Renan, Taine, Michelet: Les maîtres de l'histoire
Chapter 5
Ce fut bien pis un mois plus tard, quand le coup d'État du 2 décembre eut été consommé. Tous les professeurs de l'Université étaient devenus des suspects. Un grand nombre étaient mis en disponibilité ou révoqués, d'autres prenaient les devants et donnaient leur démission. Taine démontra à Paradol, qui voulait suivre ce dernier parti, qu'après le plébiscite du 10 décembre, l'acceptation silencieuse du nouveau régime était un devoir. Le suffrage universel était la seule base du droit politique en France; lui résister, c'était faire un acte insurrectionnel, un coup d'État. «Le dernier butor, écrit-il le 10 janvier 1852, a le droit de disposer de son champ et de sa propriété privée, et pareillement une nation d'imbéciles a le droit de disposer d'elle-même, c'est-à-dire de la propriété publique. Ou niez la souveraineté de la volonté humaine, et toute la nature du droit public, ou obéissez au suffrage universel.» Il ajoute, il est vrai: «Remarque pourtant qu'il y a des restrictions à cela, que je les faisais déjà auparavant contre toi, et que je refusais à la majorité le droit de tout faire que tu lui accordais. C'est qu'il y a des choses qui sont en dehors du pacte social, qui, partant, sont en dehors de la propriété publique et échappent ainsi à la décision du public... Par exemple, la liberté de conscience et tout ce qu'on appelle les droits et les devoirs antérieurs à la société[19].» C'est au nom de ces droits et de ces devoirs qu'il résista quand on demanda aux universitaires plus que leur soumission, leur approbation. À Nevers, on leur fit signer la déclaration suivante: «Nous, soussignés, déclarons adhérer aux mesures prises par M. le Président de la République le 2 décembre, et lui offrons l'expression de notre _reconnaissance_ et de notre respectueux dévouement», Taine seul refusa de donner sa signature, faisant observer que comme suppléant il n'était chargé de remplacer le titulaire que dans son enseignement, et que d'ailleurs, comme professeur de morale, il ne lui appartenait pas d'approuver un acte qui impliquait un parjure. Il fut noté comme révolutionnaire et peu après accusé d'avoir fait en classe l'éloge de Danton[20]. Malgré l'attitude en apparence bienveillante du recteur, ecclésiastique fort timoré, malgré le succès de Taine comme professeur et l'attachement de ses élèves, qui firent une pétition pour son maintien à Nevers, il fut le 29 mars transféré en rhétorique au lycée de Poitiers, avec un avertissement sévère de M. Fortoul d'avoir à veiller sur ses discours et sa conduite. Mais le lycée de Poitiers était alors étroitement surveillé par l'évoque, monseigneur Pie. Hémardinquer avait déjà dû quitter la rhétorique parce qu'il était juif. Taine ne fut pas plus heureux. Il eut beau accepter avec docilité la situation qui lui était faite, s'interdire toute conversation politique et même la lecture des journaux, paraître deux fois aux offices du mois de Marie pour y écouter une cantatrice parisienne, corriger le discours qu'un élève devait adresser à monseigneur Pie, s'abstenir de donner aucun sujet de devoir qui ne fût pas pris dans le XVIIe siècle ou l'antiquité, réfuter l'_École des femmes_, lire à ses élèves le _Traité_ de Bossuet sur _la Concupiscence_, et leur interdire, par ordre du recteur, la lecture des _Provinciales_[21], il restait mal noté, et le 25 septembre 1852, il était chargé de suppléer le professeur de sixième du lycée de Besançon. Cette fois, la mesure était comble. Il demanda un congé qui lui fut accordé avec empressement dès le 9 octobre et qui fut renouvelé d'année en année jusqu'à la fin de son engagement décennal.
Pendant cette pénible année, Taine n'eut d'autre refuge, d'autre consolation que le travail et l'amitié. Il entretenait une correspondance active avec sa mère, avec Suckau, avec Planat, avec Paradol: «La solitude, écrit-il à ce dernier (11 décembre 1851), augmente l'amitié. Il me semble que je pense maintenant à vous avec un souvenir plus tendre... Les idées sont abstraites; on ne s'y élève que par un effort. Quelque belles qu'elles soient, elles ne suffisent pas au coeur de l'homme... Rien ne me touche plus que de lire les amitiés de l'antiquité. Marc-Aurèle est mon catéchisme, c'est nous-mêmes.»
