Renan, Taine, Michelet: Les maîtres de l'histoire

Chapter 14

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Ce n'était pas seulement pour pouvoir composer, créer, qu'il avait besoin de silence et de solitude, c'était aussi, c'était surtout pour pouvoir écrire. Michelet est sans contredit un des trois ou quatre plus grands écrivains du siècle. Son style est peut-être le côté le plus original de son génie. Il serait difficile de dire à quels modèles, à quels antécédents il rattache; il y a en lui du Rousseau, du Diderot et du Chateaubriand; mais on ne pourrait trouver entre eux que de lointaines analogies. Dès son _Histoire romaine_, il ne ressemble à personne. Si j'avais à définir quel est le caractère propre de Michelet comme écrivain, je dirais qu'il est un grand musicien. Il n'est pas à proprement parler un coloriste, il ne cherche pas à peindre par le choix curieux et l'association frappante des mots; il n'est pas un logicien, apportant la conviction dans l'esprit par la justesse des termes et la forte liaison des idées; il n'est pas un orateur, entraînant son public par l'ampleur et la gradation savamment ménagée des périodes. Il est un musicien qui cherche à exprimer les sentiments et même à décrire les objets par le son et par le rythme. Tous les grands écrivains sont plus ou moins musiciens, les poètes surtout. Mais la plupart adoptent une certaine allure constante, une certaine mélodie de phrase qui charme doucement l'oreille et fait dire de leur style: «C'est une musique.» Il en est ainsi de Lamartine. La phrase de George Sand, celle de Cousin, font aussi une impression musicale; mais chez Lamartine la mélodie toujours également ample, sonore, engendre la monotonie; chez George Sand ou Cousin, l'harmonie musicale de la phrase est subordonnée aux autres qualités du style. Cette harmonie est, au contraire, la première préoccupation de Michelet; chez lui les mots sont toujours disposés, combinés, de façon à produire un rythme, une harmonie parfaitement d'accord avec le caractère de la pensée et aussi variés que la pensée elle-même. Son style est comme la notation musicale de sa pensée; il en suit tous les mouvements, les allées et les retours, les secousses, les saillies; de là cette variété infinie de rythme; ces phrases tantôt amples et cadencées, tantôt brèves et saccadées, où les mots agissent à la fois sur l'oreille et sur l'esprit par leur son et par leur sens. Michelet avait besoin de calme et de tranquillité pour noter ainsi ses pensées. Les bruits du dehors l'empêchaient d'entendre le rythme intérieur. Quand, en octobre 1859, au milieu d'une tempête, il cherchait à écrire ses impressions, il vint un moment où il dut s'arrêter; la violence du vent et de la mer, la fatigue et le manque de sommeil avaient blessé en lui une puissance, «la plus délicate de l'écrivain, le rythme. Ma phrase devenait inharmonique. Cette corde, dans mon instrument, la première se trouva cassée». Ces expressions nous montrent que Michelet sentait qu'il écrivait comme un musicien compose. Dans ce même récit de la tempête, au chapitre VIIe de _la Mer_, se trouvent de nombreux exemples de la puissance d'expression qu'il trouve dans la variété du rythme de ses phrases. Au début, il peint le charme de la plage de Royan.

«Les deux plages semi-circulaires de Royan et de Saint-Georges, sur leur sable fin, donnent aux pieds les plus délicats les plus douces promenades, qu'on prolonge sans se lasser dans la senteur des pins qui égayent la dune de leur jeune verdure.»

Quelle douceur, quelle lenteur dans cette longue phrase qui continue tout en paraissant prête à s'arrêter à chaque pas! Un peu plus loin la tempête éclate:

«Le grand hurlement n'avait de variante que les voix bizarres, fantasques, du vent acharné sur nous. Cette maison lui faisait obstacle; elle était pour lui un but qu'il assaillait de cent manières. C'était parfois le coup brusque d'un maître qui frappe à la porte, des secousses comme d'une main forte pour arracher le volet; c'étaient des plaintes aiguës par la cheminée; des désolations de ne pas entrer, des menaces si l'on n'ouvrait pas, enfin, des emportements, d'effrayantes tentatives d'enlever le toit. Tous ces bruits étaient couverts pourtant par le grand heu! heu! tant celui-ci était immense, puissant, épouvantable.»

