Relation d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque, et les oasis d'Audjelah et de Maradèh
Part 6
[Note 25 : Toutes les ruines des maisons particulières des anciens Égyptiens, situées dans la vallée du Nil ou isolées dans les sables, ne présentent que des massifs de brique crue, assis le plus souvent sur des monticules factices également en terre et couverts de débris de poteries. On ne pourrait guère admettre avec vraisemblance que ces massifs ne soient que la base des maisons, et que la partie supérieure fût en pierre ; cet usage serait trop opposé aux règles de l’architecture pour supposer qu’il eût été adopté chez un peuple qui les connaissait aussi bien.
Concluons donc de ceci que la nonchalance des Égyptiens fut la même dans tous les temps, et que la commodité des matériaux, dont le Nil était le principal ouvrier, les engageait autrefois, comme de nos jours, à préférer des habitations frêles et poudreuses à des constructions propres et solides, mais dont les matériaux eussent été d’une exploitation plus difficile. Cette idée n’est point incohérente avec les monuments gigantesques de l’ancienne Égypte ; elle prouve seulement que les Égyptiens faisaient comme peuple et réunis en masse, ce qu’ils négligeaient de faire comme particuliers et pour leur bien-être individuel.]
[Note 26 : STRAB. liv. XVII, 8, pag. 353 de la trad. franc. VIRG. Géorg. liv. II, v. 91. HOR. Od. 37, v. 14.]
[Note 27 : Cette remarque est aussi fondée sur l’aspect qu’offrent plusieurs endroits dans les Oasis. La plupart des ruines et des monuments que l’on y voit, et qui ne sont point abrités par des collines, sont isolés dans les sables. La raison en est que les chrétiens, et après eux les Arabes, ont, par esprit de religion, établi leurs demeures loin de celles des anciens habitants. Ces dernières se trouvant ainsi abandonnées, les arbres qui les entouraient ont péri faute de soins, et ce rempart détruit, le désert s’est avancé.]
[Note 28 : Reise in die Gegend zwichen Alexandrien und Parætonium. SCHOLZ, pag. 52.]
[Note 29 : La traduction de cette inscription, et les notes qui s’y rapportent, sont de M. A. Jaubert.]
[Note 30 : Mot à peu près illisible.]
[Note 31 : Il manque ici un mot.]
[Note 32 : Même observation.]
[Note 33 : Ce dernier surnom indique une origine turque. Voyez, au surplus, sur la signification du mot قسيم, l’article inséré par M. de Sacy dans le Journal des Savants, cahier de septembre 1825, pag. 526 et 530.]
[Note 34 : Le nom de _Dresièh_ offre, il est vrai, une grande analogie avec celui de _Deris_, port et promontoire mentionné par plusieurs auteurs, qu’il faut chercher à l’ouest du golfe des Arabes. Mais la situation de _Dresièh_, enfoncée dans ce golfe, ne saurait, en aucune manière, convenir à un promontoire, et ce nom paraît être, comme plusieurs autres, une transposition que les Arabes ont faite dans la dénomination des lieux.
Quant à _la roche noire ressemblant à une peau_, que Strabon donne comme indice à _Deris_, je doute qu’avec le seul secours de ce signalement on pût reconnaître cet ancien promontoire, puisque tous les caps de cette partie du littoral sont garnis d’écueils qui, avec un peu d’imagination de la part du voyageur, peuvent acquérir cette ressemblance.]
[Note 35 : Construit par _Abou-Sélim_. Ce nom indique que ces ruines auront été restaurées et habitées par quelque cheik arabe. Il rappelle aussi la fameuse tribu d’_Abou-Selim_, qui occupait autrefois, suivant Macrizy, les contrées de _Barkah_ et d’_Afrikiah_, et qui avait un très- grand nombre de Berbères sous sa dépendance.]
[Note 36 : Voy. Joseph. de Bello Jud. II, 16. Vopiscus, vit. Prob.]
