Renan, Taine, Michelet: Les maîtres de l'histoire
Chapter 12
Pendant cette période si féconde d'activité littéraire où il révélait la poésie des sciences et mettait toutes les ressources de son imagination et de son éloquence au service de ses idées d'éducation morale et de philosophie, religieuse, Michelet n'avait point abandonné ses travaux historiques. De 1855 à 1867, il termina son _Histoire de France_, depuis Charles VIII jusqu'à 1789. Cette seconde partie de l'histoire de France est conçue dans un tout autre esprit et exécutée d'après une tout autre méthode que la première. L'homme d'action, le poète, le philosophe l'emportent désormais sur l'historien et le critique. Au lieu d'une sympathie équitable pour toutes les grandeurs du passé, Michelet attaque avec violence tout ce qui n'est pas conforme à son idéal moderne de justice et de bonté, le moyen âge, le catholicisme, la monarchie. Au lieu de donner à chaque événement, à chaque personnage la place proportionnée qui lui est due, il se laisse guider par les caprices de son imagination, se répand à chaque instant en des digressions poétiques. Enfin il ne nous donne plus un récit suivi des faits, mais une série de considérations, de réflexions, d'appréciations à propos des faits. Toutefois, s'il est moins réglé et moins sage, son génie n'en éclate qu'avec plus de puissance. Ce n'est plus une lumière continue et limpide, ce sont des éclairs qui illuminent par secousses. Qui a jamais su dire comme Michelet la joie héroïque de Luther, la mélancolie sublime d'Albert Durer, la sombre énergie des martyrs calvinistes, la fine et luxurieuse corruption des Valois? Tout est nouveau, imprévu, instructif dans cette histoire. Chaque mot fait penser, ou rêver. Avec lui nous mesurons l'énormité de la démence orgueilleuse de Louis XIV, nous comprenons la folie d'agiotage qui saisit la France à l'époque de Law; au seuil de la Révolution nous ressentons dans notre âme les mêmes sentiments de trouble, de malaise et d'immense espoir qui agitaient les contemporains. Il ne nous donne pas sur les événements historiques le jugement définitif d'une critique prudente et exacte; il nous y fait participer avec les passions d'un contemporain. D'autres savent et affirment, lui il voit et il sent.
À cette série de grands travaux historiques se joignit encore un petit volume, _la Sorcière_ (1862), où il montrait dans la magie et la sorcellerie la protestation persistante de la nature contre les proscriptions de l'église et sa victoire finale après des siècles de luttes et d'atroces persécutions. Le volume intitulé: _la Pologne martyre_, qui parut au milieu de l'insurrection polonaise de 1863, n'était que la réimpression des récits émouvants et éloquents qu'il avait publiés jadis sur les héros et les martyrs de la révolution en Pologne, en Hongrie, en Roumanie.
Le dernier volume de l'_Histoire de France_ avait paru en 1867. Transformé, rajeuni par ses études de sciences naturelles et de psychologie morale, Michelet avait fourni, comme historien, une nouvelle carrière. Non seulement il avait retrouvé en lui-même la force et la foi nécessaires pour vivre et agir, mais il voyait la France, si longtemps écrasée et étouffée par le despotisme, reprendre peu à peu son énergie passée, reconquérir une à une ses libertés perdues. Il pouvait de nouveau espérer en l'avenir de cette patrie si passionnément aimée; et il pouvait croire, non sans raison, qu'il avait contribué, par ses pressants appels, à réveiller l'âme endormie de la France. Prompt à devancer, par l'assurance de sa foi, la réalisation de ses désirs, il voyait déjà se lever une génération nouvelle qui aurait appris de lui le respect du foyer, l'amour de la patrie, l'intelligence de la nature. De même qu'en 1846, confiant dans la sympathie, et l'enthousiasme excités par son enseignement du Collège de France, il avait annoncé une transformation sociale par l'union de toutes les classes et par la réforme de l'éducation, en 1869 il exprima dans _Nos Fils_, avec une foi plus grande encore, les mêmes espérances et les mêmes prédictions d'avenir. Non-seulement la France se relevait de son abaissement, mais un esprit de paix, de fraternité semblait naître entre les peuples séparés par des haines héréditaires. En 1867, Paris avait offert à toutes les nations réunies dans une rivalité pacifique sa fastueuse hospitalité; en 1867 et 1869, des craintes de guerre bientôt dissipées avaient provoqué en France et en Allemagne, surtout parmi les classes ouvrières, d'unanimes manifestations en faveur de la paix. Il n'était plus question que de progrès sociaux, de réformes libérales. L'esprit de 1789, l'esprit de 1848 se réveillait, sans crédulité ni chimères, fondant la fraternité des nations sur l'affermissement de la patrie, et l'union des classes sur l'unité de la France. Michelet voyait déjà réunis «tous les drapeaux des nations, le tricolore vert d'Italie (Italia mater), l'aigle blanc de Pologne (qui saigna tant pour nous!), le grand drapeau du Saint-Empire, de ma chère Allemagne, noir, rouge et or!»
