Renan, Taine, Michelet: Les maîtres de l'histoire

Chapter 4

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Taine fit au collège Bourbon la connaissance de plusieurs camarades dont l'amitié devait avoir une durable influence sur sa vie: Prévost-Paradol, qui se décida, sur ses instances, à entrer à l'École normale, et qui fut pendant plusieurs années l'intime confident de sa pensée; Planat, le futur Marcelin de la _Vie Parisienne_, qui cachait, sous la fantaisie du caricaturiste, un esprit sérieux jusqu'à la tristesse et passionné pour les plus graves problèmes de la philosophie, et par qui Taine apprit plus tard à connaître le monde des artistes et la société élégante[11]; Cornélis de Witt, qui éprouvait comme Taine un vif attrait pour l'étude de la langue et de la littérature anglaises et qui l'introduisit chez M. Guizot, quand celui-ci revint d'Angleterre en 1849. Guizot se prit de sympathie et d'estime pour le jeune universitaire, vers qui l'attiraient, en dépit de profondes divergences philosophiques, de secrètes affinités morales et intellectuelles. Il lui donna des preuves constantes de cette sympathie dans les concours académiques, et Taine consacra un de ses plus beaux essais de critique à l'auteur de l'_Histoire de la Révolution d'Angleterre_[12].

L'enseignement public était la carrière qui s'offrait le plus naturellement à Taine après ses brillants succès scolaires. En 1848, il passa ses deux baccalauréats ès-lettres et ès-sciences et fut reçu le premier à l'École normale. Il y voyait entrer avec lui presque tous ses rivaux des concours de 1847 et de 1848: About, reçu second, Sarcey, Libert, Suckau, Albert, Merlet, Lamm, Ordinaire, Barnave, etc.

Je n'aurai pas la témérité de refaire, après M. Sarcey[13], le tableau de ce que fut l'École normale sous la seconde République, pendant ces années d'agitation tumultueuse où l'enseignement des professeurs, distribué avec un zèle inégal, n'exerçait qu'une faible influence, mais où l'activité intellectuelle des élèves, fécondée par les conversations, les discussions, les lectures, les études personnelles, n'en était que plus intense. Je me contenterai de rappeler combien nombreux furent les camarades de Taine qui se firent un nom dans l'enseignement, les lettres, le journalisme, le théâtre, la politique ou même l'Église. À côté de ceux que je citais tout à l'heure, qu'il me suffise de nommer Challemel-Lacour, Chassang, Assolant, Aubé, Perraud, Ferry, Weiss, Yung, Belot, Gaucher, Gréard, Prévost-Paradol, Levasseur, Villetard, Accarias, Boiteau, Duvaux, Crouslé, Lenient, Tournier.

Taine eut, dès le premier jour, une place à part au milieu d'eux. Non qu'il cherchât à se singulariser ou à faire sentir sa supériorité; ses maîtres et ses camarades s'accordent à vanter sa douceur, sa modestie, sa complaisance, sa gaieté; mais il inspirait, par son caractère et par son intelligence, un sentiment que des jeunes gens, enfermés dans une école, éprouvent rarement pour un compagnon d'études: un respect affectueux. On sentait confusément qu'il y avait en lui quelque chose de particulier, d'unique, qui le mettait à part et au-dessus de tous. Il arrivait à l'École avec une érudition auprès de laquelle tous se sentaient des ignorants, et pourtant on voyait ce _grand bûcheron_, pour me servir de l'expression d'About, peiner comme s'il avait tout à apprendre. Il joignait à une rigoureuse méthode dans son infatigable labeur, une facilité merveilleuse en latin comme en français, en vers comme en prose, qui lui permettait d'expédier en une quinzaine tous les travaux du trimestre, sans qu'aucun pourtant parût négligé, et encore de fournir des faits, des plans de devoirs et des idées à tous ceux de ses camarades qui venaient le _feuilleter_, comme ils disaient, sans jamais lasser sa patience. Enfin, on s'étonnait de le voir apporter, au sortir du collège, un esprit tout formé et des doctrines arrêtées, mûries par l'étude et la réflexion personnelles. Il avait déjà, quand il suivait à Bourbon le cours de philosophie de M. Bénard, un système du monde tout pénétré de déterminisme spinoziste, et surtout une manière, qui lui était propre, de classer ses idées et de les exprimer avec une rigueur presque mathématique. Il avait à l'École des registres où ses réflexions, ses lectures, ses conversations, venaient se condenser dans des analyses qui avaient pour objet de reconstruire _a priori_ la réalité, de ramener à une formule simple un système, une époque, un caractère, et de découvrir les lois génératrices des organismes complexes et vivants. On sentait en lui un observateur et un juge. Il avait trop de bonhomie et de modestie pour qu'on se sentît gêné devant lui; mais on était subjugué par cette force de réflexion et de pensée, par cette pénétration critique d'une clairvoyance impitoyable, bien qu'exempte de malveillance et d'ironie. Dans les premiers temps, About menait toute la section par sa verve endiablée, par son esprit railleur toujours en éveil; il était _l'absorbant_, comme on disait, et les autres les _absorbés_; mais bientôt About subit l'ascendant irrésistible de ce logicien pressant, doux et obstiné, et l'on déclara qu'il fallait le ranger désormais parmi les _absorbés_ de ce nouvel et plus puissant _absorbant_.

