Renan, Taine, Michelet: Les maîtres de l'histoire
Chapter 6
Cette année 1854 est une date importante dans la vie de Taine. Le repos auquel il fut contraint, l'obligation de se mêler aux hommes, de se promener, de voyager, l'arrachèrent à sa vie claustrale et à son travail solitaire pour le mettre en contact plus direct avec la réalité. Sa méthode d'exposition philosophique s'était modifiée pendant cette année d'observation de la vie réelle. Au lieu du procédé déductif qui part du fait le plus général ou de l'idée la plus abstraite pour en suivre de degré en degré les conséquences et les réalisations concrètes, il procédera dorénavant en sens inverse et par induction; il prendra la réalité pour point de départ et remontera par groupements successifs de faits jusqu'aux faits les plus généraux et aux idées directrices. Les conceptions _a priori_ n'auront plus de place dans sa méthode que comme procédé d'investigation, au même titre que l'hypothèse dans les sciences. Rien de plus instructif à cet égard que la comparaison de sa thèse française avec le volume intitulé: _La Fontaine et ses Fables_, qui parut en 1860 et qui en est le remaniement. La théorie sur la Fable poétique qui formait en 1853 le premier chapitre devient en 1860 le dernier. Une introduction toute nouvelle sur l'esprit gaulois, le sol, la race, sur la personne et la vie de La Fontaine prend la place de cette théorie et est destinée à expliquer l'oeuvre. Enfin, au lieu d'une conclusion abstraite et vague sur le beau, nous avons une conclusion très concrète et précise sur les circonstances historiques qui ont favorisé l'éclosion des divers génies poétiques. De même l'_Essai sur les sensations_ sous sa première forme partait du moi, de [Grec: entelecheia] pour aboutir à l'impression sensible; dans l'_Intelligence_, Taine partira des sensations les plus ordinaires pour s'élever par des généralisations de plus en plus étendues à la loi et à la cause, et enfin jusqu'au point où l'être même s'identifie avec l'idée. Avec sa méthode, son style se modifiait aussi. Sa thèse se ressentait encore des souvenirs de collège et d'école, des élégances apprêtées des devoirs de rhétorique; il y avait encore dans l'_Essai sur Tite-Live_ quelque chose de raide, de froid et d'abstrait. Avec le _Voyage aux Pyrénées_ le style de Taine devient vivant et coloré; son oeil se montre extraordinairement sensible à toutes les apparences extérieures des choses; il s'applique à les rendre dans tout leur relief, et il recouvre la logique de ses raisonnements d'un brillant manteau d'images. Ses carnets de notes, où autrefois tout était classé par idées abstraites, deviennent des recueils d'impressions visuelles, d'observations de caractères et de moeurs, rendues avec une intensité parfois excessive. Mais en même temps il est fidèle à ses habitudes d'ordre méthodique et de construction régulière. Son imagination est mise au service de sa logique et c'est par des procédés de développement oratoire qu'il cherche à donner du mouvement et de l'animation à ses classifications progressives. On reconnaîtra toujours en lui l'homme qui avait éprouvé ses premières sensations littéraires en lisant Guizot et Jouffroy, et qui eut un culte pour Macaulay. «Ma forme d'esprit, dit une note écrite le 18 février 1862, est française et latine; classer les idées en files régulières, avec progression, à la façon des naturalistes, selon les règles des idéologues, bref oratoirement... Je me souviens fort bien qu'à dix où onze ans, chez ma grand'mère, je lisais avec intérêt une discussion de je ne sais plus qui sur le _Paradis perdu_. de Milton. C'était un critique du XVIIIe siècle, qui démontrait, réfutait en partant des principes. L'histoire de la civilisation de Guizot, les cours de Jouffroy m'ont donné la première grande sensation de plaisir littéraire, à cause des classifications progressives. Mon effort est d'atteindre l'essence, comme disent les Allemands, non de primesaut, mais par une grande route, unie, carrossable. Remplacer l'intuition (_Insight_), l'abstraction subite (_Vernunft_), par l'analyse oratoire; mais cette route est dure à creuser.» Il est deux dons de l'artiste et de l'écrivain qu'il admirait par-dessus tous les autres et qu'il regretta toujours de ne pas posséder: l'art de raconter et celui de créer des personnages vivants et agissants. Il mettait au premier rang l'art du romancier. Il essaya même d'écrire un roman, mais s'arrêta au bout de quatre-vingt-dix pages, s'apercevant que son roman n'était que de l'analyse psychologique personnelle. Aussi disait-il avec une modestie excessive: «J'ai vu de trop près les vrais artistes, les têtes fécondes, capables d'enfanter des figures vivantes, pour admettre que j'en sois un[30].»