En 1848, ces rêves splendides avaient été dissipés par les fusillades des journées de Juin. En 1870 le réveil ne fut pas moins terrible.
Au moment où la ruse ambitieuse de la Prusse et la légèreté criminelle du gouvernement français menacèrent l'Europe d'une guerre impie, Michelet, presque seul, osa protester publiquement contre l'entraînement d'un chauvinisme vaniteux et brutal. Sa clairvoyance d'historien et son sens profond de la justice lui faisaient prévoir l'issue de la guerre. Il avait droit d'être écouté, lui qui toute sa vie avait prêché le patriotisme, comme on fait d'une religion. Sa voix se perdit dans le tumulte, et le 16 juillet il m'écrivait ces lignes prophétiques: «Les événements se sont précipités... Le crime est accompli. L'Europe interviendra, mais pas assez vite pour qu'il n'y ait avant un désastre immense.» Il ne se trompait que sur un point, l'intervention de l'Europe.
On sait ce qui suivit. Michelet avec sa santé débile, encore ébranlée par ce dernier choc, ne pouvait songer à partager les privations du siège de Paris. Il se retira en Italie; mais son coeur restait en France; de loin il ressentit comme s'il eût été présent toutes les agonies, toutes les souffrances de la patrie. Le coup qui abattit la France le frappa lui aussi. La capitulation de Paris provoqua chez lui une première attaque d'apoplexie. Il s'en relevait à peine quand l'insurrection de la Commune éclata. Le mal revint plus violent, tant il avait identifié sa vie à celle de la France. Cependant, bien que frappé à mort, il se releva encore une fois, grâce à l'ingénieuse tendresse et à l'infatigable dévouement qui veillaient à ses côtés, grâce à cette indomptable énergie de l'esprit qui avait toujours soutenu ses forces toujours chancelantes; il se reprit à l'existence. La flamme qui brûlait en lui et sur laquelle avaient en vain soufflé toutes ces tempêtes, un instant obscurcie, reparaissait vive et brûlante. En dépit de tout, il croyait, il espérait toujours. Au moment des plus cruels désastres, il avait publié une petite brochure: _La France devant l'Europe_, et en face des triomphes de la force, affirmé sa foi dans l'immortalité d'un peuple qui restait à ses yeux le représentant de toutes les idées de progrès, de justice et de liberté. Au lendemain de la Commune, il reprenait la plume et commençait une _Histoire du XIXe siècle_. Sentant que ses forces le trahiraient bientôt, il mit à ce travail une activité, une énergie extraordinaires. En trois ans, trois volumes et demi furent achevés et imprimés. Mais cette lutte contre la fatalité des forces naturelles ne pouvait durer toujours. Peut-être s'il avait vu la France, elle aussi, reprendre courage, réparer ses forces morales ainsi que ses forces matérielles, revenir aux traditions généreuses et libérales, ses blessures se seraient-elles cicatrisées et aurait-il vécu davantage. Mais le triomphe momentané d'une politique étroite et impuissante, la réaction de 1873, lui ôtèrent l'espérance de voir ce réveil de l'âme de la France. Il alla s'affaiblissant de jour en jour et il mourut à Hyères, le 9 février 1874, à midi, en pleine lumière: il semblait que la nature voulût le récompenser de son culte passionné pour le soleil, source de toute chaleur et de toute vie.
