Renan, Taine, Michelet: Les maîtres de l'histoire
Chapter 16
À côté de l'étude de l'antiquité classique dans laquelle il se plonge au point de composer des vers grecs, de savoir Virgile entier par coeur et de connaître presque aussi bien Homère et Sophocle, il fait une place aux mathématiques, parce qu'il y voit une discipline utile pour l'esprit, un moyen de dompter l'imagination vagabonde, de la soumettre à la logique. Bien qu'âgé de vingt-deux ans et déjà docteur ès lettres, il retourne aux cours du lycée Saint-Louis et il prend un répétiteur de mathématiques. Je ne sais s'il a trouvé dans ces exercices le profit qu'il y cherchait. Les mathématiques n'ont jamais gardé personne des chimères, et, si elles ont peut-être rendu Michelet plus subtil, elles ne l'ont pas rendu plus logique.
Enfin il étudiait régulièrement la Bible. La douceur de l'Évangile, la majesté des prophètes et leurs images grandioses parlaient également à son imagination et à son coeur. Ajoutez à cela la lecture des philosophes, pour y prendre moins la connaissance de la philosophie que l'esprit philosophique. Les lectures historiques, peu nombreuses tout d'abord, ne deviennent abondantes que lorsque sa nomination de professeur à Charlemagne l'a délivré de la servitude de l'institution Briand, et que sa vocation d'historien commence à l'entraîner des idées générales sur la civilisation et l'humanité à l'étude d'époques particulières. Les philosophes, la Bible, les mathématiques et l'antiquité, l'antiquité surtout, tels furent ses maîtres, auxquels il faut joindre, il est vrai, la nature. Il ne sut jamais ce que voulait dire la querelle des romantiques et des classiques; car les auteurs anciens étaient pour lui les vrais disciples de la nature et il voyait dans l'antiquité non des formes à copier, mais une âme dont on s'inspire.
Ce qui est peut-être plus remarquable encore que la méthode apportée par Michelet dans son travail et ses lectures, c'est la sagesse avec laquelle il se refuse à toute production hâtive, malgré le besoin d'argent qui le presse. Il aime mieux user sa santé à donner des leçons que de gaspiller son talent, de vulgariser son style dans le journalisme; il renonce à un projet de recueil de discours des orateurs grecs et anglais parce que M. Villemain, à qui il en a parlé, a prononcé le mot de mercantilisme. Il se refuse à faire trop vite usage d'une science de fraîche date; il sait que les fruits des arbres qui produisent trop vite n'ont ni couleur ni saveur; il veut laisser au vin le temps d'achever sa fermentation dans la cuve. «Ne vous pressez pas de partir, dit-il aux bourgeons de son jardin en pensant à lui-même, demain la neige et la gelée vous ressaisiront. Dormez plutôt bien tranquilles jusqu'à ce que l'heure du vrai réveil soit venue.» Il savait que l'heure du réveil viendrait, et il ne faut pas prendre au pied de la lettre les passages où il parle avec trop de modestie de la «médiocrité» de son esprit ou de la «froideur» de son style. J'y vois bien plutôt l'aveu d'une ambition que l'expression d'un regret. Tout dans sa conduite et dans ses paroles, sa fierté vis-à-vis de ses supérieurs, la rigueur des règles qu'il s'impose, respire la conscience de sa force et la foi dans sa destinée.
La discipline morale à laquelle il se plie n'est pas moins digne d'admiration que la méthode de travail qu'il s'impose et elle nous montre son caractère sous un jour singulièrement touchant. J'ai déjà dit comment il était arrivé à se faire une règle de vie austère fondée sur le sentiment seul, je pourrais presque dire sur le culte même qu'il avait pour l'amour. Il a d'autant plus de mérite à s'être élevé à cette conception morale si élevée qu'il avait accepté et lâcher pour autrui la théorie commode qui déclare impossible dans le célibat l'observation stricte de la règle des moeurs. Mais ce n'est là qu'un des côtés de sa discipline. C'est à tous les moments de la vie qu'il s'observe, travaille sur lui-même, s'adresse des réprimandes et des conseils, tend sans cesse à la perfection morale. Il se reproche les impatiences et les bouillonnements de son sang ardennais; il se promet de ne plus discuter avec violence. Il note chaque petit progrès; il éprouve une joie enfantine à constater «qu'il se lève de bonne heure sans grogner».
