Relation des choses de Yucatan de Diego de Landa Texte espagnol et traduction française en regard, comprenant les signes du calendrier et de l'alphabet hiéroglyphique de la langue maya; accompagné de documents divers historiques et chronologiques, avec une grammaire et un vocabulaire abrégés français-maya, précédés d'un essai sur les sources de l'histoire primitive du Mexique et de l'Amérique Centrale, etc., d'après les monuments égyptiens, et de l'histoire primitive de l'égypte d'après les monuments américains par l'abbé Brasseur de Bourbourg

Part 9

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Un autre sanctuaire du soleil et de la lune existait au confluent de la rivière de _Carare_ et du fleuve Magdalena, sous la forme de deux colonnes naturelles, sculptées et cannelées de main d’homme, d’une hauteur prodigieuse: elles portaient aussi l’une et l’autre le nom de _Furatena_, et elles étaient regardées comme les génies tutélaires des montagnes, des fleuves et de la mer[286]. Les nations voisines y accouraient en foule pour y présenter leurs offrandes. De petits simulacres de ces colonnes étaient placés à côté des morts dans les tombeaux, et l’on en emportait, ainsi que ceux des Dioscures et des Cabires[287], sur la terre, sur les fleuves et sur l’Océan, comme des dieux protecteurs des voyageurs, des marins et des marchands. De même qu’en Asie et en Grèce, on les retrouvait sous cette forme, ou sous celle de phallus ou de serpents, presque toujours unis deux par deux: car sous ces divers symboles, les Américains représentaient aussi parfois les jumeaux, _Hun-Batz_ et _Hun-Chouen_, changés en singes, ou leurs adversaires _Hun-Ahpu_ et _Xbalanqué_, les deux serpents, couverts de plumes, _Quequetzalcohua_, tels qu’ils se trouvent sur le titre de cet ouvrage[288], ou bien formant le caducée de Mercure, symbole non moins américain que grec, les deux colonnes ou les deux bras, les vrais _Cabirim_ ou _Gabirim_, dont le sens, dans le quiché et ses dialectes[289], les Deux, les Bras ou Ceux qui ouvrent la bouche en bâillant, comme les _Pataikoi_, ne se trouve nulle part aussi complet qu’en Amérique.

C’étaient donc eux, les vrais Pataikoi, _Hun-Batz_ et _Hun Chouen_, les artisans célestes, les démiurges, qu’on adorait sous ces diverses formes, les dieux singes, les génies protecteurs des travaux de la civilisation dans l’Amérique centrale, dans les montagnes de Bonda et de Tayrona, comme au Cundinamarca, au pied des deux colonnes de _Furatena_, modèles, peut-être, de celles que les Phéniciens placèrent depuis à l’entrée de la Méditerranée. Du pied d’une de ces colonnes sortait une source sacrée où les pèlerins s’abreuvaient: leur situation, au centre des plus hautes montagnes du noyau américain, dans une contrée où tout annonçait le nom des _Cares_ ou des races qui leur furent apparentées, le culte dont elles étaient l’objet, ne rappellent que trop les colonnes d’Hercule, si fréquentes dans l’ancien monde, entre l’Océan et la Palestine; mais ce qui n’est pas moins remarquable, c’est qu’avec tous ces souvenirs, elles existaient précisément dans ces lieux, comme les signes des richesses minérales, des pierres précieuses et des forges d’or, apanage des dieux Macares et des Hercules, dont le nom même s’y conserva jusqu’au temps de la conquête, comme le titre des rois de Bonda et de Malambó. En effet, la plus grande partie de l’Amérique était déjà soumise aux armes espagnoles et plus de soixante ans s’étaient écoulés depuis la découverte du continent par Colomb, que le _Macar-Ona_ des forges de Sainte-Marthe continuait à résister avec les Tayronas aux envahisseurs étrangers et à tenir cette ville en éveil[290]. Aujourd’hui même, que ces populations sont en grande partie disparues, sans laisser d’autre souvenir que celui de leurs antiques richesses, le nom de l’Hercule _Macar_ s’est maintenu comme un dernier signe de la puissance et de l’extension maritime des Cares, aux embouchures de plusieurs des plus grands fleuves du Nouveau-Monde. Une montagne et un cap de la côte du Rio de la Hacha[291] en a pris le nom de _Macaira_. La plus grande des îles situées à l’embouchure de l’Orénoque, porte celui de _Macare_, et l’un de ses bras celui de _Macareo_. Entre Caracas et Victoria, une localité de la côte porte le nom de _Macarao_. Une autre s’appelle _Macarapana_, dans la province de Cumana; _Macara_ en est une autre de la province de Jaen, dans l’Équateur; _Macarabita_, dans celle de Tunja de la Nouvelle-Grenade, sans en compter bien d’autres qu’il serait fastidieux d’énumérer.

