Retour du flot

Part 11

Chapter 113,373 wordsPublic domain

Contre son habitude, vers dix heures et demie il rentra chez lui. Le besoin impérieux de revoir Marguerite, de lui parler, dominait tout. Aussi longtemps qu’il demeurerait préoccupé à ce point, il ne serait bon à rien. Il prétexterait avoir oublié un instrument qui lui était indispensable, car il comprenait bien qu’en donnant le véritable motif de sa présence il irriterait seulement Marguerite.

Il passa d’abord dans son cabinet de travail, ouvrit un bahut, en retira une trousse et, la tenant à la main, se dirigea vers le cabinet de toilette de Marguerite. La femme de chambre y était occupée au ménage et lui apprit que madame était sortie.

--Il y a longtemps?

--Oui, monsieur; madame est sortie de très bonne heure.

--Avec la nourrice?

--Non, monsieur, toute seule: la nourrice est partie il y a un moment seulement.

Rien de plus naturel par cette belle matinée, et Roger ne comprit pas pourquoi cette nouvelle l’agitait à un tel point. Une véritable panique s’était emparée de lui à ces simples mots: «Madame est sortie.»

Tremblant intérieurement, il rentra dans son cabinet, s’y assit et, la tête dans les mains, chercha à se dominer. De quoi s’agitait-il? Ne savait-il pas que Marguerite sortait fréquemment avant le déjeuner? En ce moment même elle avait sans doute rejoint son fils, comme cela lui arrivait souvent. Il était fou de s’inquiéter. Il se secoua par un effort extrême, consulta sa montre, son portefeuille, calcula les visites qu’il pouvait faire encore et se décida à repartir, morigénant sa propre alarme. Il en avait honte et néanmoins ne pouvait la maîtriser; elle l’accompagna partout et lui fit trouver interminables les deux heures qui le séparaient encore du moment où indubitablement il retrouverait sa femme.

A midi et demie précis il était chez lui. Il lança l’ascenseur avec violence et ouvrit la porte avec impétuosité, se dirigeant droit vers la salle à manger où sans doute Marguerite était déjà. Personne... Il sonna.

--Madame est-elle avertie? Qu’on lui dise que je suis rentré.

--Madame n’est pas encore là. Faut-il servir monsieur?

--Non, non, certainement. Qu’on attende madame.

Le valet de chambre se retira, essuyant une assiette comme à regret, maussade du dérangement dans sa journée.

Jamais Marguerite n’était en retard. Lesquen ouvrit la fenêtre et regarda dans la rue; sûrement il allait la voir apparaître. Une silhouette féminine surgit: c’était elle assurément, même il croyait reconnaître son ombrelle... Puis une personne inconnue se dégagea dans le rayon où il pouvait discerner les traits... Une voiture... cette fois c’était elle... mais la voiture passa... La longue rue claire et blanche était presque déserte à cette heure. Hypnotisé, Lesquen regardait toujours, comme si son désir eût possédé la force de la faire venir.

Une heure.

Le domestique se montra.

--Louise demande s’il faut servir.

Cette interrogation exaspéra Lesquen. Il frappa la table du poing avec un «Fichez-moi la paix!» qui renvoya l’autre à la cuisine plus vite qu’il n’était venu.

Déjà on y discutait la possibilité d’un accident arrivé à madame; les écrasements journaliers étaient des précédents faciles à invoquer. La cuisinière avait surtout peur des automobiles, la femme de chambre des tramways... «Il en vient dans tous les sens; moi ça me fait perdre la tête... Pour sûr, il était arrivé quelque chose à «cette pauvre madame»!

Afin de se préparer à cette éventualité, ils se mirent à déjeuner.

--Il faut toujours manger, remarqua la cuisinière.

L’inquiétude de Lesquen devenait intolérable; il se décida à aller en faire part à sa belle-mère, et à se consulter avec elle sur le parti à prendre. Dans son esprit il n’existait plus le moindre doute: un malheur était arrivé à Marguerite... Lequel? Où la trouver?

