Relation d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque, et les oasis d'Audjelah et de Maradèh
Part 5
La colline forme en plusieurs endroits des grottes naturelles qui ont dû servir de tombeaux ; les anciens ont aidé ces accidents en élargissant les entrées, ou bien en ménageant des descentes par des escaliers taillés dans le roc. Leurs façades sont quelquefois ornées de corniches d’un travail grossier, mais ayant quelque analogie avec le style égyptien, sans être toutefois ornées du globe ailé, ni d’aucun hiéroglyphe. On voit aussi sur le penchant de cette colline plusieurs citernes avec des ouvertures échancrées pour recevoir des couvercles, et de petits bassins formant échelons ; ils étaient destinés à recueillir les eaux des pluies, qu’ils se transmettaient par des auges jusqu’à l’orifice des citernes.
_Abousir_ me paraît être l’ancienne _Taposiris_, tant par l’analogie du nom que par sa situation à une journée de distance d’Alexandrie[21]. Strabon dit, il est vrai, que cette ville n’était point sur les bords de la mer, et il la distingue de Plinthine, que plusieurs géographes, anciens et modernes, placent en ce lieu. Cette contradiction s’explique facilement, si l’on considère que les ruines d’_Abousir_ se trouvent, comme je l’ai dit, à une petite distance de la mer, et si l’on place Plinthine un peu plus à l’est, auprès d’un enfoncement insensible que forme la côte. Cette conjecture déja émise par le savant M. Champollion le jeune[22], me paraît aussi appuyée par le périple anonyme, qui seul nomme _Posirion_, ville sans port avec un temple d’Osiris, à sept stades de Plinthine[23].
Il faut sans doute ranger au nombre des traditions purement gratuites, celle que nous a transmise Procope[24] sur le prétendu tombeau d’Osiris, qui aurait été élevé à _Taposiris_, puisque, comme l’on sait, la mythologie égyptienne plaçait le tombeau de ce dieu à Philæ, et que les symboles de cette fable religieuse se trouvent encore de nos jours représentés sur les monuments de cette île.
Je dirai plus, j’ai vainement cherché parmi les ruines d’_Abousir_ quelques vestiges des monuments de l’ancienne Égypte, je n’ai rien pu découvrir qui en eût le caractère propre, et tout-à-fait distinctif. Hors les ruines du temple, qui n’offrent que des rapprochements avec le style égyptien, et que l’on ne peut faire remonter, ainsi que je l’ai observé, au-delà des premiers Lagides, tout le reste est purement grec, romain ou arabe.
Je soupçonnai alors, et je me convainquis par la suite, que les Égyptiens n’avaient ni élevé des monuments, ni fondé aucune ville dans la Marmarique avant d’être soumis aux Grecs, et que dans les temps antérieurs à cette époque, ce pays ne devait être habité que par des hordes errantes, et peut-être aussi par des Berbères et des Libyens- Phéniciens.
L’histoire nous apprend que la Libye fut parcourue par Sésostris, et deux fois occupée par les Perses. Mais le voyage, d’ailleurs fort incertain, du héros égyptien, ne prouve l’établissement d’aucune colonie ; quant aux expéditions de Cambyse et d’Aryandès, l’une dans l’intérieur des terres, et l’autre dans le littoral, l’on connaît la fin malheureuse de la première, et le stérile résultat de la seconde, qui se borna à assouvir la vengeance de Phérétime.
Si les Égyptiens antérieurs à la conquête d’Alexandre eussent établi des colonies et élevé des monuments sur ce littoral, on devrait en apercevoir des traces ; la solidité extraordinaire de leur architecture porte à le croire, et les emblèmes hiéroglyphiques dont ils l’ornaient se trouveraient au moins empreints sur quelques débris.
On ne peut objecter que ces monuments soient tout-à-fait disparus ; quels que soient les matériaux dont ils aient été formés, quel que soit l’endroit où ils furent élevés, au milieu des déserts comme dans les lieux habités, partout on en aperçoit au moins quelques traces ; et si de nouveaux édifices eussent dévoré ceux des Égyptiens, la même raison existe encore ; ici comme ailleurs les vestiges antiques s’apercevraient sur les monuments plus modernes. Ces idées relatives aux monuments de l’Égypte ancienne en inspirent d’autres qui ont rapport au caractère général des ruines d’_Abousir_, caractère qui se reproduira constamment dans les contrées que nous allons parcourir.