En même temps que ce changement se produisait dans sa manière d'écrire et dans sa méthode d'exposition, sa vie même devenait moins concentrée et moins solitaire. Il s'était installé avec sa mère et sa soeur dans l'île Saint-Louis. Il avait retrouvé à Paris, Planat, Paradol, About qui revenait de Grèce plus exubérant de vie et plus étincelant d'esprit que jamais; il faisait la connaissance de Renan et par Renan celle de Sainte-Beuve; il entretenait des relations amicales avec M. E. Havet qui avait été trois mois son professeur à l'École normale, et qui lui témoignait le plus affectueux intérêt; Gustave Doré et Planat l'avaient mis en relation avec des artistes; il continuait ses études de médecine et de physiologie: il s'entretenait avec Franz Woepke[31] de philologie et de mathématiques. Ceux qui l'ont connu pendant les années 1855-1856 nous le représentent comme plein de verve et de gaieté, recherchant, non le grand monde, mais la société de camarades intelligents, avec qui il pouvait causer, discuter librement comme autrefois dans la maison de la rue d'Ulm, se détendre après les heures de travail. Ces années 1855-1856 furent des années d'activité féconde et joyeuse où Taine sentait son talent s'affermir de jour en jour. Il débute le 1er février 1855 dans la presse périodique par un article sur La Bruyère donné à la _Revue de l'Instruction publique_. Il publie dans cette Revue dix-sept articles en 1855, vingt en 1856, sur les sujets les plus divers, passant de La Rochefoucauld à Washington et de Ménandre à Macaulay. Le 1er août 1855, il commence à la _Revue des Deux Mondes_, par un article sur Jean Reynaud, une collaboration qui devait continuer jusqu'à sa mort. Le 3 juillet 1856 paraissait son premier article au _Journal des Débats_, sur Saint-Simon, et à partir de 1857, il devint un des collaborateurs assidus de ce journal.
Un esprit aussi puissant et aussi constructif que celui de Taine ne pouvait se contenter de poursuivre, par une série d'études isolées, à travers les histoires et les littératures[32], la vérification de son système sur «la race, le moment, le milieu et la faculté maîtresse», système dont il avait fait la première application rigoureuse à Tite-Live. Il avait besoin de l'adapter à un vaste ensemble de faits, d'écrire un grand chapitre d'histoire littéraire qui serait en même temps un chapitre de l'histoire du coeur humain, un essai partiel de philosophie de l'histoire, ou pour parler son langage, d'anatomie et de physiologie historiques.
Dès le 17 janvier 1856, son _Histoire de la Littérature anglaise_ est annoncée, et à partir de cette date, les articles qui paraissent coup sur coup en 1856 dans la _Revue de l'Instruction publique_, et depuis 1856 dans la _Revue des Deux Mondes_, nous montrent l'oeuvre déjà construite tout entière dans son esprit, et son exécution poursuivie avec une régularité et une vigueur qui ne faiblissent pas un instant.