Cabires ou Curètes, nous les retrouvons dans le même pays, offrant partout, dans leurs étymologies, un sens raisonnable. Stèles, colonnes ou phallus, deux à deux, comme les _chemin_ du soleil et de la lune, à l’entrée des grottes de Cauuna, à Haïti; _Pataikoi_ jumeaux et protecteurs des arts, dans les forêts ou au fond des forges souterraines, comme _Hun-Batz_ et _Hun-Chouen_; volcans sublimes au Guatémala et fils d’une prostituée de l’Enfer, comme les deux Hun-Ahpu, qui reparaissent sous la forme de deux êtres, moitié hommes, moitié poissons, après avoir été livrés au bûcher de Xibalba, ils sont identiques avec les Dioscures qui se montrent sous la forme d’Ichtyes, issus de Derketo[292], dans les régions chamitiques de la Syrie. Cabires, ce sont encore les Hun-Ahpu qui allument les fourneaux et soufflent le feu intérieur de la terre, de manière à faire trembler le monde; stèles, colonnes ou phallus, ils se présentent à l’entrée des montagnes de Carare et de Caracua, protégeant les orfèvres et les forgerons dans la montagne, comme les pêcheurs de perles au fond de la mer[293].

Continuons à monter vers l’équateur, et du Mexique jusqu’au pied du Chimborazo, du Cotopaxi jusqu’au Cuzco, nous retrouverons, comme un symbole des mêmes idées, les indigènes, amassant de distance en distance des tas de pierres, ainsi qu’on l’a vu dans plus d’un canton de la Grèce et de l’Asie Mineure: nul ne passera sans y jeter sa pierre; souvent il y ajoutera un brin d’herbe ou une branche d’arbre, en hommage au génie du lieu; d’autres fois, il réunira trois autres petites pierres, dont il formera un foyer éphémère, où il brûlera quelques grains de copal. Là aussi nous rencontrerons les mêmes symboles mythologiques qu’au Cundinamarca, souvent encore avec les mêmes noms que dans le monde ancien. Au Pérou, on adorait sous le nom de _Curi_, les dieux jumeaux, et semblables aux Dioscures et aux Curètes, les _Curacas_ ou chefs des races primitives étaient sortis d’un œuf[294].