En Égypte, parmi les ruines d’anciens bourgs, si l’on aperçoit des pierres, elles sont le plus souvent colossales ; la raison en est qu’elles sont les débris de temples ou d’édifices publics ; mais ce qui reste des simples habitations consiste toujours en massifs de briques crues[25].
A _Abousir_ et dans toute la contrée qui suit à l’occident, les débris d’anciennes habitations, jusqu’à ceux du moindre hameau, sont toujours en pierres de taille, ordinairement de cinq à six décimètres d’épaisseur, et jamais en briques.
La différence des matériaux de ces ruines explique celle des contrées où elles se trouvent.
Les terres d’alluvion de la vallée du Nil, amollies annuellement par les débordements du fleuve, offraient aux habitants des matériaux peu coûteux et d’une exploitation bien facile pour élever leurs demeures. La nature dans cette heureuse contrée va au-devant des besoins de l’homme, lui prépare elle-même les choses les plus nécessaires à son existence, et ne lui laisse que la peine de les recueillir.
Le sol de la Marmarique, dépourvu de ces avantages, ne put offrir à ses habitants les mêmes facilités : ils durent extraire du flanc des collines ou du sein de la terre les matériaux nécessaires pour élever leurs habitations ; et en cela, comme en bien d’autres choses, l’industrie créa ce que le sol refusait. Aussi aurons-nous bientôt l’occasion de remarquer partout l’art empressé de seconder la nature ; nous verrons de nombreux canaux sillonner les plaines, suivre la pente des collines, et suppléer à l’absence des rivières en recueillant de tous côtés les eaux du ciel pour les diriger dans de vastes et nombreuses excavations souterraines.
_Abousir_ fait partie de l’_Ouadi-Mariout_, ou vallée Maréotide, canton réputé dans l’antiquité par ses vignobles[26], et dont le territoire, au temps de Macrizy, était couvert de jardins et de maisons qui se prolongeaient jusqu’à la province de _Barkah_.
Dans l’espoir de découvrir dans cette vallée quelques vestiges de son ancienne splendeur, le 8, tandis que ma caravane se dirigea sur _Bourden_, puits situé à six heures à l’ouest d’_Abousir_, je la quittai avec M. Müller pour aller faire une excursion dans l’intérieur des terres.
Après cinq heures de marche, au sud-est, nous traversâmes les ruines d’un ancien bourg, nommé _Boumnah_, où, parmi des tas de pierres, je remarquai une construction ayant au fond une pièce cintrée, ornée de deux colonnes. Ce monument, que je crois romain, offre les mêmes détails que les nombreux _sirèh_, que l’on trouve si souvent et mieux conservés dans la Pentapole, et sur la destination desquels j’exposerai par la suite mes idées.
Entre _Abousir_ et _Boumnah_ sont encore d’autres vestiges d’anciens villages, et les restes bien conservés d’un canal large d’un mètre, formé de deux seules rangées de pierres revêtues intérieurement d’un ciment rougeâtre.
De _Boumnah_ nous nous dirigeâmes vers le sud ; le pays que nous parcourions est légèrement ondulé, et couvert de terres argileuses partout susceptibles de produit : néanmoins une petite partie seulement est cultivée en céréales par les Arabes _Sénenèh_, un des quatre corps ou _bednat_, de la grande tribu des _Aoulâd-Aly_.
Les traces d’anciens bourgs, que nous rencontrions fréquemment, indiquent, il est vrai, que ce canton a été jadis très-habité ; mais leurs squelettes épars gisent sur des plaines immenses où règne une silencieuse et triste nudité.
De ces bosquets, de ces jardins, mentionnés par l’historien arabe, il ne reste pas le moindre indice ; bien plus, aucun arbre, même sauvage, n’ombrage cette contrée ; la végétation y est généralement ligneuse, mais jamais arborescente, même dans les enfoncements qui servent d’écoulement aux eaux des pluies.