--Est-ce que madame Mustel a fini de déjeuner? demanda-t-il fébrilement à la femme de chambre qui lui ouvrit.

--Oui, monsieur; que monsieur entre au salon; madame vient tout de suite, madame est en train de s’habiller.

Un peu étonné, Lesquen obéit. Au bout de cinq minutes, impatienté, il frappa à la porte de la chambre:

--Ma tante, j’ai besoin de vous voir tout de suite.

--Je viens, je viens, mon ami.

Encore quelques moments d’attente, puis madame Mustel parut. A sa vue, avant qu’elle eût prononcé une parole, il se jeta vers elle avec un cri:

--Vous savez... elle est morte?... Dites-le, dites-moi donc la vérité!

--Non, Roger, non, calme-toi... elle n’a rien... elle va bien...

--Alors?

Madame Mustel semblait atterrée; elle regardait son gendre avec une espèce d’hébétement. Enfin elle parvint à dire:

--Ne t’inquiète pas, ne me demande rien; laisse-moi agir.

Et, paraissant reprendre possession de ses facultés:

--Roger, si tu veux suivre mon avis, tout peut bien finir.

--Mais quoi?... quoi?... qu’y a-t-il? Vous me tuez.

Alors, madame Mustel, comme incapable d’expliquer, ouvrit la main droite qu’elle tenait serrée; elle y cachait une lettre qu’elle passa à Roger, le regardant tout le temps dans les yeux.

Il la déplia, l’ouvrit et lut, de l’écriture de Marguerite:

«Maman, Albert se meurt, je ne le quitte pas.»

Il relut encore, puis demeura comme assommé, ses yeux seulement interrogeant madame Mustel:

--Je vais y aller... dit-elle. Et toi, au nom de Maxime, tais-toi, laisse-moi faire.

Il balbutia, comme commençant seulement à comprendre:

--Elle est près de lui?

--Oui.

--Ma femme... Marguerite... elle est près de lui!...

--C’est une horrible fatalité... Je ne m’explique pas...

--Je vais aller la chercher.

--Non, Roger, non, c’est impossible; je la connais, ce serait fini à jamais entre vous... Il va mourir, Roger--elle ne ment jamais,--tu pourras la reprendre, si tu as pitié aujourd’hui...

--Elle me hait sans doute en ce moment... Marguerite! Marguerite!...

Et l’homme fort pleura.

XXXIII

Avec le jour, les incertitudes de Marguerite s’étaient dissipées. D’abord elle irait trouver Albert, et ensuite elle déciderait. En ce moment il était tout pour elle, comme il l’avait été autrefois; l’abandonner lui semblait la plus horrible lâcheté; elle l’avait abandonné une fois, et elle savait quel était son repentir. Ah! si elle avait pu, au prix de dix ans de vie, racheter la folie de cette heure, se retrouver libre! Son cœur était de pierre pour Roger. Comment avait-il osé abuser de sa tristesse, de son malheur, pour l’entraîner à cette horrible chose, un mariage, elle qui avait déjà un mari! Il avait agi par égoïsme, pour lui-même, pour être heureux; elle ne lui devait rien... rien... S’il l’eût aimée pour elle-même, il aurait compris, il l’aurait aidée à supporter son épreuve et l’aurait fait espérer dans l’avenir. C’était lui qui la forçait à dissimuler, à mentir. Elle s’étonnait d’avoir éprouvé de la crainte, elle n’en avait plus aucune. Avec une tranquillité assurée, elle embrassa son fils, fit ses recommandations à la nourrice, et puis sortit... Il l’attendait; avec quelle impatience il devait l’attendre!

--Le docteur est là, madame, lui dit Justin en l’introduisant dans le salon.