Mais les amis étaient loin, les correspondants parfois négligents. Le travail seul était le compagnon de toutes les heures, le consolateur de la solitude et de tous les déboires. Comme à l'École, Taine fait marcher de front les devoirs professionnels et les études personnelles. Il rédige tous ses cours et commence ses thèses. Il écrit dès le 30 octobre: «Je travaille deux heures chaque matin pour ma classe qui se fait à huit heures. Il me reste sept heures par jour, plus les jeudis et les dimanches, pour les études personnelles. J'ai commencé de longues recherches sur les sensations. C'est là qu'on voit le plus nettement l'union de l'âme et du corps. Ce sera ma thèse, si on ne veut pas une exposition de la logique de Hegel.» L'attentat du 2 décembre ne ralentit pas son ardeur au travail ni n'ébranla sa foi dans la science: «Je déteste le vol et l'assassinat, écrit-il le 11 décembre, que ce soit le peuple ou le pouvoir qui les commette. Taisons-nous, obéissons, vivons dans la science. Nos enfants, plus heureux, auront peut-être les deux biens ensemble, la science et la liberté... Il faut attendre, travailler, écrire. Comme disait Socrate, nous seuls nous occupons de la vraie politique, la politique étant la science. Les autres ne sont que des commis et des faiseurs d'affaires.» Il apprend que l'agrégation de philosophie est supprimée; aussitôt il se met à préparer celle des Lettres, à faire des vers latins et des thèmes grecs: «Desséché et durci par plusieurs années d'abstractions et de syllogismes, où retrouverai-je le style, les grâces latines et les élégances grecques nécessaires pour ne pas être submergé par quatre-vingts concurrents... Je vais repiocher mon sol en jachère, tu sais comme et avec quels coups. Si j'ai la même fortune que l'an dernier, comme il est probable, ma volonté en sera innocente; je ferai tout pour surnager. Que Cicéron me soit en aide!» Pour assouplir son esprit et son style et reprendre le sens des choses réelles, il se met à noter ce qu'il voit, à recueillir des traits de moeurs et de caractères; il s'exerce à des descriptions de nature. Le 10 avril 1852, paraît le décret qui exige trois ans de stage après l'École normale pour pouvoir se présenter à l'agrégation, mais fait compter le doctorat ès-lettres pour deux années de service. Sans perdre une minute il se remet à ses thèses[22]; le 8 juin, elles étaient terminées et expédiées à Paris, et il espère être reçu docteur en août. S'il a pu rédiger ses thèses avec une si prodigieuse rapidité, c'est parce qu'il n'a pas cessé de les méditer tout en faisant ses cours et en préparant son agrégation. «Je me présente à nos inquisiteurs patentés de Sorbonne, écrit-il le 2 juin 1852, et d'ici à huit jours, j'expédierai cent cinquante pages de prose française et un grand thème latin à M. Garnier. Mes _Sensations_ sont au net, mais mes phrases cicéroniennes ne sont encore qu'en brouillon. Pourquoi ai-je été si vite? Parce que nos seigneurs et maîtres mettront un mois et plus pour me donner l'autorisation d'imprimer, et que l'impression durera trois semaines. Te dire avec quel tour de reins il a fallu piocher pour arracher à mon cerveau ce chardon psychologique, et cela en six semaines de temps, est impossible. Encore en ce moment les sensations, les conceptions, les représentations, les illusions et tout le bataillon des _on_ me danse dans la tête, et je suis ahuri et étourdi comme un chien de chasse après une course au cerf de trente-six heures. Mais ce système est bon, et je pense qu'on ne fait jamais si bien une chose que quand, après l'avoir méditée longtemps, on l'écrit sans désemparer».