Personne n'a jamais joui du séjour à l'École normale au même degré que Taine. Il éprouva jusqu'à l'enivrement le plaisir de sentir autour de soi «des esprits hardis, ouverts, jeunes, excités par des études et un contact perpétuels[14]», et le plaisir de travailler, de penser et de discuter sans entrave et sans trêve.

«J'ai un encombrement de travaux de toute sorte, écrit-il à Paradol, le 20 mars 1849. Compte d'abord les devoirs officiels exigés de grec, philosophie, histoire, latin, français; ensuite la préparation à la licence et la lecture d'environ trente ou quarante auteurs difficiles que nous aurons à expliquer à ce moment, et enfin toutes mes études particulières de littérature, d'histoire, de philosophie. Tout cela marche de front, et j'ai toujours une quantité de choses sur le métier. Je me suis fait un grand plan d'étude et je destine mes trois années d'École à le remplir en partie; plus tard, je le compléterai. Je veux être philosophe et, puisque tu entends maintenant tout le sens de ce mot, tu vois quelle suite de réflexions et quelle série de connaissances me sont nécessaires. Si je voulais simplement soutenir un examen ou occuper une chaire, je n'aurais pas besoin de me fatiguer beaucoup; il me suffirait d'une certaine provision de lectures et d'une inviolable fidélité à la doctrine du maître, le tout accompagné d'une ignorance complète de ce que sont la philosophie et la science modernes; mais comme je me jetterais plutôt dans un puits que de me réduire à faire uniquement un métier, comme j'étudie par besoin de savoir et non pour me préparer un gagne-pain, je veux une instruction complète. Voilà ce qui me jette dans toutes sortes de recherches et me forcera, quand je sortirai de l'École, à étudier en outre les sciences sociales, l'économie politique et les sciences physiques; mais ce qui me coûte le plus de temps, ce sont les réflexions personnelles; pour comprendre, il faut trouver; pour croire à la philosophie, il faut la refaire soi-même, sauf à trouver ce qu'ont déjà découvert les autres.»

On s'étonne que sa santé, toujours délicate, ait pu résister à un pareil surmenage. Ses lectures étaient prodigieuses. Il dévorait Platon, Aristote, les Pères de l'Église, les scolastiques, et toutes ses lectures étaient analysées, résumées, classifiées. Bien qu'à cette époque les élèves de philosophie fussent dispensés de suivre les conférences d'histoire en seconde année, Taine non seulement les suivait, mais encore apportait à M. Filon un travail approfondi sur les Décrets du Concile de Trente. Possédant déjà à fond l'anglais, il s'était mis avec ardeur à l'allemand, pour lire Hegel dans le texte. Dans ses délassements mêmes, l'étude et la réflexion avaient leur part. En causant avec ses camarades, il analysait leur caractère et leur manière de penser; «il nous exprimait comme des oranges», m'a dit l'un d'eux. Il faisait de fréquentes visites à l'infirmerie, où il avait l'autorisation de prendre ses repas le vendredi, étant dispensé du maigre pour raison de santé; mais c'était surtout pour y retrouver deux philosophes qui y avaient élu domicile: Challemel-Lacour et Charaux, l'un, libre-penseur et républicain fougueux, l'autre, croyant candide et paisible; ou pour y soutenir des discussions courtoises avec l'abbé Gratry, aumônier de l'École, ou pour y causer avec le jeune médecin, M. Guéneau de Mussy. Passionné pour la musique, il passait ses matinées du dimanche à exécuter des trios avec Rieder et Quinot, qui tenaient le violon et le violoncelle pendant que lui-même était au piano. Il avait déjà pour Beethoven cet enthousiasme religieux qui lui a inspiré les admirables pages par lesquelles se termine _Thomas Graindorge_. Il retrouvait dans les sonates de Beethoven cette puissance de construction qui était à ses yeux la marque suprême du génie. «C'est beau comme un syllogisme», s'écriait-il après avoir joué une sonate. Enfin, quand il allait retrouver sa mère et ses soeurs, qui étaient restées à Paris, il arrivait tout rempli de ses lectures et de ses pensées et leur donnait de véritables leçons, soit sur la philosophie, soit sur la littérature, en particulier sur les trois écrivains qui étaient alors et qui sont restés depuis ses auteurs de prédilection: Stendhal, Balzac et Musset.

