Renan, Taine, Michelet: Les maîtres de l'histoire

Chapter 15

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Quant à l'éducation intellectuelle, les deux points sur lesquels Michelet insiste le plus sont: 1° la nécessité de ne pas surcharger l'esprit des enfants, de ne pas les accabler par trop d'heures de travail. «La quantité du travail y fait bien moins qu'on ne croit; les enfants n'en prennent jamais qu'un peu tous les jours; c'est comme un vase dont l'entrée est étroite; versez peu, versez beaucoup, il n'y entrera jamais beaucoup à la fois;» 2° la nécessité de mettre de l'harmonie dans les facultés de l'enfant en n'en faisant pas une pure machine intellectuelle, en faisant des connaissances un tout organique. Pour la première éducation, il veut avec Froebel développer le talent créateur de l'enfant, lui apprendre à s'approprier le monde et à associer ses idées par l'action; puis avec Coménius, avec Pestalozzi, avec Froebel, il recommande la méthode intuitive, qui met les choses avant les mots; avec Pestalozzi, il voudrait associer le travail manuel au travail intellectuel, un enseignement qui réunît l'agriculture, le métier et l'école. Enfin, dans ses vues de réformes pour l'Université, dont il vante du reste les mérites solides et modestes, il demande qu'on rende l'enseignement plus simple et plus général, qu'on fasse comprendre les liens qui unissent les sciences, qu'on développe l'homme physique, qu'on mette en rapport le collège, les écoles industrielles, les écoles agricoles. Il est difficile de tirer des idées pratiques très claires des chapitres de _Nos Fils_ qui traitent de ces derniers points, ainsi que de ceux qui sont consacrés aux écoles de droit et de médecine; mais on peut dire en résumé que la conception de Michelet en matière d'éducation est l'éducation encyclopédique que Rabelais fait donner à Gargantua. Il veut une éducation qui songe au _sujet_, à l'homme, au lieu de ne songer qu'à un des _objets_ de l'enseignement, à la science.

Les idées de Michelet sur l'éducation ne se bornent pas à l'enfance et à la jeunesse, elles, s'étendent à la nation entière, au peuple surtout qui, à tant d'égards, reste enfant et enfant négligé. Il voudrait que les jeunes gens de la bourgeoisie se fissent les apôtres de l'union entre les classes en s'occupant de l'instruction populaire, que les écoles, devenues écoles libres, dépendant seulement des communes, fussent à tous les degrés de l'enseignement accessibles à tous les jeunes gens sans distinction de fortune d'après le mérite seul; enfin que la commune jouât dans la vie nationale un rôle beaucoup plus grand qu'aujourd'hui, que chacun consacrât à l'association communale le meilleur de ses forces. Il faisait à cet égard de beaux rêves. Il imaginait une société où l'enseignement serait la fonction de tous ou presque tous, «où l'on profiterait de l'élan du jeune homme, du recueillement du vieillard, de la flamme de l'un, de la lumière de l'autre». Il désirait surtout que l'on créât des fêtes populaires, des fêtes nationales, même des fêtes internationales «qui dilatent le coeur», qui enseignent le patriotisme, la fraternité, des fêtes semblables à celles de la Grèce. Comme il avait été le premier à retrouver et à raconter ce qu'avaient été les fédérations en 1790, il gardait l'espoir de voir un jour jaillir du coeur des peuples des fêtes exerçant une action morale sur ceux qui y prendraient part. Théâtres, concerts, banquets, il voulait de grandes manifestations de la vie collective unissant les classes et les moralisant toutes. Il a tracé à la fin du _Banquet_ un admirable programme de ces _pia vota_ si différents de la réalité. Il demandait aussi que l'on fît pour le peuple des livres qui lui donnassent sous une forme très simple, mais élevée et belle, non enfantine, une nourriture intellectuelle solide et saine, des _livres d'action_, des _bibles du travail_ (récits de voyages, biographies des grands inventeurs, etc.) des livres de morale, et surtout la _Bible de la France_. Lui-même avait écrit le _Peuple_ et la _Bible de l'humanité_, mais il sentait que sa langue n'était pas accessible au peuple et il en souffrait.