Le _Kassr-Ghettadjiah_, situé à dix heures au sud de _Boumnah_, répond mal à la description pompeuse que les Arabes m’en avaient faite. C’est une petite mosquée isolée dans les sables, et construite avec les débris d’un ancien monument (Voy. pl. II, 1). Deux colonnes, l’une de porphyre bleu, l’autre de granit rose, sont renversées au milieu de son enceinte (Voy. pl. V, fig. 5). Au dehors on voit aussi d’autres tronçons de colonnes, mais calcaires ; et à quelque distance de la mosquée on aperçoit les traces d’un village arabe avec des restes de voûtes en ogive.
La situation de _Ghettadjiah_, au milieu des sables, prouve un empiétement du désert sur les terres cultivables. Cet empiétement provient sans doute de la nudité actuelle de ces lieux, jadis couverts d’arbres de toute espèce, et de l’absence de collines assez élevées pour opposer une barrière à l’invasion des sables. Il est probable qu’après quelques siècles encore, ces sables, poussés par les vents du midi, continuant leur envahissement, finiront par couvrir les terres de la vallée Maréotide pour aller s’unir aux flots de la mer[27].
Du _Kassr-Ghettadjiah_ nous fûmes rejoindre la caravane à _Bourden_, où elle nous attendait ; en parcourant cette ligne, je vis encore d’autres ruines nommées _Abdermaïn_, et _el Hammam_, mais je n’y trouvai rien de remarquable.
Le 9, nous quittâmes _Bourden_, et allâmes camper dans la même journée à _Lamaïd_, château sarrasin, situé aux bords de la mer, à six heures de distance du lieu précédent.
J’ai été surpris, en lisant la relation du voyage de M. Scholz dans la Marmarique, d’y voir désigner _Lamaïd_ sous le nom de Mosquée[28], d’autant plus que le style, la distribution de ce monument, et l’inscription arabe qu’on y remarque, prouvent irrévocablement sa vraie destination.
En effet, le _Kassr-Lamaïd_ est divisé en deux étages ; il forme un grand carré, dont chaque côté est flanqué d’une tour également à angles droits : celle du sud donne entrée au château par une porte dont les montants et le linteau sont en grosses masses de granit rose.
Ainsi que les châteaux forts du moyen âge, celui de Lamaïd avait une seconde porte de clôture, immense dalle qu’on soulevait par des chaînes en fer, à travers une coulisse pratiquée au-dessus de l’entrée du château. Sur la façade étaient deux lions en ronde bosse posés sur une corniche ornée d’arabesques ; on n’en voit plus que les restes défigurés (Voyez pl. III). Mais ce qui rend les ruines de _Lamaïd_ intéressantes pour l’histoire, c’est l’inscription suivante, sculptée en relief sur une frise en forme d’ogive, et ornée d’arabesques d’un travail très- soigné[29] :
بسم اللّه الرحمن الرحيم امر بابتنا هذه القلعة السعيد الولي السلطان الاعظم الملك الظاهر ملك العرب مالك رقاب الامم ركن الدنيا والدين ابو الفتح بيبرس قسيم امير المؤمنين اعزّ اللّه اثاره بيد العبد الفقير.... الغفور به احمد الطاهر اليغموري.
« Au nom de Dieu clément et miséricordieux : la construction de ce château a été ordonnée par le fortuné seigneur[30] le sultan très-grand, le roi éminent, roi des Arabes[31], maître souverain des nations, colonne du monde et de la religion, père de la victoire, Bibars, partisan (ou allié) du prince des fidèles (que Dieu glorifie son ouvrage), et exécuté par le pauvre serviteur[32] sur qui soit la miséricorde divine, Ahmed (ou Mohammed) el Taher, el Iaghmouri[33]. »
Ainsi que toutes les inscriptions musulmanes, celle-ci commence par le _bismillah_ ; ce sont peut-être ces paroles religieuses qui auront induit M. Scholz en erreur.
Nous passâmes la journée du 10 auprès de _Lamaïd_. Le 11, après quatre heures et demie de marche au sud-ouest du château sarrasin, je trouvai les ruines d’un monument appelé _Kassabah el Chammameh_. J’y remarquai des détails architectoniques qui me firent vivement regretter sa grande destruction.