Immédiatement, sans hésitation, elle ouvrit la porte qui conduisait à la chambre et y entra. Étonné de cette interruption, le docteur Delpeyron s’était levé et la regardait avec surprise. Sans s’occuper de lui, elle s’approcha du lit, se pencha sur Albert, l’embrassa, se retourna vers le docteur et dit:

--C’est moi, docteur; vous me reconnaissez?

Saisi, il comprit et s’inclina. Il avait repris sa place, et elle, au chevet, tenant la main du malade auquel elle souriait, demanda:

--Comment le trouvez-vous, docteur?

--Fatigué; il a besoin d’une bonne garde.

--Il l’aura.

--Je n’étais pas content ce matin, mais il a eu une émotion, il paraît; les émotions lui sont très mauvaises. Je le disais à l’instant à M. d’Estanger.

La consultation se poursuivit attentive et minutieuse. Quand elle fut terminée et que le docteur Delpeyron eut prononcé quelques paroles qu’il crut rassurantes mais qui ne l’étaient pas, Marguerite dit simplement:

--J’accompagne le docteur.

Ils sortirent ensemble et elle le précéda dans la salle à manger d’où elle savait qu’Albert ne pouvait entendre. Brusquement elle demanda:

--Dites-moi toute la vérité.

--Vous la voulez? Eh bien, il est perdu.

--Ce sera long?

--Je n’en sais rien. Il peut mourir aujourd’hui comme il peut vivre une semaine; il paraît qu’il a été très mal cette nuit.

--Mourir aujourd’hui!...

Elle le dévisagea, terrifiée. Il vit son impression:

--Pardonnez-moi, madame, vous m’avez demandé la vérité.

--Je vous remercie de me l’avoir dite, docteur.

Et, plus bas, elle ajouta:

--Est-ce qu’il souffrira beaucoup?

--Je ne crois pas... Je reviendrai ce soir.

Elle le reconduisit jusqu’à la porte extérieure, se recueillit un moment pour reprendre une contenance et retourna près d’Albert.

Elle entra en lui souriant, enleva son manteau et se rapprocha du lit.

Comme il était changé depuis la veille! Sa figure s’était amincie, son regard lourd s’arrêtait sur elle avec angoisse; il dit très bas, avec quelque difficulté:

--Ne me quitte pas.

--Je te le jure, je resterai aussi longtemps que tu auras besoin de moi, jusqu’à ce que tu ailles mieux.

D’un geste las, il tourna les yeux vers le portrait d’Yvonne et dit:

--Pour elle, reste.

--Pour toi, je t’aime...

--Embrasse-moi, ne me quitte plus.

--Non, non, je te le promets.

Elle s’assit, lui tenant la main, parcourant des yeux l’ordonnance placée devant elle.

Le silence les enveloppait; lui, les paupières fermées, bougeait à peine, mais sa main ardemment crispée sur celle de Marguerite exprimait les pensées de son cœur. Elle se laissa glisser à genoux et appuya sa tête sur l’oreiller, tout proche de celle d’Albert... Elle l’aimait comme aux heures bénies de leur jeunesse, elle l’aimait avec un désir et un regret infinis. Il avait ouvert les yeux et la regardait, avec tant de paix maintenant sur son front!... Elle ne croyait pas qu’il allait mourir. Qu’est-ce donc que la mort, pour être si proche de la vie?

Il allait emporter avec lui une partie de son cœur, une partie de sa vie! Il serait doux de s’en aller aussi. Leurs regards se confondaient, et ceux d’Albert, déjà lointains, semblaient l’appeler; le voile mystérieux descendait peu à peu sur ses traits, leur donnant une dignité suprême.

Jadis, dans leurs heures d’amour, ils avaient parfois parlé des délices de mourir ensemble... et cela semblait si facile: rien qu’un pauvre cœur qui bat et ne bat plus. Une sorte d’ivresse montait à la tête de Marguerite. Ne plus le quitter, le retrouver dans un embrassement éternel! Il y avait là, tout près, à portée de sa main, ce qui la ferait partir avec lui; elle n’éprouvait aucune tristesse à cette pensée, gagnée par la mélancolie souveraine de l’obscure puissance qui venait, s’approchait et allait le prendre, lui. Doucement elle le caressait, le chérissant avec une suavité incomparable, dévorant des yeux ses traits afin de les garder à jamais dans son cœur; ils étaient, il lui semblait, seuls au monde, comme aux heures d’amour quand la nuit les cachait...

