Renan, Taine, Michelet: Les maîtres de l'histoire
Chapter 7
Cette oeuvre achevée, bien des projets s'agitaient dans son cerveau. Il traça le plan d'un livre sur _les Lois de l'Histoire_, puis d'un autre sur _la Religion et la Société en France au XIXe siècle_. Enfin, il se décida à donner au public le livre qu'il méditait et auquel il travaillait sans cesse depuis 1851, sa Théorie de _l'Intelligence_. Il s'y consacra tout entier en 1868 et 1869 et l'ouvrage parut en janvier 1870. C'est l'oeuvre maîtresse de Taine par la force et l'originalité des idées, par la solidité de la construction, par la fermeté et l'austère beauté du style. Tous les travaux de psychologie qui ont été entrepris depuis lors sont tributaires de cet ouvrage magistral, que les découvertes ultérieures de la science n'ont fait que confirmer dans presque toutes ses parties. Ce livre était si bien le fruit naturel et lentement mûri de tout le développement intellectuel de Taine que sa composition, loin d'être une fatigue, fut une joie. Il en possédait toutes les parties tellement présentes à son esprit que la dernière copie fut écrite par lui sans brouillon sous les yeux et presque sans rature.
Pendant ces années, un grand changement était survenu dans la vie de Taine. Le 8 juin 1868, il avait épousé mademoiselle Denuelle, la fille d'un architecte de grand mérite. Je contreviendrais à la volonté maintes fois exprimée de M. Taine si je faisais ici autre chose que l'histoire de ses livres et de son esprit; mais cette histoire serait-elle complète si je ne disais pas que dans l'existence nouvelle et plus large qui lui était faite, dans les affections qui s'ajoutaient sans rien leur retrancher à celles dont son coeur avait vécu jusque-là, dans la présence d'une femme capable et digne de s'associer à tous ses intérêts, et d'enfants qui ne lui ont apporté que de la joie et de la fierté, il a trouvé, avec un bonheur complet, les forces nécessaires pour accomplir la dernière et la plus fatigante partie de son oeuvre. Il put organiser sa vie selon les exigences de son travail et de sa santé, renoncer entièrement aux obligations mondaines sans avoir à souffrir de la solitude, se faire le centre d'un cercle choisi de lettrés, de savants et d'artistes, passer de longs mois à la campagne sur les bords du lac d'Annecy, dans cette charmante propriété de Boringe qu'il acquit en 1874, où il trouvait, avec un renouveau de vigueur, le calme indispensable pour mettre en oeuvre les matériaux accumulés à Paris pendant l'hiver, et où sa famille et ses amis jouissaient délicieusement, dans de longues et libres causeries, des trésors de son coeur et de son esprit, répandus sans compter avec une bonne grâce toujours souriante.
Ce bonheur domestique, ces joies intimes allaient lui être particulièrement nécessaires dans les jours troublés qui se préparaient pour la France et qui devaient lui imposer une tâche inattendue et accablante. Une fois sa psychologie théorique fixée dans le livre de _l'Intelligence_, il songeait, comme diversion à ce grand effort d'abstraction, à revenir aux choses concrètes et vivantes, en continuant les études de psychologie sociale, les observations de moeurs qui étaient à ses yeux la base même de la philosophie et de l'histoire. Il avait rapporté d'un long séjour en Angleterre, en 1858, des notes abondantes, qu'il devait publier en 1872 après les avoir complétées dans un second voyage en 1871. _Graindorge_ est un ouvrage du même genre sous une forme humoristique. Ses voyages en France et en Italie lui avaient fourni des notes analogues qu'il comptait utiliser un jour. Il lui manquait la connaissance directe de l'Allemagne dont la transformation récente par la conquête prussienne lui paraissait mériter une étude. Il partit le 28 juin 1870 pour la visiter. Il avait déjà vu Francfort, Weimar, Leipsig, Dresde, quand son voyage fut subitement interrompu par un deuil de famille et par la déclaration de la guerre.