Mais avant de procéder à cette grande synthèse historique et philosophique, Taine avait à y préparer les esprits et à déblayer le terrain devant lui. Il avait un compte à régler avec l'éclectisme, qui mettait la rhétorique à la place de la science, et qui était à ses yeux la négation même de la philosophie, par cela même qu'il prétendait l'administrer et avoir seul le droit d'être enseigné[33]. Du 14 juin 1855 au 9 octobre 1856, il publia dans la _Revue de l'Instruction publique_ une série d'articles sur les _Philosophes français au XIXe siècle_, articles qui parurent en volume au commencement de 1857. Sous une forme ironique jusqu'à l'irrévérence, mais aussi avec l'argumentation la plus vigoureuse et la plus pressante, il attaquait tous les principes sur lesquels reposait le spiritualisme classique. Il réhabilitait le sensualisme de Condillac en le complétant et en l'élargissant, et il terminait son livre par l'esquisse d'un système qui appliquait aux recherches psychologiques et même métaphysiques les méthodes des sciences exactes. Faut-il voir dans ce livre une oeuvre de rancune contre la doctrine au nom de laquelle il avait été naguère condamné? Il serait sans doute téméraire d'affirmer que ses déboires universitaires ne lui eussent pas laissé d'amers souvenirs; mais il était incapable de céder consciemment à des ressentiments personnels. Il considérait sincèrement l'existence d'une doctrine philosophique officielle comme une atteinte à la liberté de penser, comme un obstacle à tout progrès spéculatif. S'il donna à ces attaques une forme parfois irrespectueuse, c'est que cette doctrine lui paraissait manquer souvent de sérieux. Comme il s'agissait moins de réfuter des idées que de détruire la tyrannie d'une école et qu'il voulait se faire entendre du grand public et surtout des jeunes gens, il employait la plus redoutable des armes, l'ironie, qu'il maniait, il faut le dire, à la façon d'une catapulte plutôt que d'une fronde. Enfin, il avait vingt-sept ans, il sentait sa jeunesse et sa force et il avait besoin de les dépenser. _Les Philosophes français_ représentent, dans la vie de M. Taine, ses folies de jeunesse. Ce fut sa manière de jeter sa gourme.
Le succès du livre fut retentissant. Taine devint célèbre du jour au lendemain. Jusque-là les seuls articles importants qui eussent été consacrés à ses écrits étaient un article d'About sur le _Voyage aux Pyrénées_[34], un article de Paradol[35] et deux articles de Guillaume Guizot sur le Tite-Live[36]; mais c'étaient des articles d'amis. Après les _Philosophes français_, les articles de Sainte-Beuve dans le _Moniteur_[37], de Planche dans la _Revue des Deux Mondes_[38], de Caro dans la _Revue contemporaine_[39], de Schérer dans la _Bibliothèque universelle_[40], nous prouvent qu'il est désormais au premier plan parmi les hommes de la nouvelle génération littéraire. Renan seul pouvait lui disputer la première place, et Caro les attaquait ensemble dans son article sur «l'Idée de Dieu dans une jeune école», article habile et éloquent, violent sous des formes courtoises, qui fut considéré comme la réponse de l'école éclectique, et fut reproduit tout entier dans le _Journal général_ (officiel) _de l'Instruction publique_. Les critiques ne s'accordaient pas très bien dans leurs tentatives pour caractériser les doctrines de Taine. La presse religieuse, dans sa vieille haine contre M. Cousin, parlait du livre avec faveur; Schérer faisait de lui un pur positiviste, Planche, un panthéiste spinoziste, Caro un matérialiste. Planche prétendait qu'il exposait en rhéteur ce que Spinoza avait exposé en géomètre; Caro lui reprochait de revêtir des formules de Hegel le naturalisme de Diderot. Personne, sauf Cournault dans la _Correspondance littéraire_, ne paraît avoir bien saisi sa théorie sur l'identité de l'idée de cause et de l'idée de loi, ni compris que son système, loin d'être un mélange hybride de métaphysique allemande et d'idéologie française, était parfaitement cohérent, solidement construit et en partie nouveau. Tous d'ailleurs, à l'exception de Cournault, étaient d'accord pour le blâmer de vouloir appliquer des classifications, des méthodes et des formules scientifiques à la critique littéraire et à l'histoire, et pour condamner son système, tout en admirant son talent.