Michelet a pourtant écrit une de ces Bibles populaires, c'est sa Jeanne d'Arc. Tous peuvent la lire et la comprendre. Les livres tels qu'il les désirait commencent à naître, et il aura contribué à leur éclosion. Si ce grand écrivain était trop original pour avoir à proprement parler des disciples, il aura exercé néanmoins une puissante et durable influence, dans la science, dans la politique, dans l'éducation, dans les moeurs publiques: il aura été un éducateur. Nul ne l'aura lu et goûté sans s'être senti plus pénétré de ses devoirs envers l'enfance, envers le peuple, envers la patrie, sans aimer davantage l'humanité et la justice.

APPENDICE II

LE JOURNAL INTIME DE MICHELET[87]

Si la France possède une série si riche et si admirable de correspondances et de mémoires, c'est que notre race a le goût et le don de l'observation psychologique, et que toute observation psychologique est plus ou moins une confession. Le talent de s'observer et de se raconter soi-même n'est-il pas un des mérites les moins contestés de nos écrivains?

D'autres peuples ont pu nous disputer la première place dans la poésie lyrique, dans la philosophie ou l'art dramatique: nul ne nous a refusé la gloire d'avoir donné au monde les premiers des moralistes. Pourquoi Montaigne reste-t-il éternellement jeune? Pourquoi lit-on plus les _Pensées_ que les _Provinciales_, madame de Sévigné que Bossuet, les _Confessions_ que le _Contrat social?_ C'est qu'on n'a encore rien trouvé de plus intéressant pour l'homme que l'homme même. Pascal a beau railler Montaigne, il est heureux en le lisant de trouver un homme là où il s'attendait à voir un auteur. Il n'est pas nécessaire qu'un auteur de mémoires ait été illustre par ses actions ou par ses écrits pour que l'histoire de son âme nous intéresse. Peu importe que Joubert n'ait été connu de son vivant que d'un petit cercle d'amis s'il a laissé, dans ses _Pensées_ et dans ses _Lettres_, des trésors d'observations morales. Peu importe qu'Amiel ait vécu une vie obscure et monotone, que Marie Baschkirtseff n'ait pu donner la mesure de son talent d'artiste, si l'un a décrit avec une émotion éloquente et avec une rare puissance d'analyse les inquiétudes intellectuelles et morales de son âme et de l'âme d'une foule de ses contemporains, et si l'autre met à nu, avec une audace ingénue, tous les secrets d'un coeur de jeune fille russe, nous instruisant à la fois sur son sexe et sur sa race.

Ces confidences prennent, il est vrai, une toute autre valeur quand elles sont faites par un homme qui est célèbre par ses actes ou par ses livres. Elles nous permettent, même quand elles ne sont pas tout à fait sincères, de pénétrer dans l'intimité de son être moral, de saisir les mobiles de ses actions ou les germes de ses idées. Elles nous le montrent, sinon tel qu'il a été, du moins tel qu'il aurait voulu être; elles nous font comprendre l'unité fondamentale qui relie les manifestations successives et quelquefois contradictoires en apparence de son activité. Combien ces confidences deviennent précieuses quand elles n'ont pas été écrites après coup pour expliquer ou corriger le passé et en pensant au public, mais au jour le jour, et pour soi seul! Elles acquièrent enfin un prix infini quand elles remontent à la première jeunesse, aux années où l'on cherche encore sa voie, où l'avenir s'ouvre, libre, indéterminé, immense, où ni la célébrité ni l'opinion ne dictent les attitudes et les paroles, où l'on se laisse voir d'autant plus naïvement, qu'inconnu de tous, on ne se connaît pas bien encore soi-même.

Nous avons la chance heureuse de posséder des confidences de cette nature laissées par l'écrivain le plus original de notre siècle, par celui dont l'oeuvre porte le plus fortement l'empreinte de sa sensibilité personnelle, par Michelet.