Son projet de livre sur l'Allemagne ne devait jamais être repris. Une oeuvre nouvelle s'imposait à lui. À Tours, où il avait passé l'hiver de 1870-1874, il avait pu voir de près, dans les jours de crise révolutionnaire et de désarroi universel, les vices de la machine gouvernementale et les défaillances de l'esprit public. En se rendant pendant la Commune en Angleterre, où il avait été appelé pour faire des conférences à Oxford, il fut frappé de la puissance de ce pays aux fortes traditions historiques, en regard de la désorganisation du pays qui avait en 1789 fait table rase du passé pour reconstruire l'édifice politique et social d'après des vues de l'esprit. Il avait été bouleversé jusqu'au fond de l'âme par la guerre, par les conditions cruelles de la paix, par les atrocités de la Commune. Il sentait la nécessité pour tout Français, dans ce naufrage de la grandeur nationale, de travailler au salut de la France. Il publiait, le 9 octobre 1870, un admirable article sur _l'Opinion en Allemagne et les conditions de la paix_ et, en 1874, une brochure pleine de sagesse sur _le Suffrage universel et la manière de voter_, où il exposait les avantages du suffrage à deux degrés. Il prit une part active et un intérêt passionné à la création de l'École des sciences politiques, fondée par son ami E. Boutmy, et dans laquelle il voyait un instrument puissant de relèvement social.
Les projets plus ou moins vagues qu'il avait naguère conçus de travaux sur la Révolution, sur les lois de l'histoire, sur la société et la religion en France, se représentaient à lui sous une forme nouvelle: expliquer par l'étude des révolutions survenues entre 1789 et 1804 l'état d'instabilité politique et de malaise social dont souffre la France et qui l'affaiblit graduellement.
Il allait avoir à appliquer à une grande période de l'histoire, les principes et la méthode qu'il avait déjà appliqués à la littérature et à l'art; mais il n'allait pas apporter, à cette tentative nouvelle, tout à fait le même esprit. Sans doute, il procédera toujours en philosophe et en savant; il pensera toujours que faire de la science est la meilleure manière de faire de la politique; mais ce ne sera plus de la science absolument désintéressée. Il ne pourra plus dire, comme autrefois, qu'il a fait deux parts de lui-même, et que l'homme qui écrit ne s'inquiète pas si l'on peut tirer de la vérité des effets utiles, ignore s'il est célibataire ou marié, s'il existe des Français ou non. L'homme qui écrit sera désormais un Français, marié, qui s'inquiète pour ses concitoyens et pour ses enfants des destinées de la patrie, et qui songe à lui être utile, en lui révélant les causes des maux dont elle est travaillée. Il ne sera plus un naturaliste qui décrit avec une curiosité également amusée des monstres ou des êtres normaux, les ravages des tempêtes ou le retour régulier des marées; il sera un médecin au lit d'un malade, épiant les symptômes du mal, anxieux d'en diagnostiquer la nature et désireux de le guérir. Il est trop modeste pour s'imaginer qu'il possède le remède, mais il croit fermement que la science le découvrira. Pour lui, il sera satisfait s'il a contribué à éclairer le patient sur les causes de sa maladie:
«Mon livre, écrit-il à E. Havet, le 24 mars 1878, si j'ai assez de force et de santé pour l'achever, sera une consultation de médecin. Avant que le malade accepte la consultation du médecin, il faut beaucoup de temps; il y aura des imprudences et des rechutes; au préalable, il faut que les médecins, qui ne sont pas du même avis, se mettent d'accord. Mais je crois qu'ils finiront par s'y mettre, et les raisons de mon espérance sont celles-ci: on peut considérer la Révolution française comme la première application des sciences morales aux affaires humaines; ces sciences, en 1785, étaient à peine ébauchées; leur méthode était mauvaise; elles procédaient _a priori_; leurs solutions étaient bornées, précipitées, fausses. Combinées avec le fâcheux état des affaires publiques, elles ont produit la catastrophe de 1789 et la très imparfaite réorganisation de 1800. Mais, après une longue interruption et un véritable avortement, voici que ces sciences recommencent à fleurir; elles ont changé complètement de méthode et se font _a posteriori_. En vertu de cette méthode, leurs solutions seront toutes différentes, bien plus pratiques. La notion qu'elles donneront de l'État sera neuve...--Insensiblement, l'opinion changera; elle changera à propos de la Révolution française, de l'Empire, du suffrage universel direct, du rôle de l'aristocratie et des corps dans les sociétés humaines. Il est probable qu'au bout d'un siècle, une pareille opinion aura quelque influence, sur les Chambres, sur le Gouvernement. Voilà mon espérance; j'apporte un caillou dans une ornière, mais dix mille charretées de cailloux bien posés et bien tassés finiront par faire une route... La reine légitime du monde et de l'avenir n'est pas ce qu'en 1789 on nommait la _raison_: c'est ce qu'en 1878 on nomme la _science_.»
