Renan, Taine, Michelet: Les maîtres de l'histoire
Chapter 10
Pour moi, je ne puis songer qu'à une chose c'est à l'impression laissée dans mon esprit par la lecture de ses livres. Ceux dont l'enfance et l'adolescence se sont écoulées pendant les douze premières années du second empire se rappelleront toujours la froideur et le morne ennui qui accablait les âmes pendant cette triste époque. La jeunesse, l'enthousiasme, l'espérance, qui avaient rempli les coeurs avant et après 1830, semblaient éteints à jamais; les artistes, les écrivains qui avaient fait la gloire de la première moitié du siècle étaient vieillis et déchus; la voix éloquente du seul grand poète dont le génie eût survécu ne s'élevait que pour maudire la lâcheté de ses concitoyens et l'abaissement de sa patrie. Ce mot même de patrie semblait n'avoir plus de sens. Séparés par un abîme de la France du passé, dont ils avaient perdu les traditions et les croyances, désabusés des espérances de liberté et de progrès tour à tour excitées et déçues par tant de révolutions, entraînés malgré eux vers un avenir incertain et redoutable, les plus nobles esprits se réfugiaient dans un dilettantisme égoïste ou dans des rêveries humanitaires. Pour plus d'un, et je suis du nombre, les livres de Michelet ont été alors une consolation et un cordial. On apprenait, en les lisant, à aimer la France, à l'aimer dans son histoire ressuscitée par lui, à l'aimer dans son peuple dont il interprétait les sentiments secrets et les nobles aspirations, à l'aimer dans son sol même, dont il savait si bien peindre le charme et la beauté. Avec lui, on prenait foi dans l'avenir de la patrie, en dépit des tristesses du présent. On ne pouvait échapper à la contagion de son enthousiasme, de ses espérances, de sa jeunesse de coeur.
La vocation qui m'a poussé vers les études historiques, c'est à lui que je la dois. Le premier il m'a ému de sympathie pour ces morts innombrables qui ont été nos ancêtres, qui nous ont fait ce que nous sommes et dont l'histoire retrouve et ressuscite les pensées, les désirs et les passions. Le premier il m'a fait comprendre que, dans l'ébranlement des bases religieuses et politiques de notre vie nationale, il faut lui donner une base historique et renouer, par la connaissance intelligente et pieuse du passé, la tradition interrompue. Il m'a fait voir dans l'histoire l'étude la plus propre à élargir l'esprit tout en l'affermissant, à donner le respect des choses anciennes tout en en faisant perdre la superstition. Enfin, il m'a montré comme la plus noble des vocations, celle d'enseigner l'histoire, d'enseigner la France, de servir d'intermédiaire, de lien et d'interprète entre la France d'hier et celle de demain. Aussi le sentiment que j'éprouve pour lui n'est-il pas celui du disciple pour un maître dont il adopte les doctrines, suit la méthode et continue l'oeuvre; c'est un sentiment moins étroit, plus profond et aussi plus tendre, une sorte de reconnaissance filiale envers celui chez qui j'ai toujours trouvé de nobles inspirations et de paternels encouragements.
C'est là le seul rôle que pouvait jouer Michelet. Il était, il est encore par ses écrits, un inspirateur; il ne pouvait pas devenir un maître, au sens strict du mot. Sa manière de penser et d'écrire était trop individuelle, l'imagination et le coeur y avaient une trop grande part. Lui-même n'avait point eu de maître; il n'aura pas de disciples. Il serait aussi puéril et dangereux de vouloir imiter ses procédés de composition que de vouloir imiter son style. Il n'avait point de méthode qu'il pût enseigner et transmettre, car il ne procédait que par intuition et par divination. Le génie ne s'enseigne pas. Même à l'École normale, il fut surtout un merveilleux excitateur des esprits. Plus tard, au Collège de France, il se méprit même, à ce qu'il semble, sur le rôle qu'il était appelé à jouer. Il transforma sa chaire en tribune, il chercha moins à instruire la jeunesse qu'à l'enthousiasmer; et il contribua à dénaturer le caractère de notre enseignement supérieur en transformant ses leçons en morceaux oratoires, adressés non à une élite studieuse, mais à la foule.