Ses rares qualités d'esprit, sa prodigieuse ardeur au travail, avaient mis Taine hors de pair. Ses professeurs de seconde et de troisième année, MM. Deschanel, Géruzez, Berger, Havet, Filon, Saisset, Simon, étaient unanimes à louer (je me sers de leurs propres expressions), l'élévation, la force, la vigueur, la pénétration, la netteté, la souplesse, la fertilité de son esprit, la forme toujours littéraire de ses travaux, son talent d'exposition, l'autorité de sa parole, son élocution facile et brillante. Ils voyaient en lui plus qu'un élève, un savant qui devait un jour faire honneur à l'École. Ils éprouvaient pour lui ce même sentiment de respect qu'il inspirait à ses camarades, et ne pouvaient s'empêcher de mêler à leurs notes sur ses devoirs, des appréciations élogieuses sur ses qualités morales, sa tenue excellente, la gravité de son caractère. Ils étaient en même temps d'accord pour critiquer chez lui un goût immodéré pour les classifications, les abstractions et les formules. L'un d'eux lui reprochait même des opinions et des habitudes de méthode et de style qui ne pouvaient convenir à un professeur de philosophie. Mais il le louait de sa docilité et il se flattait de l'avoir mis sur la bonne voie et de lui avoir enseigné la simplicité et la circonspection[15].

Le Directeur des études, M. Vacherot, à qui Taine devait rendre un si bel hommage en traçant dans ses _Philosophes français_ le portrait de M. Paul, le jugeait dès la seconde année avec une clairvoyance vraiment prophétique, dans une note qui mérite d'être citée en entier, car elle nous montre avec quelle conscience, quelle élévation et quelle pénétration d'esprit M. Vacherot remplissait ses fonctions:

«L'élève le plus laborieux, le plus distingué que j'aie connu à l'École. Instruction prodigieuse pour son âge. Ardeur et avidité de connaissances dont je n'ai pas vu d'exemple. Esprit remarquable par la rapidité de conception, la finesse, la subtilité, la force de pensée. Seulement comprend, conçoit, juge et formule trop vite. Aime trop les formules et les définitions auxquelles il sacrifie trop souvent la réalité, sans s'en douter il est vrai, car il est d'une parfaite sincérité. Taine sera un professeur très distingué, mais de plus et surtout un savant de premier ordre, si sa santé lui permet de fournir une longue carrière. Avec une grande douceur de caractère et des formes très aimables, une fermeté d'esprit indomptable, au point que personne n'exerce d'influence sur sa pensée. Du reste, il n'est pas de ce monde. La devise de Spinoza sera la sienne: _Vivre pour penser_. Conduite, tenue excellente. Quant à la moralité, je crois cette nature d'élite et d'exception, étrangère à toute autre passion qu'à celle du vrai. Elle a ceci de propre qu'elle est à l'abri même de la tentation. Cet élève est le premier, à une grande distance, dans toutes les conférences et dans tous les examens.»

Celui qui savait ainsi connaître et comprendre les jeunes gens confiés à ses soins, était plus qu'un directeur d'études, c'était un directeur d'âmes. Aussi l'abbé Gratry voyait-il avec jalousie l'ascendant qu'il avait pris sur les élèves. On sait l'issue de la lutte. M. Vacherot fut mis en disponibilité le 29 juin 1851. Quelques semaines plus tard, Taine subissait à son tour un douloureux échec causé par l'ensemble exceptionnel de qualités et de défauts qui faisait sa rare originalité et que M. Vacherot avait si admirablement analysé.