Il attendait la mort et la reçut sans trouble et sans plainte. On pouvait lire sur son visage grave et serein les sentiments de paix et de confiance exprimés dans les dernières lignes de son testament: «Dieu me donne de revoir les miens et ceux que j'ai aimés. Qu'il reçoive mon âme reconnaissante de tant de biens, de tant d'années laborieuses, de tant d'oeuvres, de tant d'amitiés!»
II
L'HOMME ET L'OEUVRE
Il suffisait de voir Michelet pour reconnaître que le système nerveux et le développement cérébral l'avaient entièrement emporté chez lui sur le reste du développement physique. On oubliait qu'il eût un corps, tant il était maigre et chétif, et l'on ne voyait que sa belle tête, trop grande, il est vrai, pour sa petite taille, et qu'on eût dit sculptée par son esprit, car elle en était la vivante image. Le haut du visage était admirable de noblesse et de majesté. Son vaste front, encadré de longs cheveux blancs, ses yeux pleins de flamme en même temps que de bonté disaient sa poésie, son enthousiasme, son grand coeur. Les narines minces et dilatées exprimaient une intensité de vie extraordinaire. Sa bouche un peu grande, mais à lèvres fines, dessinée d'un trait accentué et ferme, était tour à tour éloquente et spirituelle et donnait à sa parole un son net et vibrant qui faisait porter chaque mot. Enfin, le bas du visage, le menton carré et un peu lourd, révélaient la forte origine plébéienne; peut-être même un côté de nature moins idéal, plus matériel, qui ne se trahissait jamais dans la vie, mais qui parfois a percé dans ses derniers livres. Quand il parlait, quand la pensée animait ses yeux, on ne voyait plus que son regard, ce regard qui fut jusqu'au bout limpide et brillant comme chez tous ceux dont le coeur reste jeune. Et qui, plus que lui, eut le don d'éternelle jeunesse? Devenu blanc à vingt-cinq ans, il ne changea plus; il ne vieillit pas. Jeune homme, il était d'une maturité précoce; vieillard, il ne perdit rien de sa sève et de son ardeur.
La source de cette immuable jeunesse c'était son coeur. Il a dit lui-même en quoi il fut supérieur aux autres historiens contemporains: «J'ai aimé davantage.» Toutes ses grandes qualités morales et intellectuelles pourraient se ramener à une seule, principe de toutes les autres: la puissance extraordinaire d'amour et de sympathie qui était en lui. Il a été le vivant commentaire de la maxime de Vauvenargues: _les grandes pensées viennent du coeur_.--Il n'est pas un de ses livres, pas une de ses doctrines qui n'aient eu pour inspiration un sentiment, quelque grand amour.
S'il a montré dans _le Peuple_, dans _l'Amour_, dans _la Femme_, dans _Nos Fils_, que l'amour conjugal, le respect du foyer, les liens tendres et forts de la famille sont le point de départ nécessaire de tout progrès social, comme de toute éducation, c'est qu'il devait à ces sentiments le meilleur de lui-même. Il ne nous appartient pas de parler de l'unique et profond amour qui a fait l'harmonie et le bonheur des vingt-cinq dernières années de sa vie; mais sans parler de cette inspiration, la plus puissante de toutes, combien vivants étaient demeurés en lui les souvenirs de son enfance, les liens qui l'unissaient à ses parents! Il a conservé dans la préface du _Peuple_ la mémoire des sacrifices accomplis par le frère et les soeurs de son père en faveur de leur frère, ceux que sa mère malade s'imposa pour lui-même. Il nous a laissé dans la préface de l'_Histoire de la Révolution_ le témoignage du culte qu'il portait à son père et de la douleur que lui causa sa mort. Jamais il ne permit que l'oubli effaçât en lui l'image de ceux qu'il avait aimés; et depuis la mort de sa fille en 1858 il garda au coeur une blessure qui dix ans après lui arrachait des plaintes d'une douloureuse éloquence[65]. Le culte des morts était pour lui une religion. Il appelait le cimetière «le vestibule du temple[66]».