Cet édifice était carré, et pouvait avoir vingt mètres environ de longueur de chaque côté ; il paraît avoir été divisé en deux étages ; on voit encore dans l’intérieur, sous un amas de décombres, trois voûtes qui occupent toute la surface du monument, et s’élèvent à quatre ou cinq pieds au-dessus du niveau du sol. L’angle oriental de l’édifice est la seule partie encore debout ; sur une de ses faces extérieures le mur forme trois rentrées prises dans son épaisseur ; elles dessinent une porte, aux côtés de laquelle sont deux colonnes engagées, ornées de chapiteaux à fleur de lotus, imitation grossière du style égyptien (Voyez pl. V, fig. 4).
Ce monument était construit en grandes assises de grès, posées sans ciment, et l’épaisseur des murs était monolithe. Si à ces caractères, qui indiquent, ainsi que je l’exposerai plus tard, la date la plus reculée qu’ait eue l’architecture dans cette contrée, l’on joint les petites proportions de cette construction, les voûtes qu’elle renferme, et les détails architectoniques qu’elle offre, l’époque où elle fut élevée est certaine, et ces ruines pourront être classées au nombre des monuments _Lagidéens_, dont nous avons déja vu le plus remarquable à Abousir.
Selon les Arabes, on trouve à quelque distance plus à l’est d’autres ruines semblables à celles-ci ; ils les nomment aussi _Chammameh_. Les intempéries de la saison me forcèrent d’aller rejoindre ma caravane, et je ne pus les visiter ; mais s’il était permis de tirer des inductions d’un rapport fait par les Arabes, ces nouvelles ruines auraient des détails approchants de celles que j’ai décrites, puisque les unes et les autres, disent-ils, prennent leur nom de la ressemblance qu’offrent leurs petites colonnes engagées, avec des chandeliers, _chammameh_.
Je rejoignis ma caravane à _Dresièh_, ruines d’une ancienne ville située à peu de distance de la mer. Là, comme presque partout ailleurs sur ce littoral, les débris des constructions arabes se voient confondus avec ceux des monuments antérieurs ; mais nul édifice ancien ou moderne n’est encore debout.
Je ne trouvai de remarquable parmi ces ruines que des souterrains voûtés en ogive, revêtus d’une couche de plâtre et subdivisés en plusieurs pièces, restes sans doute d’un château sarrasin. Ces caveaux servent d’asile aux voyageurs dans la saison rigoureuse, et les Arabes des environs y déposent pendant l’été une partie de leurs récoltes.
Auprès de _Dresièh_[34] est un lac d’eau salée, qui s’étend sur un espace de deux heures, en suivant les bords de la mer, dont il n’est séparé que par une digue de sables ; ses bords sont couverts de sel d’une belle qualité, objet de peu de valeur dans un pays qui en offre surabondamment.
Nous quittâmes _Dresièh_ le 12 ; ce lieu sert de limites à l’_Ouadi- Mariout_. Le désert qui suit s’appelle _Djebel-Kourmah_.
Depuis notre départ d’Alexandrie, rien dans notre voyage ne s’était offert qui mérite d’être cité ; aucune rencontre fâcheuse n’avait opposé des obstacles à mes excursions ; couverts du manteau arabe, à peine attirions-nous la curiosité des nomades que nous rencontrions. Le bruit de mon expédition s’était encore peu répandu parmi eux ; et lorsque des dessins à prendre ou des points géographiques à déterminer ne me forçaient pas à séjourner auprès de leurs camps, ils nous faisaient quelquefois l’honneur de nous prendre pour des marchands mograbins, ou pour des pélerins de retour de leur pieuse visite au tombeau du Prophète.
Notre manière de vivre était aussi simple que celle des habitants des lieux que nous parcourions : nous campions ordinairement au coucher du soleil ; un bas-fond, le mieux fourni en végétaux, était vers cette heure le principal objet de nos recherches ; une telle rencontre pouvait seule accélérer ou retarder le moment du repos journalier. Souvent nous faisions route, un ou plusieurs jours de suite, avec des Arabes de la contrée, qui allaient à la recherche d’une nouvelle demeure.
