Relation d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque, et les oasis d'Audjelah et de Maradèh

Part 7

Chapter 73,573 wordsPublic domain

Plus d’un titre contribua à illustrer cette ancienne ville, soit qu’on la considère comme la capitale du nome Libyque[47], et ensuite comme boulevard de l’empire romain en Égypte[48], soit qu’on se rappelle qu’elle servit d’asile à la fuite d’Antoine et de Cléopâtre[49], et surtout qu’elle fut le point de départ d’Alexandre pour se rendre au temple de Jupiter Ammon. _Parætonium_, autrement appelé _Ammonia_, entouré de collines rocailleuses et stériles, ne dut apparemment la célébrité dont il jouit dans l’antiquité, qu’à son port bien abrité par une ligne de gros rochers, et dont la circonférence, au rapport de Strabon[50], était de quarante stades. Les temps modernes viennent à l’appui de cette observation, puisque de tous les anciens ports de la Marmarique, celui de _Berek_, encore très-spacieux de nos jours quoique en partie envahi par les sables, était le seul qui attirât, naguère même, quelques djermes arabes, et occasionnât un peu d’activité et d’abondance, au milieu de la tristesse et de l’isolement qui l’entouraient.

Les _Aoulâd-Aly_ en avaient fait l’entrepôt de leur commerce, et plusieurs de leurs cheiks s’y étaient établis. Ceux-ci habitaient cette grande masure dont j’ai fait mention, qu’ils appelaient orgueilleusement _el Kala’h_, la citadelle ; de même qu’ils donnaient le nom de jardins à quelques bouquets de palmiers entretenus à force de soins, et dont il ne reste plus que des rejetons. Les environs de _Berek_ étaient alors couverts de camps nombreux, qui se renouvelaient pendant toute l’année. Les caravanes de _Syouah_ et d’_Audjelah_ y apportaient leurs dattes, et les habitants des points les plus éloignés de la Marmarique venaient échanger dans ce port leurs laines et leurs grains, contre les _ihrams_ et les _tarbouchs_[51] de Derne et de Tripoli, ou contre les toiles, les armes et la poudre d’Alexandrie.

Mais les projets du Pacha d’Égypte ne s’accordaient point avec l’indépendance des _Aoulâd-Aly_ ; il voulut la détruire : la ruse et la force furent tour-à-tour employées ; il attira les principaux Cheiks à sa cour ; les fortifications furent détruites ; en un mot, cédant au génie de cet homme extraordinaire, les _Aoulâd-Aly_ se virent forcés d’échanger _Berek_ pour Damanhour et Alexandrie[52]. Dès-lors les vents du désert couvrirent de sables ces restes de culture et d’habitations qui seuls, dans tout ce littoral, n’étaient pas encore devenus leur proie.

Auprès des monuments de la Marmarique, et surtout auprès de ceux situés sur des élévations, il est rare de ne pas voir des tombeaux arabes. Cet usage est remarquable, en ce qu’il paraît tout-à-fait contraire aux idées religieuses des habitants.

Selon leurs fausses traditions, auxquelles néanmoins ils ajoutent la plus grande foi, tous les monuments anciens ont été construits par des chrétiens, toutes les villes maintenant en ruines ont été habitées par eux. Or, comment concilier l’aversion qu’ils portent au nom de chrétien, et le dédain qu’ils témoignent pour leurs travaux, avec cet usage constant d’ensevelir les restes de leurs parents et de leurs amis, auprès de ces mêmes monuments dont ils méprisent et les auteurs et l’objet ? Je laisse à d’autres le soin d’expliquer la cause d’un choix si contradictoire avec le fanatisme et le génie destructeur qui caractérisent généralement ce peuple.

Le peu d’art que les Arabes mettent à construire leurs tombeaux, contraste singulièrement avec les anciens édifices auprès desquels ils les placent. Dès que le corps est couvert de terre, les honneurs tumulaires se bornent à l’entourer d’un petit mur, ou d’une simple rangée de pierres en forme elliptique. Un éclat de roche brut, ou taillé en guise de turban, indique par la place qu’il occupe, celle où se trouve la tête du défunt. (Voyez pl. IV, 2.) Leur attention à ne point couvrir de pierres le corps même, a un but qui n’est pas dénué d’intérêt : _Que la terre lui soit légère !_ Telle est la prière qu’ils adressent au prophète ; et c’est afin d’en suivre le sens littéral, qu’ils écartent soigneusement du corps tout objet qui pourrait être trop lourd.

On voit quelquefois, dans ces déserts, des tombeaux construits avec plus de soin ; ils ont toujours la même forme, mais ils sont plus élevés, et les pierres sont liées avec du ciment. Ces tombeaux renferment le corps des Cheiks ou Santons. Il est d’usage parmi les voyageurs, et surtout parmi les _Hadjis_[53], de s’arrêter dans les lieux où ils sont situés, d’implorer la protection du Cheik défunt, et de réciter auprès de ses mânes quelques versets du Coran.

Je vis à _Berek-Marsah_ un de ces tombeaux ; il est de grand renom parmi les habitants de la contrée. La vue des offrandes pieuses qui couronnaient la tombe révérée, m’offrit un spectacle curieux dans ce lieu solitaire : des lampions que les Arabes venaient allumer lors des grandes fêtes, et des étoffes de différentes couleurs, suspendus ensemble à des bâtons, s’agitaient dans l’air, et se confondaient souvent avec les tresses de cheveux que les femmes bédouines y avaient déposées ; des verreries, des œufs d’autruche, et d’autres offrandes encore plus bizarres que j’y remarquai, attestent la pauvreté de ces nomades et leur aveugle crédulité.

Le 17, en nous dirigeant toujours vers l’ouest, après trois heures et demie de marche dans un terrain rocailleux, nous arrivâmes à _Boun- Adjoubah_, vallée fertile, bornée du côté de la mer par une dune de sables, et par des collines peu élevées du côté opposé.

Nous retrouvâmes dans ce lieu des palmiers dans tout le développement de leur végétation ; hors quelques rejetons à _Berek-Marsah_, nous n’avions plus revu cet arbre depuis notre départ d’Alexandrie. Des bouquets de figuiers, groupés avec les dattiers, donnaient à cette vallée un aspect pittoresque, et surtout agréable pour nos yeux, habitués à la nudité du désert que nous avions parcouru.

Je comptai jusqu’à dix puits creusés à 20 mètres de profondeur, et contenant une eau très-douce ; deux piliers, construits par les Sarrasins, s’élèvent à leurs côtés ; un soliveau fixé entre eux sert encore à placer la corde pour puiser l’eau.

Les Arabes modernes ont entouré ces puits de murs, tant dans l’intention de les garantir de l’invasion des sables, qu’afin de clore de petits jardins maintenant abandonnés.

Sur la colline qui borde la vallée au sud, sont les vestiges de deux édifices, dont il ne reste plus que les fondations. Une de ces ruines s’appelle _Kassr Bou-Souéty_, du nom d’un cheik arabe du corps des _Acheibeât_. Ce cheik a long-temps résidé dans ces lieux, où, par le secours des puits, il faisait cultiver des jardinages, et soignait les palmiers et les figuiers qu’on y voit en grand nombre.

J’ai dit plus haut que _Berek-Marsah_ était habité lorsqu’il était l’entrepôt du commerce des _Aoulâd-Aly_. La fertilité de la vallée de _Boun-Adjoubah_, et sa proximité de _Berek_, attiraient auprès d’elle une grande partie des camps qui couvraient alors cette partie du littoral. _Bou-Souéty_ s’était fortifié dans les ruines de ce dernier lieu, mais ces frêles fortifications furent détruites, et ses habitants éprouvèrent le même sort que ceux de _Berek_, lors de la catastrophe dont j’ai fait mention.

La position avantageuse de _Boun-Adjoubah_, ses puits nombreux, les traces d’anciennes habitations, et sa distance de _Parætonium_[54], autorisent à reconnaître dans la situation de ce lieu celle du bourg _Apis_, consacré à la religion des Égyptiens.

Suivant Scylax, _Apis_ était la limite de l’Égypte ; il est remarquable que _Boun-Adjoubah_ sert encore aujourd’hui de point de démarcation entre le gouvernement d’Égypte et celui de Tripoli. Il serait curieux de connaître la cause du choix que les modernes ont fait de ces limites : au premier abord, elle offre un nouveau témoignage aux nombreuses preuves que nous pouvons citer, sur le respect que les habitants conservent pour les anciennes traditions.

Nous quittâmes _Boun-Adjoubah_ dans la même journée du 17 ; à trois heures de distance, à l’ouest, nous traversâmes un profond ravin nommé _Arghoub-Souf_, à l’embouchure duquel est un petit port (_Marsah- Lebeïth_).

Le pays que nous parcourions, depuis la petite _Akabah_, avait presque toujours le même aspect et le même caractère : des terres argileuses, mêlées avec du sable qui leur donne une couleur jaunâtre, et plus ou moins rocailleuses, nous offraient à chaque instant des traces d’anciennes habitations, des citernes à sec ou dont le plafond était écroulé. En général, le sol de la petite _Akabah_ est plus élevé, et sa surface est plus inégale que celui de la vallée Maréotide. Les terres labourables y sont plus souvent croisées par des élévations stériles et rocailleuses. Cette disposition du terrain continue à être la même durant seize heures de marche, depuis _Marsah-Lebeïth_ jusqu’à _Chammès_, où nous arrivâmes dans la soirée du 18, sans avoir rien vu de remarquable en parcourant cette distance.

Dans ce dernier lieu est un château sarrasin, connu par Edrisi[55] sous le nom de la tour _Alschemmas_. Ses murs, construits très-grossièrement, conservent encore toute leur hauteur ; intérieurement, il est divisé en trois pièces ; deux canons de fer sont à demi enfouis parmi les décombres. Des puits très-profonds, et sans doute antérieurs au château, attirent auprès de _Chammès_ tous ceux qui traversent cette contrée.

Parmi ces voyageurs, il en est une classe dont j’aurais déja dû faire mention, d’autant plus que leur fâcheuse rencontre m’avait plus d’une fois causé des inquiétudes qui se renouvelèrent plus vivement encore à _Chammès_. Ces voyageurs, nommés _Hedjadjs_, pélerins, viennent de divers points de la Barbarie, et se rendent à la Mecque pour y visiter le tombeau du Prophète, ou bien ils retournent de leur voyage, qui le plus souvent n’est rien moins que pieux.

Ce sont, la plupart, des gens de la dernière classe du peuple, et des paresseux qui préfèrent les hasards d’une vie errante et parasite aux soins de se procurer par le travail une existence dans les villes.

Réunis en nombre indéterminé, ordinairement de dix à quinze, n’ayant pour équipage que deux peaux destinées à contenir l’eau et la farine ; le corps drapé par un _bernous_ (Voy. pl. IV, 2), ils se répandent dans les déserts, infestent les contrées qu’ils parcourent, ne suivent aucune direction dans leurs courses vagabondes, accostent tous ceux qu’ils rencontrent, et passent ordinairement la nuit dans les tentes des Arabes, où ils reçoivent l’hospitalité, eu égard à leur prétendue destination.

Malheur au voyageur isolé, qu’un funeste hasard fait tomber au milieu de ces troupes de _hedjadjs_ ! Ils lui demandent d’abord, au nom du Prophète, à partager ses provisions de bouche et quelquefois même ses vêtements. Si celui-ci refuse, et s’il oppose de la résistance, c’est pis encore : ils tirent de dessous leur draperie un couteau à deux tranchants dont ils sont toujours munis ; ils entourent de tous côtés l’infortuné voyageur, afin qu’il ne puisse s’enfuir ; et bien souvent, après l’avoir dépouillé totalement, ils ne lui font pas grace de l’existence.

Peu de jours s’étaient passés, dans le cours de notre voyage, sans que nous eussions rencontré des bandes de ces pélerins ; on m’avait mis en garde contre la perfidie de leurs intentions, et je devais employer la plus grande fermeté pour les faire éloigner de ma caravane. Il était plus difficile de s’en débarrasser lorsque nous étions campés ; il fallait alors les menacer de faire feu, et ce n’était qu’après nous avoir accablés d’invectives que notre bonne contenance les engageait à nous quitter.

On demandera pourquoi les Arabes permettent que ces vagabonds commettent avec impunité de pareils désordres ? On peut répondre que le fanatisme est le plus puissant des palliatifs, et que le voyage des _hedjadjs_ étant considéré comme œuvre sainte, on devient moins rigoureux sur les moyens qu’ils emploient pour l’exécuter. D’ailleurs, lâches comme tous les malfaiteurs, ils n’attaquent jamais que des personnes isolées, ce qui aide à-la-fois la poltronnerie des coupables et les dérobe plus facilement aux investigations des habitants. Il faut aussi ajouter que dans le nombre de ces pélerins il en est, mais bien peu, dont les intentions sont réellement pieuses et qui ne commettent jamais de mauvaise action.

On ne doit pas confondre avec ces _hedjadjs_ des pélerins d’une classe plus élevée, que l’on désigne par le même nom. Ceux-ci forment des caravanes quelquefois très-nombreuses, surtout celles qui viennent de Maroc et de Fez. Elles s’élèvent parfois à deux ou trois cents personnes, parmi lesquelles on compte souvent des femmes, et à trois ou quatre cents chameaux. Ce voyage leur offre un double but : le zèle religieux s’y trouve concilié avec le gain, et en accomplissant un pieux devoir, ils ont l’avantage de vendre à haut prix leurs marchandises au Caire et dans les autres villes qu’ils rencontrent sur leur passage.

Depuis notre départ d’Alexandrie, nous avions souvent essuyé des pluies, mais de courte durée ; elles ne commencèrent à nous incommoder par leur continuité qu’à _Chammès_, et après avoir quitté ce château elles devinrent si violentes qu’elles interrompirent tout-à-fait notre voyage. Malheureusement, aucune élévation ne se trouvait ni aux environs, ni au lieu même où nous fûmes surpris par l’orage. Obligés à nous arrêter, il nous fallut poser les tentes dans une plaine argileuse, où nous ne pûmes pas même réunir assez de pierres pour dresser un tertre afin de nous garantir de l’inondation qui devint bientôt générale.

Ces contrariétés me prouvèrent dès-lors que presque tous les usages des Arabes sont le fruit d’une expérience réfléchie, et qu’un Européen doit bien se garder de juger de leur importance avant d’avoir pu apprécier leur utilité. Les Arabes nomment souvent leurs tentes _biout_, maisons : il m’était arrivé plus d’une fois de les plaisanter sur la dénomination qu’ils donnaient à quelques lambeaux de toile ; d’autant plus, leur disais-je, que loin d’offrir des pavillons élégants comme celles des Osmanlis, leurs tentes écrasées contre le sol, ressemblent de loin plutôt à des taches noirâtres qu’à des habitations humaines.

J’appris dans cette circonstance à mieux réfléchir sur la valeur des termes que ces hommes simples adaptent si bien à leurs usages ; et je dus avouer aux Arabes qui m’accompagnaient que, non seulement leurs tentes méritaient le nom de maisons, mais qu’elles leur étaient préférables pour des nomades, puisqu’elles ont tous les avantages de ces dernières, sans en avoir les inconvénients.

Spacieuses, mais très-basses, ces tentes résistent à la force du vent par leur forme aplatie ; de même que par leur tissu épais, de poil de chameau, elles assurent à la famille arabe et à son modeste mobilier un abri impénétrable aux pluies de longue durée.

Habitué par mes précédents voyages au climat sec et au ciel toujours serein du désert libyque, je me servais de tentes turques à _choubak_ et à _touslouk_. Celles-ci ont un dôme exhaussé, qui favorise dans l’intérieur la circulation de l’air, tandis que leur tissu de coton et d’une blancheur éclatante repousse les rayons du soleil. Ces qualités, précieuses dans les sables brûlants de l’intérieur de la Libye, devenaient funestes dans les cantons pluvieux de la Marmarique. Aussi, malgré nos précautions, nous fûmes souvent obligés de redresser nos tentes qui nous ensevelissaient sous leur volume humecté.

Les orages se succédèrent sans interruption pendant les journées des 19, 20, et 21. Ce mauvais temps prolongé fut la cause première de la longue maladie de mon compagnon de voyage, M. Müller. En vain nous cherchâmes à nous préserver de l’humidité avec des lits de broussailles ; nos draperies de laine étaient tellement trempées que nous ne pûmes parvenir à les sécher.

La saison dans laquelle nous voyagions présente encore un autre inconvénient pour parcourir ce pays ; c’est la nature argileuse des terres, qui deviennent, après de fortes pluies, très-glissantes et presque impraticables pour les chameaux chargés. La nature a créé cet utile animal afin d’aider l’homme à traverser les vastes solitudes occupées par les sables ; sa pate large, cartilagineuse, et dépourvue de sabot, foule sans fatigue les plaines sablonneuses, tandis qu’elle est mal assurée, et qu’elle glisse sur des terres humides, ou se blesse en heurtant les pierres d’un chemin rocailleux.

Ce même motif rendit la marche de la caravane lente et souvent interrompue, lorsque nous pûmes enfin quitter ce lieu, le 22. Heureusement, après avoir fait avec peine quelques lieues de chemin, le sol, à l’approche de la grande _Akabah_, devint plus sablonneux et nous permit de suivre notre marche ordinaire.

Le 23, nous passâmes auprès du _Kassr-Ladjedabiah_, situé à vingt-quatre heures de _Chammès_. Ce monument, un des plus considérables que j’aie vus dans la Marmarique, fut élevé par les Sarrasins. Ses murs conservent encore toute leur hauteur ; ils sont construits en belles assises, mais dépourvus de tout ornement d’architecture : deux tours carrées sont aux angles du côté ouest ; intérieurement est un puits, et l’on voit des escaliers pratiqués dans l’épaisseur des murs pour arriver au sommet.

Les grandes dimensions de cet édifice, qui fut probablement un château fort, donnent une haute idée de l’ancienne puissance des princes arabes dans cette contrée ; et par sa situation à quatre heures des plus hautes montagnes de la Marmarique, et à une égale distance de la mer, il paraît avoir été destiné en même temps à défendre le littoral et à protéger l’intérieur des terres contre une invasion venant de l’Ouest.

Entre _Ladjedabiah_ et l’_Akabah_ est un puits qui appartient à la même époque que celle du château ; l’eau en est excellente : nous en fîmes une abondante provision, et allâmes camper à peu de distance dans une vallée non loin du mont _Catabathmus_.

* * * * *

[Note 38 : CELL. Géog. anti. t. II, p. 66. POLYB. Excerp. CXV.]

[Note 39 : Depuis _Abousir_ jusqu’à la grande _Akabah_ le rivage est le plus souvent formé par une digue de sables blanchâtres ; je n’ai pu vérifier si les bords du cap _Kanaïs_ offraient un endroit quelconque dont le sol fut tellement blanc, qu’il lui ait fait donner, dans l’antiquité, la dénomination spéciale de _Leuce-Acte_.]

[Note 40 : Le mot _kassaba_ signifie, en arabe, un bourg ou un village.]

[Note 41 : Je lis _Gyzis_ dans Cellarius ; d’Anville écrit le nom de ce lieu, _Zygis_ ; l’anonyme _Zygren_, et il le place à sept stades de _Leuce-Acte_.]

[Note 42 : M. Scholz a donné dans son ouvrage (Voyag. d’Alex. à Paræt. p. 56) la plupart de ces signes.]

[Note 43 : Les Arabes placent ces marques sur les chameaux avec un fer chaud, et de manière qu’elles soient visibles, lors même qu’ils sont chargés. On les voit toujours sur la tête de l’animal ; mais lorsqu’elles sont compliquées, elles sont distribuées sur l’épaule, la mâchoire et le museau. C’est encore par la place que ces marques occupent sur ces différentes parties du corps du chameau, que les Arabes distinguent leurs tribus.]

[Note 44 : Cette remarque, que j’avais déja faite en divers endroits, me frappa d’une manière plus évidente encore à Cyrène. Plusieurs fois, en traversant les ravins de la Pentapole, le guide _Harâbi_ qui m’accompagnait s’est écrié, en me montrant de ces signes tracés sur les rochers : _Allah inallou el-nicham dè ; hamdou-lillàh el Aoulâd-Aly khallou belednah_. « Maudite soit cette marque ! grâces à Dieu, les Aoulâd-Aly ont quitté notre pays. »]

[Note 45 : J’avais rédigé cette partie de ma relation, lorsque MM. Denham et Clapperton ont publié leur important voyage dans l’intérieur de l’Afrique, conjointement avec celui de feu M. Oudney. Les détails que contient cet ouvrage sur certaines _lettres_ des _Touariks_, me paraissent avoir assez d’analogie avec les signes dont je viens de faire mention, pour m’engager à exposer quelques idées à ce sujet. Je me servirai de la traduction française de MM. Eyriès et de La Renaudière ; son exactitude est plus que suffisamment garantie par les noms des deux savants traducteurs.

Voici les lettres des _Touariks_, avec l’interprétation de leur son, telles que les voyageurs les ont publiées :

[Lettre tifinagh] Yet.

[Lettre tifinagh] Yout.

[Lettre tifinagh] Youf.

[Lettre tifinagh] Yow.

[Lettre tifinagh] Ê.

[Lettre tifinagh] Yib.

[Lettre tifinagh] Yes.

[Lettre tifinagh] Yim.

[Lettre tifinagh] Yiche.

[Lettre tifinagh] Yiu.

[Lettre tifinagh] Youz.

[Lettre tifinagh] Jz.

[Lettre tifinagh] ...

[Lettre tifinagh] You.

[Lettre tifinagh] Yid.

[Lettre tifinagh] Yir.

[Lettre tifinagh] Yei.

[Lettre tifinagh] Yaï.

[Lettre tifinagh] Yin.

M. Oudney vit pour la première fois plusieurs de ces caractères sur un monument romain, à _Germa_, dans le Fezzan (t. I, p. 65), et dans la suite il en trouva un plus grand nombre tracés sur les rochers, dans tous les lieux fréquentés par les _Touariks_ (_id._ p. 68 et 105). Il remarqua que quelques-uns de ces caractères avaient évidemment plusieurs siècles, et que d’autres étaient très-récents[a] (_id._ pag. 69) ; enfin il fit la rencontre d’une personne qui en connaissait plusieurs, mais il lui fut impossible de trouver quelqu’un qui les comprît tous (_id._ page 70), ni un seul livre écrit dans cette langue (_id._ p. 99). Cette découverte, ajoute-t-il, mit son esprit en repos sur ce sujet.

M. Oudney a négligé de nous apprendre si ces caractères formaient des inscriptions suivies : il dit, il est vrai, qu’ils sont écrits indifféremment de gauche à droite, ou de droite à gauche, ou horizontalement ; ce qui, loin de prouver aucune série réelle entre eux, semble indiquer, au contraire, dans la position de ces _lettres_, le même désordre que j’ai observé dans celle des _signes_. Des indigènes ont articulé devant les voyageurs le son de ces caractères, mais aucun ne les connaissait tous, et néanmoins M. Oudney a observé que plusieurs paraissaient tracés très-récemment. Or si personne parmi les _Touariks_ ne connaissait toutes ces lettres, comment pouvaient-ils en faire usage ? et s’ils en faisaient usage, n’auraient-ils eu d’autres livres que des rochers ?

Remarquons maintenant que tout ce qui paraît invraisemblable comme _lettres_ d’un alphabet, s’explique naturellement comme _signes_ de tribus arabes.

Presque tous les _Touariks_ sont nomades, assure M. Oudney (t. I, p. 71). J’ai dit que tous les nomades d’Afrique[b] et de plusieurs autres pays, ont l’habitude de distinguer leurs tribus par des marques qu’ils tracent très-souvent sur les monuments et sur les rochers ; il ne me paraîtrait donc point surprenant que les _Touariks_ eussent multiplié les marques de leurs tribus sur des rochers, puisqu’ils préfèrent les lieux solitaires, et qu’ils ont souvent cherché un asile dans les montagnes (_id._ pag. 71).

On a trouvé ces _lettres alphabétiques_ dans les déserts, chez des _nomades_, et non dans les villes chez des hommes sédentaires. Les indigènes n’en connaissaient qu’un certain nombre ; les unes paraissaient très-récentes, et les autres très-anciennes : rien de plus naturel, si l’on suppose que ces marques, comme celles que j’ai vues, appartiennent à des tribus de diverses époques.

Enfin, pour terminer ces comparaisons, M. Oudney n’a pu trouver aucun livre écrit en _caractères touariks_, de même que M. Scholz a cherché inutilement dans la Marmarique[c] une inscription entière en _signes_ dont plusieurs sont positivement arabes.