Il avait pendant ces quelques mois vu se préciser dans son esprit les idées maîtresses dont son oeuvre entière ne sera que le développement. Tout d'abord, il s'était plongé dans la lecture des philosophes allemands, de la Logique et de la Philosophie de l'histoire de Hegel: «J'essaie de me consoler du présent en lisant les Allemands, écrit-il le 24 mars 1852 à M. Havet. Ils sont par rapport à nous ce qu'était l'Angleterre par rapport à la France au temps de Voltaire. J'y trouve des idées à défrayer tout un siècle, et si ce n'étaient mes inquiétudes au sujet de l'agrégation, je trouverais un repos et une occupation suffisants dans la compagnie de ces grandes pensées.» Mais son solide cerveau devait résister à toutes les fumées de cette ivresse métaphysique: plus il lisait Hegel, plus il reconnaissait ce que son système avait de vague et d'hypothétique[23]; et le courant naturel de son esprit, plus fort que toutes les influences extérieures, l'emportait d'un tout autre côté.
Dans son enseignement, il alliait la psychologie à la physiologie, et le 30 décembre 1854 il écrivait à Paradol: «La psychologie vraie et libre est une science magnifique sur qui se fonde la philosophie de l'histoire, qui vivifie la physiologie et ouvre la métaphysique. J'y ai trouvé beaucoup de choses depuis trois mois... jamais je n'avais tant marché en philosophie.» Le 1er août 1852, il envoie à Paradol le plan d'un _Mémoire sur la Connaissance_, où nous trouvons indiquées les idées fondamentales du livre de l'_Intelligence_ écrit seize ans plus tard. «Tu y verras entre autres choses la preuve que l'intelligence ne peut jamais avoir pour objet que le moi étendu sentant, qu'elle en est aussi inséparable que la force vitale l'est de la matière, etc.; plus une théorie sur la faculté unique qui distingue l'homme des animaux, l'abstraction, et qui est la cause de la religion, de la société, de l'art et du langage; et enfin là dedans les principes d'une philosophie de l'histoire.» Le livre sur l'_Intelligence_ n'est pas autre chose que le remaniement vingt fois pris et repris de sa thèse de 1852 sur les _Sensations_ et de ce _Mémoire sur la Connaissance_. Nous y voyons, ainsi que dans les _Philosophes français_, la psychologie présentée comme la préface d'une métaphysique logique et scientifique que Taine a plus d'une fois rêvé d'écrire. Le 24 juin 1852, nous lisons dans une autre lettre: «Je rumine de plus en plus cette grande pâtée philosophique dont je t'ai touché un mot et qui consisterait à faire de l'histoire une science, en lui donnant comme au monde organique une anatomie et une physiologie.» N'avons-nous pas là en une ligne le résumé de l'introduction à l'_Histoire de la Littérature anglaise_ et l'idée fondamentale qui a inspiré tous les écrits de Taine sur l'histoire, l'art et la littérature?
Malheureusement il se trompait bien en croyant que ces idées, qui lui paraissaient si simples, pourraient obtenir le visa de ceux qu'il appelait irrévéremment «les inquisiteurs patentés de la Sorbonne». Dans sa candeur il se croyait garanti par le règlement du doctorat qui déclare que la Faculté ne répond pas des opinions des candidats, et par le bon accueil fait à la thèse fort hardie, dans le sens théocratique, de M. Hatzfeld[24]. Dès le 15 juillet, M. Garnier lui faisait savoir que les conclusions de sa thèse sur les _Sensations_ empêchaient la Sorbonne de l'accepter. Il avait bien pris pour point de départ l'[Grec: entelecheia] d'Aristote, et s'était mis à l'abri de ce grand nom; mais il s'était posé en adversaire de Reid et avait édifié toute une théorie des rapports du système nerveux et du moi, qui, sans être précisément matérialiste, n'était guère orthodoxe[25]. Cette rude déconvenue ne le troubla que quelques jours. Il met de côté pour des temps meilleurs les syllogismes qu'il contemplait «dans une clarté éblouissante», et le 1er août le plan de sa thèse sur _La Fontaine_ est déjà tracé: «Je vais proposer à M. Leclerc, dit-il à Paradol, une thèse sur les _Fables_ de La Fontaine; il me semble qu'on peut dire là-dessus beaucoup de choses neuves, l'opposer aux autres fabulistes qui ne veulent que prouver une maxime; la fable devenue drame, épopée, étude de caractères, caractère du roi, des grands seigneurs, etc.; opposer le génie de La Fontaine, grec et flamand, à celui du siècle.» Là-dessus il partit pour Paris où l'attendait une nomination qui équivalait à une révocation.