Michelet n'a pas formé plus d'élèves par ses livres que par son enseignement. Il a laissé des chefs-d'oeuvre à admirer, il n'a pas laissé de modèles à imiter. Sans doute il a mis en lumière des côtés de l'histoire, des points de vue négligés avant lui. Il a donné la place qu'elle méritait à la peinture des moeurs et des caractères, et il a montré combien les documents les plus secs peuvent devenir instructifs pour qui sait les interroger; il a insisté sur l'influence jusque-là négligée des causes physiologiques et pathologiques en histoire, et ouvert aux investigations une voie nouvelle, très dangereuse il est vrai, mais fertile en découvertes curieuses. Il a marqué tous les sujets qu'il a traités d'une empreinte ineffaçable; il est impossible à ceux qui s'en occupent après lui de négliger ce qu'il a dit, et il est bien rare qu'il n'ait pas éclairé d'un trait de flamme quelque point obscur qui sans lui serait resté dans l'ombre. Néanmoins il ne peut servir de guide; il faut toujours le contrôler, le rectifier, et très souvent le contredire. Il voit avec une puissance extraordinaire, mais il ne voit pas tout et il ne voit pas toujours juste. Il n'a pas la précision scientifique, la méthode, l'unité de plan et d'idées qui sont nécessaires pour devenir le chef d'une école historique. La préface qu'il a mise en tête du septième volume de son _Histoire de France_ suffirait à montrer qu'il ne pouvait prétendre à un pareil rôle. Après avoir fait de la France du moyen âge un tableau merveilleux de poésie et de vérité, après avoir pendant six volumes fait aimer et comprendre les moeurs et les sentiments de ces siècles à demi barbares, tout à coup, arrivant à la Renaissance, il fut saisi malgré lui de la même haine aveugle, du même esprit de réaction violente qui animait contre le moyen âge les hommes du XVIe siècle; il voulut rétracter, effacer les pages émues et sympathiques qui resteront malgré lui son plus beau titre de gloire. L'esprit de chacune des époques dont il s'occupait revivait en lui avec un élan de passion irrésistible; c'est ce qui fait sa grandeur comme artiste, la puissance de vie qui anime son histoire; c'est ce qui fait aussi sa partialité, le caractère incomplet, exagéré, inégal de ses dernières productions historiques. On l'admire, on l'écoute, tantôt avec une émotion bienveillante, tantôt avec une curiosité avide et parfois indiscrète; mais on ne peut pas lui abandonner la direction de son jugement et de son intelligence.
Ce que j'ai dit des oeuvres historiques de Michelet, je pourrais le dire aussi de ses petits livres, où se mêlent, d'une façon charmante et bizarre, la science, la philosophie, la psychologie et la poésie, qui entraînent et ravissent l'imagination et le coeur sans convaincre ni satisfaire la raison. Nul ne les a lus sans être ému, et pourtant les idées qui s'y trouvent exprimées n'ont point fait de prosélytes. C'est que ces idées n'ont point un caractère bien déterminé; elles flottent entre la science, la religion et la poésie, sans être ni accompagnées de déductions rigoureuses, ni affirmées avec une foi absolue, ni pourtant abandonnées à la région des rêves. Tout s'y mêle: la fantaisie, les espérances mystiques et l'étude positive de la nature. J'ai cherché à faire comprendre, à résumer les traits généraux de ces idées philosophiques de Michelet, en les exposant sans les juger; mais je ne voudrais pas que le respect avec lequel j'ai parlé de ces larges et nobles conceptions fût pris pour une adhésion qui dépasserait ma pensée. Michelet a montré que les sciences naturelles ouvraient des voies nouvelles à l'art, à la poésie et aux sentiments religieux; en cela, comme dans ses travaux historiques, il a été un révélateur, mais il n'a pas fourni une méthode sûre pour avancer dans cette voie, ni montré avec précision le but auquel on devait tendre. Il ne le pouvait pas, du reste. Ce n'est pas diminuer sa gloire que de lui donner, entant de directions variées de l'esprit, le rôle d'initiateur.