[Note 37 : Suivant Scylax, la situation d’_el Heyf_ conviendrait à celle de _Leuce-Acte_ que cet auteur place à un jour et une nuit de navigation de l’entrée du golfe de Plinthine, en ajoutant que de ce même point de départ, pour arriver à l’endroit le plus reculé du golfe, cet espace est double. Or, d’après ces distances, l’endroit le plus reculé du golfe ne peut être que l’ancien promontoire _Hermæa_, appelé actuellement _Kanaïs_, lieu dans lequel le Périple anonyme (Voy. Iriart., v. 1, p. 485) et plusieurs autres auteurs (Voy. Cellar. v. II, p. 66) font correspondre _Leuce-Acte_.
Je laisse aux profonds érudits le soin de concilier, s’il est possible, ce passage de Scylax avec les traditions de la plupart des anciens géographes. Je me bornerai à remarquer que, d’après ces derniers, le promontoire _El-Heyf_ conviendrait à la situation de _Deris_ ; quant à _la Roche-Noire_, que Strabon indique auprès de _Deris_, on pourrait au besoin, comme je l’ai déja observé, la retrouver dans les écueils qui entourent _El-Heyf_ ; et les nombreux vestiges d’habitations que l’on voit à l’Ouest de ce cap, et à _quelque distance de la mer_, rappelleraient aussi les petits bourgs _Antiphræ_, mentionnés par le même auteur (l. XVII, § 8.)]
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CHAPITRE II.
_Akabah-el-Soughaïer_. — _Kassaba-Zarghah_. — Lettres et signes sur les monuments. — _Parætonium_. — Tombeaux arabes. — _Apis_. — Les _Hedjadjs_. — Pluies.
Ptolémée fait mention de deux _Catabathmus_ dans la Marmarique[38] ; et ce nom qu’il donne à deux anciens bourgs désigne également, comme on sait, les vallées qu’ils dominaient.
Que les Arabes aient été guidés par cette tradition ou par le simple aspect des localités, il est toutefois remarquable qu’ils appellent aussi _Akabah-el-Soughaïèr_ et _Akabah-el-Kébir_, c’est-à-dire la petite et la grande descente, les mêmes lieux nommés _Catabathmus parvus_ et _Catabathmus magnus_ par le géographe d’Alexandrie.
Les collines de l’_Akabah-el-Soughaïer_ s’avancent dans la mer, où elles forment le cap _Kanaïs_[39], probablement l’_Hermæa extrema_ du même auteur ; leur direction est du nord au sud, et selon les Arabes, elles se prolongent par mamelons jusqu’à l’Oasis de _Gharah_, en décrivant une légère inclinaison vers l’ouest.
Ces collines, qui ont environ cinq cents pieds au-dessus du niveau de la mer, sont pour ainsi dire le premier échelon des hauteurs qui s’élèvent progressivement jusqu’aux montagnes de la Pentapole ; nous les traversâmes le 14 à midi, et nous allâmes camper le soir auprès d’un torrent formé par les eaux des pluies.
Les deux rives du torrent étaient couvertes de camps d’Arabes ; la couleur foncée de leurs tentes contrastait avec le vert pâle d’une végétation naissante. La nature commençait à sortir de l’état de langueur auquel elle est réduite dans ces cantons pendant neuf mois de l’année. Les pluies pénétraient dans les crevasses de la terre endurcie par les rayons brûlants du soleil d’Afrique ; ces pluies bienfaisantes étaient attendues avec impatience, et leur arrivée était célébrée avec des transports de joie par ces Arabes errants dans une contrée où ne coule aucune rivière, où ne jaillit aucun ruisseau.
Qu’il est intéressant le spectacle qu’offrent ces habitants à cette heureuse époque de l’année ! Toutes les familles dispersées sur la lisière de terres qui s’étend depuis Alexandrie jusqu’au golfe de Bomba, se mettent alors en mouvement ; on se demande quels sont les lieux les premiers favorisés par les soins de la Providence : tel endroit est-il désigné, on s’empresse de s’y rendre ; chameaux et juments sont indistinctement employés à la charrue ; la terre est bientôt sillonnée, et reçoit le grain qui doit avec le lait composer la principale subsistance de ces peuples, barbares il est vrai, mais dont les mœurs sont hospitalières et simples.
