Renan, Taine, Michelet: Les maîtres de l'histoire

Chapter 11

Chapter 113,715 wordsPublic domain

Il était impossible, en effet, qu'une âme aussi impressionnable que celle de Michelet échappât à la contagion du mouvement romantique qui depuis le commencement du siècle s'était emparé de tous les esprits. On s'était épris de la littérature, des moeurs, des coutumes, des monuments, de l'histoire du moyen âge. La poésie, le théâtre, le roman, la peinture ne représentaient plus que seigneurs féodaux, vieux donjons, châtelaines amoureuses de leurs pages; et la sublimité des cathédrales gothiques faisait oublier la perfection des temples de la Grèce. Il y avait beaucoup d'engouement, de mode passagère dans ce mouvement; beaucoup de mauvais goût et de fausses couleurs dans la manière dont on peignait le passé. Néanmoins tout n'était pas factice dans l'amour qu'on portait aux antiquités nationales. Après le violent déchirement de la Révolution, après cet effort gigantesque pour anéantir un passé devenu odieux et pour créer de toutes pièces une France nouvelle, effort qui avait abouti au despotisme et à l'épuisement de toutes les forces du pays, on se prit naturellement à regretter les ruines qu'on avait faites, et l'on se demanda s'il n'y avait rien dans tout ce passé qui fût digne d'être admiré, aimé et, s'il était possible, sauvé du grand naufrage. En politique, la tentative faite pour rattacher la nouvelle France à l'ancienne avait échoué. La Restauration ne sut prendre de l'ancien régime que ses préjugés arriérés et ne sut pas favoriser ce qu'il y avait d'intelligent dans cette réaction contre la Révolution et l'Empire. Elle fut emportée en 1830. Mais la révolution de 1830 n'étouffa pas l'intérêt qui attirait tous les esprits vers le moyen âge. On commença, au contraire, à le connaître d'une manière plus sérieuse et plus scientifique; on publia de vieux textes, on étudia l'ancienne langue, l'ancien droit, on se mit à fouiller et à classer les archives. Michelet, qui avait applaudi avec toute la jeunesse libérale de l'époque à la révolution de 1830 et qui l'avait même célébrée dans son _Introduction à l'Histoire universelle_ (1831), comme le couronnement naturel de l'histoire de France, partageait en même temps l'intérêt passionné de ses contemporains pour le moyen âge.

En 1831, il avait été nommé chef de la division historique aux Archives nationales. Dans cette immense collection de documents échappés au temps et aux révolutions, le rêve vaguement entrevu dans son enfance, lorsqu'il parcourait le Musée des monuments historiques, prit corps à ses yeux. Son imagination évoqua les morts qui dormaient dans cette vaste nécropole historique; ces parchemins usés et noircis lui apparurent comme les témoins contemporains des siècles abolis dont il écoutait la voix et recueillait le véridique témoignage. Il résolut de donner à la patrie son histoire. En 1833 parut le premier volume de l'_Histoire de France_; le sixième, publié en 1843, s'arrêtait à la mort de Louis XI. Ces six volumes resteront, je crois, dans l'avenir, le plus solide titre de gloire de Michelet, la partie la plus utile et la plus durable de son oeuvre. Le tableau de la France qui ouvre le second volume, la vie de Jeanne d'Arc, le règne de Louis XI, peuvent être cités parmi les plus beaux morceaux historiques qu'ait produits la littérature contemporaine. On y trouve une érudition consciencieuse, une étude approfondie des documents originaux, et en même temps un génie vraiment créateur, qui pénètre dans l'âme même des personnages et sait les faire vivre et agir. Michelet a un sens historique plus large et plus profond que ses illustres devanciers, Guizot[58] et Augustin Thierry. Tandis que ceux-ci cherchent dans le passé et y admirent surtout les institutions, les idées ou les tendances qu'ils défendent eux-mêmes dans le présent; tandis qu'ils laissent voir partout leurs théories et leurs opinions sur la politique contemporaine, Michelet cherche et admire surtout dans le passé ce qu'il eut d'original, de caractéristique; il oublie ses propres idées, ses propres sentiments, pour comprendre par une intelligente sympathie les idées et les sentiments des hommes d'autrefois[59]. Pour lui, l'histoire n'est ni un récit, ni une analyse philosophique, c'est une _résurrection_. Je retrouve chez lui ce mélange d'érudition et d'esprit divinatoire qu'on admire chez les maîtres de la science allemande, chez Niebuhr, chez Mommsen, chez Jacob Grimm surtout, qu'il avait connu et à qui il avait voué une tendre et profonde admiration[60].