L'avenir seul pourra discerner dans son oeuvre les intuitions justes et les rêveries éphémères. Michelet n'aura pas de continuateurs immédiats, de disciples attachés à la lettre de ses paroles; mais ses idées germent en secret dans plus d'un cerveau et plus d'un coeur. «Je n'ai pas de famille, disait-il, je suis de la grande famille.» Combien n'en est-il pas, en effet, parmi les hommes d'aujourd'hui, qui sont à des degrés divers unis à lui par un lien presque filial, et ont reçu de lui l'étincelle qui anime leur travail ou leur vie! Combien n'en est-il pas qui lui doivent des émotions bienfaisantes et durables, qui ont senti après avoir lu ses livres leur coeur élargi, attendri, capable de plus grands sacrifices! À une époque où tant d'esprits se laissent aller en pratique au découragement, en théorie à un pessimisme universel, Michelet a toujours espéré et _il a fait croire au bien_. Il n'est pas d'éloge à ajouter après celui-là.
I
LA VIE DE MICHELET
Michelet a raconté lui-même, en quelques pages admirables, dans la préface de son livre _le Peuple_, sa première éducation et les impressions ineffaçables de ses jeunes années. Nous y retrouvons le germe de tout ce qu'il devait être plus tard, le point de départ de tout son développement intellectuel et moral. Sa mère était des Ardennes, pays sévère, habité par une race «distinguée, sobre, économe, sérieuse, où l'esprit critique domine[54]»: son père était de l'ardente et colérique Picardie», patrie d'hommes énergiques, enthousiastes, éloquents, spirituels, de Pierre l'Hermite, de Calvin, de Camille Desmoulins. Sa famille vint à Paris après la Terreur, pour fonder une imprimerie. Le 21 août 1798 naquit Jules Michelet, dans le choeur d'une ancienne église, occupée par l'atelier paternel, «occupée, nous dit-il, et non profanée; qu'est-ce que la presse au temps moderne, sinon l'arche sainte[55]?» Il y avait là un présage d'avenir.
Les premières années de sa vie furent tristes et pénibles. Il grandit «comme une herbe sans soleil, entre deux pavés de Paris». Dès 1800, Napoléon supprima les journaux, restreignit par tous les moyens le commerce de la librairie. La pauvreté vint. Il fallut renvoyer les ouvriers; le grand-père, le père, la mère de Michelet, lui-même âgé de douze ans, firent tout le travail de l'imprimerie. Ce labeur précoce aurait pu, semble-t-il, étouffer dans leur fleur les facultés de l'enfant. Au contraire, pendant que ses mains assemblaient machinalement les lettres qui servaient à la composition de livres niais et insipides, son imagination prenait des ailes. Ce don merveilleux, qui devait plus tard, dans ses livres, rendre la vie aux cendres du passé et donner une âme et un coeur à la nature entière, s'éveillait en lui le premier. «Jamais, dit-il, je n'ai tant voyagé d'imagination que pendant que j'étais immobile à cette casse... Très solitaire et très libre, j'étais tout imaginatif.» Il ne pouvait suivre d'instruction régulière; le matin, avant le travail, il recevait quelques leçons de lecture d'un vieux libraire, ancien maître d'école, «homme de moeurs antiques, ardent révolutionnaire». Il apprit de lui, sans doute, à admirer et presque à adorer la Révolution, qui depuis fut toujours à ses yeux la plus grande manifestation de la France dans l'histoire et comme la révélation de la justice. Deux ou trois livres faisaient sa seule lecture. L'un d'eux produisit en lui une impression extraordinaire, éveilla le sentiment religieux, la foi en Dieu et en l'immortalité qui, à travers toutes les variations de sa pensée, devait se manifester dans toutes ses oeuvres et persister jusqu'à son dernier soupir. C'était l'_Imitation de Jésus-Christ_:
«Je n'avais encore aucune idée religieuse... Et voilà que dans ces pages j'aperçois tout à coup, au bout de ce triste monde, la délivrance de la mort, l'autre vie et l'espérance. La religion reçue ainsi, sans intermédiaire humain, fut très forte en moi. Comment dire l'état de rêve ou me jetèrent ces premières paroles de l'_Imitation_? Je ne lisais pas, j'entendais... comme si cette voix douce et paternelle se fût adressée à moi-même. Je vois encore la grande chambre froide et démeublée; elle me parut vraiment éclairée d'une lueur mystérieuse... Je ne pus aller bien loin dans ce livre, ne comprenant pas le Christ, mais je sentis Dieu.»
