Part 8
En admettant, toutefois, les conclusions de M. d’Eckstein sur les sources de la civilisation primitive, il sera toujours difficile de trouver une solution aux questions qu’il soulève, aussi longtemps qu’on n’aura pas fixé d’une manière satisfaisante la situation du pays de Cousch et de Chavila, le berceau de la race brune, des Égyptiens, des Cares, des populations libyennes et des Américains. S’il était dans l’Asie centrale, comme bien des indices inclinent à le supposer, en voyant de quel côté l’Égypte et la Phénicie paraissent avoir reçu leurs dieux et leurs institutions, il faudrait admettre que cette civilisation, marchant au rebours de celle des Aryâs, se serait répandue d’abord sur les régions les plus orientales de l’Asie, puis en Amérique, d’où elle aurait fait retour sur notre continent, par l’ouest. Ceci n’est qu’une simple supposition; mais elle s’énonce comme la conséquence des faits dont nous avons entretenu nos lecteurs et des cosmogonies qui font sortir de l’Océan atlantique les dieux d’Homère et d’Hésiode, ainsi que les populations de race rouge et cuivrée qui envahirent l’Europe et l’Afrique aux périodes primitives de la terre. Si M. d’Eckstein, de ce regard qui a si bien pénétré au fond des mystères de l’histoire du vieux monde, avait pu, comme nous, voir et juger d’ensemble les deux hémisphères, peut-être eût-il tiré des faits que nous avons exposés des conséquences plus larges que nous-mêmes.
Ce ne pouvait être que par un souvenir de leur antique filiation, que les Égyptiens montraient l’Occident comme la patrie de leurs ancêtres, comme l’_Amenti_, où les âmes des morts allaient rejoindre leurs pères. En dehors de toute hyperbole, la Genèse, dans sa concision, indique les deux extrémités d’une mappemonde chamitique où nous avons le droit de chercher le continent qui nous intéresse. Elle connaît les Éthiopiens de l’orient et ceux de l’occident, dont Homère et Hésiode nous ont également conservé le souvenir[250]. L’Odyssée les partage en deux διχθὰ, les appelant les hommes des deux bouts ou des deux extrémités du monde, ce qui ne peut convenir qu’aux Éthiopiens des bords de la mer Rouge, à l’orient, et aux populations atlantiques, Américains et Libyens de l’occident qui s’enchaînaient autrefois par des liens rompus depuis par le cataclysme. «Les grands dieux s’y réunissent à certaines époques de l’année, une fois chez les Éthiopiens de l’orient, une autre fois chez les Éthiopiens de l’occident; c’est chez ces derniers que Zeus passe les douze fameuses nuits de la fin de l’année[251] que nous rencontrons dans les mythologies anciennes et qui appartiennent à la constitution d’un vieux calendrier.
«Il est inutile, ajoute plus loin M. d’Eckstein[252], d’insister sur les richesses d’une mythologie dont les détails se perdent à l’infini. Où ne retrouve-t-on pas cet Atlas du Mont au nombril de la terre? cet Atlas de l’Océan au nombril de l’Océan? ce père de la nymphe des séductions, de la Kalypsô? ce père d’une nombreuse postérité de filles qui se partagent les constellations célestes et qui figurent dans la couche mythique des rois de la terre? ces dangers de la navigation de l’Océan? ce thème des dieux Macares, des îles Macares, des femmes Macares, des tyrans et des monstres Macares?... C’est là que l’Erôs des Céphènes sortait de la gueule du poisson qui l’avait avalé, c’est-à-dire du ciste où il avait été exposé sur les flots de l’Océan, et que, triomphant de la mer en courroux, il allait fonder un empire dans ces îles Macares ou sur les continents qui étaient au bout de la traversée.»