Il continue son journal après la mort de Poinsot «pour s'améliorer». Il va au Père-Lachaise sur la tombe de son ami «pour se rendre meilleur»; il s'accuse de «son manque de discipline». Il cherche dans l'exercice de la charité l'éducation de son âme et la distraction à sa tristesse. Il en arrive à formuler des préceptes d'une rigueur monacale. «Retranchons des paroles tout ce qui est personnel. Parler des passions, c'est les nourrir.»--«Disons-nous chaque matin, pour nous fortifier, que le devoir seul importe, et que tout le reste n'est rien.» C'est sur ces paroles que se clôt le _Journal_.
Qu'on ne croie pas que ce fût là un élan passager, une phase dans sa vie: Michelet resta toujours fidèle aux principes de sa jeunesse. Ses journées étaient distribuées avec une régularité immuable, son travail et ses lectures soumis à la plus stricte méthode, ses moeurs graves et simples; il garda le goût de la vie solitaire, égayée par quelques amitiés et ennoblie par la charité. Toute cette discipline ne faisait d'ailleurs que surexciter son imagination et sa sensibilité en les comprimant. Ce bourgeois rangé, irréprochable, à peine avait-il la plume à la main, c'était la Sibylle sur son trépied.
Michelet nous apparaît déjà dans son _Journal_ tel qu'il sera toute sa vie, et rien ne peut mieux en faire comprendre l'harmonie et l'unité. La légende, souvent répétée par des juges superficiels ou prévenus, d'après laquelle il aurait éprouvé après 1840 un brusque changement moral qui l'aurait transformé de catholique et de royaliste qu'il était en libre penseur et en révolutionnaire, soit par désir de popularité, soit par vanité blessée, cette légende ne résiste pas à la lecture du _Journal_. Sa lettre à Poinsot, écrite au milieu des émotions populaires de 1820, «le troisième jour de la Révolution», a déjà l'accent de l'_Introduction à l'histoire universelle_ et de la préface de l'_Histoire de la Révolution_. Il admire presque Louvel et voit en lui le vengeur de Ney. Il est déjà libéral, démocrate, et la fibre révolutionnaire vibre en lui. Il voit dans le Christ «un homme de bonne foi, exalté dans ses méditations profondes, surpris lui-même de sa sagesse et qui s'est cru le Messie». Saint Paul, «très faible de raisonnement», est pour lui le fondateur de l'Église. Michelet avait la foi du Vicaire savoyard: Dieu et l'immortalité. Il l'a toujours eue et il n'a jamais eu que celle-là.
Nous retrouvons dans le _Journal_ le germe de tout ce que Michelet a pensé et écrit plus tard. N'est-ce pas le plan de la _Sorcière_ qu'il trace en 1825? «Si l'on faisait les mémoires de Satan, il faudrait le montrer d'abord furieux, se croyant égal à Dieu... puis, pâlissant, diminuant chaque jour, et s'absorbant en Dieu dont il n'est qu'une forme.» N'est-ce pas la _Bible de l'humanité_ qu'il rêve dès 1820: «Je sens vivement la nécessité d'un livre qui serait la nourriture habituelle d'une âme souffrante. Je suis toujours surpris que, dans cet ordre d'idées, on n'ait encore rien tiré des philosophes anciens et surtout des livres de l'Orient d'où nous vient, en tous sens, la lumière. De ce côté, l'idée de Dieu se confond avec celle de l'action. La Grèce, la Perse, voilà où j'aimerais à puiser, parce que la religion de ces peuples, au lieu d'endormir les esprits, les pousse vers le progrès.» Tous ses petits livres d'histoire naturelle ne rentrent-ils pas dans l'ouvrage qu'il méditait en 1825: _Étude religieuse des sciences naturelles?_ Nous reconnaissons partout l'éducateur qui a écrit _Nos Fils_, dans les conseils qu'il donne à Lefèvre, à Bodin, à lui-même. Il rêve d'adopter un enfant pour former une âme; ce jeune homme de vingt-deux ans a déjà la fibre paternelle. Il est vrai qu'à ce sentiment paternel se mêle autre chose; car cet enfant adoptif est toujours dans sa pensée une petite fille, qui deviendra une femme, et nous voyons l'auteur de _l'Amour_ et de _la Femme_ dans celui qui a écrit les pages admirables du _Journal_ sur les femmes et sur l'amour, l'amour plus fort que la mort. «Oui, la femme vit, sent et souffre tout autrement que l'homme. La délicatesse des organes fait celle des sensations», et tout ce qui suit, p. 265 et suivantes.
