Relation des choses de Yucatan de Diego de Landa Texte espagnol et traduction française en regard, comprenant les signes du calendrier et de l'alphabet hiéroglyphique de la langue maya; accompagné de documents divers historiques et chronologiques, avec une grammaire et un vocabulaire abrégés français-maya, précédés d'un essai sur les sources de l'histoire primitive du Mexique et de l'Amérique Centrale, etc., d'après les monuments égyptiens, et de l'histoire primitive de l'égypte d'après les monuments américains par l'abbé Brasseur de Bourbourg

Part 5

Chapter 53,504 wordsPublic domain

D’où sortait donc cette population de quelques millions d’hommes, isolés au bord du Nil, sans connexion aucune avec leurs voisins, ni pour les coutumes ni pour le langage, ni pour la couleur, ni l’aspect physiologique? Si nous les interrogeons, leur orgueil national leur fait répondre tout d’abord qu’ils sont autochtones, et qu’ils furent créés par le dieu Horus[104], entre les sables des déserts environnants et les bords de ce fleuve, dont le nom même n’a d’étymologie dans aucune langue de l’ancien monde[105]: mais des traditions anciennes nous montrent les Égyptiens, nouveaux venus dans leur pays, et conquérant le sol sur les races noires d’où l’Égypte tirait son nom, et qu’ils refoulèrent au midi pour s’établir à leur place[106]. Dans leurs peintures murales, on les voit la tête de profil et l’œil de face: les hommes se distinguent par une couleur tirant plus ou moins sur le rouge brun, et ils sont sans barbe, signe caractéristique qui a été trop peu observé; les femmes en jaune[107], avec un jupon étroitement serré autour du corps, etc. Eh bien, cherchons autour d’eux, jetons les regards sur les nations qui les environnaient, interrogeons-les; elles ne nous apprendront rien. Nous ne trouverons rien d’analogue dans l’ancien monde. Mais tournons à l’ouest, passons les mers, franchissons l’Océan, et sur le continent opposé, nous reverrons immédiatement réunies toutes ces particularités que nous chercherions vainement à découvrir dans l’Égypte aujourd’hui, excepté dans les peintures de ses nécropoles[108]: nations rouges ou cuivrées, sans barbe, nous les retrouverons, non dans quelques provinces isolées, mais dans la plus grande partie de l’Amérique[109]. Pour soixante pyramides que l’on a découvertes en Égypte, on en aura mille au Mexique, et dans l’Amérique centrale: là, on trouvera des sculptures, des livres, des tombeaux, des monuments de toute espèce qui rappelleront sans cesse l’Égypte, et, en bien des lieux, en voyant une pauvre femme indigène, revêtue de son costume de fête, on croira se trouver en présence de la déesse Isis elle-même.

Conclurons-nous de cet ensemble de faits, que l’Égypte est une colonie sortie de l’Amérique? Il serait téméraire, croyons-nous, de trancher si vite une question d’une si haute importance. Dans l’exposé qui précède, comme dans l’examen qui va suivre, nous ne voulons construire aucun système; nous n’avons d’autre dessein que de mettre en évidence des points d’histoire, généralement fort peu connus, et de placer sous les yeux des lecteurs les côtés saillants des annales du monde ancien, en regard de ceux que présentent les traditions du monde _nouveau_, sans nous préoccuper, en quoi que ce soit, de la priorité de l’un ou de l’autre. C’est à une science plus approfondie et à des investigations de critique impartiale à prononcer sur la foi de preuves plus décisives. Nous nous estimerons heureux si, pour le moment, nous réussissons à porter quelques nouvelles lumières sur cette matière obscure, et à y attirer un peu plus l’attention des savants.

Sans travailler ici avec Bailly à reconstituer l’histoire d’un peuple perdu, encore trop douteuse, nous inclinons, toutefois, à reconnaître avec Humboldt, que le mythe de l’Atlantide, dans sa plus simple expression, «désigne l’époque d’une guerre de peuples qui vivaient hors des Colonnes d’Hercule, contre ceux qui en sont à l’est, c’est-à-dire une irruption de l’ouest[110].» Et ainsi que nous le disions un peu plus haut, avec le savant auteur du Cosmos, «une migration de peuples de l’ouest à l’est, dont le souvenir conservé en Égypte a été reporté à Athènes et célébré par des fêtes religieuses, peut appartenir à des temps antérieurs à l’invasion des Perses en Mauritanie, dont Salluste a reconnu les traces.»