La famille était à ses yeux la base de la cité; l'amour de la famille était lié en lui à l'amour de la patrie et celui-ci à l'amour de l'humanité. Ces deux derniers sentiments ont été la principale inspiration de ses livres d'histoire. Il n'avait point la passion désintéressée de la science ni la curiosité de l'érudit. Tout ce qui n'était pas _action_ et _vie_ le touchait peu. De même qu'en éducation, _instruire_ lui paraissait un point secondaire, et que l'important à ses yeux était d'émouvoir le coeur et de former le caractère, l'étude et l'enseignement de l'histoire étaient pour lui un moyen de perpétuer, de renouveler, de rendre plus intense la _vie_ nationale et _d'agir_ sur l'avenir par le passé. Michelet aima passionnément la France; il a tracé d'elle au second volume de son _Histoire_ un portrait ému, enthousiaste, comme on ferait d'une personne adorée. Il vivait de sa vie dans le passé, et il est mort des coups qui l'ont frappée. Elle était pour lui une religion: «La patrie, _ma_ patrie peut seule, disait-il, sauver le monde.» Son histoire lui semblait le plus beau, le plus utile des enseignements. Il rêvait «une école vraiment commune où les enfants de toute classe, de toute condition, viendraient un an, deux ans, s'asseoir ensemble, et où l'on n'apprendrait rien d'autre que la France[67].» C'est cet amour pour la France qui lui a dicté son chef-d'oeuvre, ces pages qu'on ne peut relire sans des larmes, la _Vie de Jeanne d'Arc_, l'héroïne, le messie de la patrie.
Mais le patriotisme de Michelet n'avait rien de commun avec le chauvinisme étroit de ceux qui ne savent aimer leur pays qu'en haïssant l'étranger. Bien loin d'y trouver des motifs d'égoïsme et de haine, il y trouvait la source d'un amour plus large encore. La patrie était pour lui «l'initiation nécessaire à l'universelle patrie». «Plus l'homme, disait-il, entre dans le génie de sa patrie, mieux il concourt à l'harmonie du globe; il apprend à connaître cette patrie, et dans sa valeur propre, et dans sa valeur relative, comme une note du grand concert; il s'y associe par elle; en elle, il aime le monde.» Si, de toutes les nations, la France lui paraissait la plus digne d'amour, c'est qu'elle est «le représentant des libertés du monde et le pays sympathique entre tous, l'apôtre de la fraternité»; c'est qu'elle a eu plus qu'aucun autre le «génie du sacrifice». La plus haute manifestation du génie de la France est à ses yeux la Révolution, qui restera dans l'avenir son «nom inexpiable, son nom éternel», et la Révolution symbolise pour lui les idées de justice et de concorde universelle. Il eût dit avec le poète:
Je tiens de ma patrie un coeur qui le déborde, Et plus je suis Français, plus je me sens humain[68].
Bien que les souvenirs de son enfance lui aient inspiré plus d'une fois des paroles dures pour l'Angleterre et qu'il n'ait jamais compris la grandeur sévère du génie anglo-saxon, il aimait les peuples étrangers; il a été un des plus ardents apôtres de la paix, un défenseur de toutes les nationalités souffrantes et opprimées. En 1868, dans une préface nouvelle à son _Histoire de la Révolution_, il déclarait les guerres internationales désormais impossibles et saluait du coeur l'unité de l'Italie, l'unité de l'Allemagne[69]. La guerre de 1870 lui apparut comme un crime, et quand, au plus fort de nos revers, il en appelait au jugement de l'Europe des humiliations infligées à la France, il ne parlait pas de vengeance, mais de la mission de paix et de civilisation que sa patrie régénérée devait continuer à accomplir.