Bien loin que la seconde période de la vie de Michelet ait été en contradiction avec la première, c'est alors seulement qu'il a réalisé dans sa vie et dans ses livres, tous les rêves de sa jeunesse, alors qu'il a eu une femme «compagne de sa pensée et de ses travaux», alors qu'il s'est arraché «à la sauvage histoire de l'homme», pour revenir aux pensées philosophiques et religieuses et à la nature, c'est-à-dire à Dieu.
Il indique dès la première heure la source de toutes ses inspirations: «Le coeur est le plus souvent, chez moi, le point de départ de mes pensées. Il féconde mon esprit.» Sensibilité qui n'a rien d'égoïste, qui est tout amour des hommes: «Ne laissons voir de nos larmes que celles qui tombent sur les maux d'autrui. Ce sont les seules qui soient fécondes.» À l'amour des hommes, il faut joindre l'amour de la nature; mais l'amour de la nature n'est pour Michelet qu'une expansion au dehors de sa sensibilité intérieure. Il aime les animaux comme il aime les faibles, les infirmes. Un paysage est pour lui en état d'âme comme pour Amiel. Il mêle la nature à toutes ses émotions: «Rien de la nature ne m'est indifférent. Je la hais et je l'adore comme on ferait d'une femme.» Les phases de sa vie intellectuelle suivaient le mouvement des saisons. Il associait la nature non seulement à ses sentiments, mais aussi à sa philosophie: «Le temps était doux et sombre, la campagne triste; un ciel gris l'enveloppait. L'horizon immobile, sous cette teinte uniforme, semblait pourtant s'approcher peu à peu de la terre; aucune perspective d'ailleurs, rien qui fît apprécier les distances. J'aurais pu croire toucher le ciel en atteignant le bout de la route. L'immensité, qui parfois nous effraye en nous isolant, n'existait plus. C'était tout intime, on sentait Dieu à portée. On éprouvait quelque chose de l'émotion attendrie d'un fils qui, habituellement séparé de son père par une distance infinie, le voit peu à peu redescendre et doucement venir à lui.»
Le coeur n'est pas seulement la source des pensées, il est aussi le maître du style. «_Les paroles sortent de la plénitude du coeur:_ ce mot pris dans un autre sens que ne l'entendait le Christ, vaut à lui seul toutes les rhétoriques.» Il dit ailleurs: «Le style n'est qu'un mouvement de l'âme.» Cette belle définition est déjà vraie du style du journal. Madame Michelet se trompe quand elle dit que les pensées et le style du _Journal_ datent de 1820. Les pensées sont celles dont l'oeuvre entière de Michelet est inspirée; le style ne date pas. Le _Journal_ compte parmi ses oeuvres les plus exquises par la forme comme par les sentiments; moins pittoresque, moins coloré qu'il ne le deviendra plus tard, son style y a déjà la chaleur, la souplesse, l'harmonie musicale; il est déjà rythmé aux battements de son coeur.
La croirait-on écrite en 1821, cette phrase haletante d'émotion, écrite après une rencontre avec Thérèse: «Il me semble que mon âme et mon corps, depuis ce moment, n'aillent plus ensemble. Lui est, ici, misérable; elle, mon âme, je ne sais où, en fuite de moi, me laissant là, gisant, demi-mort. Eh! que ne suis-je donc mort tout à fait!» Ne nous étonnons pas trop, mais félicitons-nous au contraire, que le français de Michelet ait «soulevé l'indignation» des juges de l'agrégation de 1821. C'est sans doute ce qui fait qu'il nous ravit aujourd'hui, qu'il n'a pas vieilli d'un jour.