Au mois d'août 1851, il se présentait à l'agrégation de philosophie avec ses camarades Édouard de Suckau, un de ses meilleurs amis, et Cambier, qui abandonna peu après l'Université pour devenir missionnaire en Chine, où il périt martyr en 1866. Le jury était présidé par M. Portalis, un honorable magistrat, et composé de MM. Bénard, Franck, Garnier, Gibon et l'abbé Noirot. Taine fut déclaré admissible avec cinq autres concurrents; mais deux candidats seuls furent définitivement reçus: son ami Suckau, et Aubé, qui était de la promotion de 1847. L'étonnement, je dirais presque le scandale, fut grand. La réputation du jeune philosophe avait franchi les murs de l'École. Tout le monde lui décernait d'avance la première place. On attribua son échec, non à l'insuccès de ses épreuves, mais à une exclusion motivée par ses doctrines. Des légendes se formèrent. Beaucoup de gens crurent et répétèrent que c'était M. Cousin qui présidait le jury et qu'il avait dit de Taine: «Il faut le recevoir premier ou le refuser; or il serait scandaleux de le recevoir premier.» On rejeta aussi sur son concurrent Aubé la responsabilité de son échec. Après une leçon de Taine sur le _Traité de la connaissance de Dieu_, de Bossuet, Aubé, chargé d'argumenter contre lui, l'aurait perfidement pressé de dire son avis sur la valeur des preuves classiques de l'existence de Dieu. L'embarras et finalement le silence de Taine auraient entraîné sa condamnation.

Ce qui confirma tous les soupçons, c'est que le rapport de M. Portalis fut le seul des rapports des présidents des jurys d'agrégation qui ne fut pas publié. Une note de la _Revue de l'instruction publique_ annonça qu'il était fort long, et, qu'en tout état de cause, la première partie seule serait rendue publique[16]. Il n'est pas sans intérêt de rétablir sur ces divers points l'exacte vérité. Non seulement M. Cousin n'était pour rien dans l'échec de Taine, mais il s'en montra fort mécontent. Il était assez clairvoyant pour pressentir qu'une réaction se préparait contre l'éclectisme et pour deviner un redoutable adversaire dans ce jeune homme aussi absorbé dans ses spéculations qu'avaient pu l'être Descartes ou Spinoza. M. Aubé, malgré la malice trop réelle de ses questions, n'avait pas davantage causé l'échec de son camarade, car Taine avait eu la note maximum 20 pour sa leçon et son argumentation sur Bossuet. La vérité est que ses juges avaient sincèrement trouvé ses idées déraisonnables, sa manière d'écrire et sa méthode d'exposition sèches et fatigantes. Ils le déclarèrent non seulement incapable d'enseigner la philosophie, mais même peu fait pour réussir dans un concours d'agrégation.

Il est permis de penser que les appréciations de MM. Vacherot, Simon et Saisset témoignaient de plus de perspicacité; mais à une époque où M. Cousin croyait avoir donné à la pensée humaine sa Charte définitive, et où la forme nécessaire de l'enseignement philosophique paraissait être le développement oratoire d'affirmations religieuses et morales dites vérités de sens commun, on ne doit pas s'étonner si un esprit qui se déclarait lui-même «desséché et durci par plusieurs années d'abstractions et de syllogismes», parut impropre à l'enseignement de la philosophie. Aux épreuves écrites il avait eu à traiter le sujet suivant de philosophie doctrinale: «_Des facultés de l'âme.--Démonstration de la liberté.--Du moi, de son identité, de son unité_.» Il était difficile pour lui de tomber plus mal. Incapable d'affirmer ce qu'il ne croyait pas vrai, il a dû scandaliser ses juges ou leur paraître très obscur. En tout cas, il ne leur a pas fourni les démonstrations péremptoires qu'ils réclamaient. Le sujet d'histoire de la philosophie était: «_Socrate d'après Xénophon et Platon_.» Ici nous pouvons dire presque avec certitude, grâce à un travail d'école, quelle idée il a développée: c'est que Xénophon était condamné à l'inexactitude par son infériorité et Platon par sa supériorité, si bien que nous ne connaissons pas Socrate. Cette composition ne fut pas goûtée plus que l'autre par la majorité du jury, et sans M. Bénard, son ancien professeur de Bourbon, qui fit relever ses notes, il n'aurait pas été déclaré admissible. Aux épreuves orales, sa première leçon semblait devoir le sauver; la seconde le perdit. Il avait à exposer le plan d'une morale. Il oublia complètement les leçons de circonspection que lui avait données M. J. Simon et il prit comme thème les propositions hardies de Spinoza: «Plus quelqu'un s'efforce de conserver son être, plus il a de vertu; plus une chose agit, plus elle est parfaite.» _Être le plus possible_, telle fut la formule générale que Taine proposa comme la règle du devoir. On imagine aisément de quelle manière il développa cette pensée, car on retrouve ces développements dans sa _Littérature anglaise_ et dans sa _Philosophie de l'Art_. Mais on imagine aisément aussi la stupeur de ses juges. La leçon fut déclarée par eux «absurde»[17]. Taine fut refusé, et on lui conseilla charitablement de ne pas persister à viser l'agrégation de philosophie.