Les eaux du torrent avaient attiré ce grand nombre d’Arabes que nous trouvâmes sur ses bords. Il régnait un tel contentement parmi eux qu’il se manifestait même dans leurs travaux. Ici l’on préparait les instruments aratoires ; plus loin on mesurait le grain qu’on allait ensemencer ; et ces apprêts se faisaient avec une vivacité et une joie extraordinaires chez des hommes naturellement graves et silencieux.
Les troupeaux surtout paraissaient avoir pris une nouvelle vie : on voyait le menu bétail bondir autour du torrent, se grouper autour des arbustes, tandis que le patient chameau, qui sentait ses flancs rafraîchis, oubliant sa masse et ses habitudes, gambadait lourdement dans la plaine.
Et ce contentement des hommes, ce bien-être des animaux, étaient causés par un spectacle si commun dans nos contrées, par un peu de verdure naissante, par une nappe d’eau roulant dans ce canton aride !
La satisfaction, même chez les peuples les plus sauvages, dispose à la bienveillance ; aussi fûmes-nous accueillis favorablement par ces pasteurs. Mon titre de chrétien ne produisit aucun mauvais effet ; je leur dis que nous nous rendions à Derne pour des affaires de commerce, et ils parurent le croire. Le cheik du camp voulut même célébrer notre arrivée par un repas splendide ; selon l’usage antique et toujours pratiqué par ces nomades, il fit immoler un mouton pour être servi en entier aux convives. _Ibrahim_, c’était le nom du cheik, me témoigna des égards et une franchise auxquels les Arabes ne m’avaient pas encore habitué. J’eus de nouveau l’occasion de remarquer que les idées de ces hommes gagnent souvent en justesse ce que l’éducation et la manière de vivre leur font perdre en étendue.
Les projets de _Mohammed-Aly_, et principalement son organisation des _Nizam-el-djédid_, étaient le sujet des entretiens de tous les habitants de la contrée. _Ibrahim_ me faisait quelques remarques judicieuses sur les événements qui se passaient en Égypte, et sur les suites qu’ils pouvaient entraîner, lorsque des objets plus intéressants que les discours politiques du cheik attirèrent toute mon attention.
Tandis que les femmes plus âgées faisaient les préparatifs du repas hospitalier, et qu’elles étendaient les tapis dans la tente, les jeunes filles, après avoir relevé les plis ondoyants de leur draperie, se dispersèrent dans les environs pour recueillir des herbes sèches et des broussailles, seul combustible dans un pays dépourvu d’arbres. Je suivais les mouvements rapides de leur taille svelte, la gaucherie pleine de graces de leur démarche ou plutôt de leur course ; j’écoutais avec plaisir leurs chants, dont les fortes intonations contrastaient avec des voix virginales.
Selon l’usage constant, une d’entre elles récitait toute la chanson ; ses compagnes ne répétaient que le refrain ; et tandis que celle-ci racontait, sur un air simple et peu varié, l’amour infortuné d’un jeune guerrier pour _Fatmèh, la plus belle des fleurs du désert_, mais appartenant à une tribu ennemie ; tandis qu’elle représentait l’amant, solitaire dans sa tente, devenu insensible à la vengeance, infidèle à _la loi du sang_, et laissant sa jument errer, sans soins, dans la vallée, les autres interrompaient de temps en temps ce récit, en répétant toutes ensemble _hia Alem ! hia Alem !_ ô amour ! Les chants avaient cessé, et la nuit avait succédé au riant tableau qui s’était offert à mes yeux. La simplicité, je dirai même le bonheur de la vie arabe, ne m’avaient jamais autant frappé ; et j’étais absorbé dans une foule d’idées dont je ne ferai pas l’inutile confidence au lecteur. La voix d’_Ibrahim_ vint enfin me distraire de mes réflexions, et le _bismillah_ nous invita à commencer le repas. Tous les notables du camp assistaient à ce festin ; et pendant qu’à la lueur des feux le cheik en faisait gravement les honneurs, les jeunes filles drapées comme des cariatides nous offraient le grand vase de lait, dans lequel nous buvions tous à la ronde... Mais il est temps que je termine ces détails, et que je reprenne le fil de mon récit.