En même temps s'éveillait en lui l'amour de l'histoire et le sentiment de sa vocation future.
«Ma plus forte impression, continue-t-il, après celle-là, c'est le musée des monuments français... C'est là, nulle autre part, que j'ai reçu d'abord la vive impression de l'histoire. Je remplissais ces tombeaux de mon imagination, je sentais ces morts à travers les marbres, et ce n'était pas sans quelque terreur que j'entrais sous les voûtes basses où dormaient Dagobert, Chilpéric et Frédégonde[56].»
Les rares facultés de l'enfant avaient de bonne heure frappé ses parents. Ils avaient foi en son avenir, ils résolurent de tout sacrifier pour donner à leur fils l'instruction qui lui manquait. Son père réduit au dénûment, sa mère malade, consacrèrent leurs dernières ressources à le faire entrer au collège. Il y trouva des maîtres éminents, MM. Villemain et Leclerc, qui le soutinrent de leur bienveillance, mais aussi des camarades moqueurs qui raillèrent sa pauvreté. Il devint timide, «effarouché comme un hibou en plein jour[57]», chercha la solitude, vécut avec les livres; mais cette épreuve ne fit que tremper plus fortement son âme. Il sentit ce qu'il valait, prit foi en lui-même.
«Dans ce malheur accompli, privations du présent, craintes de l'avenir, l'ennemi étant à deux pas (1814) et mes ennemis, à moi, se moquant de moi tous les jours, un jour, un jeudi matin, je me ramassai sur moi-même, sans feu (la neige couvrait tout), ne sachant pas si le pain viendrait le soir, tout semblant finir pour moi, j'eus en moi un pur sentiment stoïcien; je frappai de ma main, crevée par le froid, sur ma table de chêne (que j'ai toujours conservée) et je sentis une joie virile de jeunesse et d'avenir».
Cette énergie morale qui triomphe par la volonté des fatalités extérieures a soutenu Michelet pendant toute sa vie. Débile et toujours souffrant, l'esprit chez lui soutenait le corps. Sa conception générale de l'histoire semble avoir été inspirée par la lutte, le drame qui faisait sa vie. Là comme ici, c'était une lutte constante entre la fatalité et la liberté.
Le souvenir de ces années pénibles et parfois amères ne s'est jamais effacé de l'esprit de Michelet. Il est arrivé plus tard à la gloire, à la fortune; mais il n'a point oublié qu'il sortait du peuple et qu'il devait sans doute à cette humble origine quelques-unes de ses meilleures qualités. «J'ai gardé, nous dit-il, l'impression du travail, d'une vie âpre et laborieuse, je suis resté peuple... Si les classes supérieures ont la culture, nous avons bien plus de chaleur vitale... Ceux qui arrivent ainsi, avec la sève du peuple, apportent dans l'art un degré nouveau de vie et de rajeunissement, tout au moins un grand effort. Ils posent ordinairement le but plus haut, plus loin que les autres, consultant peu leurs forces, mais plutôt leur coeur.»
