Relation des choses de Yucatan de Diego de Landa Texte espagnol et traduction française en regard, comprenant les signes du calendrier et de l'alphabet hiéroglyphique de la langue maya; accompagné de documents divers historiques et chronologiques, avec une grammaire et un vocabulaire abrégés français-maya, précédés d'un essai sur les sources de l'histoire primitive du Mexique et de l'Amérique Centrale, etc., d'après les monuments égyptiens, et de l'histoire primitive de l'égypte d'après les monuments américains par l'abbé Brasseur de Bourbourg

Part 6

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Quant aux Cares que les savantes recherches de cet écrivain nous montrent, presque comme les maîtres du vieux monde, avant les Aryas et les prédécesseurs des Phéniciens sur toutes les mers, faut-il s’étonner que nous les rencontrions également sur toute l’étendue de l’Amérique? faut-il s’étonner que nous trouvions leur nom mêlé aux cosmogonies antiques, aux plus anciennes légendes, aux invasions les plus considérables, comme à la fondation des empires, aux jours les plus fabuleux de l’histoire de ces contrées? Nous les y trouvons à des époques diverses, avec leurs institutions et leur culte. D’où venaient-ils originairement? étaient-ils de la même race que ces populations qui, sous le nom d’Atlantes, envahirent l’Europe et l’Afrique, dans les temps antérieurs à la grande catastrophe diluvienne, qui sépara les deux mondes, à l’Occident et à l’Orient; ou bien, furent-ils conduits, par suite de cette catastrophe, à se disperser et à émigrer à la fois, d’Asie en Afrique et en Europe, et d’Asie en Amérique? Dans l’opinion de M. d’Eckstein, cette catastrophe aurait certainement réagi sur les destinées de l’Afrique[148]: elle aurait, ainsi que nous le pressentions tout à l’heure, amené dans l’Égypte les rois libyens, fondateurs des pyramides, et causé l’apparition des Cares sur les côtes de la Méditerranée, en Libye et en Palestine. Ces mêmes causes auraient déterminé ultérieurement l’occupation des îles de la Méditerranée, après quoi se seraient formés les premiers établissements qui surgirent sur divers points de la Grèce anté-pélasgique et de l’Italie anté-latine; les Cares auraient fini, de cette manière, par constituer une puissance maritime carienne sur les côtes de la Cilicie et de la Lycie, aussi bien que du côté de la Lydie et de la Phrygie primitives[149].

§ XI.

Les Cares en Amérique. Leur extension considérable sur ce continent. Culte des dieux. Macares en Asie, dans l’Inde, en Amérique. Macar, Cipactli, Ymox, Macar-Ona. Le Melcarth des Tyriens et les dieux poissons du Guatémala. Quetzalcohuatl.

En Amérique, nous voyons se produire le même fait qu’en Asie. _Dimivan Caracol_ et ses trois frères sont présentés comme une des causes de l’inondation qui déchire le continent et produit la mer. C’est de son épaule que sort la tortue qui sera la première terre où ils aborderont et qu’ils cultiveront de leurs mains, et c’est avec leur aide que les hommes auront des femmes à qui ils pourront s’unir[150]. Une tradition antique conservée parmi les _Guarani_, rapportait également l’origine de cette grande famille à deux frères _Tupi_ et _Guarani_[151], qui, à la suite de la grande inondation, abordèrent aux côtes du Brésil, avec leurs femmes et leurs enfants et bâtirent les premières villes qu’on eût vues dans ce pays[152]. En conséquence de graves dissentiments, survenus entre les deux frères ou les deux familles, ils résolurent de se séparer, et ils se dispersèrent insensiblement dans toute l’étendue de ces vastes régions, où on les reconnaît au nom de _Tupi_ et de _Guar_, _gar_, ou _car_, que l’on retrouve dans les noms d’un si grand nombre de nations. Les traditions antiques du royaume de Quito nous montrent les _Caras_, débarquant de l’Océan Pacifique au Rio Esmeraldas, d’où ils s’étendent dans l’intérieur où leurs chefs établissent plus tard la dynastie des _Scyris_[153]: on en voit d’autres apparaître en plusieurs endroits des côtes du Pérou et du Chili, où ils fondent des villes qui portent leur nom, et c’est à un chef _cara_ sorti de la vallée de Coquimbo que les souvenirs antiques du lac de Titicaca attribuent le massacre des hommes blancs de Chucuyto[154]. Les innombrables États d’origine care ou caraïbe, qui existaient encore à l’époque de la conquête, soit à l’intérieur de l’Amérique, soit sur les côtes que baignent les deux mers, attestent l’antique puissance de cette race prodigieuse[155].

«Le culte des dieux _Macares_ est celui des Cares, premiers dominateurs de la mer, ajoute M. d’Eckstein[156], comme il fut très-anciennement aussi celui des Lydiens, des Phout, des Ibères, en tant que navigateurs des côtes de la Méditerranée et des rivages de l’Atlantique, tout cela bien longtemps avant qu’il passât aux Pélasges, après avoir été le bien commun des Cares et des Phéniciens. Ce culte naquit sur les rives de l’Océan Indien et domine dans les régions du Guzzurate, du Katch, des bouches de l’Indus, des côtes de la Gédrosie, de la Perside, du golfe Persique et de l’Arabie, jusqu’aux extrémités des régions éthiopiennes. Le nom de _Makara_ fleurit partout et cela avec un sens précis, dans les légendes du Guzzurate.

»Partout où nous rencontrons les dieux Macares, nous les découvrons avec le double caractère, 1º de dieux des îles Fortunées, d’hommes d’une race divine, et 2º de dieux infernaux, d’hommes d’une race barbare, offrant des holocaustes humains. L’abolition de ces holocaustes a lieu, lorsque le dieu _Kâma_ se dévoue, lui, le grand dieu des côtes de l’Inde occidentale. C’est un vrai Cham par le nom et par l’idée; c’est l’Erôs de l’Océan Indien. Spécialement adoré dans la péninsule du Guzzurate, il est le premier navigateur de l’Océan. Pour triompher du monstre, du tyran de l’abîme, il s’enfonce dans sa gueule, comme le Melcarth de Tyr, comme le dieu des îles et des côtes de la terre ferme des Cares. Dieu des extrémités du globe où l’Amour trouve son chemin; dieu des Libyens et des Ibères, il a passé aux Grecs avec des modifications nombreuses. Il renaît sur les côtes du Guzzurate, où il célèbre son premier triomphe comme vainqueur du Macare, du monstre ou de la baleine qu’il porte en sa bannière; d’où lui vient le nom de _Makara-kétou_, de _Makara-dhvadscha_. Il s’entoure partout d’un harem de femmes qui l’enlacent et le dominent; il est le bien-aimé de la Gynécocratie, dans tous les lieux où sa lumière abonde et se promène.»

Si des régions et des mers de l’Asie, nous repassons de nouveau en Amérique, nous y retrouvons les mêmes symboles que dans l’ancien monde, souvent avec les mêmes noms, toujours sous des noms analogues. Celui des dieux _Macares_, inexplicable ailleurs, d’une manière rationnelle, s’explique là. _Macar_, dans l’ancien Quiché[157], est le poisson, le monstre marin antique, celui qui s’élève au-dessus des autres, le _Cipactli_ des Mexicains, le premier signe, représenté par un cétacé formidable, appelé aussi _Ymox_[158] en quiché et _Ymix_ dans la langue yucatèque. _Macar_, dans le quiché encore, signifie symboliquement l’amour et l’embrassement d’une prostituée[159]. Or, peut-on rien qui corresponde plus franchement à l’idée de la divinité des Cares de l’Asie, navigateurs sur toutes les mers, fondateurs des institutions gynécocratiques et des temples, dont des prostituées étaient les prêtresses? Remarquons également que ce sont les lieux où les Cares paraissaient avoir établi le plus solidement leur domination, dans les provinces situées entre le Darien et le golfe de Maracaibo, que le nom de _Macar_ a survécu aux révolutions de la nature et du temps, dans celui de _Macar-Ona_, que gardèrent jusqu’à leur entier assujettissement aux Espagnols, les rois des tribus de Bonda, de Malambó et de Tayrona[160]. Ce sont ces provinces, où le nom de presque chaque localité importante commence en _car_, _cara_ ou _cari_, dont les montagnes d’_Abibe_, d’_Abraime_, d’_Abraiva_, si riches en métaux et en bois précieux, dont les côtes étaient naguère si célèbres par leurs pêcheries de perles, que se conserva, avec le titre de _Macar-Ona_, le souvenir des Limnées fameuses des Tayronas, où se forgeaient les armures d’or dont se couvraient tous les rois de l’Amérique[161].

Macar, disons-nous, était aussi le même que _Melcarth_, l’Hercule phénicien[162] que les médailles antiques, trouvées à Cadix, représentent aussi par deux poissons[163], symboles également des deux jumeaux Hunahpu, de Guatémala, moitié hommes, moitié poissons qu’on voit, sous cette image, dans le MS, dit Mexicain, nº 2, de la bibliothèque impériale. D’une extrémité à l’autre du globe, on le retrouve donc avec les mêmes caractères, dans la Méditerranée, aussi bien qu’en Amérique et que dans l’Inde. Ici le Macar se montre sous le nom de _Shambarah_, dit M. d’Eckstein[164], le Macar ou _Macaryah_, monstre marin qui avait englouti _Kâma_ (Erôs), dont il est aussi le symbole, comme Oannès à Babylone. Macar est le premier navigateur ou plutôt l’image du ciste qui transporte les premiers colons avec la civilisation, d’un monde à l’autre. C’est ainsi qu’au début des histoires religieuses et astronomiques des Mexicains, _Cipactli_, appelé aussi _Cipactonal_, le premier-né, au retour de la lumière, celui qui le premier fut sauvé du déluge[165], est figuré tantôt comme le monstre marin, vomissant un homme de sa gueule entr’ouverte, tantôt avec le nom de _Quetzalcohuatl_, sous la forme d’un dragon, d’un serpent épouvantable, engloutissant une forme humaine, ou bien, blessé à mort et se débattant dans l’agonie, baigné de flots de sang[166].

Chose remarquable, d’ailleurs, c’est du moment de son apparition que date la mesure du temps; c’est pourquoi on l’appelle encore _Ce Acatl_, Une Canne, nom du jour où se montra pour la première fois _Tlahuizcalpan-teuctli_ ou l’Etoile du matin, après les convulsions de la terre abîmée par le déluge[167]. C’est ce serpent qui ondule en replis monstrueux autour de l’édifice qu’on admire à Uxmal, sous le nom de Palais des Vestales, et entre les mâchoires duquel se montre une tête couronnée du diadème royal[168]. Ce serpent est orné de plumes: c’est pourquoi on l’appelle _Quetzalcohuatl_, _Gucumatz_ ou _Kukulcan_. Au moment où le monde s’apprête à sortir du chaos de la grande catastrophe, on le voit apparaître, «comme le Créateur et le Formateur, lorsqu’il n’y avait encore que l’eau paisible, que la mer calme et seule dans ses bornes;.... enveloppé de vert et d’azur, il est sur l’eau comme une lumière mouvante[169].»

§ XII.

La création suivant le Livre sacré des Quichés. Origine des cosmogonies antiques. Identification de Hurakan, l’Ouragan américain avec Horus. L’Uraeus égyptien et le Quetzalcohuatl au Mexique. Epervier et Vipère, Quetzal et Serpent.

«Voici le récit comme quoi tout était en suspens, dit le _Livre Sacré_; tout était calme et silencieux; tout était immobile, tout était paisible, et vide était l’immensité des cieux.—C’est au milieu des ténèbres de la nuit, lit-on ailleurs, que le monde a été formé; car la nature de la vie et de l’humanité sont l’œuvre de celui qui est le cœur du ciel, dont le nom est Hurakan[170].» Ainsi que dans la plupart des cosmogonies antiques, c’est du sein des ténèbres primitives que sort, suivant la cosmogonie quichée, le principe créateur; c’est du sein de la nuit qui précède les jours et les nuits, qu’il apparaît sur l’eau comme une lumière mouvante. Mais si l’on entend bien le sens du _Popol Vuh_, il y a dans les pages de la création quichée deux idées bien distinctes: il y a la création première, au moment où l’univers sortit du néant, et la seconde qui fait allusion aux divers bouleversements physiques du globe terrestre, après la naissance de l’homme. «Admirable, dit l’écrivain quiché, admirable est le récit du temps auquel acheva de se former tout ce qui est au ciel et sur la terre, la quadrature et la quadrangulation de leurs signes, la mesure de leurs angles, leur alignement et l’établissement des parallèles au ciel et sur la terre, aux quatre extrémités, aux quatre points cardinaux, comme il fut dit par le Créateur et le Formateur, la Mère, le Père de la vie, de l’existence, celui par qui tout agit et respire, père et vivificateur de la paix des peuples, de ses vassaux civilisés. Celui dont la sagesse a médité l’excellence de tout ce qui existe au ciel, sur la terre, dans les lacs et les mers.»

La Bible n’offre rien de plus sublime, et aucune nation antique, pas même l’Égypte, avec toute sa sagesse, n’a conservé de la création un souvenir qui réunisse à tant de simplicité et de grandeur, un tableau si frappant de la science cosmogonique. C’est là un reflet des connaissances que possédait l’antiquité américaine, aux temps où l’Égypte édifiait ses plus beaux monuments. Mais quand nous arrivons aux images du monde, sortant du chaos des catastrophes diluviennes, les idées américaines se rapprochent de celles du continent opposé. Le créateur n’est plus le même. C’est maintenant le serpent orné de plumes qui agit; il apparaît sur les eaux, comme une lumière mouvante. Le monde ne sort pas de la nuit; non, il est créé dans les ténèbres, dans la nuit; le texte est clair, _chi gekumal, chi agabal_. C’est le commencement de tous les systèmes idolâtriques, bâtis sur les idées cosmogoniques relatives à la terre, sortant du cataclysme, sur les terreurs des hommes échappés au naufrage et oubliant, dans leur effroi, les lumières de la religion primitive, source de cette civilisation prodigieuse, vers laquelle le christianisme les fait tendre de nouveau.

En effet, dit le texte quiché, «la nature et la vie de l’humanité se sont opérées dans les ténèbres, dans la nuit, par celui qui est au centre du ciel, dont le nom est Hurakan,» c’est-à-dire l’ouragan, la tempête, qui a renouvelé le monde par les eaux du déluge et par le vent, en éteignant les feux des volcans qui venaient de le bouleverser. Dès ce moment, toutes les forces de la nature vont être divinisées: avec Hurakan apparaissent les trois signes qui sont ses manifestations: «L’éclair, est-il dit, est le premier signe de Hurakan, le second est le sillonnement de l’éclair; le troisième est la foudre qui frappe, et ces trois sont du cœur du ciel.» Ce sont eux qui vont créer le monde, de concert avec Gucumatz, le serpent orné de plumes. «Que cette eau se retire, disent-ils, et cesse d’embarrasser, afin que la terre ici existe; qu’elle se raffermisse et présente sa surface, qu’elle s’ensemence et que le jour luise...—Ainsi fut la création de la terre lorsqu’elle fut formée par ceux qui sont le centre du ciel (l’ouragan) et le cœur de la terre (le feu des volcans, Typhon); car ainsi se nomment ceux qui les premiers la fécondèrent, le ciel et la terre, encore inertes, étant suspendus au milieu de l’eau[171].»

Ne trouve-t-on pas là tout l’ensemble des théogonies et des cosmogonies orphiques de l’Asie Mineure et des traditions que reproduit Hésiode? C’est le vieil hiéroglyphe de l’œuf du monde, traité par Lobeck, qui a réuni les fragments de ces cosmogonies dans les _Orphica_. «S’engendrant de soi-même, mais au sein des ténèbres primitives, le dieu créateur sort de soi-même dans l’œuf du monde. Il féconde la déesse Nuit, la Nuit qui précède la naissance des jours et des nuits. Le sein de la déesse prend la figure de l’œuf. C’est de cet œuf qu’il sort comme l’amour ailé, comme le dieu fort (_Tepeu Gucumatz_, le dominateur, serpent orné de plumes), comme le principe ailé du temps, ou comme le dieu qui ouvre la série des cycles ou des évolutions qui composent et achèvent le système des mondes. Cette œuvre s’accomplit quand le dieu, sorti de l’œuf, le partage en deux moitiés, l’une qui comprend les cieux, l’autre qui comprend la terre et l’abîme. Le troisième monde se compose de la mer atmosphérique qui constitue le lien intermédiaire entre les deux mondes. Le génie des trois mondes est le dragon aux trois têtes, ou aux trois corps. C’est l’hiéroglyphe d’un triple feu, d’un feu créateur, conservateur et destructeur, par lequel s’achève le mouvement des temps, dans un cercle éternel de créations et de destructions[172].»

Ainsi qu’en Asie, remarquons-le bien, nous trouvons en Égypte un fond d’idées cosmogoniques en tout semblables à celles du _Livre Sacré_. «Créés par Horus, dit Brugsch[173], ils formaient, d’après leur opinion, la première des quatre races du monde connu.» Qui était Horus? Appelé ailleurs le Soleil et Amon-Ra, le seigneur des cieux, ainsi que le Hurakan des Quichés, Horus était la tempête, exactement comme dans le _Popol-Vuh_. «Ἔσι δὲ Ὥρος ἡ πάντα σώζουσα καὶ τρέφουσα, τοῦ περιέχοντος, ὥρα, καὶ κρᾶσις ἀέρος, dit Plutarque[174]; autrement, «est autem _Orus_ TEMPESTAS, ac _temperies aeris_ ambientis, omnia servans ac alens.» C’est-à-dire qu’_Horus_ est l’ouragan, _huracan_ ou _urogan_, dans les dialectes des Antilles, mots où l’on trouve, comme dans le nom d’_Horus_ ou _Orus_, non-seulement la même idée et la même signification, mais aussi le même son, une racine absolument identique. Allons plus loin. Nous découvrons un autre symbole de la même divinité [hiéroglyphe] dans l’Uraeus, ce reptile singulier qui orne, comme chacun le sait, la coiffure des dieux égyptiens et des pharaons, qui a la faculté de s’enfler la portion supérieure du corps, lorsqu’il s’irrite[175]. Or, dans ce nom d’_Uraeus_, ne voit-on pas que la première syllabe est encore la racine du mot, _hurakan_, _urogan_? Ainsi que le serpent qui représente l’ouragan en Amérique, en Égypte, c’est l’aspic οὐραῖος, l’OURO antique des dieux de Memphis [glyphes], [glyphes]; c’est le _Quetzal-cohuatl_, emblème également de la puissance royale au Mexique, ainsi qu’en Égypte, le Quetzal-cohuatl qui se dresse en fureur, tel qu’on le voit dans un si grand nombre de monuments, serpent orné de plumes, ainsi que l’_Uraeus_, décoré également d’un diadème de plumes [hiéroglyphe] dans les monuments égyptiens; c’est le même symbole, dont Salvolini trouvait la valeur phonétique K, sans pouvoir se l’expliquer[176] et qui se montre parfaitement d’accord avec tous les noms de l’_Uraeus_ américain _Quetzal-cohuatl_ (Ketzal-cohuatl), en mexicain, _Gukumatz_ en quiché, et _Kukulcan_, dans la langue maya[177].

Continuons. L’_Épervier_, selon tous les égyptologues, est le symbole spécial d’Horus, il est Horus lui-même. Champollion donne, en effet, l’image de cet oiseau pour la légende du nom d’Horus[178] et Salvolini ajoute[179] que «les monuments et les anciens auteurs attestent que l’image d’un _Épervier_ servait habituellement à représenter dans les textes le nom du dieu Horus.» Encore une fois, n’est-ce pas là la lecture du nom de Quetzal-cohuatl, _Quetzal_, l’oiseau royal au Mexique et dans l’Amérique centrale, _cohuatl_, le serpent, aussi bien que _Kukul-can_ et _Gukumatz_, ou bien encore l’_Ara_ ou grand perroquet représentant le soleil au Yucatan, dont le symbole apparaît dans les monuments yucatèques presque partout où, dans les monuments égyptiens, se montre l’_Épervier_?

§ XIII.

Pan et ses diverses personnifications. Amon-Ra, Pan et Maïa en Grèce et au Mexique. Peutecatl et Maïaoel à Panuco. Les quatre cents mamelles de la déesse. Khem et Itzamna. Les quatre Canopes en Égypte et au Mexique. Le Sarigue et Sutech.

Un symbole non moins ordinaire dans les monuments égyptiens, c’est le signe [hiéroglyphe], que les égyptologues traduisent par _neter_, dieu, et qui accompagne, dans les hiéroglyphes, toutes les divinités égyptiennes: dans son acception la plus commune, en dehors du cercle divin, ce signe s’exprime par _ter_, qui a le sens d’une _hache_ ou d’un marteau, on bien par le mot TOUT, _omnis_[180], et de là l’identification de ce signe par quelques écrivains avec le _Pan_ des Grecs, symbole de la génération universelle. Ce qui semblerait confirmer cette opinion, c’est l’interprétation que M. de Rougé donne aux diverses variantes du groupe [hiéroglyphe] ou [hiéroglyphe], qui, en opposition du sens qui leur est donné par M. Birch, d’après Champollion, désigne un ensemble de dieux, groupe que le savant égyptologue français lit PAU, signifiant au pluriel un cycle de dieux[181]. Cette explication vient parfaitement à l’appui de la précédente: car il est reconnu de tout le monde que _Pan_, _Mendès_, _Priape_, _Amon_, _Amon-Cnouphis_, _Knèph_ et _Horus_, sont également des personnifications symboliques du SOLEIL, le grand Démiurge des Égyptiens; et que toutes ces divinités ne sont rigoureusement qu’un seul et même personnage mythologique.

«Le _Démiurge_, dit Champollion[182], la lumière éternelle, l’être premier qui mit en lumière _la force des causes cachées_, se nomma _Amon-Ra_ ou _Amon-Ré_ (Amon Soleil); et ce créateur premier, l’esprit démiurgique, procédant à la génération des êtres, s’appela _Amon_ et plus particulièrement _Mendès_... Étienne de Byzance (_de Urbibus_, au mot Πανὸς πόλις) parle en ces termes de la statue du dieu qu’on adorait à _Panopolis_: Là existe, dit-il, un grand simulacre du dieu _habens veretrum erectum_. Il tient de la main droite un fouet pour stimuler la lune; on dit que cette image est celle de Pan.» C’est là une description exacte et très-détaillée de l’_Amon-Générateur_, figuré sur notre planche.

En Grèce, à côté du culte de _Pan_ et d’Hermès, se montre celui de _Maïa_, donnée comme la mère d’Hermès qu’elle aurait eu de _Zeus_, qui n’est autre que Pan lui-même[183], et Maïa est regardée comme une sorte de Cybèle et une personnification de la terre. Ouvrons de nouveau le livre des traditions américaines et nous y retrouvons, ainsi qu’en Grèce et en Égypte, Pan et Maïa, sous les mêmes noms, avec les mêmes attributs, avec la même variété de personnifications et de symboles. _Pan-tecatl_, dans le rituel mexicain, l’homme par excellence, _Pan_ est le même que _Cipactonal_ qui est considéré comme le premier-né de la lumière après la catastrophe du déluge[184]: il est le dieu des amours lubriques et de l’ivrognerie; car c’est lui qui ensuite, sous le nom de Cuextecatl[185], parcourt les campagnes, dans les folies de l’ivresse, en exposant partout sa nudité, et sa compagne est _Maïa_ ou _Maïaoel_, qui a inventé l’art de faire le vin, _octli_, qu’elle a tiré du maguey ou aloès[186]. Ce dieu était adoré dans tout le Mexique et dans l’Amérique centrale, et il avait à _Panuco_ ou _Panco_, exactement _Panopolis_[187], des temples superbes où les Espagnols trouvèrent, à leur entrée au Mexique, des simulacres de Pan aussi prodigieux qu’ils étaient obscènes[188]. On en découvre encore chaque jour dans ces contrées, et nous avons vu fréquemment nous-mêmes des statues de ce genre, _habentes veretrum erectum_ entre les mains et d’une dimension énorme[189].

Le nom de _Pan_ a d’ailleurs son étymologie parfaitement claire, phonétiquement parlant, dans les langues maya, mexicaine ou quichée. Dans la langue du Yucatan, c’est le drapeau, l’étendard, la chose principale, la raison d’être supérieure, ce qui joint au nom de _Maïa_ ou _Maya_, qui était le nom principal de celle péninsule, faisait _Mayapan_, l’étendard de Maya, qui était celui de son ancienne capitale[190]. De là vient qu’on trouve le mot _pan_, représenté dans les hiéroglyphes mexicains, exactement comme les dieux de l’Égypte par une hachette ou un petit drapeau[191]. _Pa_, dans le vieux quiché, signifie au-dessus; _pan_ a le sens de protecteur, _maya_ celui de la douceur qu’on aspire d’une plante[192]. En langue nahuatl _pan_ ou _pani_ signifie également ce qui est au-dessus, ce qui pousse en dehors, qui se découvre tout d’abord; de là encore une foule de mots, tels que _pantli_, l’étendard, la muraille, la ligne droite, la citadelle, qui découlent de celui-là, et _Pantecatl_, le dieu de la lubricité, de la fécondation et de l’ivresse, dont la signification première paraît être l’homme par excellence, le producteur au-dessus de tous les autres[193].