Il n'était pas seul condamné d'ailleurs. L'agrégation de philosophie fut supprimée quatre mois plus tard, et je soupçonne les épreuves de Taine et le rapport secret de M. Portalis d'avoir été pour quelque chose dans cette suppression. Le jury d'ailleurs se cacha si peu d'avoir tenu compte dans sa décision de la question de doctrine que, deux ans plus tard, à la soutenance de doctorat de Taine, M. Garnier exprima le regret d'avoir retrouvé dans sa thèse française les idées philosophiques qui l'avaient fait échouer à l'agrégation.

Il n'était pas au bout de ses peines. Ici encore je rencontre une légende, fort jolie du reste, et qui contient une part de vérité; mais de cette vérité idéale qui ramasse en un seul fait, inexact en lui-même, une série d'événements, et qui résume en un mot, apocryphe comme presque tous les mots historiques, toute une situation. On a souvent raconté que Taine, après son échec, avait été nommé suppléant de sixième au collège de Toulon, et qu'il avait donné sa démission au ministre par ces simples mots: «Pourquoi pas au bagne?» En 1851, les professeurs ne correspondaient pas dans ce style avec les ministres et Taine moins que tout autre; mais il n'en est pas moins vrai que l'Université, pendant cette triste année 1851-1852, ressembla quelque peu à un bagne et que plusieurs normaliens, qui pourtant lui étaient profondément attachés, furent contraints de s'en évader. De ce nombre fut Taine. L'histoire de ses tribulations est bonne à raconter, ne fût-ce que pour faire apprécier aux Français d'aujourd'hui les libertés dont ils jouissent.

Le ministre de l'Instruction publique, M. Dombidau de Crouseilhes, ne paraît pas avoir jugé le candidat malheureux aussi sévèrement que le jury, car il le pourvut d'un poste de philosophie. Chargé, le 6 octobre 1851, à titre provisoire, du cours de philosophie au collège de Toulon, Taine n'eut pas à occuper ce poste; il désirait ne pas s'éloigner autant de sa mère, et il fut transféré le 13 octobre comme suppléant à Nevers. Il était plein d'enthousiasme pour ses nouvelles fonctions: «Quelle est, écrivait-il à Paradol (5 février 1852), la meilleure position pour s'occuper de littérature et de science? À mon avis, c'est l'Université... C'est une bonne chose pour apprendre que d'enseigner... Le seul moyen d'inventer, c'est de vivre sans cesse dans sa science spéciale. Si j'ai pris le métier de professeur, c'est parce que j'ai cru que c'était la plus sûre voie pour devenir savant. Les meilleurs livres de notre temps ont eu pour matière première un cours public.» Il trouvait même que la solitude et la monotonie de la vie de province avaient leurs avantages en vous imposant «la nécessité de penser toujours pour ne pas mourir d'ennui». Pourtant ce brusque éloignement de sa famille, de ses amis, de Paris, de cette École normale qu'il appelait «la chère patrie de l'intelligence[18]», lui fut cruel. «J'ai été gâté par l'École, écrivait-il à Paradol, le 30 octobre 1851, nous ne la retrouverons nulle part. Je suis comme mort. Plus de conversations ni de pensées... Éloigné de l'École, je languis loin de la liberté et de la science.»