Ce n’est pas sans dessein que nous répétons ici ces paroles. Elles sont pour nous comme un reflet des relations qui existèrent dans des temps anté-historiques, entre le continent de l’Amérique et le nôtre, relations qu’auraient violemment rompues les grandes irruptions volcaniques, dont nous avons parlé plus haut, et qui paraissent avoir eu lieu simultanément en Amérique, en Afrique et dans toute la chaîne des montagnes de l’Asie centrale. Nous n’examinerons pas ici ce qu’il peut y avoir de réel ou d’imaginaire dans les descriptions de l’Atlantide, rapportées dans le _Critias_[111]; il nous suffit de savoir que la navigation, probablement plus parfaite alors qu’elle ne le fut après le cataclysme, était facilitée par l’existence de cette grande île «d’où l’on pouvait passer aisément aux autres îles, et de celles-là à tout le continent qui borde tout autour la mer intérieure.» Les communications existaient donc d’un continent à l’autre, et les traditions, non moins que les preuves géologiques, ne manquent pas à ceux qui affirment, que des terres considérables furent englouties également dans l’Océan Pacifique, soit du côté américain, soit aux extrémités de l’Asie orientale, comme du côté atlantique, arrêtant ainsi à l’ouest les peuples qui menaçaient l’Europe, et interrompant les progrès d’une civilisation occidentale, dont les uniques témoignages sont, peut-être, les monuments des premiers Égyptiens successeurs de Menès.

Ce qui paraît également hors de doute, c’est qu’une grande puissance maritime, établie dans ces îles atlantiques, comme aujourd’hui celle de la Grande-Bretagne, exerçait une influence considérable sur les deux continents opposés. «Dans cette île Atlantide régnaient des rois d’une grande et merveilleuse puissance; ils avaient sous leur domination l’île entière, ainsi que plusieurs autres îles et quelques parties du continent. En outre, en deçà du détroit, ils régnaient sur la Libye jusqu’à l’Égypte, et sur l’Europe jusqu’à la Tyrrhénie.» Si, après avoir lu ces lignes, on jette les yeux sur une carte de l’ancien monde et que l’on examine les lieux que désigne ici Platon, on y retrouvera, précisément en Afrique comme en Europe, tout un ensemble de populations, dont il a été jusqu’à présent, non-seulement difficile, mais à peu près impossible de tracer la filiation, soit avec les souches âryanes, soit avec les races sémitiques. Ce sont tout d’abord les Égyptiens eux-mêmes, dont les ethnographes les plus distingués sont réduits à faire une race autochtone, faute de savoir à quel groupe les rattacher[112]; ce sont ensuite les Berbères, ainsi que la plupart des nations libyennes, à qui l’on trouve des liens de parenté avec les Égyptiens, liens que les découvertes modernes semblent resserrer davantage chaque jour[113]; ce sont les Ibères et les Basques, que, de toutes parts, on commence à rattacher, à leur tour, aux Berbères, d’un côté; de l’autre, aux Finnois et aux Lapons[114] qui, au moyen des Groenlandais, s’enchaînent, non moins par les langues que par la conformation physique, à plusieurs des populations les plus importantes de l’Amérique[115]. Mais entre les Basques et les Finnois, il existait anciennement et il existe encore aujourd’hui, en Europe, d’autres nations qui paraissent avoir eu une origine commune avec eux: ce sont, d’un côté, en France, celles dont on a signalé les traces dans des noms de localités antiques entre la Loire et les Pyrénées; de l’autre, en Suisse, les Grisons, que leurs caractères physiologiques rapprochent du type primitif[116]; enfin, en Italie, les Étrusques et les diverses autres tribus italiotes, que leur caractère, leurs mœurs et leurs institutions, autant que leur langage, rattachent aux Égyptiens, bien plus qu’aux populations sémitiques, auxquelles on a cherché à les assimiler[117]. Souvenons-nous, d’ailleurs, que les Égyptiens assuraient eux-mêmes avoir disséminé un grand nombre de colonies sur le continent, jusque parmi les Grecs et les Romains, dont les noms se trouvent dans leur classification géographique, sur leurs monuments. Ils ajoutaient que Bélus, qui avait conduit des colons à Babylone et institué dans cette ville un sacerdoce sur le modèle de celui de l’Égypte, était fils de Libya et de Neptune[118], c’est-à-dire issu de la race libyenne et des peuples atlantiques de l’ouest.