C'est dans _l'Oiseau_ que Michelet est arrivé à la pleine maturité de son talent d'écrivain, c'est là qu'il a pu le mieux exercer les qualités musicales et rythmiques de son style. Je n'en citerai que deux exemples. L'un sur l'alouette:

«Bien autrement puissante de voix et de respiration, la petite alouette monte en filant son chant, et on l'entend encore quand on ne la voit plus.»

La phrase commence par des mots longs et pesants, continue plus légère par des dissyllabes, puis, toujours plus grêle, ainsi que le chant de l'alouette, elle finit en monosyllabes, les plus brefs, les plus nets, les plus clairs. Chantez la phrase, vous verrez que les derniers sons _an_, _on_, _e_, _a_, _oi_, _u_, font une gamme chromatique ascendante. L'autre phrase est une invocation à la frégate, le plus puissant par ses ailes, le plus infatigable des oiseaux.

«Que ne me prends-tu sur ton aile, roi de l'air, sans peur, sans fatigue, maître de l'espace, dont le vol si rapide supprime le temps!»

N'y a-t-il pas là trois coups d'aile, courts, vigoureux: «roi de l'air,--sans peur,--sans fatigue»,--un quatrième plus large et plus fort, «maître de l'espace», et l'oiseau file en planant, les ailes immobiles et étendues,--«dont le vol si rapide supprime le temps.» Changez un seul mot à ces phrases, même le plus inutile au sens, et vous en détruirez la valeur aussi bien qu'en ôtant une note à une phrase musicale. Mais aussi, en quelques mots, peut-être insignifiants en eux-mêmes, Michelet fait-il pénétrer dans l'esprit, d'une manière ineffaçable, son idée et son sentiment. Déjà dans ses premiers livres cette conception musicale du style se fait sentir, quoique avec moins de force. Nous en trouvons de nombreux exemples dans _le Peuple_. Quatre lignes font un tableau complet de la grandeur déserte et désolée de l'empire romain en décadence: «Des voies magnifiques attendaient toujours le voyageur qui ne passait plus, de somptueux aqueducs continuaient de porter des fleuves aux cités silencieuses et n'y trouvaient plus personne à désaltérer.»

Dans les dernières années de sa vie, Michelet, entraîné inconsciemment par ses tendances au rythme, a fini par retomber fréquemment dans les mêmes cadences. Son esprit s'accoutuma involontairement à la mesure des vers de six, huit et douze syllabes, et l'on trouve dans _la Montagne_, dans _Nos Fils_, et déjà même dans _la Sorcière_, des pages entières en vers blancs. Quelquefois ce rythme un peu monotone produit encore de très beaux effets; par exemple, dans cette page de _la Sorcière_:

«C'est aussi véritablement une cruelle invention d'avoir tiré la fête des Morts du printemps où l'antiquité la plaçait, pour la mettre en novembre. En mai, où elle fut d'abord, on les enterrait dans les fleurs. En mars, où on la mit ensuite,--elle était avec le labour--l'éveil de l'alouette;--la mort et le grain, dans la terre,--entraient ensemble avec le même espoir.--Mais, hélas! en novembre,--quand tous les travaux sont finis,--la saison close et sombre pour longtemps,--quand on revient à la maison,--quand l'homme se rasseoit au foyer--et voit en face la place à jamais vide,--oh! quel accroissement de deuil!--Évidemment, en prenant ce moment, déjà funèbre en lui, des obsèques de la nature, on craignait qu'en lui-même l'homme n'eût pas assez de douleur[85].»

Mais ailleurs le style devient d'une monotonie fatigante; _la Montagne_ offre des séries d'alexandrins:

«Et le temps est venu--où la mort me plaît moins,--où je lui dis: Attends.--Parlé-je ainsi pour moi?--Oui, pour moi, j'aime encore.--Pourtant j'ai fait beaucoup.--Comme oeuvres et labeurs,--j'ai dépassé trois vies.--J'accepterais le sort,--si parmi ces pensées--une autre ne venait--une autre inquiétude--au point si vulnérable--où bat, vibre mon coeur[86].»

