi qu’il ne lui était rien. Il lui aurait été si facile, à elle, de se résigner à le quitter, et à ne le voir jamais! Elle le subissait, elle subissait son amour, mais elle n’en avait nul besoin; il lui était odieux, insupportable de n’avoir pas même la liberté de son sommeil, de ne pouvoir veiller ou pleurer si elle le voulait... Elle ne savait pas ce qu’elle déciderait, mais un changement dans sa vie devait se produire..., et puis elle goûtait à nouveau le bonheur délicieux de l’avoir revu, lui; il irait mieux bientôt, la présence de sa femme le guérirait... Une interrogation affolante se présentait alors devant elle; elle la chassait, il ne fallait songer qu’au lendemain... Maxime avait besoin d’elle... Elle verrait, et surtout il ne fallait pas susciter de soupçons. Elle entendit sonner six heures, et craignant que son mari ne s’éveillât et ne lui parlât, elle ferma les yeux et au bout de quelques minutes s’assoupit. Elle n’avait pas bougé quand Lesquen sortit pour ses courses matinales.

XXXII

Mais le docteur était parti soucieux; il cherchait en vain dans son esprit la raison du caprice qui avait empêché Marguerite de l’accompagner la veille à Versailles. L’espèce d’exaltation de son regard alors qu’elle tenait son enfant sur les bras ne lui avait pas échappé. Qu’avait-elle? Couvait-elle une maladie? Il avait épié son sommeil troublé, surpris la tristesse tourmentée de son visage même dans le repos... Et il l’aimait tant! l’idée qu’il lui était impossible de la rendre heureuse le torturait, lui qui aurait donné mille vies pour y parvenir. Sa raison lui disait que le parti le plus sage était de ne paraître s’apercevoir de rien, que Marguerite luttait contre des fantômes, et qu’il ne fallait pas en les reconnaissant leur donner une réalité.