§ X.

Les Cares ou Cariens. Leur nom identique avec celui des Barbar, Berber ou Varvar. Leurs institutions gynécocratiques. Etendue de leurs relations en Asie, en Afrique et en Europe.

Si nous suivons maintenant Bélus en Orient, et que nous cherchions entre les vieilles populations de l’Asie Mineure, des îles et des côtes de la Grèce et de l’Italie, aux époques antérieures aux conquêtes des peuples indo-européens, qu’y trouvons-nous? des nations dont le souvenir est presque effacé, dont les langues nous font défaut, mais dont les mœurs, les institutions et les cultes nous rappellent sans cesse des cultes et des institutions analogues dans l’ancienne Amérique, dont les noms et les dieux, avec des noms semblables, se rencontrent dans la plupart des traditions américaines. Les plus remarquables, sans contredit, sont les Cares, qui passaient, à l’époque de la découverte du continent occidental, pour les plus belliqueux et les plus civilisés de l’Amérique centrale[119], et dont le nom se répète dans des centaines de noms de peuples et de lieux, d’un bout à l’autre de l’Amérique tropicale, avec le même sens que lui donnent, dans l’Asie, les philologues anciens et modernes[120]. Ce sont encore les _Caucones_, les _Cauniens_, les _Aoniens_ ou _Ioniens_, les _Mopses_ ou _Moxas_, qui, tous, ont leurs homophones en Amérique et s’y rattachent aux Cares, de la même manière que leurs homonymes se rattachaient, dans l’antiquité, aux Cares de l’Asie. Est-ce là l’effet d’une simple coïncidence? C’est ce que les lecteurs seront à même d’apprécier plus loin.

«Quand Homère, dit le baron d’Eckstein[121], désigne les Cares comme _Barbarophonoi_ (qui parlent la langue des _Barbaras_), ce mot est des plus significatifs dans sa bouche. Proféré avec le sentiment de la grande spécialité de l’idiome des Cares, il nous apprend qu’ils parlaient la langue d’une des plus vieilles branches de l’espèce humaine, la langue d’un peuple que ses voisins appelaient du nom de _Barbaroi_, soit en Asie, soit en Afrique. Ce nom ethnique n’est devenu un lien commun que dans la bouche des Grecs et des Romains, qui l’ont reçu des Grecs. Le passage d’Homère y a contribué. Ce mot est entré dans l’usage des poëtes et des prosateurs; il a donné lieu à une abstraite généralité que le mot de _Barbaras_ a revêtu dans l’usage des âges postérieurs. Rien de pareil chez Homère. Thucydide relève avec force, c’est-à-dire contrairement à l’opinion de son temps, que l’antithèse des Barbares et des Hellènes était entièrement étrangère au vocabulaire d’Homère. Homère ignore jusqu’au nom des Hellènes; nom qui ne date que du temps où les Grecs, consolidés dans leurs colonies de l’Asie Mineure, y tranchaient du maître, s’y signalaient par le mépris de leurs voisins. Les Cares étaient les plus considérables de ces voisins, les plus illustres par leur ancienne domination des mers. Ils dataient d’avant les Grecs; ils avaient été les maîtres d’une partie des îles de la Grèce, d’une partie des côtes du Péloponnèse, de l’Acarnanie, de l’Illyrie, avant qu’il y eût des Pélasges dans ces contrées. Ils régnaient dans l’Asie Mineure, à côté des Phrygiens et des Méoniens. Ils avaient contracté une alliance des plus intimes avec les Méoniens comme avec les Thraces, voisins des Mysiens, qui ont fait originairement partie de la nation des Cares. Voilà comment il a pu arriver que l’antithèse des Hellènes et des Barbares se soit fait vivement sentir dans une localité restreinte avant de devenir générale....