Évidemment l'instrument avait perdu de sa vigueur et de sa délicatesse. Au lieu de la riche variété des harmonies d'autrefois, nous voyons revenir constamment le même rythme, la même ritournelle. C'était un premier signe où l'on reconnaissait que son talent se ressentait des atteintes de l'âge.

Et pourtant on hésite à prononcer les mots d'âge, de vieillesse, à propos de Michelet, tant il resta toujours jeune de coeur, d'esprit et d'imagination, en dépit des années, en dépit des hommes. Lorsqu'on embrasse dans son ensemble cette vie si simple et si pure, cette série d'oeuvres si variées, si originales, si poétiques, on se demande quel a été le trait de son caractère et de son génie qui le distingue nettement de tous les autres écrivains français; comment il se fait qu'il soit pour ainsi dire unique en son genre, qu'il n'ait pas eu d'ancêtres et qu'il n'ait pas de postérité littéraire. Il faut attribuer, je crois, cette originalité si marquée à ce qu'il a conservé à travers l'âge mûr et jusqu'à la vieillesse _quelque chose de l'enfant_; ce mot implique dans mon esprit un éloge et non un blâme. Les Français, d'ordinaire, n'ont rien de l'enfant; d'autres peuples au contraire, les races germaniques par exemple, en conservent toujours quelque chose; aussi gardent-ils bien plus la fraîcheur des sentiments, la jeunesse du coeur et l'intelligence des choses simples qui sont si souvent en même temps les choses profondes. Michelet avait en lui ce trait germanique qui, mêlé à une nature d'ailleurs toute française, fit sa grande originalité. Comme l'enfant, il n'était blasé sur rien; il admirait, s'étonnait, trouvait à chaque chose une beauté ou un intérêt toujours nouveaux; il se livrait tout entier à l'émotion, à l'affection du moment, et pouvait transporter sans cesse sa sympathie d'un objet à un autre sans qu'elle perdît rien de sa vivacité et de sa fraîcheur. Comme l'enfant, il était toujours sincère, et c'était de l'abondance de son coeur que parlait sa bouche; comme l'enfant, il prenait toutes choses au sérieux, et n'avait pas ce qu'on appelle le sentiment du ridicule, qui n'est le plus souvent qu'une frivolité inintelligente ou une moquerie irrespectueuse; comme l'enfant, il était souvent gai et jamais railleur, parfois triste et jamais découragé; comme l'enfant enfin, il comprenait les choses par intuition plus que par analyse, et d'un simple regard pénétrait souvent plus profondément dans la réalité que ne l'aurait fait le critique la plus subtil. Ce qu'il a écrit dans _le Peuple_ sur l'homme de génie peut s'appliquer à lui-même:

«Si vous étudiez sérieusement dans sa vie et dans ses oeuvres ce mystère de la nature qu'on appelle l'homme de génie, vous trouverez généralement que c'est celui qui, tout en acquérant les dons du critique, a gardé les dons du simple... La simplicité, la bonté sont le fonds du génie, sa raison première; c'est par elles qu'il participe à la fécondité de Dieu... Le génie a le don d'enfance, comme ne l'a jamais l'enfant. Ce don, c'est l'instinct vague, immense, que la réflexion précise et retient bientôt, de sorte que l'enfant est de bonne heure questionneur, épilogueur et tout plein d'objections. Le génie garde l'instinct natif dans sa forte impulsion, avec une grâce de Dieu que malheureusement l'enfant perd, la jeune et vivace espérance.»

Michelet l'eut toujours dans le coeur, la jeune et vivace espérance. C'est ce qui rend la lecture de ses livres si bienfaisante. On oublie les défauts de l'enfant; sa vue seule fait aimer la nature et bénir la vie. Comment n'oublierions-nous pas les défauts de Michelet, quand nous apprenons de lui à aimer, à agir, à espérer?

APPENDICE I

MICHELET ÉDUCATEUR

Soit, comme professeur, soit comme écrivain, Michelet a donné toute sa vie à l'enseignement. Il n'a jamais voulu entrer dans la vie politique, et s'il a quitté la carrière du professorat, ç'a été par contrainte et avec déchirement de coeur. C'est à l'École normale que son enseignement fut le plus fécond; ses ouvrages de cette période, l'_Histoire romaine_, les six premiers volumes de l'_Histoire de France_, sont les plus solides au point de vue de la science, les plus achevés au point de vue de la composition et du style, les plus riches en fortes pensées. Ses cours se composaient de vastes aperçus sur l'histoire universelle où il esquissait en traits rapides et vigoureux la physionomie de chaque civilisation et de chaque époque, et d'études de détail sur quelques points spéciaux, par lesquelles il initiait ses élèves aux recherches d'érudition et aux règles de la critique. Il joignait à ses leçons des conseils pratiques à ses élèves sur la manière dont ils devaient comprendre leur tâche de professeurs, et profiter de leur séjour dans les lycées de province pour y étudier, selon les ressources qu'offrirait leur résidence, soit les archives, soit l'histoire locale, soit l'archéologie, soit même les patois. Il prenait plaisir à connaître l'origine et le lieu de naissance des jeunes gens qu'il avait devant lui et en qui il voyait comme un abrégé de la France. Il se donnait tout entier à ses élèves, et à leur tour ses élèves ont eu sur lui une influence bienfaisante. «Ils m'ont rendu, dit-il, sans le savoir, un service immense. Si j'avais, comme historien, un mérite spécial qui me soutient à côté de mes illustres prédécesseurs, je le devrais à l'enseignement, qui pour moi fut l'_amitié_. Ces grands historiens ont été brillants, judicieux, profonds. Moi, j'ai aimé davantage.»--Il ajoute: «J'ai souffert davantage aussi. Les épreuves de mon enfance me sont toujours présentes, j'ai gardé l'impression du travail, d'une vie âpre et laborieuse, je suis resté peuple.» Cet amour de la jeunesse et cet amour du peuple, unis à l'amour de la France, ont été l'inspiration même de sa vie, et c'est pour cela qu'il a été essentiellement un éducateur. «Quelle est, dit-il, la première partie de la politique? L'éducation. La seconde? L'éducation. Et la troisième? L'éducation.» S'il a écrit l'Histoire de France, c'est pour donner à la jeunesse et à la nation une conscience plus nette de la patrie, pour enseigner la patrie «comme dogme et principe, puis comme légende.» La patrie était en effet pour lui une religion, celle du dévouement et de la fraternité. Il se regardait comme le révélateur de l'âme de la France, «de son génie pacifique et vraiment humain.»--«Que ce soit là ma part dans l'avenir d'avoir, non pas atteint, mais marqué le but de l'histoire... Thierry y voyait une _narration_ et M. Guizot une _analyse_. Je l'ai nommée _résurrection_ et ce nom lui restera.» Grâce en effet à une érudition solide et à une imagination d'une puissance et d'une fraîcheur incomparables, il a fait vraiment revivre la France du moyen âge, et surtout il a réussi par la force de sa sympathie à rendre la voix à ces masses populaires anonymes, à ces souffrants, ces persécutés, ces déshérités qui fout l'histoire et pour lesquels l'histoire est ingrate. Les deux points culminants de l'histoire de France étaient pour lui ce qu'il appelait ses deux _rédemptions_, Jeanne d'Arc et la Révolution. Il a consacré à l'une un volume qui est son chef-d'oeuvre, et un des chefs-d'oeuvre de la littérature française, à la seconde un ouvrage en sept volumes.

Il aborda l'histoire de la Révolution avec un sentiment d'enthousiasme mystique, vers 1845, peu après la mort de sa première femme: il s'y prépara dans une sorte de recueillement ascétique. Il prévoyait des révolutions politiques, peut-être des guerres européennes, il voulait rapprocher les classes, enseigner à la bourgeoisie l'amour du peuple, enseigner à tous «l'élan de 92, la gloire du jeune drapeau et la loi de l'équité divine, de la fraternité, que la France promulgua, écrivit de son sang.» Le _Peuple_, paru en 1846, fut la préface de l'Histoire de la Révolution, dont le premier volume est de 1847.

Composée dans cet esprit, cette histoire, qui repose pourtant sur des recherches très sérieuses et très neuves, a plutôt les allures d'une épopée, et de la prédication enflammée d'un apôtre.

Si à cette époque le côté lyrique, imaginatif et mystique de son talent prit un développement excessif, on doit l'attribuer en partie aux circonstances politiques, aux agitations religieuses et sociales qui ont précédé la Révolution de 1848, mais aussi au théâtre nouveau où son enseignement était transporté depuis 1838, au Collège de France. Là, avec ses collègues Quinet et Mickiewicz, il formait une sorte de triumvirat professoral; entouré d'une jeunesse ardente, plus avide d'émotions que de science, pénétré de la gravité des temps, il se crut appelé à une sorte d'apostolat social et moral. Il en sortit des oeuvres d'une rare éloquence, pleines d'aperçus ingénieux et profonds; son génie ne perdit rien de son éclat et de sa puissance, mais la sérénité et l'équilibre de son esprit furent troublés. Les onze derniers volumes de son _Histoire de France_ sont moins une histoire complète et suivie qu'une série d'aperçus tantôt brillants, tantôt profonds sur les XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles. De plus il s'était fait dans son esprit une réaction excessive contre le moyen âge, contre le catholicisme et contre la royauté, et l'on ne trouve pas dans ces derniers volumes, ni dans l'_Histoire du XIXe siècle_, ni dans la _Sorcière_, la même largeur de sympathie, la même équité qu'il avait montrées dans ses premières oeuvres.

Les tristesses de l'histoire, les hontes de l'ancien régime devinrent pour lui comme un cauchemar qui s'ajoutait aux tristesses et aux hontes des premières années du second empire pour remplir son coeur d'amertume et noircir son imagination. Les études d'histoire naturelle furent pour lui un rafraîchissement et un cordial et il retrouva dans ses livres l'_Oiseau_, l'_Insecte_, la _Mer_, l'équilibre qu'il avait perdu et le plein épanouissement de son génie. En même temps il ne perdait pas de vue la tâche d'éducateur qu'il s'était donnée. L'_Amour_ et la _Femme_, malgré des crudités inutiles et des puérilités choquantes, sont des livres d'une haute inspiration, écrits pour montrer dans la famille et dans la femme la base de toute éducation et de toute société. Dans la _Bible de l'Humanité_ il voulut extraire de toutes les religions, et surtout des civilisations antiques, les plus hautes idées de morale et de vertu, les exemples les plus propres à fortifier la conscience moderne, écrire un livre d'édification laïque; malheureusement, les chapitres sur le judaïsme et le christianisme sont conçus dans un esprit hostile et injuste, et ne font pas ressortir ce que ces religions ont apporté au trésor commun des grandes idées et des grands sentiments de l'humanité. Enfin il a résumé dans _Nos Fils_ ses idées pédagogiques, ses espérances et ses projets de réforme pour la France.

Il est très difficile de tirer des livres de Michelet une doctrine pédagogique précise, logique et aboutissant à des conclusions nettes. Il n'est ni un philosophe théoricien, ni un réformateur pratique; il est un semeur et un excitateur d'idées, un prédicateur qui s'adresse au coeur et à l'imagination autant qu'à la raison. Il n'expose pas un système; il exprime des aspirations, des désirs; il ouvre des perspectives.

Le principe philosophique de toute sa pédagogie est l'idée de Rousseau, l'idée de la bonté foncière de la nature humaine. L'âme humaine naît innocente et contient en elle les éléments de tout développement intellectuel et moral. L'éducation ne doit pas être une contrainte, elle n'a pas pour objet de réprimer ou de châtier, mais de diriger l'homme dans ses voies normales, de le placer dans les conditions où il fera naturellement le bien; l'instruction ne doit pas être une chose étrangère qu'on impose au cerveau de l'enfant, elle est le développement normal des énergies naturelles du cerveau, à qui on donne à mesure les aliments nécessaires à leur croissance. Aussi Michelet fait-il une critique sévère de l'enseignement des écoles catholiques, aussi bien des écoles des jansénistes que de celles des jésuites, qui partent toutes de l'idée de la chute, et il s'attache à faire connaître et à développer les théories de Coménius, de Rousseau, de Pestalozzi et de Froebel. L'enthousiasme de Michelet pour ce dernier et pour son élève, madame de Marenholtz, ce qu'il a écrit sur eux dans _Nos Fils_, ce qu'il disait d'eux dans ses conversations, a beaucoup contribué à la popularité qui s'est attachée en France au système de Froebel, souvent plus admiré que connu.

Si le point de départ de l'éducation est la bonté naturelle de l'homme, le but de l'éducation est de former l'homme pour l'action. Voltaire, Vico, Daniel de Foë ont proclamé au XVIIIe siècle ce principe que l'homme est fait pour l'action, se sauve par l'action. Optimisme et liberté, tels sont les deux idées fondamentales de la pédagogie de Michelet. Mais il faut que cette liberté soit dirigée, que cette action ait un objet. Cet objet, c'est la justice. L'ancien régime reposait sur l'idée de la grâce, de la faveur; c'est aussi le fondement de l'éducation catholique. La Révolution a remplacé le principe de la grâce par celui de la justice, qui est identique à la fraternité. Optimisme et liberté sont les bases de l'éducation; optimisme, liberté et justice sont les bases de la société.

L'éducation pour Michelet commence avant la naissance. Il veut que la mère se sanctifie pour ainsi dire pour l'enfant qu'elle va mettre au monde, et il insiste beaucoup sur les influences inconscientes, sur la prédestination physiologique qui se transmettent des parents aux enfants. L'harmonie dans la famille, des moeurs conjugales austères, le sentiment de la responsabilité chez les parents, sont les points de départ de toute éducation. Le père enseigne à l'enfant par son exemple le dévouement; il lui parle de la justice et de la patrie; la mère enseigne à l'enfant l'union du devoir et de l'amour, en lui apprenant à admirer son père.

Après ces premières impressions familiales viennent l'éducation physique, l'éducation morale, l'éducation intellectuelle.

Michelet insiste beaucoup sur l'éducation physique, sur les exercices du corps, sur la nécessité de laisser les forces de l'enfant se développer en toute liberté. Il y revient à plusieurs reprises dans ses écrits; il exhorte surtout les habitants des villes à conduire leurs enfants soit sur les montagnes, soit au bord de la mer. Il appelle les bains de mer la _vita nuova_ des nations.

L'éducation morale a essentiellement pour objet, aux yeux de Michelet, de développer l'amour de la nature et celui de la patrie. Il confond ces deux sentiments avec la religion elle-même. «Il faut dans cet enfant fonder l'homme, créer la vie du coeur. Dieu d'abord, révélé par la mère, dans l'amour et dans la nature. Dieu ensuite, révélé par le père dans la patrie vivante, dans son histoire héroïque, dans le sentiment de la France.» Il faut que l'enfant, aime les animaux, les plantes, tout ce qui a vie, qu'il aime la nature elle-même comme une mère invisible et présente; qu'il aime la patrie comme une personne vivante, visible dans les grandes oeuvres où s'est déposée la vie nationale. Michelet ne veut pas qu'on parle trop tôt à l'enfant de Dieu. Dieu ne doit apparaître à l'enfant que quand l'idée de justice est née, comme _Dieu de justice_. Le père loue en Dieu la _Loi_ du monde, la mère le prie comme la _Cause_ aimante. Bien que Michelet, en vertu même du rôle qu'il donne à la justice, fasse du devoir la base de la morale et incarne dans les parents l'idée du devoir, on voit dans toutes ses oeuvres que l'idée mystique de la nature et de la patrie, considérées comme objet d'un culte, était au fond sa préoccupation dominante.