Soudain, il s’agita, étouffant, pris de spasmes... Elle se redressa, éperdue, s’efforçant de le soulager, épouvantée maintenant, ne voulant pas qu’il mourût. Justin était entré; il l’aidait, la rassurant, plus maître de lui-même, appliquant les remèdes opportuns. L’horrible crise se calma; un semblant de paix revint sur le visage bouleversé un moment auparavant, et de nouveau le grand silence, la grande attente retomba sur eux.

Il parut dormir; et, se retirant un peu à l’écart, elle interrogea Justin sur la nuit: «Monsieur avait voulu écrire, il avait écrit plusieurs lettres, et il avait eu ensuite une longue syncope.»

Il donna d’autres détails, puis tout d’un coup dit respectueusement:

--Madame déjeunera bien tout à l’heure?

--Moi, déjeuner!

Il fallait donc songer au déjeuner! L’idée qu’on l’attendait, l’idée de son mari lui revint comme un coup de foudre; elle eut un léger frémissement, mais aucune hésitation. Nulle puissance humaine ne lui ferait quitter Albert; cependant elle comprit qu’il fallait avertir, éviter d’inutiles angoisses. Elle écrivit les quelques mots à sa mère et donna l’ordre de les faire porter immédiatement; en même temps elle annonça à Justin qu’elle déjeunerait.

Elle était décidée à garder toutes ses forces; puis, même à cette heure suprême, l’illusion d’avoir retrouvé la vie en commun, de partager le toit et la table d’Albert, l’emplissait d’une consolation profonde.

XXXIV

Toutes les supplications de madame Mustel avaient échoué, Marguerite avait formulé sa décision inébranlable: sa mère inutilement l’avait conjurée de penser à son mari, à son fils...

--Je pense à moi-même et à lui; personne n’a le droit de me prendre mon fils, je me défendrai...

Madame Mustel avait été atterrée de l’état d’esprit que révélaient de telles paroles. Elle avait offert de passer elle-même la nuit auprès d’Albert... que sa fille consentît seulement à retourner chez elle, au moins quelques heures, pour les domestiques...

Marguerite, impatientée, s’était détournée:

--J’ai cédé trop souvent à ces misérables considérations. Albert a été mon mari; pour moi et devant Dieu il l’est toujours. Ma place est auprès de lui.

--Ton fils! objecta madame Mustel.

--Mon fils n’a aucun besoin de moi aujourd’hui ni demain, et même pour lui, tu entends, maman, je ne quitterai pas Albert. Je l’ai abandonné une fois! je ne l’abandonnerai pas dans la mort.

Les sanglots pressés et étouffés la secouèrent.

A bout d’arguments, madame Mustel finit par dire:

--Je pars; Roger est dans une horrible inquiétude... et, ma fille, puisque tu veux absolument rester, veux-tu me permettre de revenir, de rester aussi?...

Marguerite, de la tête, fit signe que oui.

--Oh! mon enfant, quel malheur, quel malheur! répétait madame Mustel, se demandant pourquoi Dieu n’avait pas permis que madame Varèze épousât Albert, pourquoi une seconde fois cet homme causait le malheur de son enfant. Qu’allait-on dire? Comment expliquer une pareille absence?

Roger l’attendait, les yeux secs, désespéré. Sa belle-mère lui fit le récit de son entrevue avec Marguerite, insista comme une consolation sur le danger immédiat de d’Estanger...

Lui, écoutait dans un état d’abattement absolu. Toutes ses résolutions viriles de garder à tout prix Marguerite lui semblaient si inutiles maintenant! Que pouvait-il lui reprocher? que pouvait-il lui défendre? Ce n’était pas elle qui était coupable, mais la situation qu’il avait créée... Sa conscience lui disait qu’il avait toujours su combien Marguerite avait aimé Albert. Il avait voulu se persuader qu’elle l’avait oublié, qu’elle ne l’aimait plus, mais jamais il n’avait osé demander cet aveu, jamais il ne l’avait entendu...

Albert allait mourir, mais en mourant il l’emmènerait avec lui, car il prendrait son âme, et, même si le corps de Marguerite lui restait, si elle consentait à demeurer sa femme, la douleur de sentir qu’il avait été pour elle un geôlier le torturerait à jamais. Sans doute, pour leur fils, elle reviendrait, mais elle était perdue pour le bonheur...

Absorbé par ces méditations douloureuses, à peine s’il entendait madame Mustel lui répéter:

--Qu’est-ce qu’il faut faire? J’ai dit que je retournerais; il vaut mieux que je sois là, n’est-ce pas?

A la fin il leva la tête et dit:

--Il faut avertir en haut qu’elle est chez ma belle-sœur, à Vincennes, pour soigner un des enfants.

--Oh! Roger, tu sauves tout; oui, tu as raison, je vais monter le dire.

--Et surtout, ne soyez pas bouleversée; prenez ce qu’il lui faut, puisque vous allez la rejoindre.

--Et elle ne t’aimerait pas! elle ne t’aimerait pas! toi, le meilleur des êtres? disait madame Mustel, les yeux pleins de larmes.

--Sait-on pourquoi l’on aime? Allez vite, tante Louise, je ne bougerai pas, je vous la confie.

XXXV

Marguerite pleurait, non sur le présent qu’elle sentait sans ressource, mais sur le passé,--ce passé qui lui avait appartenu, dont elle aurait pu user avec sagesse, qu’elle avait délibérément répudié.

C’était parce qu’elle n’avait su ni oublier, ni pardonner, ni être fidèle malgré tout, que tous deux avaient souffert si cruellement.

Albert, dans une sorte de paix, s’en allait de la vie, n’ayant plus que la force d’ouvrir de temps en temps sur elle un regard incertain. Son cœur criait vers lui, et elle savait que c’étaient les dernières heures, les dernières qu’ils passaient ensemble.

Agenouillée près de lui, lui tenant la main, elle lui répétait de temps en temps:

--Je suis là.

Madame Mustel était revenue. Sa fille était allée à sa rencontre et l’avait installée dans le petit salon où d’Estanger avait vécu les dernières semaines. Marguerite ne voulait personne à son côté.

Demeurée seule, madame Mustel avait regardé autour d’elle avec une sorte d’égarement. Cette pièce remplie de roses et de muguets, et ces portraits, partout Marguerite et Yvonne! Une rougeur avait monté au front de madame Mustel; elle avait réalisé avec épouvante ce qui ne lui était jamais apparu clairement dans sa poignante réalité: que Marguerite avait deux maris... et qu’Albert d’Estanger avait le droit de s’entourer de l’image de celle qui avait été sa femme, qui était la mère d’Yvonne. Elle se rappela le premier mariage de Marguerite; elle la revit dans sa robe blanche, descendant de l’église si fière et si confiante au bras de son mari... Involontairement, elle pensa avec un véritable soulagement qu’il allait mourir. Car, que serait devenue Marguerite? Elle n’osait ni s’interroger ni répondre à cette question terrible... Elle vécut là des moments infiniment douloureux! elle pensait à Roger, qui souffrait tant! Que ferait-il? Comment Marguerite et lui se retrouveraient-ils après?

Les heures s’écoulaient avec une lenteur désespérante; madame Mustel avait accepté de prendre le thé qu’on lui apportait, et s’était informée de l’état du malade:

--Peu de changement, madame; toujours une grande faiblesse.

Le docteur vint et ne trouva rien à dire que ce qu’il avait déjà dit.

La soirée commença. Marguerite avait vu sa mère au moment où elle avait dîné, mais elles n’avaient échangé que quelques mots.

Madame Mustel était sortie ensuite pour aller téléphoner à son gendre et prendre ses instructions. Il avait répété:

--Ne la quittez pas.

Et elle était revenue, et la vigile douloureuse avait continué dans la chambre du malade.

Vers minuit, Marguerite fit appeler sa mère, l’angoisse solitaire était trop forte.

Assise près de la cheminée, madame Mustel écoutait le râle douloureux et croyait rêver.

A deux heures, terrifiée, elle entendit tout à coup le cri de détresse: «Mon amour, mon amour!» succéder au silence d’attente, et vit Marguerite couvrir de baisers passionnés le visage pâle et inerte.

La grande libératrice avait passé.

XXXVI

Marguerite était assise dans le salon plein de roses et de muguets, et refusait de partir. Sa mère la conjurait.

--Mon enfant, pense à ce qu’il souffre, à ce qu’il a montré de bonté, reviens. Maintenant tu ne peux plus être utile à rien.

Une lassitude profonde, un découragement désolé étaient au cœur de la jeune femme. La vie lui était apparue si peu de chose, si irréelle, si éphémère! Entre l’instant où dans un baiser elle avait retrouvé le goût du bonheur, et celui où les lèvres qui s’étaient attachées aux siennes étaient devenues froides, il y avait eu quelques heures seulement! Qu’était la vie? Quelques heures aussi, et pourquoi fallait-il tant lutter?

Elle écoutait sa mère, non insensible, mais incapable d’agir, n’ayant qu’un besoin, celui d’être laissée seule; elle fermait les yeux et se refusait à répondre.

Madame Mustel était désespérée.

Discrètement on frappa à la porte. Marguerite n’y fit aucune attention, mais madame Mustel alla ouvrir elle-même. Justin l’attira au dehors et lui murmura:

--Que dois-je faire, madame? madame Varèze est là.

Dans son étonnement, madame Mustel répéta un peu haut:

--Madame Varèze?

Marguerite entendit et se leva.

--Faites entrer, dit-elle; faites-la entrer ici.

--Tu veux la voir? demanda madame Mustel stupéfaite.

--Oui, oui.

Madame Varèze parut, pâle et les yeux cernés. Marguerite, impétueusement, alla à sa rencontre, et en silence elles s’étreignirent. Puis toutes deux se mirent à pleurer.

--Comment avez-vous su?... interrogea Marguerite, les yeux brillants.

--Il m’a écrit pour me remercier... le soir où vous êtes venue; on m’a porté la lettre ce matin... avec la nouvelle... Il en avait donné l’ordre, paraît-il.

Alors Marguerite cria sa douleur; elle jeta d’une voix déchirée les phrases, toujours les mêmes et toujours vraies, qui disent le désespoir de l’adieu éternel.

Madame Varèze l’écoutait, et quand, épuisée, Marguerite se tut, dit doucement:

--Voulez-vous rentrer avec moi?

--Chez vous?

--Oui, si vous le voulez, pendant un jour ou deux peut-être.

--Marguerite, ton mari? intervint madame Mustel.

--J’irai avec madame Varèze puisqu’elle le veut bien... je ne peux pas le rencontrer encore... c’est impossible.

--Oui, venez, dit madame Varèze, nous vous aimerons bien, Marguerite.

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Et il fut fait ainsi. Après une prière au pied du lit, où dormait Albert, les deux femmes, chacune avec sa blessure au cœur, s’en allèrent ensemble.

La vie recommençait. Un peu de temps, et la mère prendra le dessus de l’amante: l’enfant rappellera celle qui lui a donné la vie.

Et l’enfant, sans doute, la rendra au père. Celui qui a su pardonner saura se faire aimer.

Mai 1902.

FIN