Ecoutons ce qu’Hérodote[122] affirme au sujet d’un peuple de Barbares, connu des Égyptiens: «Ils appellent _Barbaroi_, dit-il, tous les peuples voisins qui ne parlent pas la langue d’Égypte.» Or, il n’y a pas la moindre difficulté à reconnaître ces peuples; car le nom de _Barbaras_ s’y est encore partiellement conservé comme un nom originel, ajoute M. d’Eckstein[123]. Ce sont, d’une part, les peuples de la Nubie; d’autre part, ceux des régions de la Libye. D’après les recherches de ce savant, on retrouvait dans une grande partie de l’Afrique septentrionale, et même jusqu’en Espagne et en Lusitanie, des traces de cette grande famille libyenne, connue sous le nom de _Barbare_ ou de _Berbère_. Le témoignage de Barth, si instruit, ajoute-t-il, des mœurs, des institutions, des idiomes de cette grande race libyenne, de la chaîne de l’Atlas et des oasis dans le voisinage de l’Égypte... nous renseigne sur la tribu _varvar_, une des grandes divisions de la race libyenne moderne[124]. Il dérive le mot _varvar_ d’un _var_ radical, nom de l’homme dans la langue des Touaregs. Le redoublement doit avoir le sens d’hommes par excellence, de ceux qui sont deux fois des hommes. Pour nous, répétant ce que nous disions un peu plus haut, au sujet des _Cares_ de l’Amérique, et de l’immense extension de ce nom sur la surface de ce continent, soit comme _Caracara_ ou _Caraib_ dans les Antilles[125], soit comme _Caras_ et _Cariari_ au Honduras, comme _Cares_, _Carabacas_, _Caracas_, _Carachines_, _Caramantas_, _Carangues_, _Carcares_, _Carares_, _Caravaros_, _Cariacos_, _Carios_, _Caripunos_, _Cariones_, _Cartamas_, ou comme _Guarani_, _Galibi_, etc. dans l’Amérique méridionale, nous ajouterons qu’il a partout le même sens d’homme, de guerrier par excellence, de vaillant, ainsi qu’en Afrique et en Asie[126]. Ce sont là des noms sous lesquels sont encore connues des populations nombreuses, et qui, dès les temps les plus anciens de l’histoire américaine, jouèrent, dans les régions les plus diverses, des rôles considérables, ainsi qu’on le verra plus loin.

Dans son travail, sur les rapports des différents peuples de l’Afrique et de l’Asie, qui se rattachent aux noms de _Cares_, de _Barbar_ ou _Varvar_, M. d’Eckstein cherche surtout à faire ressortir le trait caractéristique qui les distinguait entre les autres nations: il cherche les origines de la _Gynécocratie_, c’est-à-dire du règne de la femme dans la famille, de son influence dans la société civile, de son autorité dans l’État, trois choses qui paraissent découler clairement des preuves historiques qu’il apporte, pour en constater l’existence, d’un côté, chez les vieilles races berbères et libyennes; de l’autre, chez un grand nombre de populations de l’ancienne Asie. C’est par les institutions de la Gynécocratie qu’il les rattache les unes aux autres, pour les faire descendre, plus ou moins, d’une souche commune qui, dans son opinion, serait la race brune ou chamitique du centre de l’Asie[127]. Ce qui nous a particulièrement frappé à cet égard, c’est qu’en comparant les Cares ou les races qui leur sont alliées dans l’ancien monde, à celles du continent américain, nous trouvons précisément, ainsi que nous l’avons exposé ailleurs, avant de connaître le travail de M. d’Eckstein, les traces de la Gynécocratie et des désordres qu’elle avait enfantés, non-seulement chez la plupart des nations cares de l’Amérique méridionale, mais encore chez un grand nombre de tribus surtout de la race nahuatl, avec qui les Cares paraissent avoir été intimement alliés[128].