En même temps qu'il publiait l'_Histoire de France_, il ébauchait à la Faculté des lettres, où il suppléa Guizot en 1834 et en 1835, l'_Histoire de la Renaissance et de la Réforme_. C'est à cette époque qu'il fit paraître, sous le titre de _Mémoires de Luther_ (1835), une série d'extraits tirés des oeuvres de Luther, qui forment une intéressante et vivante biographie du grand réformateur; un peu plus tard il entreprenait, dans la _Collection des documents inédits relatifs à l'histoire de France_, la publication des pièces du procès des Templiers (1841-1851), 2 vol. in-4°; enfin il publiait les _Origines du Droit_ (1837), où il cherchait à montrer que l'ancien droit français était non un ensemble de formules abstraites et de déductions rationnelles, mais l'expression vivante du développement historique de l'humanité et de la nation.

Quelque absorbé qu'il fût par les études sur le moyen âge, Michelet avait une nature trop vivante et trop impressionnable pour rester étranger aux passions contemporaines. Volontairement éloigné des distractions du monde, il n'en était que plus accessible aux grands mouvements d'idées qui entraînaient sa génération. En 1836, il se fit mettre en congé à l'École normale, soumise à l'énergique mais étroite direction de M. Cousin, et en 1838 il fut appelé à la chaire d'histoire et de morale au Collège de France. Au lieu d'un petit auditoire d'élèves, auxquels il devait enseigner, sous une forme simple, des faits précis et une méthode rigoureuse, il eut devant lui une foule ardente, mobile, enthousiaste, qui lui demandait, non plus la jouissance austère des recherches scientifiques, mais l'entraînement momentané d'une parole éloquente et généreuse. Le caractère vague et hybride de la chaire d'histoire et de morale semblait justifier d'avance un enseignement où les idées générales auraient plus de place que les faits, où de hardies synthèses remplaceraient les procédés patients de la critique. À côté de Michelet se trouvaient Quinet et Mickiewicz[61], qui, comme lui, se crurent appelés au Collège de France à une sorte d'apostolat philosophique et social. Les trois professeurs formèrent une espèce de triumvirat intellectuel, dont l'action fut immense sur la jeunesse de l'époque. Cette activité nouvelle eut sur Michelet une influence décisive que vinrent encore fortifier les événements de la vie publique. À partir de 1840, la monarchie de Juillet adopta une politique d'immobilité, de résistance à tout progrès, qui devait fatalement amener à une catastrophe, en jetant un grand nombre d'esprits généreux et libéraux dans des opinions extrêmes et des tendances révolutionnaires. Michelet fut de ce nombre. Fils du XVIIIe siècle, il voulut combattre l'influence cléricale; il publia son cours sur les Jésuites (1843)[62], et _le Prêtre, la Femme et la Famille_ (1845), livre d'analyse psychologique fine et profonde, où, comme dans ses cours, la prédication morale prenait l'histoire pour base. Sorti des rangs du peuple et fier de son origine, il combattit à côté des apôtres socialistes dont il ne partageait pas, du reste, les utopies, et exposa dans _le Peuple_ (1846) les souffrances, les aspirations et les espérances du prolétaire et du paysan. Né sous la Révolution et habitué dès l'enfance à voir en elle le salut du monde, il voulut l'enseigner aux générations nouvelles telle qu'il la voyait, comme un évangile de justice et de paix, et il écrivit son _Histoire de la Révolution_, dont le premier volume parut en 1847. À vrai dire, et malgré les innombrables et minutieuses recherches sur lesquelles cet ouvrage est appuyé[63], ce n'est pas une histoire, c'est un poème épique en sept volumes, dont le peuple est le héros, personnifié en Danton. Il est possible que la critique historique laisse intactes peu de parties de cette oeuvre de Michelet, mais plusieurs passages, la prise de la Bastille, la fête de la fédération, par exemple, ont la beauté durable des grandes créations littéraires. Seul des historiens de la Révolution, Michelet fait comprendre l'enthousiasme crédule et sublime, l'espérance infinie qui saisit la France et l'Europe au lendemain de 1789.