Il attribuait en effet à son origine plébéienne cette chaleur, cette tendresse de coeur qui a été l'inspiration de sa vie. La pauvreté, les railleries du collège avaient un instant refoulé cette tendresse au dedans de lui, l'avaient rendu sauvage et misanthrope, sans que pourtant l'envie effleurât jamais son âme. Mais dès que, sorti du collège, il y rentra comme professeur, dès qu'il put donner aux autres quelque chose de lui-même, son coeur se rouvrit, se dilata. «Ces jeunes générations, aimables et confiantes, qui croyaient en moi, me réconcilièrent à l'humanité».
Au moment où Michelet entrait dans l'enseignement, et professait, d'abord à l'institution Briand, puis au collège Charlemagne, enfin, à partir de 1822, au collège Sainte-Barbe, fondé par l'abbé Nicole, il ignorait encore que l'histoire fût sa vocation; les circonstances le lui révélèrent. C'étaient les lettres anciennes et surtout la philosophie qui l'attiraient. Ses thèses de doctorat, soutenues en 1819 portaient sur les vies de Plutarque et sur l'idée de l'infini dans Locke. Quand il est reçu agrégé en 1821 il demande d'être désigné pour l'enseignement de la philosophie. C'est à contre-coeur qu'il enseigne l'histoire à Sainte-Barbe. Toutefois, bien que ses lectures fussent presque toujours, jusqu'en 1822, des lectures d'auteurs classiques ou de philosophes, un instinct secret le détournait des spéculations métaphysiques pour le tourner vers la philosophie du langage, l'histoire des idées, la philosophie de l'histoire. De bonne heure il voit dans l'histoire la contre-épreuve de l'observation psychologique et comme une psychologie collective. Il projette dès 1819 un livre sur le caractère des peuples trouvé dans leur vocabulaire, puis un essai sur la culture de l'homme, puis une histoire philosophique du christianisme. Une fois à Sainte-Barbe il entreprend l'étude de Vico tout en faisant les cours d'où devait sortir en 1827 l'admirable _Précis d'histoire moderne_, paru peu de mois après la traduction de la Philosophie de l'histoire de Vico.
Lorsqu'en 1826, monseigneur Frayssinous rétablit, sous le nom d'_École préparatoire_, l'École normale qui avait été supprimée en 1822, et résolut par raison d'économie de confier à un seul maître l'enseignement de l'histoire et celui de la philosophie, Michelet se mit aussitôt sur les rangs. Cet enseignement paraissait fait pour lui, qui menait de front depuis quatre ans son enseignement historique et ses études personnelles de philosophie. Il fut nommé en février 1827. Il conçut immédiatement ses deux cours comme les deux parties inséparables d'un même enseignement. Sa première leçon fut une introduction générale aux deux cours. Il veut que l'histoire et la philosophie se prêtent un mutuel secours. L'histoire étudiera les faits, la philosophie les lois, l'histoire l'homme collectif, la philosophie l'homme individuel. En effet, tandis que son cours de philosophie est un cours de psychologie et de morale, celui d'histoire est une histoire de la civilisation, où il cherche à dégager le caractère des divers peuples et leur évolution religieuse. Il montre l'humanité comme l'individu passant de la spontanéité à la réflexion, de l'instinct à la raison, de la fatalité à la liberté. On voit naître dans son esprit la conception philosophique qui dirigera tous ses travaux historiques: l'histoire est le drame de la lutte entre la liberté et la fatalité. Le christianisme commence la victoire de la liberté, la réforme la continue, la Révolution l'achève. Pour bien comprendre l'oeuvre ultérieure de Michelet, il ne faut jamais oublier quels furent ses débuts, et que l'historien chez lui, comme le naturaliste, s'est toujours cru un philosophe.