Je saisissais ces occasions avec empressement toutes les fois qu’elles se présentaient ; je descendais alors de mon dromadaire, je défendais à mes domestiques de me suivre, et, me confondant avec ces Arabes, je devançais avec eux nos chameaux pesamment chargés. Je cherchais à obtenir leur confiance par ma franchise et mes prévenances : bien des fois j’ai atteint mon but ; et ces hommes simples, oubliant alors ma religion et mes projets, me racontaient les affaires de leurs tribus, me parlaient de leurs récoltes, de leurs troupeaux ; mais le soir, lorsque nous nous arrêtions, la prière du _moghreb_ les rappelait à leurs principes, à eux-mêmes. Ils posaient leur camp loin du mien : nous avions vécu ensemble pendant le jour, nous étions séparés pendant la nuit ; et si dans leur irréflexion et leur épanchement j’étais devenu quelques moments pasteur et nomade comme eux, je redevenais à leurs yeux chrétien et européen sous ma tente.
Ainsi, dans ces occasions et dans toutes les autres, si ces Arabes m’accordaient d’abord leur confiance comme hommes, ils la retiraient bientôt comme musulmans.
Ces voyages de compagnie avec les habitants de la contrée que je parcourais m’offraient un autre sujet d’observation moins affligeant. On ne saurait se faire une idée de l’inquiète sollicitude de l’Arabe voyageur, pour le chameau, cet animal patient qui seul peut l’aider à traverser le désert.
Reconnaissant des services qu’il lui doit, l’Arabe sacrifie ses goûts, et souvent même ses besoins, pour camper dans un lieu plus abondant en herbes ou en broussailles ; et si la nature du sol ne répond point à ses recherches, alors, ayant partagé les mêmes fatigues, il partage aussi avec le chameau la même nourriture : que de fois j’ai vu l’Arabe dans les déserts stériles se dépouiller le soir de son _ihram_, l’étendre devant le chameau accroupi, et répandre dessus quelques poignées de dattes, dont il avait soin d’ôter les pierres ou tout autre corps étranger !
Ce spectacle m’a toujours offert un nouvel intérêt ; et je n’ai jamais été tenté d’attribuer à la seule conservation de la propriété, des soins qui me paraissaient inspirés par une juste reconnaissance.
En contournant dans la direction nord-ouest la côte occidentale du golfe des Arabes, nous parvînmes, après sept heures de marche, de _Dresièh_ dans un lieu nommé _Maktaërai_.
Les habitants donnent ce nom à un plateau en grès, où l’on voit environ deux cents ouvertures pratiquées dans la roche, qui servent d’entrée à des grottes, et distantes entre elles de trois ou quatre pas. Sur leurs bords sont encore entassés des blocs de pierre bruts que l’on a extraits du sein du plateau pour former ces excavations ; leur aspect fruste me fit présumer qu’ils devaient être là depuis une époque très-reculée.
Je pénétrai dans plusieurs de ces grottes, et je n’y trouvai qu’une petite meule à moudre le blé, et des instruments aratoires déposés sans doute par les Arabes des environs. Elles sont taillées très- grossièrement et n’ont aucune forme régulière ; dans toutes celles que je visitai, leur encombrement m’empêcha de vérifier si elles avaient eu des communications entre elles. Aucun indice ne me permit de croire qu’elles eussent été destinées à un objet sépulcral ; elles ne me parurent pas non plus creusées pour servir de citernes, puisque les entassements de pierres qui ceignent leurs orifices auraient empêché d’y conduire les eaux des pluies, et qu’il eût été d’ailleurs superflu de multiplier en si grand nombre des ouvertures si rapprochées, si toutes ces grottes n’eussent été que des bassins.
L’histoire ne fait mention d’aucune peuplade de Troglodytes, habitant la Marmarique ; Hérodote et Pomponius Mela les placent dans l’intérieur des terres vers le sud-ouest dans le pays des Garamantes. Néanmoins je ne pouvais m’expliquer un si grand nombre d’excavations souterraines qu’en supposant qu’elles avaient servi d’habitations.
Le 13, à une demi-heure de _Maktaërai_, nous passâmes auprès de _Benaïèh-Abou-Sélim_[35], ruines d’une enceinte quadrangulaire située sur une hauteur et contenant un puits.