Entre la composition de l'_Histoire de France_ au moyen âge et celle de l'_Histoire de la Révolution française_, un profond changement s'était opéré dans le génie de Michelet. Il avait perdu de son calme, de sa mesure, de son impartialité scientifique; il avait pris parti d'une manière passionnée dans les plus graves questions politiques et sociales; sa pensée et son style se ressentaient de l'allure fiévreuse, hachée, qui donnait tant d'originalité à sa parole. Mais, en même temps, sa puissance d'imagination et d'expression avait encore grandi; au lieu de répandre, comme autrefois, sa sympathie en artiste et en poète sur toutes les puissantes manifestations de l'esprit humain, s'éprenant successivement du catholicisme du moyen âge et du protestantisme de Luther, du génie de César et des républiques de Flandre, il concentrait cette sympathie sur quelques grandes causes, dont il devenait l'apôtre; l'ardent foyer qui brûlait en lui, plus concentré, brilla d'une flamme plus haute et plus vive. Ces causes étaient toutes nobles et saintes; elles se résumaient dans les mots de paix, de justice, de progrès. Il voulait réconcilier les nations dans la fraternité universelle; réconcilier les partis et les classes dans l'unité de la patrie; réconcilier la science et la religion dans l'âme humaine. C'était là, à ses yeux, le _credo_ laissé par la Révolution. Sa pensée s'étant précisée, son style était devenu plus personnel, plus original, plus dégagé de toute convention, de toute influence extérieure, plus conforme à sa pensée.

La révolution de février 1848 éclata. Michelet put croire un instant à la réalisation de tout ce qu'il avait désiré, voulu, prêché. Il put croire que son apostolat n'avait pas été stérile, lui qui avait voulu tirer de l'histoire _un principe d'action_ et créer «plus que des esprits, des âmes et des volontés». Son illusion fut de courte durée. À l'aurore de concorde et de liberté du printemps de 1848, succédèrent les journées de Juin, l'expédition de Rome de 1849, la réaction de 1850, le coup d'État de 1851. Michelet fut destitué de sa chaire au Collège de France en 1851; le refus de serment le força de quitter sa position aux Archives en juin 1852. Ce brusque naufrage de toutes ses espérances, ce silence et cette inaction succédant subitement à une période d'activité fiévreuse et de lutte, étaient faits pour briser son coeur et lui ôter jusqu'à la force de vivre. Bien qu'il continuât à combattre pour les causes qui lui étaient chères en terminant son _Histoire de la Révolution_ (1853), et en racontant les épisodes dramatiques du mouvement de 1848 dans l'est de l'Europe (_Pologne et Russie_, 1851; _Principautés danubiennes_, 1853; _Légendes démocratiques du Nord_, 1854), il se sentait impuissant et découragé. Il eut succombé à l'accablement et au trouble moral où le jetèrent ces catastrophes s'il n'avait pas eu en lui une puissance indestructible de foi et d'amour, et si un événement heureux n'avait, pour ainsi dire, renouvelé son âme et ne lui avait permis de recommencer une seconde vie.