Bien qu'il aille en 1825 en Allemagne réunir des livres d'histoire pour une étude sur Luther, et bien qu'il ait déjà fait le plan d'un ouvrage sur la Réforme et le XVIe siècle, c'est toujours la philosophie qui l'attire le plus. En 1829, quand on sépare les deux enseignements dont il était chargé, il demande de conserver celui de la philosophie. M de Montbel le contraint à se vouer exclusivement à l'histoire et même à l'histoire ancienne. Il se met à enseigner l'histoire romaine et du premier coup il conçoit une oeuvre d'une rare originalité qu'il perfectionna dans un voyage à Rome au printemps de 1830 et dont la première partie, la _République_, parut en 1831. Il comptait y ajouter l'histoire de l'Empire, mais les circonstances vinrent encore ici disposer de lui. Après la Révolution de 1830, l'École normale fut rétablie sur son plan primitif, avec deux professeurs d'histoire, l'un pour l'antiquité, l'autre pour le moyen âge et les temps modernes. C'est de ce dernier enseignement que Michelet fut chargé et c'est de ses nouveaux cours que sortit son histoire de France.
Cette période d'enseignement à l'École normale qui dura jusqu'à 1836 et à laquelle Michelet ajouta encore la suppléance de Guizot à la Sorbonne en 1834 et 1835, fut peut-être la plus heureuse période de sa vie et fut à coup sûr la plus féconde. Marié en 1824 vivant dans une studieuse solitude, où pénétraient quelques rares amis, tels qu'Eugène Burnouf et le physiologiste Edwards, ses fonctions de professeur aux Tuileries, d'abord de la princesse Louise, fille de la duchesse de Berry, puis de la princesse Clémentine, fille de Louis Philippe, ne faisaient pas de lui un mondain. Il vivait pour ses élèves et ils éprouvaient pour lui un enthousiasme mêlé de tendresse. Il aimait plus tard à raconter les joies de cet enseignement; comment, au fort de l'hiver, il descendait la rue Saint-Jacques, en frac noir et en escarpins, sans paletot pour se couvrir, mais insensible au froid et à la bise «tant était ardente, disait-il, la flamme intérieure». Ceux qui ont eu le privilège de l'entendre alors ont gardé le souvenir ineffaçable de ces leçons éloquentes et pleines d'idées où il savait si bien communiquer aux autres la passion qui l'animait. Lui, de son côté, puisait dans son enseignement, dans l'entourage affectueux et sympathique de ses élèves, la force qui devait le soutenir et l'inspirer dans le travail de toute sa vie.
L'_Histoire romaine_ fut le premier fruit de cette période heureuse de jeunesse et d'enthousiasme. À ce moment les travaux de Guizot et d'Augustin Thierry avaient donné une impulsion extraordinaire aux études sur le moyen âge. L'ouvrage de Michelet parut au premier moment devoir exercer une influence semblable sur l'étude de l'antiquité. La puissance de son imagination, la magie de son style donnaient à l'histoire de la vieille Rome la réalité de l'histoire contemporaine. Les hardies hypothèses de Niebuhr, restées jusqu'alors inaccessibles à la masse du public lettré et comme étouffées sous une obscure et pesante érudition, apparaissaient tout à coup vivantes et colorées. Le récit de Michelet semblait plus convaincant que la plus solide démonstration; où Niebuhr s'efforçait de prouver, lui il voyait et il montrait. Néanmoins l'oeuvre de Michelet n'eut en France que peu d'influence. La routine de l'enseignement ne s'émut pas de cette tentative qui aurait pu être si féconde. Il eut beaucoup d'admirateurs, mais peu de disciples. Lui-même dut quitter bientôt l'antiquité pour s'occuper du moyen âge.
Ce ne furent pas seulement les nécessités nouvelles de son enseignement qui le poussèrent à écrire l'Histoire de France. La France était à ses yeux le principal acteur de ce drame de la liberté qui remplissait l'histoire; et de plus il éprouvait pour le moyen âge le même attrait que la plupart de ses contemporains.