Jusque dans le détail on retrouve dans son _Journal_ des pensées qui seront développées plus tard, des esquisses qui deviendront des tableaux. Une des plus belles pages que Michelet ait jamais écrites, celle sur le jour des morts dans _la Sorcière_, a été conçue sous sa première forme en 1821, pendant les vacances de Pâques (p. 195 du _Journal_). Elle n'a été écrite sous sa forme définitive que quarante ans plus tard.
C'est donc Michelet tout entier que nous révèle et nous explique ce délicieux petit livre, écrit avec des larmes et du sang, où il nous livre le secret de sa vie, de sa pensée, de ses oeuvres. Comme il vient du coeur, puisse-t-il trouver le chemin des coeurs; enseigner à une génération frivole ou découragée le sérieux de la vie, l'enthousiasme pour les idées et la foi au bien, l'amour de la patrie et «le patriotisme de l'humanité»! Que ce maître et cet ami incomparable reste un ami et un maître pour la jeunesse d'aujourd'hui et pour celle de demain! Qu'elles lui rendent ce culte des morts qui fut sa religion! Que par elles il continue, comme il l'espérait, à vivre, à aimer et à être aimé!
FIN.
NOTES
[1: On consultera sur Renan les études de P. Bourget dans ses _Essais de psychologie contemporaine_ et de J. Lemaitre dans _Les contemporains_, un remarquable article de Maurice Vernes dans la _Revue d'histoire des religions_ (1893) et surtout la belle notice de J. Darmesteter dans le _Journal asiatique_ (1893).]
[2: La note suivante fut envoyée par Renan à un ami pendant la campagne électorale pour lui indiquer dans quel esprit il fallait présenter sa candidature.
«M. Renan est un homme d'imprévu... Il est difficile d'avance de prédire son développement... Pour s'être occupé surtout du passé, Ernest Renan n'est pas resté étranger au XIXe siècle. Il y a réfléchi... Ses _Questions contemporaines_... Ce n'est donc pas avec trop d'étonnement que nous avons appris sa candidature en Seine-et-Marne. La circonscription où il se présente est celle qui envoyait à la Chambre La Fayette, Portalis. C'est l'un des pays les plus libéraux de France en politique et en religion. Nous souhaiterions que M. Ernest Renan réussît. Nous croyons qu'en certaines questions il pourrait être de bon conseil. M. Ernest Renan n'est pas un radical; les divers partis ont contre lui des griefs. Il y a un parti qui n'a pas de grief contre lui: le parti de la liberté. Nous désirerions vivement que les électeurs de Seine-et-Marne soient de cet avis. M. Ernest Renan a ainsi résumé son programme: _Pas de révolution, pas de guerre, progrès, liberté_. C'est sûrement là le programme du pays où il se présente et peut-être de la province en général. Si M. Ernest Renan devenait un jour le représentant de l'esprit libéral tel que l'entend la province, en opposition avec l'esprit radical de Paris, nous n'en serions pas trop surpris.»
Tant de modération, de modestie et de nuances n'étaient pas pour entraîner le suffrage universel. Ernest Renan en fit l'expérience.]
[3: Ce voyage d'Italie fut un enchantement et lui laissa de durables impressions. Voici ce qu'il disait de Rome dans une lettre du 25 mars 1850: «Je suis de retour à Rome pour la deuxième fois. Vous voyez que cette ville exerce sur moi une attraction toute particulière; j'y aurai passé près de cinq mois, et tous les jours je l'envisage par des faces nouvelles et je lui trouve de nouveaux charmes. Rome est la ville du monde où l'on est le plus à l'aise pour philosopher. Nulle part la pensée n'est plus libre, la vue plus limpide. Rome est comme les grandes oeuvres de l'esprit humain; l'impression qu'elle produit est très complexe. Il y a place pour l'admiration, pour le mépris, pour le rire, pour les pleurs. C'est le tableau le plus parfait de la vie humaine, ou plutôt c'est le résumé de la vie de l'humanité, concentré en un point. Si vous visitez jamais ce pays, vous partagerez, j'en suis sûr, mes sympathies, et vous préférerez cette grande ruine à cette Naples trop vantée, qui n'a pour elle que son admirable nature. Naples ne m'a laissé que de pénibles souvenirs. Il est impossible, en face d'une telle dégradation de la nature humaine, de s'ouvrir de gaîté de coeur au charme des beaux lieux, lors même que ces lieux s'appellent Sorrente et Portici, Misène et Baïa.»]