Vivant loin du monde, absorbé par son travail et son enseignement, ne quittant la solitude de son cabinet que pour la foule réunie autour de sa chaire du Collège de France, Michelet, avec sa nature aimante, délicate et passionnée, avait besoin d'être au foyer domestique entouré de soins, de tendresse et de dévouement. Il n'avait pas cette joie: sa femme était morte en 1839; sa fille s'était mariée en 1843; son fils vivait loin de lui. L'agitation des dix années qui suivirent la mort de sa femme lui avait un peu dissimulé ce qui manquait à sa vie intérieure; mais maintenant qu'au dehors tout s'écroulait à la fois, qu'allait-il devenir? Ce fut alors qu'il rencontra celle qui devint sa compagne pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie. Par elle il retrouva tout ce qui était nécessaire à sa vie intellectuelle et morale. Elle fut la gardienne vigilante de son travail, elle fit respecter sa solitude, elle mit autour de lui l'ordre et le calme. Le génie de Michelet, fait d'émotion et de sympathie, avait besoin de sympathie et d'échange constant des sentiments et des pensées. L'enseignement lui avait procuré cet échange avec la jeunesse qu'échauffait et remuait sa parole; l'enseignement lui était interdit. Il eut désormais auprès de lui l'âme la mieux faite pour le comprendre, en qui ses pensées trouvaient un écho et lui revenaient rajeunies et revêtues des grâces multiples et changeantes de la nature féminine. Il lui dut un renouvellement de vie.

Leurs ressources étaient minimes. Ils quittèrent Paris et se retirèrent à la campagne. Là, sous l'influence bienfaisante de son bonheur domestique, Michelet abandonna pour quelque temps l'histoire, «la dure, la sauvage histoire de l'homme», et se tourna vers la nature. Il l'avait toujours aimée, il l'avait défendue contre la défiance et les injustes malédictions de l'église; mais il y voyait cependant un monde soumis à la fatalité, contre lequel lutte la liberté humaine. Grâce à l'influence et à l'active collaboration qu'il avait à ses côtés, il vit désormais une étroite parenté entre l'homme et la nature; au moment où les hommes, où ses concitoyens trompaient toutes ses espérances, il trouva dans la nature une sympathie consolatrice. Loin de confondre l'homme avec la nature et de le soumettre aux lois fatales qui semblent la régir, il sut voir en elle les germes de la liberté morale, des rudiments de pensées et de sentiments semblables aux nôtres. En un mot, il lui donna une âme. Dès lors la solitude morale que les événements lui avaient faite se trouva peuplée. Il reconnut autour de lui, dans les animaux, dans les plantes, dans tous les éléments, des âmes sympathiques auxquelles il prêtait lui-même le langage et la voix. Ce fut l'origine d'une série de livres d'une forte et charmante originalité, _l'Oiseau_ (1856), _l'Insecte_ (1857), _la Mer_ (1861), _la Montagne_ (1868), qui furent comme autant de chants d'un poème de la nature; la poésie se faisait l'interprète de la science, et cette série de tableaux et de descriptions d'une vérité et d'une puissance merveilleuses formaient dans leur large développement comme un hymne mystique au Dieu infini, unique, présent et vivant dans la multiplicité des choses. Qui pourrait oublier les pages consacrées au rossignol, cet artiste dont le chant, comme toutes les grandes créations musicales, fait entrevoir l'infini? ou celles qui nous parlent des Alpes, «ce château d'eau de l'Europe, le coeur du monde européen», qui répand dans tous les membres du vieux continent l'eau, la vie, la fécondité, et conserve dans ses vallées le dépôt sacré des moeurs simples et des institutions libres? Les savants de profession ont sans doute trouvé à reprendre dans ces livres des erreurs, des inexactitudes, des exagérations. Ils n'en ont pas moins été une révélation. Ils ont montré que les sciences naturelles, qu'on accuse parfois de dessécher l'âme, de dépoétiser la nature et de désenchanter la vie, contiennent les éléments d'une poésie variée et profonde, dont le charme n'est point soumis aux caprices du goût et de la mode, parce qu'il a sa source dans la réalité intime et immuable des choses.