A sept heures de distance de ce dernier lieu, nous franchîmes une chaîne de collines calcaires qui se prolonge par mamelons du nord au sud ; et de là nous arrivâmes par un chemin rocailleux au _Kass-Djammernèh_, autre mur d’enceinte couronnant également une élévation.
Des ruines semblables se trouvent fréquemment dans la Marmarique ; leur situation, l’épaisseur des murs, et les puits dont elles sont pourvues, m’ont fait supposer qu’elles pouvaient être les restes de postes militaires destinés, dans l’antiquité, à protéger les bourgs et la voie publique contre les incursions des anciens nomades. Ces conjectures acquerront plus de probabilité, si l’on se rappelle que les Romains furent souvent obligés de combattre les Marmarides, non point dans l’intention d’asservir ces peuplades, mais dans le seul objet d’assurer la libre communication entre l’Égypte et la Cyrénaïque[36].
Les citernes qui sont auprès de _Djammernèh_, et l’examen que j’en fis, m’offrent l’occasion d’entrer dans quelques détails sur la manière dont elles furent creusées.
Une d’entre elles présente un carré régulier dont chaque côté a vingt mètres de longueur ; et quoique en partie comblée de terre d’alluvion, déposée par les eaux qu’elle contenait autrefois, elle conserve encore quatre mètres de profondeur. La couche supérieure de la roche, épaisse de trois pieds, forme elle-même le plafond, auquel sont pratiquées trois ouvertures, et qui est soutenu intérieurement par deux piliers carrés, taillés aussi dans le roc. Un ciment rougeâtre composé de briques pilées, de cendres et de sable, sert de revêtement aux piliers et aux quatre côtés de la citerne, hors au plafond qui en est dépourvu.
Je remarquai qu’aux autres citernes voisines de celle-ci, l’épaisseur du plafond était inégale, et qu’elle était formée de deux et même trois couches de la roche ; cette différence dans l’épaisseur aura été nécessitée sans doute par celle de la solidité ou des accidents que le roc aura offerts dans les endroits où ces excavations furent faites.
A deux heures au nord de _Djammernèh_ sont plusieurs puits, et des traces de fondations, non loin du cap qui forme l’extrémité occidentale du Golfe des Arabes. Ce promontoire nommé _el Heyf_[37] par les habitants actuels, est encore distant de douze heures de la petite _Akabah_ ; en parcourant cet espace, je ne vis plus rien d’intéressant sous le rapport d’antiquités. Plusieurs lieux, entre autres _Asambak_, _Ghefeirah_, dont on peut voir la position sur la carte, ne présentent que de continuelles répétitions des ruines déja décrites.
Mais quelque peu fertile que paraisse maintenant ce canton, il dut être autrefois très-habité, puisqu’on n’y fait pas une demi-heure de chemin, sans y trouver quelques vestiges d’anciens villages, des réservoirs pour recueillir les eaux du ciel, et des canaux pour les diriger. Combien ces traces d’une nombreuse population, et ces témoignages de son industrieuse activité, contrastent avec la négligente indolence du sectateur de Mahomet ! Il préfère errer tristement dans cette contrée, cherchant quelques bandes de terre à cultiver, ou de mesquins pâturages pour ses troupeaux, plutôt que de rendre à ces terres leur fertilité primitive, en imitant l’exemple qu’il a sous les yeux.
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[Note 16 : Draperie de laine qui sert de vêtement aux Arabes du désert.]
[Note 17 : STRAB. t. V, l. XVII, p. 358. Trad. de M. Letronne.]
[Note 18 : Je n’ai pu trouver aucun de leurs chapiteaux ni même de simples fragments ; MM. de Chabrol, Lancret, Faye et Lepère, qui ont visité, en 1801, les ruines d’_Abousir_, ont pu reconnaître à cette époque que ces colonnes étaient d’ordre dorique.]
[Note 19 : Cour. d’Égy. 24 vent. an IX, n. 107.]
[Note 20 : De Ædif. l. VI, 1.]
[Note 21 : PROCOPE, de Ædif. l. VI, 1.]
[Note 22 : Voy. l’Égypte sous les Phar. t. 2, p. 267, 268.]
[Note 23 : IRIARTE, Bibl. Matri. vol. 1, p. 485.]
[Note 24 : PROCOPE, _Ibid._]