Pour bien le comprendre, pour bien le goûter, pour le suivre à travers les évolutions de ses idées et les soubresauts de ses émotions, il faut ne jamais séparer sa personne de ses ouvrages; il cherche lui-même cette communication directe avec son lecteur; il le prend pour confident de ses joies et de ses tristesses, de ses espérances et de ses découragements; il lui parle comme un maître à un élève, comme un père à un fils, comme un ami à un ami.

L'unité de son oeuvre, si variée de sujets et d'inspirations, parfois même incohérente aux yeux de l'observateur superficiel, doit être cherchée dans sa vie et dans son coeur. C'est ce qui fait l'inestimable valeur des souvenirs personnels qu'il nous a laissés et que sa veuve, fidèle dépositaire de sa pensée, a pieusement recueillis, coordonnés et publiés. Elle a publié trois volumes de voyages en Italie, en Angleterre, en Allemagne, en Flandre, en Hollande, en Suisse[88]; en 1884, elle nous a donné _Ma Jeunesse_ qui contenait toute l'histoire de l'enfance et de l'adolescence de Michelet jusqu'à sa vingt-deuxième année; en 1888, elle nous a fait connaître le _Journal_ intime que Michelet a écrit de 1820 à 1822, et le journal de ses lectures et de ses projets de travaux littéraires de 1818 à 1829.

Malgré l'intérêt et la beauté de _Ma Jeunesse_, bien qu'elle contienne le récit infiniment touchant des premiers rêves d'amour et des premières déceptions du futur auteur de _la Femme_, _Mon Journal_ a encore beaucoup plus de prix à nos yeux. Les pages de _Ma Jeunesse_, qui sont les plus importantes pour l'intelligence du développement moral et intellectuel de Michelet, celles qui se rapportent à son enfance, et à ses débuts au collège, nous étaient déjà connues, dans ce qu'elles ont d'essentiel, par la préface du _Peuple_; de plus, l'ouvrage se compose de fragments écrits à diverses époques et qu'il a fallu rapprocher, coordonner et compléter. Avec quelque discrétion et quelque piété qu'aient été faits ces raccords, ils ont suffi pour qu'on y ait vu une sorte de collaboration et de remaniement. _Mon Journal_, au contraire, a été écrit au jour le jour, et nous le possédons tel qu'il a été écrit; il se rapporte à une époque de la vie de Michelet sur laquelle nous ne connaissions rien et qui a été d'une importance capitale pour son avenir intellectuel, celle qui s'étend entre sa sortie du lycée et son entrée dans le professorat, entre ses premiers chagrins d'amour et son mariage, entre ses derniers devoirs d'écolier et ses premiers livres. Ces années 1820 à 1822 sont pour Michelet ce que sont pour Wilhelm Meister ses _Lehrjahre_, ses années d'apprentissage, apprentissage de la vie, apprentissage de la pensée et du style. C'est pendant ces années-là que Michelet a reçu les impressions qui ont donné à son caractère et à son esprit le pli définitif; c'est alors qu'il a pris conscience de sa valeur et fixé sa vocation. _Mon Journal_ nous initie à ce travail intérieur et aux circonstances décisives qui en ont été l'occasion. Nous assistons à l'ensemencement d'un sol qui devait porter plus tard de si riches moissons. Le champ que nous n'avons connu jusqu'ici qu'à l'heure de la récolte, nous le voyons maintenant au moment du labour; nous suivons des yeux les sillons profonds qu'y ont creusés les passions, la douleur et le travail; nous reconnaissons parmi les graines que le semeur y jette à pleines mains toutes celles qui germeront plus tard.