Il en est, de la religion comme de la poésie; ses formes peuvent changer; elle demeure un besoin indestructible de l'âme et trouve dans la ruine même des anciens dogmes et des vieilles croyances le point de départ de jeunes croyances et de dogmes nouveaux. On a cru et on a dit que les progrès des sciences chasseraient la religion, comme la poésie d'un ciel désormais sans mystères. Michelet trouve dans les sciences mêmes la démonstration d'une foi nouvelle. Elles lui révèlent une harmonie jusqu'alors méconnue dans toutes les parties de l'univers, depuis le minéral qui agrège ses cristaux jusqu'à l'homme qui souffre et qui pleure, et cette harmonie aboutit à l'unité supérieure de la pensée divine et de l'être absolu. Aux spiritualistes étroits qui donnent à l'homme seul le droit à l'âme et condamnent le reste au néant, aux matérialistes qui, en niant l'âme, nient la vie elle-même, il répond en montrant la vie, et avec la vie l'âme, répandues dans toute la nature à des degrés différents et sous des formes diverses. Toute la nature participe ainsi à la vie divine qu'elle manifeste dans une variété infinie. C'est là du panthéisme, dira-t-on. Je le veux bien; mais c'est le panthéisme qui est au fond de toute conception vraiment religieuse de la divinité. Ce n'est point le panthéisme abstrait qui anéantit la nature en Dieu, car nui n'a plus que Michelet le sentiment de la réalité et de la vie; ce n'est point le panthéisme matérialiste qui absorbe Dieu dans la nature, car il croit à des réalités supérieures au monde sensible, à une perfection suprême où tend l'aspiration éternelle de la nature entière. En trouvant ainsi dans les sciences la source d'une poésie et d'une foi nouvelles, Michelet commençait à réaliser l'oeuvre jadis vaguement entrevue pendant son enseignement, la pacification de la science et de l'âme humaine.

Deux choses avaient rendu à Michelet la paix de l'âme et l'espoir dans l'avenir: le bonheur domestique et la communion avec la nature. De même qu'il avait révélé quelle puissance de relèvement et de régénération la nature porte en elle, il vit et montra dans la rénovation des moeurs, dans l'épuration de l'amour et de la famille Je moyen assuré de fortifier les caractères et d'affranchir les âmes. Sur les ailes de _l'Oiseau_ il avait échappé aux accablantes fatalités de l'histoire; _l'Insecte_ lui avait enseigné la puissance du lent et persévérant labeur; _la Mer_ lui avait promis de retremper dans l'amertume salutaire de ses eaux les membres fatigués d'une génération vieillie avant l'âge; il avait trouvé dans les salubres émanations de _la Montagne_ le cordial capable de relever les courages abattus. Mais ce n'est pas assez de ces influences extérieures; il faut au plus intime de nous-mêmes un foyer de tendresse, de chaleur, de jeunesse. Ce foyer, c'est l'amour seul qui le crée; l'amour tel que le font le mariage et la famille, avec tous leurs devoirs comme avec toutes leurs joies. Dans _l'Amour_ (1858), Michelet nous a dit comment, par l'amour, l'esprit et le coeur conservent le don d'éternelle jeunesse; dans _la Femme_ (1859), il a montré ce que peut et doit être la femme, «l'adorable idéal de grâce dans la sagesse par lequel seul la famille et la société elle-même vont être recommencées».