Dans les idées cosmogoniques des prêtres de Guamachuco, _Ataguyu_ était le principe de toutes choses: de son sein étaient sortis deux éléments opposés, _Sagad-Çaura_ et _Vanu-Gaurad_[295], lesquels à leur tour créèrent une trinité qui gouvernait le monde, _Gua-Mansuri_, _Uvigaicho_ et _Vustigui_: ceux-ci étaient les dieux de la génération, producteurs des moissons, et ils s’étaient adjoint _Llaygen_, le fécondateur, le dieu des eaux et des pluies. Gua-Mansuri, d’après la tradition recueillie à Guamachuco était né dans la province de ce nom, qu’il avait trouvée, à sa naissance, habitée par des êtres semi-divins comme lui, et qu’on appelait _Gua-Chemin_[296]. Ceux-ci avaient une sœur du nom de _Cauptaguan_, et Gua-Mansuri l’ayant vue, l’aima et la féconda. Ses frères irrités la tuèrent et réduisirent son corps en poussière, après l’avoir brûlé, et Gua-Mansuri retourna au ciel annoncer à _Ataguyu_ que la création des hommes n’avait pas pu avoir lieu. Mais Cauptaguan, en mourant, avait mis au monde deux œufs que ses frères jetèrent à la voirie. Il en sortit deux jeunes gens, _Apo-Catequil_ et _Piguerao_: ils naquirent à _Porcon_[297]. Le premier était l’auteur de tous les maux, et, à l’époque de la conquête, ajoute le document d’où nous tirons ces détails, Apo-Catequil était, de tous les dieux ou génies du Pérou, le plus craint et le plus respecté, de Quito au Cuzco. A peine venu au monde, celui-ci ressuscita sa mère qui lui remit la _guaraca_ ou fronde, laissée par son père Gua-Mansuri. À l’aide de cette arme, il tua ou chassa tous les Gua-Chemin et monta ensuite au ciel annoncer à Ataguyu que la terre était libre. Ataguyu l’envoya alors à la puna de _Guacat_[298], au-dessus de _Santa_[299], avec son frère: là, par son ordre, ils creusèrent la terre d’où sortirent les hommes, puis tirant avec sa fronde, Apo-Catequil produisit la foudre et les éclairs.

Dans ces fictions, ainsi que dans bien d’autres, on retrouve toute cette suite de créations que signalent les mythologies de l’Asie Mineure et de la Babylonie; elles se combinent ici avec la pensée des mystères de la vie et de la mort, de la résurrection et des jugements, ainsi que dans l’épopée des Hun-Ahpu, au Guatémala. Pour le moment, nous nous contentons de signaler ce nouveau point de contact avec quelques cosmogonies du vieux monde; mais en terminant, ajoutons que pour se rendre à l’enfer péruvien, _Upamarca_, dans la langue qquichua[300], il fallait que l’âme, dépouillée de son enveloppe mortelle, passât une rivière sur un pont étroit, formé de quelques cheveux, en se faisant précéder par de petits chiens noirs[301].

De tant de ressemblances et d’analogies entre les origines et les cultes de l’_ancien_ et du _nouveau_ monde, il est impossible de douter que ces deux continents n’aient eu autrefois des communications fort fréquentes et que l’un ne soit venu de l’autre. Auquel donnerons-nous la priorité? C’est là, comme nous l’avons déjà dit, une question que nous laissons au temps et à des investigations plus complètes à décider. La science arrivera-t-elle jamais, d’ailleurs, à préciser l’âge du monde? Ce à quoi nous nous intéressons davantage en ce moment, c’est aux l’origines de la civilisation dont on retrouve des vestiges si considérables dans les antiques traditions de l’Amérique. Nous parlons surtout de cette civilisation matérielle, aux constructions gigantesques, dont Babylone en Asie, Thèbes et Memphis en Égypte, étaient l’expression; de cette civilisation, «de cette puissante organisation de la force, de ce despotisme où le roi usurpait la place de Dieu[302],» telle que nous la voyons dans les débris des sociétés antiques, d’un bout à l’autre du continent américain.

Dans cette communauté d’idées, de culte et de cosmogonies que nous avons montrée entre l’Amérique, l’Égypte et la Phénicie, il y a surtout une chose qui nous a frappé et que nous n’avons point hésité un instant à faire remarquer tout d’abord, c’est l’embarras où se montrent la plupart des philologues et des historiens pour assigner un berceau aux peuples qui étaient en possession de cette civilisation étonnante et que rien, ni leurs langues, ni leurs institutions, ne rattachent aux autres populations de l’Asie. Si, comme l’avance M. d’Eckstein[303], les Cares sont d’origine couschite, si aux Cares se rattachent en Asie, les Lydiens, les Léléges, les Cauniens, les Chaldéens, les Cephènes, etc., et de l’autre, en Afrique, les Égyptiens et les populations libyennes, il faudra bien admettre que si le premier berceau de Cousch, en tant qu’origine première, est en Asie, son berceau comme père de tant de nations, de langues et d’institutions analogues, aurait bien des chances de se retrouver un jour en Amérique. C’est de ce continent que «les Cariens, dont l’origine est un des problèmes les plus importants et les plus obscurs de l’ethnographie ancienne[304],» ont rayonné sur tous les points du globe, et bien que M. Renan assure que «la question d’une intrusion de races de «l’Occident parmi les Sémites ne peut être agitée qu’à propos des Philistins[305],» nous croyons avoir présenté déjà suffisamment de preuves tendant à établir le contraire.