C’est dans ces îles de l’occident, où les _Cares_ apparaissent à l’origine de l’histoire, que nous retrouvons le mythe de _Gaïa_ qui donne naissance à _Ouranos_ dans la nuit; nous l’avons vu dans _Giaïa_ ou _Iaïa_, l’être puissant de la tradition haïtienne, le père de _Giaïa-el_, qu’il enferme dans le sein de la terre, figurée par une calebasse, d’où ses os, changés en poissons, sortent bientôt après avec l’Océan qui submerge une partie du monde. Les dieux qui habitent la sphère de cet Ouranos sont les dieux _Macares_, issus comme Ouranos lui-même de la terre et de l’Océan[253]: c’est ainsi qu’à Haïti les Caras apparaissent avant l’existence même de la mer dont ils causent bientôt après l’épanchement. Dans les traditions haïtiennes, comme dans celles de l’Inde et de la haute Asie, «il s’agit ici d’une foule d’événements extraordinaires, de comètes dans les cieux, de baleines et autres monstres marins, des flammes d’un volcan sous-marin qui exigent une victime pour le salut de la navigation. Kâmâ, l’Erôs qui sort de l’Océan et qui est la victime engloutie par _Keto_ ou par le _Makarah_, le monstre marin, est en même temps la victime et celui qui rachète la victime par le sacrifice de la personne divine.» Dans la légende haïtienne, il y a également une victime: c’est _Dimivan Caracol_ qui détache la calebasse où étaient renfermés la mer et les poissons; c’est de son épaule que sort la tortue sur laquelle les Caras bâtissent leur demeure et commencent la culture de la terre[254].
Ici nous retrouvons avec les _Caras_ la plupart des populations auxquelles les _Cares_ se rattachaient dans les temps antiques en Orient. Ce sont les _Cauuna_ et les _Hi-Auna_ qui rappellent les _Caucones_ et les _Cauniens_ de l’Asie; puis les _Hadruvava_, les _Kâdru_ ou hommes bruns de la Gédrosie[255]. Nous n’aurions point songé à signaler ces noms ni à les comparer avec aucun de ceux de l’ancien monde, s’ils s’étaient présentés isolément; mais ils se rattachent à tant de symboles dont les analogues se retrouvent en Asie, à tant d’autres indices d’antiques communications, que nous aurions cru manquer à notre devoir d’historien fidèle, si nous les avions passés sous silence. Ces noms s’enchaînent constamment à des traditions et à des vestiges d’institutions disparues qui se retrouvent à la fois sur l’un et l’autre continent. Voleur de femmes, comme les Cares, et après ceux-ci les Phéniciens, _Gua-Ha-Hiona_ (celui ou le chef des fils de Hiona), enlève les femmes de la grotte du soleil à _Caunau_ et les transporte à _Matinino_, où il fonde un royaume de femmes, dont le souvenir durait encore à l’époque de Colomb[256]: au fond de l’Océan, il rencontre le beau _Cobo_, le dieu de la conque marine, puis une femme, une enchanteresse qui le retient dans ses bras et lui fait payer le tribut de l’amour[257].
Tout cela est le pendant des traditions de l’ancien monde; on en voit comme un reflet dans la région des _Barbaras_ (varvaras, gargara, caracara) où les hommes sont les esclaves voluptueux de la déesse des plaisirs, où, suivant Arrien[258], les femmes règnent sur les hommes. C’est encore comme cette île des côtes de la Gédrosie, où une nymphe de l’Océan exigeait, ainsi que Circé, le tribut des amours des marins, qui passaient de ses bras dans ceux de l’abîme. Ce peuple d’amants transformés en phoques par la déesse rappelle les enfants de Haïti, abandonnés de leurs mères et métamorphosés en grenouilles[259]. Mais ce qu’on voit ici de bien particulier à l’Amérique, c’est que _Gua-Ha-Hiona_, au lieu d’être sacrifié comme les amants de l’île de la Gédrosie, reçoit de son amante un mal qu’on ne reconnaît que trop aisément pour la syphilis[260], et dont il doit aller se guérir dans la _Nara_, la retraite sacrée, où il est avec son amante et les baigneurs qui prennent soin de lui. C’est dans ce lieu qu’en le quittant _Gua-Bonito_, cette femme par excellence[261], en échange de son amour, donne au chef des _Ha-Hiona_, la connaissance des métaux précieux, des pierres fines, l’art de les travailler et de les mettre en usage; elle ne le quitte qu’après l’avoir mis en possession de cet art, lui et les autres chefs qui l’accompagnaient, _Albeborael_ et son père _Albebora_[262]. Combien d’autres souvenirs s’éveillent encore dans toutes ces traditions! Nara, la retraite sacrée, se retrouve dans le _Nâr_, _Nara_, _Nairrit_ des légendes antiques de l’Inde et, en Amérique, dans le _Nare_, l’un des plus grands affluents du Magdalena; dans ce royaume de l’autre crépuscule[263], antipode de l’Inde, celui peut-être où la Matsyâ, la nymphe de la traversée, conduit le marchand, le marin, le passager, dont elle était l’amante.