Taine avait une foi trop candide dans la puissance de la vérité pour aimer la polémique. Il croyait que le vrai doit triompher tôt ou tard par sa seule vertu, et que les polémiques, qui transforment les luttes de doctrines en querelles de personnes, ne font qu'obscurcir les questions. Il ne répondit aux objections que par des oeuvres nouvelles. Il publia en 1858 un volume d'_Essais de critique et d'histoire_, en 1860 _La Fontaine et ses Fables_, et une deuxième édition légèrement adoucie des _Philosophes français_[41]. Il poursuivit sans défaillance l'achèvement de son grand ouvrage sur _la littérature anglaise jusqu'à Byron_, qui parut en trois volumes in-8° à la fin de 1863.
Taine avait raison d'avoir confiance dans l'avenir. Non seulement il avait porté à l'éclectisme des coups dont celui-ci devait demeurer à jamais meurtri, mais, en dépit de toutes les résistances, ses principes de critique et ses doctrines philosophiques pénétraient peu à peu dans tous les esprits. Modifiées sans doute et atténuées, mais toujours reconnaissables, elles ont fini par prendre place parmi les idées courantes du siècle, au même titre que les vues de Kant sur le caractère subjectif des notions premières de la raison, que la conception de l'éternel devenir de Hegel ou que la théorie des trois états de Comte. Aucun écrivain n'a exercé en France dans la seconde moitié de ce siècle une influence égale à la sienne; partout, dans la philosophie, dans l'histoire, dans la critique, dans le roman, dans la poésie même, on retrouve la trace de cette influence.
À aucun moment elle ne fut plus marquée que dans les dix dernières années du second Empire. Taine était devenu presque un chef d'école; les jeunes gens allaient lui demander des directions et des conseils; il était obligé de laisser le monde usurper une petit part de son temps; Sainte-Beuve, qu'il voyait régulièrement aux fameux dîners de quinzaine du restaurant Magny, avec Renan, Schérer, Nefftzer, Robin, Berthelot, Gautier, Flaubert, Saint-Victor, les Goncourt, l'avait présenté à la princesse Mathilde en qui il trouva une admiratrice intelligente et une amie dévouée. L'air et la liberté commençaient à rentrer dans l'Université en même temps que dans le gouvernement, et Taine pouvait espérer que l'enseignement public allait lui être rouvert. En 1862, il fut candidat à la chaire de littérature de l'École polytechnique, et si M. de Loménie lui fut préféré, il s'en fallut de peu qu'il ne réussît. L'année suivante, en mars 1863, sur la présentation de M. Duruy, ministre de l'instruction publique, le maréchal Randon, ministre de la guerre, le nomma examinateur (d'histoire et d'allemand) au concours d'admission à Saint-Cyr. Le 26 octobre de l'année suivante, il remplaçait Viollet-le-Duc comme professeur d'esthétique et d'histoire de l'art à l'École des beaux-arts. Il était bien vengé des persécutions de 1851 et 1852.