Son amour ne s'adressait pas seulement à cet être collectif qu'on appelle la nation ou à cette abstraction qu'on appelle l'humanité. Il aimait vraiment les hommes comme des frères, d'un amour évangélique, quels qu'ils fussent, quelles que fussent leur langue, leur race et leurs convictions. Cet amour des hommes était toute sa politique; il était républicain, non en vertu d'une théorie rationnelle et abstraite, mais parce que l'aristocratie était à ses yeux un principe d'exclusion, d'orgueil et de dureté, la monarchie un principe d'arbitraire[70], tandis que la démocratie seule lui paraissait pouvoir donner la liberté sans laquelle l'individu et ses forces intellectuelles ne peuvent se développer, et pouvoir seule pratiquer la fraternité qui, d'un même coeur, embrasse tous les hommes et les fait entrer dans la «cité du droit». Ceux qu'il aimait surtout, c'étaient les plus malheureux, les plus simples, les plus déshérités. Et ce n'était pas en paroles seulement qu'il les aimait. Ce qu'il prêchait dans ses livres, il le mettait en pratique dans sa vie. De même que ses admirations littéraires s'adressaient, non aux écrivains les plus brillants, mais aux natures les plus aimantes, à Ballanche ou à madame Desbordes-Valmore[71], son amitié tenait moins de compte des dons de l'esprit que de ceux du coeur. Le génie à ses yeux était peu de chose, ou pour mieux dire, n'existait pas sans la bonté, et la bonté à elle seule tenait lieu de tout. Lui-même était d'une exquise bonté. Dans une âme passionnée comme la sienne, sa constante bienveillance, son inaltérable douceur était une haute vertu. Je ne l'ai jamais entendu parler de personne avec amertume, et je ne crois pas qu'il ait jamais volontairement fait de la peine à quelqu'un. Ce qu'il fut pour les pauvres, pour les souffrants, nul ne le saura jamais. Je l'ai vu dépenser son temps en démarches, en correspondances, en efforts de tout genre, pour un pauvre gardien de phare injustement destitué, qu'il avait rencontré par hasard dans un voyage, et cela avec une simplicité extrême, sans aucune attitude de protection; on eût dit un ami prêtant secours à un ami. La dignité et la bonté s'unissaient en lui dans un si parfait accord, qu'il savait autoriser la familiarité tout en imposant le respect.
Mais l'humanité ne suffisait pas à l'insatiable besoin d'aimer qui remplissait son coeur. La cité de Dieu lui paraissait trop étroite s'il se contentait d'y faire entrer tous les hommes: il voulait y admettre tous les êtres vivants. «Pourquoi les frères supérieurs repousseraient-ils hors des lois ceux que le Père universel harmonise dans la loi du monde?» De ce tendre amour pour la nature sont nés _l'Oiseau_, _l'Insecte_, _la Mer_, _la Montagne_. Déjà, dans ses _Origines du Droit_, il reprochait aux hommes de manquer de reconnaissance envers les plantes et les animaux, «nos premiers précepteurs», «ces irréprochables enfants de Dieu» qui ont fait l'éducation de l'humanité. Dans _le Peuple_, il avait élevé une réclamation touchante en faveur des animaux, «ces enfants» dont l'âme est dédaignée, «dont une fée mauvaise empêcha le développement, qui n'ont pu débrouiller le premier songe du berceau, peut-être des âmes punies, humiliées, sur qui pèse une fatalité passagère[72]». Il avait béni la science qui fait chaque jour découvrir une parenté plus étroite entre les animaux et l'homme. Plus tard, quand la nature le consola des tristesses que lui causaient les hommes, son amour pour elle devint plus intense; il l'étudia dans sa vie intime, dans les habitudes et les moeurs des êtres innombrables qui l'habitent. Comme une mère suit le moindre mouvement de son enfant et voit dans ses gestes, ses sourires et ses cris tout un monde de sentiments et de pensées, toute la vie d'une âme, cachée aux yeux indifférents, mais sensible déjà au coeur maternel; Michelet sut à force d'amour comprendre et interpréter ce monde de rêves et de douleurs muettes que nous appelons de ce grand nom mystérieux: la Nature. De quel coeur il suit au bord du toit de l'église le petit oiseau à qui sa mère enseigne à essayer ses ailes, à croire en elle, qui lui dit d'oser! C'est un spectacle plus touchant, plus émouvant à ses yeux que celui d'une mère surveillant le premier pas de son enfant. Quelle douleur éveillait en lui la vue des oiseaux prisonniers qui paraissent s'adresser à vous, vouloir arrêter le passant, ne demander qu'un bon maître[73]! Avec quelle tendre sollicitude il épie les lents et minutieux travaux de l'insecte! On a parfois trouvé risible la sympathie avec laquelle il suit les animaux et les plantes, jusqu'au fond des mers, jusqu'au sommet des montagnes, dans leurs luttes, leurs souffrances, leurs amours, faisant des voeux pour leur bonheur et célébrant leurs triomphes par des effusions de joie et de reconnaissance. Cette émotion serait peut-être risible, si elle n'était profondément sincère. Mais en présence d'un si sérieux, d'un si puissant amour, on retient même le sourire et l'on se reproche les réserves et les objections mesquines qu'élèvent en nous le bon sens vulgaire et la froide raison.
Ce qui donnait à son amour pour la nature le caractère d'un culte enthousiaste et passionné, c'est qu'il voyait et aimait en elle plus qu'elle-même. Elle était pour lui la manifestation sensible et multiple d'une réalité invisible, d'une unité suprême que nous ne pouvons percevoir directement; en un mot, son amour pour la nature n'est qu'une forme de l'adoration de Dieu. Il dit lui-même du livre de _l'Oiseau_: «Par-dessus la mort et son faux divorcé, à travers la vie et ses masques qui déguisent l'unité, il vole, il aime à tire-d'aile du nid au nid, de l'oeuf à l'oeuf, de l'amour à l'amour de Dieu[74].» La nature toute seule ne pouvait satisfaire son coeur. Il avait en lui une vie trop intense pour accepter la mort comme une sentence définitive; il avait un trop grand besoin d'amour et d'harmonie pour voir autre chose que de passagères apparences dans les désordres, le mal, la souffrance qui accompagnent la vie terrestre, et pour ne pas croire à l'existence d'un amour infini et d'une harmonie parfaite. C'était son coeur qui lui dictait sa religion, comme il lui avait dicté sa politique. Il ne construisait point de théories philosophiques, il ne s'amusait point à la métaphysique. Dieu ne fut jamais pour lui un principe intellectuel, une cause abstraite, mais «la source de la vie», «l'amour éternel, l'âme universelle des mondes, l'impartial et immuable amour[75]». S'il croit à l'immortalité, ce n'est pas en vertu d'une déduction logique, d'un raisonnement d'école, c'est par un sentiment; par une violente aspiration de l'âme; ce n'est point parce que l'homme est un être intelligent, un esprit qui se croit immortel, mais parce qu'il est un être aimant. «Je ne sens pas pour mon esprit, me disait-il un jour, le besoin d'une vie éternelle; je sens que mes forces intellectuelles ont donné tout ce qu'elles pouvaient produire. Mais je ne puis admettre que la puissance d'aimer qui est en moi soit anéantie.» Il trouvait encore une autre preuve de l'immortalité dans la nécessité d'une autre vie où seront réparées les injustices de la vie terrestre[76]. Il a exprimé dans une page admirable de _l'Oiseau_ cet invincible élan de son coeur vers l'immortalité.
«Le plus joyeux des êtres, c'est l'oiseau, parce qu'il se sent fort au delà de son action; parce que, bercé, soulevé de l'haleine du ciel, il nage, il monte sans effort, comme en rêve. La force illimitée, la faculté sublime, obscure chez les êtres inférieurs, chez l'oiseau claire et vive, de prendre à volonté sa force au foyer maternel, d'aspirer la vie à torrent, c'est un enivrement divin.
»La tendance toute naturelle, non orgueilleuse, non impie, de chaque être, est de vouloir ressembler à la grande Mère, de se faire à son image, de participer aux ailes infatigables dont l'Amour éternel couve le monde.