Il disait dans la même lettre:
«J'ai écrit en conscience, après l'enquête la plus étendue et la plus minutieuse dont j'ai été capable. Avant d'écrire, j'inclinais à penser comme la majorité des Français, seulement mes opinions étaient une impression plus ou moins vague et non une foi. C'est l'étude des documents qui m'a rendu iconoclaste. Le point essentiel... ce sont les idées que nous nous faisons des principes de 89. À mes yeux, ce sont ceux du _Contrat social_, par conséquent ils sont faux et malfaisants... Rien de plus beau que les formules _Liberté_, _Égalité_ ou, comme le dit Michelet, en un seul mot, _Justice_. Le coeur de tout homme qui n'est pas un sot ou un drôle est pour elles. Mais en elles-mêmes elles sont si vagues, qu'on ne peut les accepter sans savoir au préalable le sens qu'on y attache. Or, appliquées à l'organisation sociale, ces formules, en 1789, signifiaient une conception courte, grossière et pernicieuse de l'État. C'est sur ce point que j'ai insisté; d'autant plus que la conception dure encore et que la structure de la France, telle qu'elle a été faite de 1800 à 1810, par le Consulat et l'Empire, n'a pas changé. Nous en souffrirons probablement encore pendant un siècle et peut-être davantage. Cette structure a fait de la France une puissance de second ordre; nous lui devons nos révolutions et nos dictatures.»
Il faut toujours se rappeler, en lisant son grand ouvrage des _Origines_, dans quel esprit il l'a écrit, quel caractère et quel but il lui a assignés. Cela est nécessaire pour le bien comprendre, pour apprécier avec équité ce qui nous paraît au premier abord excessif, exclusif ou erroné. Si Taine, comme tous les médecins très consciencieux, fut disposé à s'exagérer la gravité du mal, il était, par contre, incapable de chercher à flatter les goûts du malade, et les divers partis politiques qui ont tour à tour vu en lui un allié ou un adversaire se sont également mépris sur ses intentions. La recherche de la popularité lui était aussi étrangère que la crainte du scandale. Son premier volume a indigné les admirateurs de l'ancien régime, les trois suivants ceux de la Révolutionnes deux derniers ceux de l'Empire. Pour lui, il se sentait aussi incapable de donner un avis sur leurs querelles que Spinoza l'eût été de se prononcer entre les Arminiens et les Gomaristes[48]. Il était en dehors et au-dessus des partis; il ne songeait qu'à la France et à la science.
Il s'était mis à sa tâche avec une conscience et une énergie que rien ne pouvait ébranler, ni les défaillances de sa santé, ni les fausses appréciations de la critique et du public. Depuis l'automne de 1871, les _Origines de la France contemporaine_ prirent tout son temps et toutes ses pensées[49].
Il faisait lui-même l'énorme travail préparatoire de lecture et de dépouillement des textes manuscrits et imprimés; les notes innombrables qui lui ont servi de matériaux ont toutes été prises de sa main. Il jugeait en outre nécessaire d'acquérir en législation, en droit administratif, en matière financière, la compétence d'un spécialiste. En 1884, il renonça à son enseignement de l'École des beaux-arts pour pouvoir se consacrer plus entièrement à sa tâche. Il a succombé avant de l'avoir achevée. Il tomba malade dans l'automne de 1892 et mourut le 5 mars 1893. Il lui restait à tracer le tableau de la famille et de la société françaises, dont il avait recueilli les éléments dès 1866, et à exposer le développement des sciences et de l'esprit scientifique au XIXe siècle. Ce dernier livre eût été comme sa confession de foi philosophique et la conclusion naturelle de l'ouvrage, car il y aurait indiqué les voies où la France devra un jour trouver la guérison de ses maux et la réparation de ses erreurs. Ses _Origines_ terminées, il devait revenir à un projet déjà ancien et écrire un _Traité de la volonté_. Ce travail de pure psychologie eût été le couronnement de la dernière phase de son activité intellectuelle comme les _Philosophes français_ en terminent la première et l'_Intelligence_ la seconde. Son oeuvre de littérateur et d'historien, qui a ses racines dans sa conception philosophique du monde et de l'homme, se serait ainsi trouvée encadrée entre trois ouvrages de philosophie, le premier consacré à la critique et à la négation, les deux autres à l'affirmation et à la reconstruction.
Il est à jamais déplorable que Taine n'ait pas pu donner à sa théorie de l'_Intelligence_ son pendant et son complément naturel dans une théorie de la _Volonté_. Il eût été beau de voir le plus mystérieux des phénomènes psychiques expliqué et analysé par un homme dont la vie et l'activité tout entières ont été un miracle de volonté, et il aurait contribué à ramener sur le terrain solide de l'observation psychologique et de la science positive une génération qui semble parfois disposée à ne voir dans les conquêtes de la science que des domaines nouveaux ouverts à la rêverie.
Bien qu'elle soit demeurée inachevée, l'oeuvre de Taine nous impose par sa grandeur, sa grandeur et son unité. _L'Intelligence_ (1868-1870) en forme le centre et en donne la clef. Tous ses autres écrits n'en sont que des illustrations. De 1848 à 1853 il fixe pour lui-même sa méthode et son système; de 1853 à 1858 il parcourt l'histoire et le monde pour chercher dans des cas particuliers (_La Fontaine_, _Tite-Live_, les _Essais_) des vérifications de cette méthode et de ce système; de 1858 à 1868 il les applique à de larges généralisations littéraires et artistiques, de 1870 à 1893 à une vaste généralisation historique. Il y a peu d'exemples d'une pensée aussi fidèle à elle-même, aussi nettement formulée dès le début, aussi rigoureusement maintenue jusqu'au bout dans sa ligne inflexible à travers une accumulation incessante de faits, un jaillissement intarissable d'idées et d'images. De la première ébauche de sa thèse sur les sensations au dernier chapitre de ses _Origines_, Taine reste identique à lui-même, et la préface du _Tite-Live_, la conclusion des _Philosophes français_, l'_Introduction à la Littérature anglaise_, le livre de l'_Intelligence_, marquent les points de repère d'un système plutôt que les étapes d'une pensée qui évolue.
La conception que les penseurs se font de l'Univers n'est que l'image agrandie de leur propre personnalité intellectuelle. L'oeuvre de Taine a été ce que l'Univers était pour lui: le rayonnement prodigieusement varié et merveilleusement coloré d'une pensée unique. Il n'est pas d'écrits qui, mieux que les siens, puissent servir à illustrer son système. Il faut ajouter, il est vrai, que dans les applications de détail il avait, avec les années, gagné en largeur de compréhension et en chaleur de sympathie, et que son intransigeance de logicien s'était assouplie depuis le temps où le M. Pierre des _Philosophes français_ réduisait tout en chiffres. Dans sa _Philosophie de l'art_ il mêlait un élément moral à l'appréciation esthétique en tenant compte du degré de bienfaisance de l'oeuvre d'art, tandis qu'auparavant, dans la morale même, il ne tenait compte que du degré de perfection des types, du degré de généralité des actes. On trouve dans sa _Littérature anglaise_ des pages sur la Réforme, dans ses _Origines_ des pages sur le rôle social et moral du catholicisme, que sans doute il n'eut pas écrites en 1851 ou 1852. Mais le fond de sa pensée n'a point varié. Jusqu'à son dernier jour, Marc-Aurèle reste pour lui ce qu'il était en 1851, son catéchisme. Peu de temps avant de mourir il déclarait que si le champ des hypothèses métaphysiques et des possibilités infinies s'était élargi pour son esprit, il lui était toujours impossible d'admettre l'existence d'un Dieu personnel gouvernant arbitrairement le monde par des volontés particulières.
Taine a justifié par sa vie entière la justesse du jugement porté sur lui par M. Vacherot en 1850. Il a vécu pour penser. Il a servi ce qu'il a cru la vérité avec une fermeté indomptable, désintéressée et résignée. On peut trouver en lui des lacunes, on n'y trouvera pas une tache.
III
L'HOMME ET L'OEUVRE
La mort de Taine, suivant de si près celle de Renan, a véritablement découronné la France. Elle avait le privilège de posséder deux de ces hommes exceptionnels dont le cerveau encyclopédique embrasse toute la science d'une époque, en exprime toutes les tendances intellectuelles et morales et domine d'assez haut la nature et l'histoire pour s'élever à une conception personnelle de l'univers. En cinq mois, ces deux hommes, si différents l'un de l'autre par leur caractère comme par leurs qualités d'écrivains et de penseurs, mais qui n'en incarnaient que mieux les aptitudes diverses de leur nation et de leur pays, et qui étaient universellement reconnus comme les interprètes et les maîtres les plus autorisés de la génération qui a vécu de 1850 à 1880, ont été enlevés par la mort dans toute la plénitude de leur talent.
Tous deux ont fait de la science la maîtresse de leurs pensées et de la vérité scientifique le but de leurs efforts; tous deux ont travaillé à hâter le moment où une conception scientifique de l'univers succédera aux conceptions théologiques; mais, tandis que Taine croyait pouvoir jeter les assises d'un système défini et posséder des vérités certaines et démontrables, sans se permettre de sortir jamais du cercle assez étroit de ces vérités acquises, Renan se plaisait, au contraire, aux échappées du sentiment et du rêve dans le domaine de l'incertain, de l'inconnu ou même de l'inconnaissable; il aimait à remettre en question les résultats considérés comme établis, à prémunir les esprits contre une trop grande sécurité intellectuelle. Aussi son action a-t-elle quelque chose de contradictoire. Les esprits les plus opposés se réclament de lui. Il prépare en quelque mesure la réaction momentanée que nous voyons se produire aujourd'hui contre les tendances positives et scientifiques de l'époque précédente. Il plane au-dessus de son temps et de sa propre oeuvre par son ironie comme par les envolées de ses espérances et de ses rêves. L'oeuvre de Taine, au contraire, plus limitée, mais d'une solide unité, d'une logique inflexible, est en étroite relation avec le temps où il a vécu; elle a fortement agi sur ce temps et en a été la plus complète et la plus juste expression.
I
Taine a été le philosophe et le théoricien du mouvement réaliste et scientifique qui a succédé en France au mouvement romantique et éclectique. L'époque qui s'étend de 1820 à 1850 avait vu se produire une réaction contre ce qu'il y avait de vide, de conventionnel et de stérile dans l'art, la littérature et la philosophie de l'âge précédent. Aux formules étroites et immuables de l'école classique de la décadence, elle opposa le principe de la liberté dans l'art; à l'imitation servile de l'antiquité, des sources toutes nouvelles d'inspiration cherchées dans les chefs-d'oeuvre de tous les temps et de tous les pays; à un style uniforme dans sa régularité terne et convenue, la variété et les caprices du goût individuel; à la timidité et au terre à terre de l'idéologie, les larges horizons d'un spiritualisme éclectique où trouvaient place toutes les grandes doctrines qui avaient tour à tour dominé ou séduit l'esprit humain, et qui prétendait même concilier la religion et la philosophie. Mais, si brillante qu'ait été cette époque de l'histoire intellectuelle de la France, quel qu'ait été le génie de quelques-uns des hommes et la beauté de quelques-unes des oeuvres qu'elle a enfantés, bien qu'elle ait élargi le goût comme la pensée et donné à la littérature et à l'art plus d'originalité, de couleur et de vie, elle n'avait pas entièrement satisfait les espérances qu'elle avait fait naître. Elle s'était trompée en prenant pour un principe de l'art la liberté, qui n'en est qu'une condition. Son éclectisme superficiel, son syncrétisme confus avaient manqué d'unité d'action, d'idéal défini, de principe organique. Elle avait remplacé certaines conventions par des conventions nouvelles, une rhétorique vieillie par une autre rhétorique qui avait pris des rides en quelques années; elle était tombée, elle aussi, dans le vague, la déclamation, le lieu commun; elle avait cru que l'inspiration et le caprice pouvaient tenir lieu d'étude, et qu'on pouvait deviner l'histoire et l'âme humaine, les peindre et les décrire par à peu près. La philosophie enfin était très vite tombée dans le plus stérile bavardage, en restant étrangère au mouvement scientifique qui renouvelait à côté d'elle la science de l'homme et de la nature et les bases expérimentales de la psychologie.