L’Écriture sainte, qu’on ne consulte jamais en vain, dans les questions de races, malgré son extrême concision, comprend sous le nom de Cham, quatre des principales branches de l’espèce humaine: ce sont celles des Chus, de Phut, de Mizraïm et de Chanaan. Les Lahabim ou Libyens n’y paraissent qu’en sous-ordre, rattachés au tronc de Mizraïm[129]; mais Chus, Phut et les Libyens sont presque inséparables dans le souvenir des prophètes[130]. Peuple pasteur, agriculteur, métallurge, marin, pirate, Lahabim est tout cela, selon son séjour dans l’intérieur, ou sur les côtes de l’Océan. Répandu dans les oasis du voisinage de l’Égypte, sur toutes les côtes de la Méditerranée et de l’Océan Atlantique, depuis la Cyrénaïque jusqu’aux extrémités du Maroc, maître des vallées et des crêtes du mont Atlas, nous les voyons mêlés à des tribus de Barbaroi, d’Afrigh, à la race de Phut, dont le nom existe encore aujourd’hui dans celui de _Phetz_, _Fez_, ou _Fezzan_[131]. Faisaient-ils partie de ces nations qui, «venues au travers de la mer Atlantique,» menacèrent autrefois la Grèce et l’Égypte? C’est ce que la tradition ne nous apprend pas. Mais, navigateurs de vieille date, comme le prouve leur établissement au Canaries, nous pouvons en conclure qu’ils n’étaient pas étrangers à la race des Guanches, que les débris de leurs traditions, de leur caractère et de leur langage, paraissent identifier, d’un côté, avec les insulaires des Antilles[132], et, de l’autre, avec les Égyptiens et les Berbères[133]. Le nom de _Brbr_, donné d’ailleurs aux pyramides d’Égypte, à cause des princes qui les édifièrent[134], les ressemblances frappantes que l’histoire et les découvertes récentes nous signalent entre ces princes et les races libyennes, dont on croit retrouver le type dans les peuples primitifs de l’époque la plus civilisée des Memphis[135], tout aujourd’hui semble se réunir, pour montrer dans les fondateurs de l’antique civilisation égyptienne, une race atlantique, issue, probablement, de ces envahisseurs de l’ouest, dont le cataclysme dut arrêter le développement et dont les _Hycsos_ auraient été le dernier flot[136].

Ces notions, rapprochées les unes des autres, finiront, peut-être, par jeter quelques lueurs sur l’histoire primitive de l’Afrique et conséquemment de l’Europe occidentale. Nous avons parlé de la parenté qui paraît exister entre les idiomes des nations libyennes et la langue des Basques; entre celle-ci et la langue des anciens Ibères. Ajoutons, pour compléter ces notions, en vue des relations que le nom et les institutions des _Cares_ établissent entre les nations du monde entier, ce que Strabon nous fait connaître au sujet des femmes ibériennes qui paraissent avec les hommes sur les champs de bataille[137]: il nous les montre, surtout chez les Cantabres, ainsi que chez un grand nombre de peuples de l’Afrique[138], investies de priviléges spéciaux, exerçant la puissance, ainsi qu’on le voit même en Égypte. En Cantabrie, elles accouchaient en plein champ: c’étaient les maris qui se mettaient au lit, comme s’ils avaient été en mal d’enfant et les femmes qui les soignaient[139]. C’est exactement ce qui se pratiquait dans plusieurs des régions de l’Amérique et du Yucatan, entre autres chez les Cares des montagnes de Copan et de Chiquimula[140]. Remarquons, en passant encore, avant de quitter l’Espagne, un autre souvenir des Cares américains, qui n’est pas moins important, celui des dépressions que les mères faisaient subir aux crânes de leurs enfants, et dont l’usage se retrouve chez la plupart des nations qui se rattachent aux Cares ou aux Nahuas en Amérique[141]. On sait d’ailleurs que la population de la province ou capitainerie générale de Guipuzcoa est, très-probablement, en grande partie, formée par les descendants des anciens _Carites_ et _Varduli_ (ou Bardules, dont les noms ne sont pas moins significatifs), se trouvant entre les Cantabri et les Autrigones à l’ouest et les Vascones à l’est[142].»