Ainsi trempé pour la lutte par la longue habitude de l'effort et de la méditation solitaires et par une série de déboires stoïquement supportés; ainsi armé de tout un arsenal de connaissances précises, patiemment accumulées depuis des années; ayant déjà dans l'esprit, sinon la formule, du moins la conception très nette des idées génératrices de son oeuvre entière, Taine se trouvait brusquement rejeté hors de l'Université et obligé de se vouer à la carrière d'homme de lettres. Si M. Fortoul priva l'Université d'un admirable professeur, il faut reconnaître qu'il rendit à Taine un signalé service en le délivrant de liens professionnels qui eussent entravé le libre essor de son génie, ou du moins restreint le nombre et la variété de ses travaux. Mais Taine regretta l'enseignement et resta si persuadé des services qu'il rend au professeur lui-même en l'obligeant à trouver les voies les plus sûres et les plus directes pour faire pénétrer ses idées dans d'autres cerveaux, qu'il se chargea, dès qu'il fut à Paris, d'un cours dans l'institution Carré-Demailly, moins en vue du maigre traitement qu'il recevait, qu'à cause du profit intellectuel qu'il trouvait à enseigner. Plus tard, sa nomination de professeur à l'École des beaux-arts fut une des grandes joies de sa vie.
En rentrant à Paris, il ne retrouvait pas sa famille. Sa soeur aînée était mariée au docteur Letorsay. Sa mère et sa soeur cadette étaient retournées à Vouziers. Elles ne purent venir le rejoindre qu'un an plus tard. Taine vécut seul, dans des hôtels garnis, d'abord rue Servandoni, puis rue Mazarine. Il prenait ses repas dans un restaurant de la rue Saint-Sulpice, fréquenté par des ecclésiastiques, ne voyait presque personne et travaillait avec acharnement.
En quelques mois ses deux thèses, le _De Personis platonicis_ et l'_Essai sur les Fables de La Fontaine_ étaient achevées, et le 30 mai 1853, il était reçu docteur à l'unanimité après une brillante soutenance. M. Wallon lui avait bien reproché de pousser trop loin son admiration pour la morale antique et de méconnaître la nouveauté et la supériorité du christianisme; M. Garnier avait découvert dans l'_Essai sur La Fontaine_ un venin philosophique caché; M. Saint-Marc-Girardin avait pris contre le candidat la défense des hommes et des bêtes, de Louis XIV et du lion également calomniés; mais on avait été unanime à louer la grâce de ces portraits athéniens que l'on devait retrouver plus tard dans le délicieux article sur les _Jeunes gens de Platon_, une latinité exquise s'élevant par endroits jusqu'à l'éloquence, la souplesse de talent que révélait la thèse française et qui promettait à la fois un historien, un critique littéraire et un moraliste satirique. Cette soutenance du doctorat fut le dernier acte de la vie universitaire de Taine. Sa vie de savant et d'homme de lettres allait commencer.