[4: La politique n'a joué qu'un rôle très secondaire dans la vie d'Ernest Renan, aussi n'ai-je pas cru devoir insister sur les sentiments qu'ont pu lui inspirer les révolutions de 1848 et 1850. Mais il n'est pas inutile de rappeler qu'en 1850 il se disait de tendances, mais non de doctrines socialistes, et que le 2 décembre fut pour lui comme pour tous les hommes de coeur de sa génération une cruelle épreuve. Il écrivait le 14 janvier 1852:
«J'aurais, je crois (après le 2 décembre), définitivement et à tout jamais, répudié le suffrage universel, qui nous a joué cet effroyable tour. «On ne peut vivre avec toi, ni sans toi.» Voilà bien le mot, et c'est toute la vie et toute l'histoire... Croiriez-vous que dans la fièvre des premiers jours, j'étais presque devenu légitimiste, et que je suis encore bien tenté de l'être, s'il m'est démontré que la transmission héréditaire du pouvoir est le seul moyen d'échapper au césarisme, conséquence fatale de la démocratie telle qu'on l'entend en France. Si c'est là la conséquence de 89, ainsi qu'on nous le dit, je répudie 89; car je suis convaincu que la civilisation moderne ne tiendrait pas cinquante ans à ce régime... Depuis ces événements je suis devenu tout curiosité; je ne vis que des nouvelles et des impressions d'autrui.»
Son caractère ne le portait pas à la résistance active. Voici comment il jugeait, le 17 mai 1852, la question du serment:
«Mon avis est que ceux-là seuls devaient refuser qui avaient participé directement aux anciens gouvernements... ou qui actuellement avaient l'intention arrêtée d'entrer dans une conspiration contre celui-ci. Le refus des autres, bien que louable s'il correspond à une délicatesse de conscience, est à mon avis regrettable. Car outre qu'il dégarnit le service public de ceux qui peuvent mieux le remplir, il implique que tout ce qui se fait et tout ce qui se passe doit être pris au sérieux... En ce qui me concerne, on ne m'a encore rien demandé; je vous avoue que je ne me trouve pas assez d'importance pour faire une exception au milieu de mes collègues, qui, pas plus que moi, ne sont partisans du régime actuel. Il est évident que, de fort longtemps, nous devons nous abstraire de la politique. N'en gardons pas les charges, si nous n'en voulons pas les avantages.»
Néanmoins ses sentiments contre l'empire étaient très vifs. En 1853 dans une autre lettre, il dit qu'il ne veut plus signer d'articles dans l'_Athéneum français_ «parce qu'on y a inséré des vers à la Montijo. Ce ne sera qu'en faisant ligue et résistance sur tous les points, qu'on sortira de cette infamie.»]
[5: Renan qui voulait faire de son cours un enseignement de pure philosophie, le reprit aussitôt chez lui pour ne pas en priver ses élèves. Il écrit le 25 septembre 1863: «Je vais faire chez moi le cours que j'aurais fait au collège de France. Mon cabinet est bien petit; quand il faudra, j'en prendrai un autre. Je veux qu'aucune personne de celles qui ont vraiment besoin pour leurs travaux de cet enseignement, n'en soit privée. Je crois d'ailleurs l'expérience bonne à faire au point de vue de la liberté générale de l'enseignement.»]
[6: Il écrivait le 24 août 1863, au plus fort des attaques: «Ma résolution de ne pas entrer dans tout ce bruit, les embarras du voyage, le bruit du vent et de la mer m'arrêtèrent...
»On a trouvé moyen de faire partir la calomnie de si bas, que pour la relever je serais obligé de me salir. Par caractère, je suis tout à fait indifférent à cela; je ne crois pas que cela fasse du tort au progrès des idées saines.»]