Ainsi, dit encore M. d’Eckstein, dans un passage analogue[264], «la nymphe reste au service du roi des pêcheurs; elle appartient au Tîrtha, au lieu saint de la traversée d’une rive de la Jamunâ. Les Tîrthas sont des institutions fondées par les Céphènes et les Chamites, à travers toute l’Asie et l’Afrique. C’est par elles qu’on initie les marchands et les marins aux mystères de leur route. La route terrestre et la route maritime servent de figure à celle de la vie. Le soleil voyageur va de l’orient au couchant, du couchant à l’orient, du royaume oriental d’un Kuverah des richesses métalliques et des gommes précieuses, trésors de la montagne, pleines de vertus magiques et curatives, au royaume occidental d’un Nairrit possesseur des perles, des coraux, des conques précieuses, trésors de l’Océan. Les deux abîmes se correspondent ainsi, le gouffre du mont et le gouffre de la mer. Le marchand va aussi d’un bout du monde à l’autre sous la tutelle du dieu.»
On le voit, malgré l’incohérence des traditions haïtiennes, elles renferment encore de précieux renseignements pour l’histoire primitive. On y retrouve les origines de la métallurgie dans ces îles, où elles se rapportent à des événements antérieurs, ou postérieurs au cataclysme qui acheva la séparation des continents, aujourd’hui réunis de nouveau, grâce au génie de Colomb. Avec l’art de fondre et de ciseler l’or, nous avons celui de travailler le marbre et les pierres précieuses, ce qui est indiqué par le _guanin_ et le _ciba_ dans la légende haïtienne[265]. Les grandes grottes de Haïti où Bartolomé Colomb découvrit, jusqu’à seize milles de profondeur, des mines et des travaux métallurgiques, abandonnés depuis des siècles[266], témoignent de l’antique exploitation de l’or aux Antilles. Pierre Martyr mentionne les travaux d’art retrouvés de son temps, et Saint-Méry affirme[267] qu’on découvrit en 1787, dans les montagnes de Guanaminto, un sépulcre avec une pierre, gravée de lettres inconnues. Dans ces montagnes, comme dans toutes les îles voisines, il existe des grottes considérables, travaillées de main d’homme, ornées de sculptures analogues à celle du soleil et de la lune de Caunau, et précédées d’ordinaire des deux stèles des _chemis_ qu’on découvre toujours deux par deux, ainsi qu’en Asie.
L’état de civilisation «où les Caraïbes, aussi bien que les autres naturels des îles et des Guyanes, furent trouvés, dit un auteur haïtien[268], ne permet pas de supposer qu’ils étaient capables de construire des monuments de l’importance de ceux qu’on a découverts ensevelis dans leurs forêts. Ce sont de vastes cryptes creusées dans le roc, et des murailles d’une longue étendue, en pierre sèche ou seulement en terre. Une autre race, d’autres hommes plus policés, auraient donc occupé ces pays, dans des temps reculés, et les Indiens de la dernière époque auraient succédé à la civilisation et à ces peuples éteints par on ne peut savoir quelles révolutions! Ces premiers occupants, d’où venaient-ils? étaient-ils autochtones? Les savants sont partagés sur ces questions; elles sont obscures et inextricables.»
§ XVI.
La Limné de l’Occident. Si elle était située en Amérique? Nations Cares de l’Amérique méridionale et leurs alliés. Les Tayronas ou peuples forgerons des montagnes de Santa-Marta. Leur habileté dans la mise en œuvre des métaux et des pierres précieuses. Cultes divers qui s’y rattachaient. Mythe de Bochica et de Chia.
Les questions d’origine présentent partout de grandes difficultés, et ce n’est qu’en recherchant dans les traditions des peuples les lambeaux de leur histoire, et en les comparant entre eux qu’on parvient quelquefois à faire sortir une lueur de ce chaos. Celles qui se rapportent aux origines de la métallurgie américaine, dont nous parlions tout à l’heure, ne sont pas des moins importantes. C’est sur ce point qui paraît se rattacher encore d’une manière si curieuse au nom des Cares, que nous désirons porter maintenant l’attention du lecteur. On sait la quantité de métaux précieux qui ont été tirés du continent américain depuis Colomb; mais on a vu également la preuve que dans les temps anciens ce continent n’avait pas moins de célébrité sous ce rapport. M. d’Eckstein, que nous aimons à citer à l’occasion, va lui-même nous donner une description poétique et savante à la fois, des lieux où la tradition des Cares plaçait anciennement les mines les plus renommées: «L’Hélios d’Homère, dit-il[269], sort d’une Limné empourprée par les feux du couchant et remonte ensuite à l’Orient pour trôner dans un ciel d’airain. Voss et Welker, ainsi que Völker, ont rapproché ce passage de celui d’un fragment du Prométhée délivré d’Eschyle, où le chœur des Titans vient retrouver Prométhée attaché au mont Caucase; il arrive de la Limné qui est d’un rouge ardent ou d’un golfe du couchant sur les rives de l’Okeanos, fleuve qui enveloppe le globe. C’est là que descend Hélios avec ses coursiers fatigués de la course du jour, dans le pays des Éthiopiens de l’occident.»
Maintenant, si l’on jetait les yeux sur une carte de la mer des Antilles et des côtes voisines du Darien et de Sainte-Marthe, on pourrait s’imaginer, en réunissant, avec cela, les données géographiques et les traditions de ces contrées, que c’est là précisément que l’auteur aurait voulu placer cette Limné ainsi que le séjour des véritables Éthiopiens de l’occident. C’est, en effet, dans les montagnes qui s’élèvent en amphithéâtre autour du golfe de Darien, entre la baie de _Maracaibo_ et l’isthme de Panama, que se trouvent encore aujourd’hui des mines d’or et d’argent, des plus riches et des moins exploitées du globe: c’est entre les sommets les plus inaccessibles de ces montagnes qu’existent les ruines gigantesques des cités cares, ainsi que les débris des forges célèbres où les cyclopes de l’Amérique forgeaient les armures d’or des rois et des princes de ces régions. C’est là, nous l’avons dit, aussi bien que dans les portions du continent qui s’étendent au sud et à l’est, arrosées par les plus grands fleuves du monde, que se retrouve plus qu’en aucun lieu de l’Asie et de l’Amérique elle-même, ce nom de _car_ ou de _cara_, dans les noms des populations et des villes, sans compter une multitude d’autres noms, dont le son et l’étymologie sont familiers à tous ceux qui ont présents les souvenirs de la Phénicie et de l’Asie Mineure.
A la suite de Panama, vient _Pananome_, puis les provinces et les rivières de _Tabor_, d’_Abinamechi_, d’_Abibeiba_, etc.[270]; les montagnes d’_Oromina_, d’_Abibi_, baignées au sud par le grand fleuve _Cauca_, dont le nom rappelle encore le _Caucase_ et les _Caucaunes_; puis _Cartama_, _Caramanta_, et plus au nord les Cofanes, tribu puissante habitant les bords d’un fleuve du même nom[271], autre souvenir des _Cophanes_ ou _Cephènes_ de l’orient, issus d’une souche chamitique comme les Cariens. Aux bords de la mer vers le nord, dans ces régions de Terre-Ferme, où presque chaque nom de tribu ou de bourgade commence encore aujourd’hui par _car_, se présente _Malambó_, dont le son phénicien n’échappera à personne; c’est celui d’une tribu célèbre anciennement avec les _Bondas_, les _Chimilas_ et les _Tayronas_ ou les forgerons, les gens de l’enclume, populations essentiellement métallurges et des plus distinguées entre toutes les nations cares dont ils faisaient partie, et qui fournissaient d’or et de bijoux la plus grande partie de l’Amérique méridionale et des Antilles[272]. Toute la chaîne des montagnes, avec ses ramifications, aux cimes couvertes de neige, entre le golfe de Darien et la ligne de l’Équateur, où l’on devrait chercher peut-être le véritable Atlas, ce nombril du monde, était renommée pour l’abondance et la richesse de ses veines métalliques, pour la splendeur de ses cristaux, pour la beauté de ses pierres précieuses, et surtout l’existence de ses mines de jade vert, la pierre sacrée de l’Amérique qu’on ne trouvait, qu’on ne taillait que là[273].
Les immenses ruines que les premiers conquérants espagnols découvrirent dans ces contrées, surtout en s’avançant dans la direction de _Cartama_ et de _Caramanta_, au bassin du haut Magdalena, les routes taillées dans le roc vif, ou construites de pierres énormes, dans des proportions plus vastes encore qu’au Pérou[274], tout cela avec des traces remarquables d’antique canalisation, et, en face des vestiges de la civilisation qu’avaient conservés les nations riveraines de ce fleuve, prouve de quel haut degré de culture celles-ci étaient alors descendues. Dans les montagnes, l’or et l’argent, travaillés avec tant d’art[275], le cuivre si admirablement trempé[276], les pierres fines et dures, le jaspe, le porphyre et le marbre qu’on ciselait encore avec tant d’habileté[277]; aux bords de la mer, la pêche des perles les plus brillantes, rappelaient sans nul doute cette civilisation des Cares, qui avaient couvert le monde de leurs colonies. Au souvenir de ces traditions extraordinaires, en face de ces montagnes qui portent le nom de la Limné, par excellence, nous sommes bien souvent tenté de voir là la source de ces légendes mexicaines où Quetzalcohuatl joue un si grand rôle; nous sommes tenté d’y placer cet Orcus de l’Océan et de la terre; ce Mictlan où ce personnage mythique allait chercher ces os de jade[278], ces pierres si précieuses au point de vue religieux, dont il voulait faire des hommes, de reculer jusque dans cette terre puissante des Cares, le _Tlapallan_, si longtemps mystérieux et où Quetzalcohuatl avait puisé tous les éléments de la civilisation primitive du Mexique.
Établis au centre des montagnes les plus élevées de l’Amérique, entourés des fleuves gigantesques qui s’en échappent entre les scènes de la nature la plus riche du monde, et qui semblent l’image la plus vraie du paradis terrestre, est-il étonnant que les Cares, quel que soit d’ailleurs leur berceau primitif, aient pu rayonner de là vers toutes les régions, dans les deux hémisphères? est-il étonnant qu’ainsi que dans les contrées phlégéennes de l’Asie centrale, il aient eu, les premiers, le monopole des métaux précieux, et qu’on ait retrouvé encore au XVIᵉ siècle, parmi les peuples descendus d’eux, en Amérique, ou parmi lesquels ils se mêlèrent, l’art métallurgique porté à un si haut degré de perfection? peut-on s’étonner, enfin, que ce qui restait d’eux et de leurs institutions, malgré la barbarie relative où ils étaient tombés, depuis leur mélange avec des tribus anthropophages, eût un caractère d’analogie si frappant avec les institutions primitives de l’Asie? Car il est une chose dont on devrait toujours se souvenir, en lisant les histoires de la conquête de l’Amérique; c’est que bien des populations qu’on se représente si souvent comme des nations sauvages, l’étaient bien moins alors qu’on ne saurait se l’imaginer aujourd’hui[279]: que ce n’est qu’en lisant les relations originales des conquérants qu’on entrevoit la vérité à l’égard de ces nations, dont plusieurs ne sont devenues sauvages et anthropophages même qu’à la suite de la conquête.
Au-dessous des volcans qui continuent à remuer la terre dans ces régions phlégéennes, les populations, de leur côté, continuent encore aujourd’hui à porter leurs hommages au lac d’Iguague, à quatre lieues de Tunja, dans la Nouvelle-Grenade, où la tradition place une des scènes de leur antique cosmogonie. Dans ce lac, qui paraît avoir succédé à un volcan éteint[280], ils adoraient naguère la déesse Bachué qui, fécondée par son fils, né sans père, était devenue la mère des hommes, et après avoir peuplé le monde, s’était précipitée avec lui dans les eaux du lac, où ils avaient été l’un et l’autre transformés en de gigantesques serpents. Le plateau de Bogota est également entouré de montagnes élevées: le niveau parfait de son sol, sa construction géologique, la forme des rochers de Suba et de Facativa, qui se dressent comme des îlots au milieu des savanes, tout y semble indiquer l’existence d’un ancien lac. La rivière du Funzhà, communément appelée Rio de Bogota, après avoir réuni les eaux de la vallée, s’est frayé un chemin à travers les montagnes situées au sud-ouest de la ville de Santa-Fé. C’est là que la mythologie des _Muyscas_ ou _Chibchas_ place encore une des scènes de ses origines cosmogoniques. Dans les temps les plus reculés, avant que la lune accompagnât la terre, dit la tradition, les habitants du plateau de Bogota vivaient comme des sauvages, nus, sans agriculture, sans lois et sans religion. Alors apparut _Bochica_, appelé quelquefois le fils du soleil, d’autres fois identifié lui-même avec cet astre: il était accompagné d’une femme appelée _Chia_, non moins remarquable par sa beauté que par son extrême méchanceté. Par son art magique, elle fit enfler la rivière de Funzha, dont les eaux inondèrent bientôt toute la vallée. Ce déluge fit périr la plupart des habitants; quelques-uns seulement s’échappèrent, en se réfugiant au sommet des montagnes voisines. Bochica, irrité, chassa Chia de la terre, et elle de vint la lune qui, depuis cette époque, commença à éclairer notre planète. Ayant ensuite pitié des hommes, il brisa par sa puissance la barrière de rochers qui fermaient le plateau, et fit écouler ainsi les eaux en créant la rivière de Funzha[281].
Le temps reculé où la lune n’existait pas encore rappelle la prétention des Arcadiens sur l’antiquité de leur origine[282]. L’astre de la nuit est peint comme un être malfaisant, qui augmente l’humidité sur la terre, tandis que Bochica, fils du soleil, sèche le sol, protège l’agriculture et devient le bienfaiteur des Muyscas. Ces Muyscas ou _Moscas_ de la Nouvelle-Grenade, nation métallurge également comme les _Tibareni_ et les _Moschici_, ces autres alliés des Cariens, dans l’Asie occidentale, adoraient encore _Nemodocon_, ou _Nemiatocoa_, regardé en particulier comme le dieu des orfèvres et des tisserands. C’était lui qui présidait aux orgies, où il apparaissait sous la forme d’un ours, affublé d’un manteau, qui dansait et s’enivrait avec les danseurs. On ne lui offrait jamais de sacrifices, parce qu’il se contentait de la _chicha_ ou hydromel qu’il buvait dans ces occasions. On le désignait aussi sous le nom de _Fo_, le renard[283].
Ce culte et celui de _Chia_, la lune, se rattachaient encore aux conceptions lascives des Cares, à qui toutes ces contrées devaient leur civilisation primitive. Car Chia était la déesse des sortiléges et des amours, souveraine des lieux souterrains, où elle avait ses sanctuaires; c’est pourquoi les dieux ne lui permettaient de paraître que dans les ténèbres ou de nuit. Véritable Hécate, elle était représentée sous la forme d’une chouette, et son culte se célébrait par des danses, mêlées d’orgies licencieuses, ce qu’on retrouve chez les Caras et ensuite chez les nations de la race nahuatl[284]. Au culte de Chia paraissait se rapporter celui de _Dobayba_, la mère des dieux[285], dont le temple, caché au fond d’une caverne, dans les montagnes les plus âpres du Darien, recélait, disait-on, des richesses prodigieuses; mais soit que ces richesses n’existassent que dans l’imagination avide des Espagnols, soit que les indigènes eussent réussi à leur en dérober le chemin, il est certain que les conquérants ne parvinrent jamais à le découvrir.
§ XVII.
Antiques sanctuaires. Les Cabires et Curètes. Souvenirs des dieux Macares, existant encore en Amérique. Dieux et cosmogonie du Pérou. Signes distinctifs de la civilisation antique, couschite, assyrienne, égyptienne, américaine, etc.