«Le caractère de l’ancienne civilisation assyrienne[306], qui se rapproche parfois de celle de l’Égypte,» nous rappelle les paroles de Diodore de Sicile, qui dit positivement que Bélus était «fils de Neptune et de Libya; il conduisit des colons à Babylone, et, établi sur les rives de l’Euphrate, il institua des prêtres qui étaient, comme ceux de l’Égypte, exempts d’impôt et de toute charge publique.» Diodore ajoute encore[307], ce qui est très-significatif: «les Babyloniens les appellent Chaldéens.» Or on sait que Bélus et Nemrod sont des personnages identiques, et «le Livre de Daniel distingue expressément la langue des Chaldéens de la langue vulgaire de Babylone, (la sémitique sans doute), et nous présente l’étude de la littérature des Chaldéens comme un privilége de la classe noble, une sorte d’enseignement réservé, qui se donnait dans une école du palais[308].»

Ainsi les Chaldéens, les maîtres de Babylone, cette race de prêtres étrangers, devenue la noblesse du pays, était bien d’origine libyenne et occidentale, et, ce qui est plus significatif, sortie de l’Atlantique, ainsi que l’indique le nom de Neptune. M. Renan va achever de les identifier: «A une époque également anté-historique, dit-il, nous rencontrons sur le Tigre et le bas Euphrate une race qui paraît étrangère aux Sémites, les Couschites, représentés dans les souvenirs des Hébreux par le personnage de Nemrod[309], et dont le nom se retrouve peut-être dans celui des ‏כּותׅים‎ ou _Cuthéens_, des Κίσσιοι d’Hérodote, des Κοσσαῖοι et du _Kouzistan_ actuel. Tout porte à croire qu’identiques aux Céphènes, auxquels la tradition grecque attribuait la fondation du premier empire chaldéen, ils procédèrent du sud au nord et se portèrent de la Susiane et de la Babylonie vers l’Assyrie. Babylone, Ninive, plusieurs des grands centres de population groupés autour de Ninive et que les explorations récentes viennent de rendre à la lumière, durent à ces peuples leur première fondation. Le caractère grandiose des constructions babyloniennes et ninivites, le développement scientifique de la Chaldée, les rapports incontestables de la civilisation assyrienne avec celle de l’Égypte, auraient leur cause dans cette première assise de peuples matérialistes, constructeurs, auxquels _le monde entier_ doit, avec le système métrique, les plus anciennes connaissances qui tiennent à l’astronomie, aux mathématiques et à l’industrie.

»Ces conjectures sont, du reste, en accord avec les travaux de M. Oppert sur les inscriptions babyloniennes et avec les recherches de M. Fresnel sur les langues de l’Arabie méridionale. Tous deux sont persuadés que la langue des inscriptions babyloniennes est un dialecte sémitique analogue au dialecte du pays de Mahrah, situé au nord-est d’Hadramant. Or le dialecte du pays de Mahrah semble représenter un reste de l’ancienne langue de Cousch. M. Fresnel conclut de là que c’est en Arabie qu’il faut aller chercher le point de départ des Couschites de Nemrod[310].»