Le 15, je quittai avec regret ces bons pasteurs qui nous avaient reçus avec tant de cordialité. Deux heures après notre départ, nous franchîmes une nouvelle chaîne de hauteurs, nommée _Mendar-el-Medah_, dont la direction est du N.-N.-O. au S.-S.-E. ; et de là je quittai avec M. Müller ma caravane, pour aller faire une excursion vers le sud dans la vallée _Thaoun_. Des ramifications de collines, les unes fertiles, les autres rocailleuses, occupent un espace de huit heures, depuis les bords de la mer jusqu’au _Bir-Thaoun_, situé à l’extrémité de la vallée qui porte le même nom.
Ce canton a dû être autrefois très-habité ; nous y aperçûmes fréquemment des traces de fondations ; mais aucun édifice n’est encore debout. De _Bir-Thaoun_, en suivant la direction N.-N.-O., nous arrivâmes, après sept heures de marche, auprès d’un monument remarquable, nommé _Kassaba_, _Zarghah-el-Ghublièh_ ; il est situé sur une élévation qui le fait apercevoir de très-loin. Cet édifice forme un carré régulier, dont chaque côté a 7 mètres 4 déc. de long sur 4 mètres 1 décim. de haut. Ses murs ont à l’extérieur un soubassement massif, au-dessus duquel prennent naissance des colonnes engagées et des pilastres. Le côté sud offre un encadrement en relief, qui représente une porte. (Voy. pl. IV, 2.) Mais l’entrée n’est réellement pratiquée qu’au plafond par une ouverture carrée d’un mètre 4 décim. La partie supérieure manque ; elle devait être couronnée par des frises dont on aperçoit encore les fragments dispersés aux alentours. Intérieurement il est vide, et depuis le sommet jusqu’à la base les assises s’écartent successivement, et lui donnent une forme oblique. Ce petit édifice, dans lequel je trouvai des débris d’ossements, que le contact de l’air réduisait aussitôt en poussière, fut sans doute un tombeau élevé sous le règne des Ptolémées.
A deux heures, au nord de ces ruines, on trouve un autre monument dont les proportions sont plus élégantes, et les pierres des assises plus petites que celles du précédent ; ses angles sont aussi ornés de pilastres, mais beaucoup moins massifs. Il est construit sur une espèce de grand piédestal, formé par quatre rangées d’assises disposées en escalier, et posées elles-mêmes sur un banc de roche qu’on a aplani à la surface, et taillé en guise de mur aux deux côtés de l’édifice. (Voy. pl. IV, 1.)
Ces ruines nommées également _Kassaba-Zarghah_[40], mais avec la désignation de _Baharièh_ qu’elles prennent de leur situation au nord des premières, ont au premier coup-d’œil une grande analogie avec les tombeaux que l’on rencontre en si grand nombre dans la Cyrénaïque. Toutefois, l’intérieur voûté et revêtu d’une couche de plâtre, en diffère tout-à-fait, et je doute que ce monument ait eu la même destination. Aux environs, on aperçoit des fondations d’une belle époque, et une grotte sépulcrale contenant des niches cintrées. Tous ces indices attestent dans ce lieu l’emplacement d’une ancienne ville, peut- être celle de _Gyzis_[41], dont le port, actuellement appelé _Mahadah_, se trouverait à peu de distance vers l’est. Avant de quitter ces ruines, je ne dois pas omettre de faire mention des signes que l’on y remarque.
Selon le plan que j’ai adopté, je préfère réunir les faits qui ont une liaison entre eux, et les offrir en masse, plutôt que de les exposer en détail et dans l’ordre des lieux où ils se présentent successivement. Cette méthode ôte peut-être à la relation d’un voyage une partie de l’intérêt local, en ce qu’elle ne met pas le lecteur immédiatement en présence des objets décrits. Mais elle me paraît plus succincte, puisqu’elle évite des répétitions, et mieux convenir aux observations, puisqu’elle les réunit et qu’elle en offre le résultat.
Rien en effet ne me paraît plus susceptible d’augmenter l’utilité d’un voyage, dans une contrée peu connue, que de comparer entre eux les divers objets qu’elle renferme, de suivre la chaîne des rapports que l’on découvre quelquefois entre les choses les plus contraires ; et quoique cet examen suivi n’ait souvent pour résultat que le doute, ce doute peut au moins nous conduire à découvrir la vérité.
C’est ainsi qu’en observant, pour la première fois, les signes que l’on voit sur plusieurs monuments de la Marmarique, je fus d’abord frappé de leur bizarrerie, sans être toutefois tenté, ainsi que l’a fait M. Scholz, d’y reconnaître les traces précieuses, quoique très-obscures, d’un langage inconnu. Dès que j’eus revu les mêmes signes sur de nouveaux monuments, et en dernier lieu sur les deux _Kassaba-Zargah_, non seulement je fus confirmé dans ma première opinion, mais je crus reconnaître leur vraie origine par les observations que je vais exposer :
Parmi ces signes, il faut d’abord distinguer les lettres grecques, avec lesquelles ils n’ont aucune liaison, et que l’on voit aussi quelquefois sur les mêmes monuments. Elles sont gravées régulièrement ou irrégulièrement, ou bien elles appartiennent à des époques plus reculées, telles que les suivantes :
[Symboles]
Ces lettres, que j’ai réunies ici, sont éparses sur différents édifices ; elles ne sont point des restes d’inscriptions, puisque on n’en voit jamais plus de deux sur la même pierre de l’assise, et qu’elles sont isolées et placées quelquefois à une grande distance entre elles. Selon toutes les probabilités, elles auront servi de marques de repère aux architectes qui ont élevé ces monuments.
Quant aux signes bien plus importants que ces lettres parce qu’ils n’appartiennent à aucun alphabet connu, et qu’ils ont fait naître une haute question de philologie, voici ceux que j’ai recueillis dans la Marmarique[42] :
[Symboles]
Ce que j’ai dit sur la situation des lettres se rapporte également à celle des signes, en ajoutant que ceux-ci sont beaucoup plus multipliés sur les différents monuments, et disposés toujours irrégulièrement et très-souvent en désordre ; que les uns sont frustes, tandis que les autres paraissent très-récents ; enfin, que les mêmes signes que l’on voit sur les édifices se trouvent quelquefois aussi sur des rochers, ce qui n’a pas lieu pour les lettres grecques. Après ces observations, il est inutile d’ajouter que ces signes ne peuvent être _les traces d’un ancien langage_, puisque leur situation respective ne permet pas de croire qu’ils aient pu former des mots.
Néanmoins, si la question de philologie, posée par mon prédécesseur, perd de l’intérêt qu’elle a dû exciter dans le monde savant, la solution de l’objet qui l’a suggérée ne reste pas moins à donner ? Cette solution paraît d’abord se présenter naturellement, en donnant à ces signes la même destination qu’aux caractères ; mais, si je ne me trompe, ce serait détruire une erreur pour lui en substituer une autre.
Que les érudits prêtent un moment d’attention à quelques observations, qui ne sauraient être remplacées par le secours de la science.
Les _Aoulâd-Aly_, et généralement tous les Arabes du désert, ont l’habitude depuis un temps immémorial de distinguer leurs tribus par des marques. Leurs troupeaux et principalement les chameaux en portent l’empreinte ; elle sert à les reconnaître lorsqu’ils s’égarent, ou qu’ils se confondent avec ceux d’une tribu voisine. Chaque tribu d’Arabes et même chaque subdivision ou branche d’une grande tribu, depuis la Barbarie occidentale jusqu’aux confins de la Syrie, ayant sa marque particulière, on conçoit qu’il a fallu varier ces marques à l’infini, et les rendre souvent très-compliquées.
Ainsi, lorsque la tribu forme une peuplade considérable, on ajoute à la marque générale d’autres indices accessoires qui servent à distinguer les grandes familles qui la composent, et par conséquent leurs propriétés.