Il avait cependant, à ce moment même, soulevé de nouvelles tempêtes et avait eu à subir de violentes attaques. La nomination de Renan au Collège de France et la candidature de Taine à l'École polytechnique avaient alarmé monseigneur Dupanloup. Il avait lancé, en 1863, un virulent _Avertissement à la Jeunesse et aux Pères de famille_, dirigé contre MM. Renan, Taine et Littré, auxquels il avait joint, bien gratuitement, l'inoffensif M. Maury. Cet avertissement était un appel peu déguisé de l'autorité ecclésiastique au bras séculier. Le bras séculier sévit en effet. Le cours de Renan fut suspendu et la nomination de Taine à Saint-Cyr, un instant rapportée, ne fut confirmée que sur l'intervention pressante de la princesse Mathilde. Au mois de décembre 1863, paraissait l'_Histoire de la Littérature anglaise_, précédée d'une introduction où se trouvait exposée, sans aucun ménagement pour les idées reçues, une philosophie de l'histoire strictement déterministe. Taine présenta son ouvrage à l'Académie française pour le prix Bordin. En 1864 comme en 1854, il eut M. Guizot pour chaud défenseur; mais cette fois l'hérésie n'était plus latente comme dans l'_Essai sur Tite-Live_, elle se faisait agressive; elle était développée dans tout l'ouvrage et condensée dans l'introduction en corps de doctrine. M. de Falloux et monseigneur Dupanloup attaquèrent Taine avec violence; Sainte-Beuve et Guizot le défendirent avec ardeur. Après trois séances de discussions passionnées, l'Académie décida que le prix ne pouvant être donné à M. Taine ne serait décerné à personne[42]. Cette décision sans précédents était le plus flatteur des hommages. Taine ne devait plus se soumettre aux suffrages de l'Académie que comme candidat, une première fois en 1874 où il échoua dans une triple élection contre MM. Mézières, Caro et Dumas, et deux fois en 1878 où, après avoir échoué en mai contre H. Martin, il fut enfin élu en novembre en remplacement de M. de Loménie, peu de temps après Renan. Entre la première et la troisième élection avaient paru les deux premiers volumes des _Origines de la France contemporaine_; et, par un curieux revirement, il fut soutenu en 1878 par beaucoup de ceux qui l'avaient combattu en 1864 et 1874. Il apporta, dans l'accomplissement de ses devoirs académiques, la scrupuleuse conscience qu'il mettait à toutes choses, et il ne tarda pas à acquérir une réelle autorité dans cette compagnie à laquelle il avait inspiré une si longue défiance.
Les années 1864 à 1870 forment une période nouvelle et particulièrement heureuse dans la vie de Taine. Ce n'est plus le travail solitaire et claustral des années 1852 à 1854; ce n'est plus l'exubérance un peu batailleuse des années 1855 à 1864; c'est une activité calme, régulière et comme épanouie. Il aimait ses fonctions d'examinateur pour Saint-Cyr, non seulement parce que trois mois de travail assidu lui assuraient une situation matérielle qui, avec ses habitudes de vie simple, était presque la richesse, mais aussi parce que ses tournées en province lui permettaient de faire une enquête minutieuse sur la société française, département par département, interrogeant ses anciens camarades, faisant causer, suivant sa coutume, bourgeois, ouvriers et paysans. L'École des beaux-arts, où il devait professer vingt ans, de 1864 à 1883, avec une seule interruption en 1876-77[43], ne prenait également qu'une part très limitée de son temps. Il n'avait que douze leçons à donner par an et il avait borné son enseignement, réparti sur un cycle de cinq ans, aux exemples les plus caractéristiques à ses yeux, la Grèce, l'Italie et les Pays-Bas. L'Italie occupait à elle seule trois années, une année était donnée aux Pays-Bas et une à la Grèce. Il connaissait particulièrement bien l'Italie et songea même un instant à lui consacrer un ouvrage étendu. Il y fit plusieurs voyages et, par une heureuse coïncidence, l'année même où il fut nommé à l'École des beaux-arts, il y avait passé trois mois, de février à mai 1864, pour se reposer des fatigues causées par l'achèvement de sa _Littérature anglaise_. Mais ce voyage, qui lui fournit la matière des deux étincelants volumes publiés en articles dans la _Revue des Deux Mondes_, de décembre 1864 à mai 1866[44], ne fut guère un repos pour lui. Il passait ses journées dans les églises et dans les musées, lisait beaucoup, prenait des notes sans nombre, et allait le soir dans le monde, étudiant l'Italie moderne, sociale et politique, avec autant de soin qu'il étudiait l'Italie ancienne dans son histoire et ses monuments[45]. À peine installé dans sa chaire, il publiait coup sur coup la _Philosophie de l'Art_ (1865), la _Philosophie de l'Art en Italie_ (1866), _l'Idéal dans l'Art_ (1867), la _Philosophie de l'Art dans les Pays-Bas_ (1868), et la _Philosophie de l'Art en Grèce_ (1869), petits écrits qui devaient être réunis plus tard (1880), en deux volumes, sous le titre de: _Philosophie de l'Art_. Ce titre était exact, car ces petits livres si vivants, si pleins de faits et d'images, ne sont pas autre chose que la démonstration, par des exemples tirés de l'histoire de l'art, des idées dont la _Littérature anglaise_ avait donné la démonstration par des exemples tirés de l'histoire littéraire.