Mais nous avons déjà vu, avec Diodore, que c’est de la côte libyenne, et comme colonie de l’Égypte et non de l’Arabie, que Nemrod et les Chaldéens sont allés à Babylone. Pourquoi s’étonner après cela qu’on trouve entre les langues sémitiques et l’égyptien, ainsi que les autres langues d’origine couschite, des analogies quelquefois si marquées? le contraire serait presque un prodige, après le long séjour des Hébreux en Égypte, où les Béni-Israël eurent tout le temps d’oublier leur propre langue; après la certitude que nous avons acquise de la parenté des populations couschites avec les Égyptiens, avec Cham, après les nombreuses alliances de celui-ci avec les fils de Sem, en Égypte ou ailleurs. Ajoutons encore ici, pour en finir avec nos emprunts à M. Renan, que «cette redoutable organisation militaire, cette vaste féodalité qui faisait tout aboutir à un même centre, cette science du gouvernement,» représentant si bien l’esprit de la race couschite, se trouvaient encore dans toute leur force dans les empires du Mexique, du Cundinamarca et du Pérou, au moment même de la conquête espagnole. Tout ce que cet écrivain dit de Ninive, où «nous trouvons, dit-il[311], un grand développement de civilisation proprement dite, une royauté absolue, des arts plastiques et mécaniques très-avancés, une architecture colossale, un culte mythologique qui semble empreint d’idées iraniennes, la tendance à envisager la personne du roi comme une divinité, un grand esprit de conquête et de centralisation,» tout cela existait dans l’empire des Incas, comme au Michoacan et à Mexico, lorsque les conquérants espagnols apparurent sur les côtes de l’Amérique.

§ XVIII.

Résultats de ces recherches. Décadence d’une civilisation et d’une navigation antiques. Les Phéniciens en héritent, puis les Carthaginois. Souvenirs affaiblis des anciennes connaissances maritimes. L’Amérique dans Diodore de Sicile, etc.

Maintenant une dernière question reste à faire au sujet de tous ces peuples, soit de ceux qui existaient sur le continent américain, soit de ceux qu’on trouve si intimement liés avec eux, en Europe, en Afrique et en Asie. A quelle époque se séparèrent-ils, quand cessèrent les relations qui paraissent avoir relié autrefois, presque comme aujourd’hui, toutes les nations du monde? Ainsi que nous l’avons vu, au commencement de ce récit, on ne peut en attribuer l’interruption qu’à ces catastrophes immenses antérieures à tous les souvenirs précis de l’histoire, et qui nous reportent évidemment aux époques diluviennes, dont parlent les différentes traditions de la terre. C’est à quoi semble faire allusion également le nom de _Phaleg_ ou _Peleg_, un des descendants de Sem, suivant la Bible, et qui signifie, ajoute l’Écriture, que ce fut de son temps que la terre fut divisée[312]. Mais c’est là une question trop ardue et sur laquelle nous ne nous appesantirons pas: notre tâche était de chercher à relier les deux mondes en comparant les traditions qui de part et d’autre ont conservé le souvenir d’antiques communications. Nous l’avons tenté; le lecteur dira si nous avons réussi[313], et si nous avons apporté suffisamment de preuves pour justifier le titre de cet essai.

À la suite de toutes les recherches que nous avons faites, dans ce dessein, nous ajouterons que ce qui semblerait résulter des documents variés que nous avons eus sous les yeux, ce serait l’idée vague d’une doctrine analogue au dogme chrétien de la déchéance, qu’on trouve répandue surtout dans les traditions mexicaines[314] et qui s’expliquerait ici par la décadence d’une immense civilisation primitive dont on ne connaît jusqu’à présent, quant à l’Amérique, que des souvenirs et des traditions, mais dont l’Égypte ainsi que l’Assyrie auraient été peut-être les reflets dans l’ancien monde. Ce qui paraît hors de doute, c’est qu’à dater du cataclysme, cause de la grande séparation des peuples, les connaissances humaines se seraient trouvées partout abaissées sur la terre, dans l’ordre matériel, aussi bien que dans l’ordre moral. De là paraissent dater, ainsi que nous l’avons observé précédemment, la plupart des systèmes idolâtriques, fondés sur les terreurs de l’homme au sortir du cataclysme, et organisés par un petit nombre de prêtres, instruits de la science antique, dans le but d’établir leur puissance sur les sociétés renaissantes. Avec la décadence de la civilisation s’arrêtèrent également ces étonnantes navigations où les Cares avaient pris une si large part: le souvenir même tendit à s’en effacer de siècle en siècle parmi les nations, et l’on oublia presque qu’il y avait un autre continent, opposé à l’Europe et à l’Afrique. À l’exception des indices mystérieux que nous trouvons des voyages des Phéniciens et des Carthaginois entre l’Afrique et l’Amérique tropicale, en dehors des invasions partielles entreprises par le nord de la Scandinavie à l’Islande et de là aux côtes septentrionales de l’Amérique, antérieurement, peut-être, et postérieurement à l’ère chrétienne, on ignore s’il a existé, par l’Atlantique, quelque communication avec le continent occidental, jusqu’au jour où le génie de Colomb est venu renouer les deux mondes.