II
LES ANNÉES DE MAITRISE
À peine ses thèses déposées à la Sorbonne, Taine, «avec cette fertilité d'esprit et cette extrême facilité qui étaient jointes chez lui à une extraordinaire opiniâtreté dans le travail[26]», s'était mis à composer pour un concours de l'Académie française un _Essai sur Tite-Live_. Il faisait connaître une face nouvelle de sa précoce érudition; il se montrait aussi versé dans l'histoire romaine, aussi familier avec Polybe, Denys d'Halicarnasse, Niebuhr, Beaufort, Montesquieu et Machiavel, que dans son _La Fontaine_ il s'était montré versé dans l'histoire du XVIIe siècle et familier avec Saint-Simon et La Bruyère. Le 31 décembre 1853, son _Tite-Live_ était déposé à l'Institut. M. Guizot fut chargé du rapport et recommanda chaleureusement son jeune ami aux suffrages de l'Académie. Mais ses conclusions rencontrèrent une vive résistance. On trouvait à reprendre dans l'_Essai sur Tite-Live_ un ton trop peu respectueux à l'égard des grands hommes, trop de goût pour l'école historique moderne, pour Michelet en particulier et pour Niebuhr; et surtout on ne pouvait admettre cette phrase sur Bossuet: «Il résumait l'histoire avec un grand sens et dans un grand style, mais _pour un enfant_ et la parcourait à pas précipités»[27]. Ce _pour un enfant_ fut le _tarte à la crème_ de l'Académie. Après de vives discussions, le concours fut prorogé à l'année 1855. Taine corrigea les passages incriminés, supprima «pour un enfant» et fut couronné. Le rapport très élogieux de M. Villemain, tout en regrettant que le candidat n'eût pas été assez sensible aux mérites littéraires de Tite-Live, le félicitait de «ce noble et savant début» et souhaitait «de tels maîtres à la jeunesse des nos Écoles». L'Académie, oublieuse de ses propres scrupules d'antan, trouvait piquant de protester discrètement contre les rigueurs de M. Fourtoul; mais une surprise l'attendait. En 1856, l'_Essai sur Tite-Live_ paraissait avec une préface d'une demi-page débutant par ces lignes: «L'homme, dit Spinoza, n'est pas dans la nature comme un empire dans un empire, mais comme une partie dans un tout, et les mouvements de l'automate spirituel qui est notre être sont aussi réglés que ceux du monde matériel où il est compris.» L'Académie s'était réjouie de la docilité de son lauréat, et voilà qu'elle se trouvait avoir couronné, non un livre de critique littéraire, mais un traité de philosophie déterministe. Elle en éprouva, non sans raison, quelque dépit, et elle devait, dix ans plus tard, le faire sentir à l'auteur de l'_Histoire de la Littérature anglaise_.
Après avoir vécu pendant six ans dans une tension cérébrale continue, et fourni coup sur coup une telle succession d'efforts intellectuels, au commencement de 1854, Taine tomba épuisé. Il éprouva une de ces incapacités de travail dont il eut souvent à souffrir dans la suite, en particulier, en 1857 et en 1863. Il trouvait pourtant moyen d'utiliser ces périodes de repos obligatoire et de les faire servir au plan général d'études tracé en 1848. Tout d'abord il se faisait faire des lectures, et c'est ainsi qu'il s'occupa pour la première fois de la Révolution française en se faisant lire l'ouvrage de Buchez et Roux. Il y fut surtout frappé de la médiocrité intellectuelle des hommes les plus fameux de la période révolutionnaire et se dit qu'il y avait là un problème historique intéressant à étudier. Il acquérait des connaissances physiologiques en suivant des cours de médecine, en particulier d'anatomie et de médecine mentale, pour donner à ses recherches de psychologie une solide base scientifique. Grâce à son admirable mémoire et à l'habitude de classer immédiatement les faits et les idées, il complétait ainsi sans effort son instruction en écoutant des cours ou en causant avec son cousin, l'éminent aliéniste Baillarger, et avec son beau-frère. En 1854, il séjourna longtemps à Orsay, chez ce dernier, l'accompagnant dans ses visites médicales, et recueillant des observations sur la campagne et les paysans. Dans cette même année 1854 on l'envoya pour sa santé aux eaux des Pyrénées. M. Hachette, qui cherchait à attirer à lui les jeunes universitaires de talent, qui avait favorisé les débuts de deux camarades de Taine, Libert[28] et Paradol, qui avait recruté dans les récentes promotions de l'École normale toute une élite de collaborateurs pour sa _Revue de l'Instruction publique_[29], eut l'idée de lui demander d'écrire un Guide aux Pyrénées. Taine rapporta de son voyage un livre qui ne ressemblait guère à un guide, et qui était un mélange original de puissantes descriptions de nature, d'amusants croquis de moeurs rurales, d'observations satiriques sur la société des villes d'eaux, de souvenirs historiques racontés avec une verve pittoresque. De plus, sous le voyageur érudit, observateur et humoriste, on voyait partout percer le philosophe dont la forte pensée affleurait à chaque page comme la roche au milieu des gazons des vallées pyrénéennes, et qui cherchait dans le sol, la lumière, la végétation, les animaux et les hommes, la force unique dont l'univers entier n'est que la manifestation infiniment variée. Le volume parut en 1855 avec de charmantes illustrations de Gustave Doré.