C’est par cette raison que dans les tribus que j’ai connues, j’ai vu souvent la répétition du même signe distinctif, mais avec de légères différences, qui n’échappent point à l’œil exercé du Bédouin. Pour ne parler que des contrées qui nous occupent, ce signe [Symbole] et le suivant [Symbole], accompagnés d’un ou de plusieurs traits horizontaux [Symbole] ou perpendiculaires [Symbole] ou penchés, [Symbole], se reproduisent d’une manière très-variée : le premier, parmi les familles des _Harâbi_ ; et le second parmi celles des _Aoulâd-Aly_ ; j’ai remarqué que celui-ci [Symbole] est particulier aux _Sammalouss_, cet autre [Symbole] aux Arabes de la Syrte[43].
Il faut ajouter à ces observations, que les Arabes ont l’habitude de tracer la marque distinctive de leurs tribus sur les monuments, et même sur les rochers qui présentent une surface unie[44]. Lorsqu’ils voyagent, ils choisissent de préférence les lieux les plus écartés dans les déserts, pour y déposer le témoignage de leur passage ; et imitent en cela certains Européens qui croient _monumentaliser_ leurs noms, en les gravant profondément sur toutes les ruines qu’ils rencontrent.
Les édifices antiques et les rochers, que l’on trouve sur la route d’_Audjelah_ et aux environs de _Syouah_, sont couverts de ces marques, qui sont positivement arabes, puisque la plupart appartiennent à des tribus modernes. Elles sont tracées, il est vrai, d’une manière généralement plus irrégulière, et moins profondément, que le plus grand nombre de celles que l’on voit dans la Marmarique et dans la Cyrénaïque ; mais on peut observer que, ne faisant que passer dans ces lieux sauvages, les Arabes ne peuvent donner à ce petit trait de vanité, le même soin que dans les cantons plus fertiles, où cette occupation peut les aider à tromper la durée du temps, pendant que leurs troupeaux paissent dans les environs.
En un mot, quoique parmi les signes de la Marmarique et de la Cyrénaïque, il n’en soit qu’un très-petit nombre que je puisse affirmer être réellement arabes, néanmoins ceux-ci ont avec les autres une analogie si frappante, tant par leur forme que par leur disposition, qu’ils me paraissent avoir tous la même origine et la même cause. Les différences qui les distinguent, peuvent d’ailleurs être facilement expliquées, en supposant, avec vraisemblance, que plusieurs de ces signes aient été tracés par des Arabes étrangers, en traversant ces contrées, et que d’autres soient antérieurs aux habitants actuels, et appartiennent à des tribus maintenant éteintes. Cette dernière hypothèse est d’autant plus probable, que lorsque l’on connaît la scrupuleuse fidélité avec laquelle les Arabes modernes suivent les traditions de leurs ancêtres, on chercherait dans ces contrées les traces de ces anciens usages, si on ne les avait pas sous les yeux[45].
Le 16, après six heures de marche au N.-O. de _Kassaba-Zarghah_, nous arrivâmes auprès d’un port, qui présente une position maritime très- avantageuse. Sur ses bords de sable et couverts d’un lit d’algue, je vis les traces peu apparentes d’un ancien bourg, parmi lesquelles je ne distinguai qu’un grand mur d’enceinte, construit très-grossièrement, mais contenant des débris d’une belle époque.
Cet édifice fut élevé par les Arabes modernes, en partie avec les pierres d’anciens monuments ; et, selon mes guides, il servit long-temps de forteresse, alors que les _Aoulâd-Aly_ régnaient en souverains dans cette contrée. De cette construction frêle, mais spacieuse, il ne reste plus que quelques pieds au-dessus du niveau du sol. Je dirai bientôt la cause et l’époque de sa destruction.
Ce lieu est le célèbre _Parætonium_[46], connu de tous les anciens géographes, et souvent mentionné dans l’histoire. Le nom de _Baretoun_ que lui donne _Aly-Ghaouy_, n’est plus connu par les Arabes actuels ; ils lui ont substitué celui de _Berek_, qui n’offre qu’un léger rapprochement avec le nom ancien.