Cette décadence de la navigation, cette interruption qui se produit insensiblement dans les relations entre les deux continents, cet oubli de l’occident ou plutôt l’obscurcissement des idées à cet égard, seraient encore l’objet de plus d’une question intéressante. On ne saurait encore s’expliquer ces choses que par des cataclysmes partiels et consécutifs, brisant l’un après l’autre des nœuds antiques, en faisant descendre de nouvelles portions de terre au fond des mers; par des bouleversements terribles dans les continents ou des émigrations de peuples, fuyant dans l’épouvante leur patrie déchirée par les convulsions de la nature, comme celles qui obligèrent les tribus du nord de l’Asie à descendre vers l’Inde, qui de Céphène alors devint Arya[315]. Sans doute les nations échappées au cataclysme atlantique, du côté de l’Orient, durent penser d’abord que c’en était fait à jamais de toutes les terres occidentales, et ce fut apparemment un hasard heureux, comme celui dont parle Diodore,[316] à propos de la grande île découverte par les Phéniciens, qui leur fit reconnaître que tout n’avait pas été englouti par les flots, au delà de l’Océan.

Quelles que soient, d’ailleurs, les causes de la décadence de la navigation antique, il n’en demeure pas moins établi que les peuples qui nous apparaissent aujourd’hui comme les principaux navigateurs, dans les siècles passés, étaient les peuples de la race de Cham et en particulier les Cares. Des Cares, cette science passa aux Phéniciens et aux Étrusques: mais déjà elle avait perdu de son caractère d’universalité. En prenant tour à tour les rares fragments conservés dans les écrits des anciens, on la voit décliner avec les notions des terres transatlantiques, qui deviennent de siècle en siècle plus vagues et plus obscures. Les Phéniciens, craignant sans doute qu’on ne leur enlevât le monopole du commerce de l’Occident, en dérobaient, autant que possible, la connaissance aux autres nations, et l’Égypte, qui devait être mieux qu’aucune d’elles instruite de l’existence de l’Amérique, se taisait par orgueil national ou par esprit de secte, ne disant que ce que ses prêtres voulaient qu’on sût, afin d’empêcher les Grecs, trop curieux et trop bavards, d’approfondir ses origines.

«Dès les temps homériques, dit Humboldt[317], les Hellènes avaient la croyance que des pays riches et fertiles étaient situés vers le couchant; mais leur connaissance précise du bassin méditerranéen ne s’étendait pas alors au delà du méridien de la Grande-Syrte et de la Sicile. Toute la partie occidentale de ce bassin, depuis longtemps parcourue par les Phéniciens, ne fut connue aux Hellènes que depuis le voyage de Colœus de Samos, dont Hérodote a reconnu l’importance[318].» Leur horizon géographique s’agrandit peu à peu, de la mer Égée au méridien des Syrtes, de là aux colonnes d’Hercule et hors du détroit, avec Hannon vers le sud, avec Pythéas vers le nord[319]. A l’ouest, les Carthaginois suivaient en Amérique les traces des Cares, auxquels ils avaient succédé. Diodore nous l’apprend dans les termes les plus clairs. Déjà le récit de Platon nous a fait connaître ce qu’on savait de l’Atlantide; ceux de Plutarque et de Théopompe sur le grand continent Cronien ou transatlantique ne laissent presque rien à désirer, si on les compare à la description du Groenland et de l’Amérique du nord[320]. Voici maintenant en quels termes Diodore décrit l’Amérique méridionale: