Part 7
Si la Maïa des Grecs était considérée comme l’épouse du soleil, en tant que Zeus était assimilé à cet astre, il en était de même de la Maïa mexicaine, adorée encore sous le nom de _Centeotl_ ou _Cinteotl_, la déesse du maïs et des fruits de la terre[194], de _Meahuatl_, signifiant le jet ou la pousse de l’aloès, qu’on est obligé de trancher dès sa naissance, au sein même de la plante, pour pouvoir y recueillir la séve, l’_octli_ ou pulqué; c’est à cause de sa fécondité ou plutôt de la fécondation dont elle était la source, qu’on se l’imaginait couverte de quatre cents mamelles, comme l’Arthémis d’Éphèse[195] qui n’était peut-être qu’une copie de _Centeotl_, portée dans cette ville par les Cares qui, ainsi que les Lydiens, passaient pour être les propagateurs de son culte. Ainsi que les prêtres de la déesse d’Éphèse, ceux de la déesse mexicaine devaient garder une chasteté perpétuelle, de même que les vierges qu’on lui consacrait[196]. Dans la mythologie américaine _Centeotl_, indistinctement mâle ou femelle, porte un caractère d’hermaphroditisme qui lui venait peut-être de la plante où le sexe de la femme pouvait se représenter par la forme évasée de l’aloès, après le retranchement de son jet, lequel, à son tour, exprimait si visiblement le caractère du mâle. Mère et nourricière du genre humain, on donnait encore à cette divinité le titre de _Tonacayohua_, celle de notre chair, et, dans cette qualité, elle était l’épouse de _Tonacateuctli_, le chef de notre chair, autre personnification du soleil[197], considéré, de son côté, comme le père du genre humain.
Pan, dans les monuments égyptiens, est appelé _Khem_, le dieu des Chemmis, où il apparaît sous les emblèmes d’un dieu phallique, enveloppé de langes; c’est pour cela que son nom est _Khem_ [glyphes], [hiéglyphes], [glyphes], le Renfermé[198]. Ainsi en est-il des _Chemes_, _Chemens_, _Zemes_ ou _Cemis_, dieux ou génies protecteurs et provéditeurs à Haïti, où sous la forme d’un os, d’un bâton, ils sont enveloppés dans des langes de coton[199], exactement comme le _Tlaquimilolli_, le paquet sacré des Mexicains, ou le dieu Priape des Mandans, qui célébraient encore, il y a si peu d’années, la fête de ce dieu avec des cérémonies d’une obscénité dont rien n’approchait[200]. En nous reportant à l’idée première de cette divinité, nous la retrouvons tout naturellement dans la gerbe de maïs, bien nommée _Centeotl_, dieu ou déesse unique[201], enveloppée d’abord des feuilles qui recouvrent l’épi, exactement comme des langes qui en étaient l’image. Pan, considéré quelquefois comme Hermès ou le père d’Hermès[202], reparaît encore au Yucatan sous les symboles de ce dieu, comme l’inventeur de l’écriture et des arts, comme le maître de la sagesse humaine, dans le personnage de _Zamnà_ ou _Itzamna_, qui est regardé comme le premier qui civilisa la péninsule, et le fils du dieu tout-puissant _Hunab-ku_ seul saint[203]. Mais le vrai nom de Zamnà, celui qu’il se donnait lui-même dans l’opinion des peuples[204], était _Itzen-Muyal_, _Itzen-Caan_, la substance des nuages, la rosée du ciel, noms dont la première syllabe est encore celle du dieu des Chemmis[205]. Ainsi que ce dernier, il s’appelait aussi _Ahcoc-ah-Mut_[206], et de lui venait le nom d’_Ytzmat-Ul_ ou _Tzemat-Ul_ à la plus antique des pyramides d’Izamal, élevée, assurait-on, sur le tombeau de Zamnà.
Sous ces divers symboles que nous venons d’examiner, comme sous le nom de Zeus, _Pan_, ainsi que nous l’avons vu, s’identifie parfaitement avec l’_Amon_ des Égyptiens. Si Pan est la force cachée, la puissance génératrice, nous savons également, au rapport de Plutarque, appuyé sur l’autorité de Manethon[207], que le mot _amen_, chez les Égyptiens, signifiait «ce qui est caché,» et «l’action de cacher» de la racine [glyphes], voiler, cacher. Champollion, qui cherchait comment d’_Amon_, le dieu caché, on avait pu faire _Amon-Ra_, le soleil, en trouve l’explication dans un manuscrit où ce nom est écrit «_Amoun_, [glyphes], qui paraît dérivé, dit-il[208], de la même racine que l’ancien nom du soleil ΩΝ, et qui, tous deux, ont la plus grande analogie avec ουων, [glyphes] et ΤΟΥΩΝΧ, _illuminare_, _ostendere_, _apparere_.» _Amon-Ra_ est donc le soleil caché, dans son acception la plus vulgaire. Mais qu’est-ce que le soleil caché, sinon le soleil qui se plonge dans la mer, le soleil passé à l’Occident? de là les titres divers, de Seigneur de l’Amenti, de Seigneur du monde d’en bas, attribués à Osiris, de Seigneur des deux hémisphères, que lui donnent tous les monuments égyptiens, et que les égyptologues lui refusent systématiquement, en y substituant celui de Seigneur de la haute et de la basse Égypte. C’est dans le même sens que _Tetzcatlipoca_, appelé aussi, comme le _Pan_ mexicain, _Tonacateuctli_, devient la personnification du soleil _Tonatiuh_ ou Τουωνχ, _Touônch_, l’illuminateur, au Mexique, puis, en descendant au fond des eaux, le Seigneur des ombres et de la mort, _Mictlanteuctli_, le prince de l’Enfer[209], lequel est encore ailleurs le père de _Tlaloc_, dieu des eaux, des orages et des tempêtes, l’ouragan, dont il a été question plus haut.
La coïncidence n’est pas moins remarquable, si nous observons que, dans toutes les fêtes qui se célébraient à l’occasion de cette divinité, quatre prêtres portant, au Mexique, le nom de _Tlaloque_ et _Chac_, au Yucatan, ainsi que le dieu dont ils étaient les ministres spéciaux, plaçaient aux quatre angles de la cour du temple, quatre grandes amphores, toujours remplies d’eau, dont ils avaient la garde. Dans une de ces fêtes consacrées à Zamnà, ces prêtres ayant fait un grand feu au milieu de la cour, y jetaient les cœurs de tous les animaux qu’ils pouvaient rassembler, et quand ils étaient consumés, éteignaient le feu avec l’eau contenue dans les quatre amphores[210]. C’est ainsi qu’en Égypte, les vases dits _canopes_, où l’on enfermait les entrailles des défunts, se trouvaient «toujours réunis quatre par quatre, ainsi que le sont les génies de l’Amenti ou enfer égyptien: _Amtet_, _Hapi_, _Satmauf_ et _Namès_, dont ils portent ordinairement les têtes respectives qui les caractérisaient, c’est-à-dire _humaine_, de _cynocéphale_, de _chacal_ et d’_épervier_[211].»
Ces _canopes_ sont, sous le même nom, les dieux pénates du Pérou[212]. _Can_, ou _con-op_, ou _con-ub_, la puissance qui souffle, ou le vase supérieur; on les retrouve comme les quatre soutiens du monde, dans les quatre _Bacab_, qu’ils représentent dans les fêtes au Yucatan[213]; dans les quatre grands dieux du Mexique et de l’Amérique centrale, et le _Livre Sacré_ nous les montre presque avec les mêmes symboles qu’en Égypte. C’est, en premier lieu, _Hun-Ahpu-Vuch_, un Tireur de sarbacane au _Sarigue_, dont le nom se retrouve dans celui de _Sat_ ou _Sutech_[214], figuré, sans qu’on puisse s’y méprendre, dans le _Sarigue_, sur un grand nombre de monuments égyptiens, mais qu’aucun égyptologue n’a su expliquer jusqu’aujourd’hui, et qu’on n’expliquera pas facilement, si on ne le cherche en Amérique, le seul continent où se trouve cet animal[215]. Puis vient _Hun-Ahpu-Utiu_, un Tireur de sarbacane au _chacal_[216], puis _Zaki-Nima-Tziiz_, la grande Épine blanche ou le grand Porc-Épic-Blanc[217]; enfin, _Tepeu-Gucumatz_, l’Élevé, le Dominateur, le Maître de la Montagne, le _Serpent_ aux plumes de quetzal, que le lecteur connaît déjà. Observons encore, à propos de ce nombre quatre, ceux des quatre animaux, dont les noms caractérisaient les initiés aux mystères de Mithras ou d’Osiris, du Lion ou Chacal, de la Hyène, de l’Aigle et du Corbeau, qui se représentent constamment, sous les mêmes noms et avec les mêmes symboles, dans les mystères antiques de la chevalerie au Mexique[218].
§ XIV.
Les dieux de l’Orcus mexicain, Ixcuina, déesse des amours, personnification de Mictecacihuatl, déesse de l’enfer. Ehecatl au Mexique, Yk au Yucatan, Eikton en Grèce, Hik en Égypte, l’air, l’esprit, le souffle. Phtha et Hun-Batz. Chouen et Chou-n-aten, etc.
Du fond des eaux qui couvraient le monde, ajoute un autre document mexicain[219], le dieu des régions d’en bas, _Mictlan-Teuctli_ fait surgir un monstre marin nommé _Cipactli_ ou _Capactli_[220]: de ce monstre, qui a la forme d’un caïman, il crée la terre[221]. Ne serait-ce pas là le crocodile, image du temps, chez les Égyptiens, et, ainsi que l’indique Champollion[222], symbole également de la _Région du Couchant_, de l’_Amenti_? Dans l’Orcus mexicain, le prince des Morts, _Mictlan-Teuctli_, a pour compagne _Mictecacihuatl_, celle qui étend les morts. On l’appelle _Ixcuina_, ou la déesse au visage peint ou au double visage, parce qu’elle avait le visage de deux couleurs, rouge avec le contour de la bouche et du nez peint en noir[223]. On lui donnait aussi le nom de _Tlaçolteotl_, la déesse de l’ordure, ou _Tlaçolquani_, la mangeuse d’ordure, parce qu’elle présidait aux amours et aux plaisirs lubriques avec ses trois sœurs[224]. On la trouve personnifiée encore avec _Chantico_, quelquefois représenté comme un chien, soit à cause de sa lubricité, soit à cause du nom de _Chiucnauh-Itzcuintli_ ou les Neuf-Chiens, qu’on lui donnait également[225]. C’est ainsi que dans l’Italie anté-pélasgique, dans la Sicile et dans l’île de Samothrace, antérieurement aux Thraces et aux Pélasges, on adorait une Zérinthia, une Hécate, déesse Chienne qui nourrissait ses trois fils, ses trois chiens, sur le même autel, dans la demeure souterraine; l’une et l’autre rappelaient ainsi le souvenir de ces hétaires qui veillaient au pied des pyramides, où elles se prostituaient aux marins, aux marchands et aux voyageurs, pour ramasser l’argent nécessaire à l’érection des tombeaux des rois. «Tout un calcul des temps, dit Eckstein[226], se rattache à l’adoration solaire de cette déesse et de ses fils. Le Chien, le Sirius, règne dans l’astre de ce nom, au zénith de l’année, durant les jours de la canicule. On connaît le cycle ou la période que préside l’astre du chien: on sait qu’il ne se rattache pas seulement aux institutions de la vieille Égypte, mais encore à celles de la haute Asie.» En Amérique le nom de la déesse _Ixcuina_ se rattache également à la constellation du sud, où on la personnifie encore avec _Ixtlacoliuhqui_, autre divinité des ivrognes et des amours obscènes: les astrologues lui attribuaient un grand pouvoir sur les événements de la guerre, et, dans les derniers temps, on en faisait dépendre le châtiment des adultères et des incestueux[227].
Ainsi, de quelque côté qu’on jette les yeux sur les cosmogonies antiques, en Afrique, en Asie ou en Amérique, de chaque côté, on leur trouve, non-seulement, des analogies, mais des ressemblances si grandes, qu’il serait inconséquent de n’y voir que de simples coïncidences, entièrement dues au hasard: il ne reste donc plus qu’à leur attribuer une origine commune. Dans les cieux, sur la terre ou au fond des mers, en Égypte et au Mexique, ce sont des mythes identiques: _Amon-Ra_, le soleil, devient _Aiumu_, l’Osiris infernal, le roi des demeures souterraines, comme _Tetzcatlipoca_ se personnifie en _Cipactonal_, celui-ci en _Mictlanteuctli_, en descendant des cieux au fond de l’Océan. _Osiris_ et _Horus_ apparaissent sous le nom de _Sat_ ou Typhon; puis c’est _Chnouphis_, _Knèph_, l’Esprit, le souffle divin. C’est ainsi que _Quetzalcohuatl_, l’Oiseau-serpent devient _Ehecatl_ au Mexique, et _Yk_ dans les langues de l’Amérique centrale «_Chnouphis_, remarque Champollion[228], porte dans plusieurs inscriptions hiéroglyphiques une légende de laquelle il résulte que cette divinité présidait à l’inondation. Puis il ajoute: _Cnèf_, _Cnouphis_ ou _Chnoubis_, se rapportent évidemment aux racines égyptiennes _nèf_, _nèb_, _nife_ et _nibe_, afflare, πνεῖν,» mots qu’on retrouve presque identiques dans _ub_, _pub_, la sarbacane, l’instrument par où la terre souffle le feu des volcans, dans la légende de _Hun-Ahpu_ ou _Ahpub_, dont le nom se retrouve encore dans celui de l’_Anupu_ égyptien.
«Or, par _Knèf_, continue Champollion, on voulait indiquer l’être inconnu et caché, l’_Esprit_, πνεῦμα, qui anime et gouverne le monde[229],» dont la forme, dans Jamblique[230] Ημῆφ, se retrouve dans l’_Ymox_ ou _Ymix_ du maya et du quichée[231]: mais allons plus loin; car Jamblique, parlant au nom d’Hermès, c’est-à-dire des Gnostiques, ajoute[232] au sujet de cette divinité δν καὶ Εῖκτων ἐπονομάζει. Le dieu _Knèf_ portait donc également le nom d’_Eikton_. Là-dessus, Champollion déclare[233] qu’«il ne saurait être douteux que le premier Hermès n’ait été bien certainement le même que le dieu nommé par Jamblique, d’après les livres sacrés de l’Égypte _Eikton_, le premier des dieux célestes (Οὐράνιοι θεοὶ) intelligence supérieure, émanée de l’intelligence première _Knèph_, le grand Démiurge.»
Ainsi, rien de plus clair: EIKTON, comme EHEC ou EHECATL[234] chez les Mexicains, comme YK ou HYK, au Yucatan et dans toutes les régions voisines, ainsi que dans l’Amérique centrale, est identique avec _Knèph_; il est l’Esprit qui parcourt le monde et le pénètre dans toutes ses parties, l’ouragan encore, _hurakan_ ou _ur-ik-an_, qu’on peut traduire en quiché, l’esprit qui vient rapidement; il est le [glyphes], [glyphes] ou [glyphes] des Égyptiens, le modérateur universel[235], le même euphoniquement et symboliquement en Grèce, en Égypte, au Yucatan, au Mexique et dans l’Amérique centrale. Veut-on continuer la comparaison, qu’on ouvre la _Symbolique de Creuzer_, traduite et si bien complétée par M. Guigniaut[236], et l’on y trouvera la figure d’un personnage à longue queue, un instrument de musique entre les mains: «Vieillard assis, dit le savant secrétaire perpétuel de l’_Académie des Inscriptions_, et jouant d’un instrument à cordes: le caractère de sa physionomie et sa coiffure le rapprochent naturellement d’une des principales figures du numéro suivant. Nous voyons ici _Phtha_, le démiurge, inventeur des arts et de la musique en particulier, organisant toutes choses par sa divine harmonie.» Creuzer le représente lui comme le créateur _Knèph_ ou Agathodémon, le bon esprit, tandis que M. Guigniaut insiste en disant «que ce vieillard barbu, nain à gros ventre et à face bizarre, portant une coiffure de plumes, est plutôt _Phtha_, le démiurge et l’artisan céleste.»
_Knèph_ et _Phtha_, Bunsen le remarque judicieusement[237], sont clairement identifiés dans les monuments égyptiens, ce avec quoi nous sommes parfaitement d’accord. Bunsen observe ensuite que _Phtha_ avait une grande ressemblance avec les _Pataikoi_, ces statues de nains monstrueux que les Phéniciens attachaient à la poupe de leurs navires, ce qui ramène à l’idée de M. Guigniaut que le vieillard en question serait le dieu _Phtha_. Mais ce que d’autres n’ont pu remarquer comme nous, c’est la ressemblance frappante de ce personnage, c’est celle de la plupart des images de _Phtha_, avec celle que nous a laissée le _Livre sacré_ des Quichés dans la description des deux frères _Hun-Batz_ et _Hun-Chouen_, métamorphosés en singes par Hunahpu, et qui retournent ensuite danser et grimacer devant leur aïeule[238]. «Or _Hun-Batz_ et _Hun-Chouen_ étaient de très-grands musiciens et chanteurs, est-il dit: ils étaient également joueurs de flûte, chanteurs, peintres et sculpteurs; tout sortait parfait de leurs mains.» Ce que nous ajouterons au sujet de cette fiction, c’est que les deux paires de jumeaux, _Hun-Batz_ et _Hun-Chouen_, d’un côté, qui se montrent si fréquemment dans les bas-reliefs et sculptures de l’Amérique centrale, de l’autre, ceux de _Hun-Ahpu_ et _Xbalanqué_, paraissent avoir été les symboles antiques de deux sectes religieuses, toujours ennemies, dans ces contrées, dès les temps les plus reculés. N’y aurait-il pas lieu de croire que ces symboles auraient été également, en Égypte, ceux de deux formes de culte, distinctes et opposées l’une à l’autre, quand on observe, précisément sous Amenhotep IV, les changements introduits à Thèbes, dans la religion, celui qui s’opère dans la physionomie même des princes de la famille royale, et qu’on voit le pharaon adopter le nom de _Chou-n-aten_, qui rappelle si bien celui de _Hun-Chouen_? Remarquons, en outre, ce que Brugsch ajoute à ce sujet[239]: «Le roi, les membres de sa famille, les grands fonctionnaires, les guerriers, enfin, toute la population de la nouvelle résidence, ont presque l’aspect d’une race étrangère...» Cela ne pourrait-il pas indiquer quelque autre invasion libyenne, des Éthiopiens de l’ouest ou des populations atlantiques?
On signale le culte des dieux-singes, des pontifes-singes dans les diverses théogonies de l’Inde, de l’Égypte et de l’Amérique: dans les peintures égyptiennes et mexicaines, ces animaux sont représentés dans une même posture d’adoration devant la divinité. On a trouvé dans des tombeaux en pierre de l’Amérique centrale des ossements parfaitement conservés de ces cynocéphales, dont la tête de mort est figurée dans les sculptures du grand palais de Copan: dans les provinces d’Oaxaca et de Yucatan, ils recevaient les honneurs divins sous les noms de _Hun-Chouen_ et de _Hun-Ahau_, et ils y étaient regardés comme les fils d’_Ixchel_ et d’Itzamna, dont les sexes sont changés dans le texte que nous citons ici[240]. C’est d’ailleurs dans l’ensemble des régions, comprises entre ces deux provinces, que se présentent les souvenirs les plus complets de l’Orcus antique dans les noms de _Xibalba_ et de _Mictlan_, où l’on trouvait, non trois juges, mais treize, dont les noms, conservés de siècle en siècle, font encore frémir les populations[241]. Là aussi, il fallait qu’une pièce de monnaie, représentée par une pierre fine, fût placée dans la bouche du défunt, afin qu’il pût se faire admettre au séjour infernal, et chacun se faisait précéder d’un ou de deux petits chiens roux, destinés à le porter à travers les eaux du fleuve qui tournait neuf fois autour de l’enfer[242]. C’est dans cette demeure funèbre que le _Codex Chimalpopoca_ nous montre Quetzalcohuatl, descendant un jour par ordre des dieux, afin de demander au Seigneur des morts les os de jade dont il fera des hommes[243]: le prince infernal présente à Quetzalcohuatl sa conque que celui-ci saisit, et, ainsi que le Yadus, dans l’enfer sous-marin de _Narakah_[244], il s’en sert comme d’une trompe; l’enfer tremble, les vers et les autres insectes mystérieux qui étaient endormis s’éveillent et lui prêtent leur aide; les portes de Mictlan s’ouvrent et il s’empare des jades sacrés qu’il porte au monde.
§ XV.
Le Thoth mythique. Viracocha, Bochica, Quetzalcohuatl. Civilisation qu’ils établissent. Opinion des philologues modernes sur les races couschites. Où était leur berceau? Mythes de l’Occident. Gaïa et Iaïa. Peuples divers. Origine des métaux, etc.
Quetzalcohuatl, Kukulcan ou Zamna, c’est lui, nous l’avons dit, qui est l’inventeur des arts graphiques, le démiurge américain, le propagateur des sciences, qui civilise le Mexique et le Yucatan; c’est lui qui reparaît sous le nom de _Bochica_, à la Nouvelle-Grenade, et de _Viracocha_ au Pérou. Il représente partout «le personnage hiéroglyphique de _Thoth_, qui sert d’expression, dit Eckstein[245], aux rudiments d’un corps littéraire et scientifique de la plus vieille Égypte,» et j’ajouterai de l’Amérique plus primitive, peut-être, que l’Égypte elle-même. «Le mythique Thoth, continue cet écrivain, agissait comme le mythique Oannès, comme le mythique Pârâsharya, comme le mythique dragon de la primitive Chine. Il posait, comme eux, les fondements d’un ordre de civilisation au milieu de races sauvages, aborigènes de la vallée du Nil, du delta de l’Euphrate et du Tigre, du delta de l’Indus, du delta des confluents de la Gangâ et de la Yamunâ, et des contrées voisines des rives de la mer de Kokonor. Des étrangers sortaient, disaient-ils, d’un Hadès, d’un foyer souterrain, porteurs d’une science d’organisation qui reposait sur un principe de géométrie et d’astronomie, qui ordonnait un calendrier mythico-astronomique, qui canalisait le pays et faisait le cadastre de son territoire, fixait l’enceinte des villages et des cités, ordonnait celle des temples, des résidences pontificales et des résidences royales, qui ébauchait un code de lois, un corps d’ouvrages sur l’anatomie et la médecine, relevant d’un principe sacré. Elle apportait un système d’écriture hiéroglyphique pour exprimer toutes ces choses[246]. Elle se révélait dans un ensemble qui ne permet pas d’y voir le développement d’une culture autochtone aux lieux où elle s’y applique.
»Tout cela se développe, il est vrai, dans le cours des âges, comme on peut le voir partout où se rencontre un principe d’organisation: en Chine, dans la Mésopotamie de l’Inde centrale; dans les régions de l’Indus et du Guzzerate, en Babylonie, dans l’Arabie méridionale, dans l’Éthiopie, y compris Méroë, dans l’Égypte et finalement dans la Phénicie. Mais l’identité du principe se rapporte _à un ordre de civilisation complétement importé d’ailleurs_. C’est ce qui force l’esprit de critique à attribuer ces rayons de lumière au centre d’une vieille culture que tout concourt à placer dans les régions du Gihon et du Pishon. La Genèse biblique les place immédiatement dans le voisinage du berceau de l’espèce humaine. Ce n’est que dans ces régions de Kusch et de Chavila que la culture a pu parcourir la longue période de ses commencements; ce n’est que là qu’elle a pu avoir son histoire et sa genèse. Son développement ultérieur émane partout ailleurs dans l’ensemble primitif d’un tout complétement formé. Il va de soi qu’un tel ensemble s’élabore, se subdivise, se fractionne de nouveau et se développe comme un arbre de culture nouvelle, conformément aux accidents du sol, des contrées, des climats et des populations autochtones. Il est d’origine thibétaine dans l’Inde, ou encore d’origine malaisienne, nègre, quelque soit le mélange d’éléments auxquels tout cela ait primitivement appartenu.»
Ces deux paragraphes jettent certainement un grand jour sur l’histoire primitive du monde: ils placent à leur véritable point de vue les origines de la civilisation qu’ils ramènent précisément dans le cadre de nos recherches sur l’Amérique. Au premier coup d’œil, ils sembleraient tout à fait d’accord avec les observations de M. Fresnel et de M. Oppert, qui attribuent au pays de Mahrah l’ancienne langue de Cousch, à laquelle se rattacheraient toutes celles dont M. Renan est tenté de créer un groupe distinct sous le nom de _sémitique-couschites_, «renfermant l’himyarite, le ghez, le mahri, la langue des inscriptions babyloniennes. Mais, dans l’état actuel de la science, ajoute le savant académicien[247], il serait prématuré d’adopter à cet égard aucune formule définitive.» D’autant plus prématuré qu’il faudrait ainsi faire de l’Arabie le point de départ des Couschites de Nemrod, que M. d’Eckstein met, lui, dans le voisinage immédiat du berceau de l’espèce humaine. Mais dans l’une ou l’autre hypothèse, comment accorder ces idées avec le fait de l’origine attribuée par Diodore de Sicile à Bélus, que la plupart des auteurs identifient, d’ailleurs, avec l’Hercule assyrien, avec Nemrod[248]? S’il est vrai, comme l’affirme cet auteur[249], que Bélus était fils de Libye et de Neptune, c’est-à-dire d’un mélange de libyen et d’atlantique, il est clair qu’il ne venait pas de l’Arabie.