«En ces vieux jours du monde, dit encore M. d’Eckstein, où Ibères et Libyens, Lahabim et Phoutim s’enlaçaient plus ou moins à travers l’Europe occidentale et poussaient jusqu’au sein de l’Irlande et de la Grande-Bretagne, les monuments de Mizraïm semblent révéler des rapports maritimes de ces Libyens et probablement de ces Ibères avec les Cares et avec les autres races anté-pélasgiques des côtes de la Grèce et de l’Italie, ainsi que des îles de l’Archipel[143].»

C’est, du reste, dans les rapports des Cares et ceux des peuples atlantiques qu’il faut chercher à découvrir les vestiges de l’ancienne histoire des deux mondes. Le mystère de la langue étrusque s’éclaircira, peut-être aussi, par ses rapports avec quelqu’un des idiomes libyens ou de ceux de l’Amérique. Les faibles traces par lesquelles on s’est efforcé de la rattacher aux langues indo-européennes, n’inspirent aucune confiance. «Les Étrusques, a dit depuis longtemps Denys d’Halicarnasse, ne sont semblables à aucune autre nation pour le langage et les mœurs. Le peuple de Raz, comme ils s’appelaient eux-mêmes[144], ne se distinguait pas moins des Italiens latins ou sabelliens et des Grecs, par leur apparence que par leur langue; au lieu des proportions élégantes et symétriques des Italiens, les sculpteurs toscans ne nous présentent que des figures courtes et trapues, avec de grosses têtes et de longs bras. Leur religion, d’un autre côté, présente un assemblage étrange de combinaisons mystiques des nombres, de pratiques sauvages et terribles,» où l’on croit retrouver tous les mystères des religions du Mexique. Mais, ainsi que chez les Chichimèques, chez les Natchez, chez les nations nahuas de Panuco, de Teo-Colhuacan et au royaume de Quito[145], la femme est reine, comme elle l’était également en Égypte[146]: elle a son rôle en face de l’homme, du roi; elle est prêtresse, inspiratrice, législatrice et oracle. Les jeunes filles étaient des hétaires sacrées, esclaves du temple d’une déesse de la pyramide, d’un foyer de la tombe. C’est le pendant exact de ce qui est rapporté des filles des rois et des grands, dans cette race de princes berbères qui envahirent l’Égypte et bâtirent les pyramides. C’est exactement ce qui est raconté des jeunes filles de souche lydo-carienne, qui contribuaient à l’érection des monuments funèbres des rois, en se prostituant aux marchands et aux étrangers, dans le foyer du temple de la déesse.

En voulant rattacher les Étrusques aux Lydiens, les écrivains qui se sont occupé de cette matière, cherchaient tout simplement à les faire sortir d’une souche sémitique. Mais s’il y a le moindre fondement à faire sur le récit de cette irruption de peuples, sortant, à l’ouest, de la mer Atlantique, c’est évidemment à ces races mystérieuses qu’il faut les ramener sous beaucoup de rapports. S’ils sont sortis de l’Asie, ce ne peut être que par suite de leur origine première, après de longues migrations, ou bien, par les Cares, avec lesquels ils avaient des liens de parenté; c’est aussi par ces liens antiques que se trouvent alliés tous les hommes de race brune, tels que les Mongols, les Américains et les Égyptiens, dont la souche commune se retrouvera, peut-être, un jour, dans les régions de l’Asie centrale. Tous ces peuples, ainsi que ceux que nous avons énumérés plus haut, sont issus de race chamite, et sont ainsi parents à des degrés plus ou moins éloignés: ils appartiennent à la même formation primitive chez laquelle, selon M. d’Eckstein, la gynécocratie ou l’empire des femmes fut établie comme le principe fondamental de la société[147].