Ces deux livres ont été l'objet de plus d'une critique sévère; on a reproché à Michelet d'embellir des couleurs de son style et de sa poésie des détails physiologiques qu'il eût mieux valu laisser aux livres de science; on l'a trouvé indiscret. Il peut y avoir quelque chose de fondé dans ces reproches; mais le principal tort de Michelet a été de ne pas songer assez au public français, à l'esprit gaulois qui a toujours pris pour sujets de ses railleries l'amour et le mariage. Michelet n'avait rien de cet esprit; rire en pareil sujet lui eût semblé de l'impiété; pénétré de la sainteté de la cause qu'il défendait, il osa tout dire, oubliant que, si «tout est pur pour les purs», il n'en est pas de même pour la foule frivole et rieuse. Mais ceux qui liront ces livres avec un esprit sérieux et sincère, et qui y chercheront avant tout l'inspiration morale qui les anime, n'y trouveront que de graves et nobles enseignements. Ils prêchent «la fixité du mariage» et nous disent que «sans moeurs il n'est point de vie publique». Ils veulent «replacer le foyer sur un terrain ferme», car «si le foyer n'est ferme, l'enfant ne vivra pas». Michelet ne perd pas de vue le but final de ses efforts et de ses désirs: «former des coeurs et des volontés.» L'amour n'est pour lui que le point de départ de l'éducation; le livre de l'_Amour_ était la préface de _Nos Fils_, où il exposa en détail ses idées sur ce grand problème de l'éducation, déjà abordé dans _le Peuple_ et dans _la Femme_. L'analyse psychologique de l'âme de l'enfant et l'étude des systèmes de pédagogie de Rousseau, Pestalozzi, Froebel, l'amènent au même résultat. L'éducation se résume dans ces mots: famille, patrie, nature. L'enfant doit apprendre «la patrie, son âme, son histoire, la tradition nationale», et les sciences de la nature, «l'universelle patrie». Par qui doit-il les apprendre? Par les écoles, sans doute, mais avant tout par la famille, par son père et par sa mère qui lui enseignent à aimer la vérité, c'est-à-dire la _Loi_ dans la nature et la _Justice_ dans l'humanité. Loin d'exclure la religion, cette éducation est tout entière religieuse, car la patrie et la nature ne sont pour Michelet que des manifestations de Dieu. Le père et la mère représentent auprès de l'enfant deux tendances diverses et pourtant concordantes; «lui, la justice exacte, la loi en action, énergique et austère; elle, la douce justice des circonstances atténuantes, des ménagements équitables que conseille le coeur et qu'autorise la raison». C'est leur accord, leur harmonie, leur amour qui est la base de toute forte éducation. Cette doctrine, dont tous les traits principaux se trouvent déjà dans _le Peuple_, est développée dans _Nos Fils_ avec l'énergie et l'éloquence d'une foi profonde.

Ce n'était pas assez pour Michelet de dire dans quel sens devait être dirigée l'éducation, à quel but elle devait tendre; il avait voulu entreprendre lui-même le rôle d'éducateur, écrire un livre qui résumât les enseignements capables de régénérer les âmes. Il composa _la Bible de l'Humanité_ (1864). Il cherche dans les doctrines religieuses et morales de chaque peuple ce qu'elles ont de plus original et de plus élevé, et recueille ainsi de la bouche des ancêtres le _credo_ des générations nouvelles. «L'humanité, dit-il, dépose incessamment son âme en une bible commune. Chaque grand peuple y écrit son verset. Ces versets sont fort clairs, mais de formes diverses, d'une écriture très libre, ici en grands poèmes, ici en récits historiques, là en pyramides, en statues.» L'antiquité «diffère très peu des temps modernes dans les grandes choses morales... pour le foyer surtout et les affections du coeur, pour les idées élémentaires de travail, de droit, de justice» Michelet retrouve dans les antiques doctrines de la race aryenne les idées même auxquelles l'avait conduit l'étude de la nature et de l'histoire. Toute l'antiquité joint sa voix à la sienne: l'Inde avec sa tendresse pour tout ce qui vit et sent; l'Égypte «avec son espoir, son effort d'immortalité»; la Grèce avec son dévouement à la cité, à la patrie; la Perse avec «le labeur qui dompte, qui féconde la nature», et son haut idéal de vie conjugale, active et chaste. Ce livre, «dont le genre humain est l'auteur», mais qui n'est encore qu'un essai, une magnifique ébauche, se termine par ce mot simple et profond qui renferme toute la morale de Michelet: «Le foyer est la pierre qui porte la cité[64].»