Il caractérise admirablement sa conception de l'histoire, dans une lettre à E. Havet du 29 avril 1864:
«Je n'ai jamais prétendu qu'il y eût en histoire ni dans les sciences morales des théorèmes analogues à ceux de la géométrie[46]. L'histoire n'est pas une science analogue à la géométrie, mais à la physiologie et à la zoologie. De même qu'il y a des rapports fixes, mais non mesurables quantitativement, entre les organes et les fonctions d'un corps vivant, de même il y a des rapports précis, mais non susceptibles d'évaluations numériques, entre les groupes de faits qui composent la vie sociale et morale. J'ai dit cela expressément dans ma préface en distinguant entre les sciences exactes et les sciences inexactes, c'est-à-dire les sciences qui se groupent autour des mathématiques et les sciences qui se groupent autour de l'histoire, toutes deux opérant sur des quantités, mais les premières sur des quantités mesurables, les secondes sur des quantités non mesurables. La question se réduit donc à savoir si l'on peut établir des rapports précis non mesurables entre les groupes moraux, c'est-à-dire entre la religion, la philosophie, l'État social, etc., d'un siècle ou d'une nation. Ce sont ces rapports précis, ces relations générales nécessaires que j'appelle _lois_, avec Montesquieu; c'est aussi le nom qu'on leur a donné en zoologie et en botanique. La préface expose le système de ces lois historiques, les connexions générales des grands événements, les causes de ces connexions, la classification de ces causes, bref, les conditions du développement et des transformations humaines... Vous citez mon parallèle entre la conception psychologique de Shakspeare et celle de nos classiques français, et vous dites que ce ne sont pas là des lois; ce sont des types, et j'ai fait ce que font les zoologistes lorsque, prenant les poissons et les mammifères, par exemple, ils extraient de toute la classe et de ses innombrables espèces un type idéal, une forme abstraite commune à tous, persistant en tous, dont tous les traits sont liés, pour montrer ensuite comment le type unique, combiné avec les circonstances générales, doit produire les espèces. C'est là une construction scientifique semblable à la mienne. Je ne prétends pas plus qu'eux deviner, sans l'avoir vu et disséqué, un être vivant, mais j'essaie comme eux d'indiquer les types généraux sur lesquels sont bâtis les êtres vivants, et ma méthode de construction ou de reconstruction a la même portée en même temps que les mêmes limites.
«Je tiens à mon idée parce que je la crois vraie, et capable, si elle tombe plus tard en bonnes mains, de produire de bons fruits. Elle traîne par terre depuis Montesquieu; je l'ai ramassée, voilà tout.»
Tout en publiant ses _Nouveaux Essais de critique et d'histoire_ (1865), il se délassait du professorat et de ses travaux de longue haleine en réunissant, dans un cadre de fantaisie, les notes qu'il avait prises depuis dix ans sur Paris et la société française. Bien que la _Vie parisienne_, où _la Vie et opinions de Thomas Graindorge_ parut de 1863 à 1865[47], fût loin d'être alors ce qu'elle est devenue depuis, on eut quelque peine à reconnaître l'auteur de _la Littérature anglaise_ sous les traits du marchand de porcs de Chicago; et, tout en admirant la verve de Graindorge et la profondeur philosophique de quelques-uns de ses traits satiriques, on fut bien aise de retrouver le vrai Taine dans le volume complémentaire de _la Littérature anglaise_, paru en 1867, et consacré à l'époque contemporaine.