[7: Voici en quels termes il défendait, le 28 août 1863, son procédé de reconstitution historique: «Je ne crois pas que cette façon de tâcher de reconstituer les physionomies originales du passé, soit si arbitraire que vous semblez le croire. Je n'ai pas vu le personnage; je n'ai pas vu sa photographie; mais nous avons une foule de détails de son signalement. Tâcher de grouper cela en quelque chose de vivant, n'est pas si arbitraire que le procédé tout idéal de Raphaël ou du Titien. Quant au charme de Jésus, il a dû principalement se distinguer par là, bien plus que par la raison ou même par la grandeur. Ce fut avant tout un charmeur...»]
[8: Il eut dès l'origine ces délicats scrupules de conscience. Il écrivait en 1853 à un ami spiritualiste: «Vous savez que sur les choses divines, je suis un peu hésitant... J'accepte de tous points votre morale; j'y trouve la plus parfaite expression de ma manière de sentir sur ce point... En général, vous portez dans votre langage métaphysique, plus de détermination que moi; j'ai un peu moins de confiance dans la compétence du langage humain pour exprimer l'ineffable... En même temps que je désirerais introduire le _devenir_ dans l'être-universel, je sens l'absolue nécessité de lui accorder la conscience permanente. Il y a là un mystère dont je n'entrevois pas la solution.»]
[9: Nous devons à des communications d'un prix inestimable et dont nous sommes profondément reconnaissant d'avoir pu donner à cette étude l'attrait de l'inédit.
Nous exprimons notre gratitude à madame Taine, qui a bien voulu nous communiquer les lettres de Taine à Paradol et qui nous a guidé dans toutes nos recherches; à M. Louis Havet, qui a mis à notre disposition seize lettres adressées par Taine à M. Ernest Havet; à M. Paul Dupuy, qui a consulté pour nous les archives de l'École normale. On lira avec fruit les articles sur Taine publiés, en 1893, par M. E. Boutmy dans les _Annales de l'École des sciences politiques_, par M. Th. Froment dans le _Correspondant_, par M. Faguet dans sa _Revue bleue_. M. A. de Margerie a consacré à Taine un livre sérieux et respectueux où il cherche à démontrer que Taine revenait dans ses dernières années aux idées conservatrices et catholiques.]
[10: On a souvent dit et écrit que Taine dans sa jeunesse avait connu la gêne, sinon la misère. On a été jusqu'à attribuer sa mauvaise santé aux privations de ses années d'étude. Rien de plus inexact. Taine a toujours été délicat; le travail seul a contribué à altérer sa santé et il n'a jamais senti peser sur lui le fardeau des nécessités matérielles. Même si son indépendance de pensée n'avait pas été garantie par son indépendance de caractère, elle l'eût été par son indépendance de fortune. Sans doute il a regardé comme un devoir de se suffire à lui-même pour ne pas être à charge à sa mère, mais il n'a jamais écrit une ligne, ni donné une leçon par besoin d'argent.]
[11: On trouvera un article sur Marcelin dans les _Derniers essais de critique et d'histoire_.]
[12: _Revue de l'Instruction publique_, 6 juin 1856; réimprimé dans les _Essais de critique et d'histoire_.]
[13: _Souvenirs de jeunesse_.]
[14: Lettre à Paradol du 30 octobre 1851.]
[15: Voici le texte complet de cette note de M. J. Simon, note du dernier trimestre de la troisième année: «M. Taine est un esprit distingué qui, tôt ou tard, fera honneur à l'École par des publications d'un ordre sérieux. Son travail de toute l'année a été opiniâtre. Je l'ai trouvé, au commencement, dans un courant d'opinions et dans des habitudes de méthode et de style que je ne pouvais approuver. _Il a fallu lutter pendant plusieurs mois, mais enfin j'ai obtenu de lui la plus grande docilité sous tous les rapports_ et, à partir de ce moment, ses progrès ont été considérables. Je crois l'avoir mis sur la bonne voie, et, en tout cas, lui avoir fait comprendre la véritable situation d'un professeur de philosophie. M. Taine, dans sa tenue et dans sa conduite, sera partout irréprochable. Il aura de l'autorité sur ses élèves. Il a, dès à présent, un véritable talent d'exposition. Je souhaite qu'il reste fidèle aux habitudes de simplicité et de circonspection que je me suis efforcé de lui donner, et je l'espère.»