Il y a deux périodes dans ces années d'apprentissage. La première est remplie par l'amitié de Michelet pour Poinsot; dans la seconde, Michelet cherche dans le travail et l'activité intellectuelle un remède à la douleur poignante causée par la mort de son ami. C'est un roman que l'amitié de Michelet pour Poinsot. Cruellement déçu dans son amour pour Thérèse, maintenant mariée en province, mais gardant au fond du coeur la blessure encore saignante, instruit par la lamentable destinée de Marianne[89] des conséquences qu'entraîne pour la femme la légèreté égoïste de l'homme, il s'était imposé les règles morales les plus sévères, non par obéissance à des préceptes abstraits ou à une loi religieuse, mais par compassion pour la femme et par respect pour lui-même. Il se voue tout entier au travail et à l'amitié. Mais dans cette âme passionnée, l'amitié prend bien vite toute l'intensité de l'amour. Poinsot est pour lui un autre lui-même; il y a entre eux de telles ressemblances qu'il voit là «une méprise du _Démiourgos_ qui a réalisé deux fois l'exemplaire éternel de la même âme, pour parler comme Platon». Appelés à des vocations toutes différentes, puisque Poinsot faisait ses études de médecine, ils sont bientôt séparés après avoir vécu deux ans côte à côte. Poinsot est interne à Bicêtre, et désormais tout l'intérêt de la vie se concentre pour Michelet dans ses visites à son ami et dans les lettres qu'ils échangent. L'éloignement fait pour cette amitié ce qu'il aurait fait pour un amour: «c'est le soufflet de la forge». C'est le coeur plein d'attendrissement que Michelet suit le chemin de la barrière de Fontainebleau, qu'avant d'entrer à Bicêtre, il contemple _sa_ fenêtre. C'est avec ravissement qu'au retour, il pense à son ami, à leurs entretiens, à leurs promenades.

Cette amitié lui paraît supérieure à l'amour: «avec un ami, on arrive bientôt à se répandre, et délicieusement, sur les questions générales, ce qu'on ne fait guère avec une femme qu'on aime»; l'amitié développe, au lieu de l'éteindre, l'amour de l'humanité. Poinsot, nature élevée et pure, qui «unissait la maturité de la raison à la simplicité du coeur», était malheureusement d'une santé délicate que le travail usa rapidement. Michelet devine le premier le mal qui ronge; il en suit les progrès avec une clairvoyance passionnée, et il sent s'éveiller en lui pour son ami malade, devenu son enfant, une tendresse paternelle. La lente agonie de Poinsot est une agonie morale pour Michelet et, quand Poinsot expire, le 14 février 1821, il lui semble être frappé à mort:

«À l'entrée du cimetière, la vue des arbres hérissés de glaçons me déchira de nouveau. C'était donc à cette nature hostile que nous allions le remettre, l'abandonner pour toujours! Comment dire mes angoisses pendant que nous montions lentement cette allée funèbre? Mais l'instant le plus cruel, où je me sentis étouffé, écrasé d'une douleur sans nom, ce fut celui de la descente dans la fosse. La bière, mal dirigée, y tombait avec des secousses, des heurts aux parois, qui me semblaient pour ce pauvre corps livré sans défense autant de coups et de meurtrissures... Puis ce fut d'entendre la terre durcie par la gelée retomber rapidement sur le cercueil, et le bruit caverneux qu'il rendait, comme une réclamation, une plainte désolée. Le verset tout entier du psaume me revenait: «Du fond de la tombe, Seigneur, j'ai crié vers toi. _De profundis clamavi_».

Cette amitié si sérieuse, si tendre, si forte, a été peut-être le sentiment le plus puissant qu'ait jamais éprouvé Michelet, celui à coup sûr qui a eu l'influence la plus durable sur son être moral. Il songeait sans doute aux heures passées auprès de Poinsot mourant quand plus tard il comparait la mort au balancier qui, en tombant, donne à la médaille son effigie: «le misérable coeur en reste marqué pour jamais». C'est de cette amitié qu'il a dit: «Une âme entre un jour dans l'atmosphère d'une autre âme, attirée par cette mystérieuse puissance d'attraction dont nous subissons la loi aussi bien que les étoiles; au même instant la vie de chacune de ces âmes se trouve doublée. Ces _deux qui vont ensemble_ (Dante), entraînés désormais dans le courant rapide qui emporte les mondes, vont comme eux, s'empruntant, se rendant sans cesse, sans se confondre jamais.» Michelet revoit Poinsot en songe, et il trouve dans ces apparitions des raisons nouvelles de croire à l'immortalité. Il a dû en grande partie à ces relations avec Poinsot son perfectionnement moral, ses idées sur l'amitié et sur la mort. Son admiration pour son ami était telle qu'il le voulait parfait, et qu'il désirait être lui-même parfait pour être digne de lui. S'améliorer mutuellement, tel est le but que se proposent dans leurs conversations et dans leurs lettres ces deux jeunes sages de vingt et de vingt-deux ans, et nul doute qu'ils aient puisé dans leurs entretiens mutuels cette haute conception de l'amour, cette horreur de toute frivolité, ce goût de la solitude «qui leur a donné l'amour du bien». Poinsot mort, Michelet n'a plus eu d'ami, j'entends d'ami uniquement aimé. Poret, «son bon ourson», lui était trop inférieur. Quinet fut un compagnon d'armes plutôt qu'un ami. Mais l'amitié resta pour Michelet un sentiment sacré entre tous. Il se reconnaît une seule supériorité sur les autres historiens contemporains, c'est «d'avoir aimé davantage», parce que pour lui «l'enseignement fut l'amitié». Il nous montre les communes de Flandre fondées sur l'amitié. La Révolution se résumait pour lui dans les fédérations, et les fédérations étaient _la grande Amitié_.

Enfin la perte de Poinsot a enraciné et approfondi en lui un sentiment qui y était déjà très fort: l'amour de la mort. Non pas cet amour de la mort désespéré et gémissant que prêchent, ressentent ou affectent les pessimistes contemporains, mais un amour viril, plein de tendresse, de foi et d'espérance, qui voit dans la mort la condition même de la vie et le passage à un meilleur avenir. Il lui semble naturel de dire en même temps: «J'aime la mort» et: «Nous sommes nés pour l'action». Ce n'est pas la mort seulement, c'est les morts qu'il aime. Dans ses incessantes promenades et ses longues visites au Père-Lachaise, il ne s'arrête pas seulement aux tombes de ceux qu'il a aimés, il donne de l'eau et des fleurs à des tombes négligées; il a pitié des morts inconnus et oubliés. Il converse avec eux comme il converse avec l'âme de Poinsot «son cher enfant».

Cet amour pour les morts n'est-il pas entré pour beaucoup dans la vocation historique de Michelet? dans la manière même dont il a compris l'histoire? N'a-t-il pas voulu être la conscience et la voix des foules anonymes, victimes obscures qui ont fait l'histoire, et que l'histoire oublie? N'est-ce pas à ces foules, aux héros méconnus, qu'il a voué toutes ses sympathies? N'est-il pas descendu en justicier compatissant dans les nécropoles du passé pour rappeler à la vie ceux qui y dormaient un sommeil séculaire? N'est-ce point parce qu'il a été guidé et inspiré par l'amour pour les morts qu'il a donné à l'histoire le nom gravé aujourd'hui sur son tombeau: _Résurrection_? Poinsot disparu, Michelet a généralisé et répandu sur l'humanité les sentiments qu'il avait concentrés sur son ami. Dans sa vie entière ont retenti les échos de cette passion de sa jeunesse.

Si l'amitié l'avait consolé de l'amour déçu, il se jeta avec fureur dans l'activité intellectuelle quand il fut privé des joies quotidiennes de l'amitié. Au roman de l'amitié succède le roman des idées, car tout chez lui, l'intelligence même, est sentiment et passion. C'est à cette époque que s'applique le mot mis par madame Michelet en épigraphe au volume: «Les passions intellectuelles ont dévoré ma jeunesse.» De 1821 à 1828, son cerveau est en ébullition, les projets d'ouvrages s'y pressent et s'y entrecroisent; il ne démêle que lentement sa vraie voie. C'est vers la philosophie qu'il se tourne d'abord ou plutôt vers l'histoire philosophique. Il se nourrit des philosophes, de Condillac, de Gérando, de Destutt de Tracy, de Kant, de Dugald Stewart; il enseigne d'abord la philosophie en même temps que l'histoire à l'École normale et son rêve est d'allier «la science de Dieu à la science de l'homme». Il travaille longtemps au plan d'un grand ouvrage sur le _Caractère des peuples cherché dans leur vocabulaire_. Il traduit _Vico_; il scrute les _Origines du droit_. Mais on sent le goût de la réalité concrète qui le saisit et l'entraîne. Après avoir préparé une sorte d'histoire de l'Église et de la civilisation, il se contente d'écrire les _Mémoires de Luther_; il compose le _Précis d'histoire moderne_; et on voit s'élaborer par fragments ce qui deviendra plus tard l'histoire de France. Au moment où s'arrête le _Journal des idées_, il va commencer son _Histoire romaine_. Ce n'est que trente ans plus tard qu'il reviendra aux préoccupations de sa jeunesse et que, dans une série de livres de science et de poésie tout à la fois, il donnera un corps à une partie des conceptions philosophiques et cosmogoniques d'autrefois.

Si l'histoire de l'amitié avec Poinsot, si le _Journal de mes idées_, nous aident à savoir et à comprendre quelles ont été les sources d'inspiration de Michelet, le _Journal_ intime n'est pas moins précieux pour connaître dans quelles conditions, sous quelles influences se sont formés son caractère et son talent, car on ne peut, chez lui, séparer l'homme de l'écrivain.

Chose singulière et bien faite pour démentir ceux qui maudissent les règles comme des entraves au génie et qui croient que l'irrégularité dans la conduite de la vie et le caprice dans le travail développent l'originalité, cet écrivain, primesautier et original entre tous, s'est soumis tout jeune à la plus étroite des disciplines; cet homme, qui a uni en lui la sensibilité éperdue de Diderot à la nervosité exaspérée de Saint-Simon, s'est formé en menant la vie d'un disciple de Port-Royal.

Donnant sept heures de leçons par jour, il se levait à quatre heures pour avoir deux heures de travail avant de quitter la maison. Le soir, le jeudi, le dimanche, il trouvait encore quelques heures à donner à la lecture, et il avait pris l'habitude d'emporter toujours avec lui un livre pour lire en marchant. Quelques promenades au Père-Lachaise et dans le bois de Vincennes, ses courses à Bicêtre quand Poinsot vivait encore, c'étaient là ses seules récréations. Quelques visites à ses maîtres, à M. Leclerc, à M. Villemain, à M. Andrieux, ou aux parents de ses élèves, faisaient toute sa vie mondaine. Dans la maison même où il habitait, entre son père, la vieille madame Hortense et les pensionnaires, parmi lesquels était mademoiselle Rousseau qui devint, en 1824, sa femme, il vivait très retiré et solitaire, avec ses livres et ses pensées, se répétant le mot de l'_Imitation_: «Je me suis souvent repenti d'avoir été parmi les hommes, jamais d'être resté seul.»--«J'achève l'apologie de Socrate, dit-il ailleurs, et je m'enfonce avec une joie sauvage dans la solitude et l'abstinence absolue.»--«La plénitude du coeur ne s'obtient qu'avec le recueillement de la solitude. Les puissances de l'âme et de la volonté ne se rencontrent guère chez ceux qui se prodiguent».

Sa discipline intellectuelle répondait à cette régularité de vie. Au milieu des occupations accablantes et mal rétribuées qui lui permettent de suffire à ses dépenses, il se fait à lui-même un plan de travail qu'il poursuit en dépit de toutes les difficultés, le manque de temps et le manque de livres. Il a noté, pendant onze ans, toutes ses lectures, choisies avec une méthode scrupuleuse. Avant tout il continue ses études classiques. Chaque mois, il lit un certain nombre d'auteurs grecs et latins; il les traduit, car il considère la traduction comme une oeuvre originale et le meilleur des exercices de style; il compose des vers latins et des vers grecs; il traduit en vers grecs ses propres compositions françaises, et la versification latine lui est si familière qu'elle lui sert à exprimer les émotions les plus profondes de sa vie intime.