Relation d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque, et les oasis d'Audjelah et de Maradèh

Part 4

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De plus, s’il faut en croire l’historien de Justinien, on vit, à cette époque, la lumière de l’Évangile traverser les sables de la Libye, et pénétrer jusque dans le temple mystérieux d’Ammon ; à son aspect, le corps sacré des _Hiérodules_ abjura ses erreurs ; l’oracle, qui avait déifié le conquérant du monde, se tut ; et l’enceinte que la flatterie avait élevée au même héros fut consacrée à la mère du Sauveur, et ne retentit plus dès-lors que des louanges adressées au seul et vrai Dieu de l’univers.

Mais, quelque grands que fussent ces triomphes de la religion chrétienne, une foule d’opinions différentes s’élevèrent, peu de temps après sa naissance, au sujet de son interprétation. Indépendamment de plusieurs schismes qui divisèrent les chrétiens sous diverses croyances, il naquit en outre une foule de sectes qui, dans le but de perfectionner le christianisme, en dénaturèrent à tel point l’esprit, qu’ils en firent rétrograder l’application jusqu’aux plus grands abus du polythéisme. Parmi ces sectes, aussi multipliées qu’elles sont restées obscures, était celle des Carpocratiens, fondée par Carpocrates, qui vivait à Alexandrie sous le règne d’Adrien[13].

Un grand nombre de ses disciples se dispersèrent dans la Cyrénaïque ; et, chose étonnante, la Pentapole chrétienne vit répandre dans ses champs des mœurs plus désordonnées, des préceptes plus libres, que ceux qu’y avait propagés autrefois le voluptueux Aristippe. L’austère morale de l’Évangile fut changée en un code monstrueux qui établit en dogme, comme seule source de paix et de bonheur, la libre communauté des femmes et de toutes sortes de propriétés.

De pareils préceptes furent même consacrés par des monuments, dans l’un desquels le nom révéré du Christ se voit à côté de ceux de Thot, de Saturne, de Zoroastre, de Pythagore, d’Épicure et de Masdacès. Selon ces mêmes monuments, les Carpocratiens se maintinrent dans la Cyrénaïque jusqu’au sixième siècle ; les usages qu’ils avaient adoptés firent perdre le trône et la vie à Cobad, roi de Perse, qui avait voulu les introduire dans ses états, à l’instigation du même Masdacès, placé par les Carpocratiens au nombre de leurs prophètes. On aurait droit par conséquent d’être surpris que ces usages eussent acquis un libre et honteux exercice dans une société policée, si l’on ne savait qu’ils existèrent chez les Nabatæens, sans troubler leur tranquillité intérieure, et que ce peuple fut au contraire cité comme exemple de concorde et d’union[14].

C’est ainsi que l’histoire des sociétés humaines offre quelquefois des problèmes qui mettent en doute jusqu’à l’universalité des principes de leurs plus chères affections.

La Cyrénaïque marchait rapidement vers une décadence totale ; elle avait été divisée en deux provinces, en Libye supérieure et inférieure, commandées chacune par un préfet et un duc. Dans le cinquième siècle, sous l’empereur Arcadius, la capitale n’existait plus, ou ce n’était plus que son ombre. Un évêque, disciple de la célèbre Hypatia d’Alexandrie, rappelait alors la mémoire des anciens philosophes ; témoin des catastrophes qui désolèrent cette province, Synésius éleva en vain sa figure imposante sur les ruines de Cyrène, pour implorer les secours du chef de l’empire ; que pouvait la voix d’un philosophe, dans ces temps où les descendants des Césars s’occupaient gravement de minuties religieuses, et où de pareilles querelles divisaient les nations ?

Les principaux fauteurs des malheurs de la Pentapole n’étaient cependant que des hordes barbares qu’il eût été facile de chasser dans l’intérieur des terres, puisque quarante Huns au service des Romains suffirent pour repousser une de leurs attaques, et les obligèrent à rentrer dans les déserts.

Telle fut néanmoins la négligence des empereurs romains envers la Pentapole, que dans le même siècle, nous apprend Synésius, des hordes de Libyens Ausuriens[15] l’infestèrent à tel point, « qu’il ne s’y trouva de montagne assez escarpée, de château assez fort qui pût opposer quelque obstacle à leurs courses dévastatrices. Tout devint leur proie : ils saccagèrent les villes, dépouillèrent les autels, et leur avidité ne respecta pas même l’asyle des tombeaux. Les femmes éplorées quittaient pendant la nuit leurs habitations ; elles se réfugiaient dans les forêts ; mais ni les ombres de la nuit, ni l’épaisseur des bois, ne pouvaient les soustraire à leur fureur. Les plus grandes richesses consistaient alors en troupeaux et dans les biens de la terre encore ornée de riantes campagnes ; et ces campagnes devinrent la proie des flammes ; et les troupeaux périrent, les uns dans ces vastes incendies, et les autres furent entraînés dans les solitudes, avec les habitants de tout sexe réduits en esclavage. »

A ces déprédations des barbares succédèrent, sous Théodose II, les concussions des gouverneurs, qui se hâtèrent de recueillir les derniers produits de la Pentapole expirante ; lorsque enfin, quelque temps après, une nouvelle et dernière invasion changea à jamais les destinées de la Cyrénaïque, et acheva l’œuvre de destruction que les Libyens avaient commencée.

Les Musulmans, dont les rapides conquêtes s’expliquent aisément par l’incertitude des conseils et la faiblesse qui caractérisaient alors les souverains de Byzance, commencèrent par envahir les provinces les plus reculées de l’empire.

Amrou-Ben-el-As, favorisé par les Coptes, s’empara de l’Égypte l’an 640 de Jésus-Christ. La Cyrénaïque chercha d’abord à se soustraire au joug musulman ; elle y réussit à cette époque par un traité qu’elle stipula avec le conquérant arabe : Amrou respecta les engagements qu’il avait pris avec les habitants de la Pentapole, et les distingua expressément de ceux de l’Égypte, dont la vie et les biens, disait-il, dépendaient du caprice de sa volonté.

Mais ces avantages furent de courte durée : six ans après la conquête de l’Égypte par Amrou, les fils d’Ommiah, ralliés sous l’étendard de Mahomet, pénétrèrent dans la Cyrénaïque et s’en emparèrent. L’ancienne Barcé, destinée à être dans tous les temps le siége de peuplades barbares, fut occupée par les Ommiades. A cette dynastie succéda celle des Abassides, et celle des Fathimites à cette dernière. Les Chrétiens, soufferts dans cette contrée jusqu’au neuvième siècle, furent obligés de l’abandonner sous les Fathimites. La Pentapole était alors complétement ruinée ; Barcah elle-même n’était plus qu’une petite bourgade ; Adjedabia et Sort, situées sur les bords de la grande Syrte, réunissaient dans leur enceinte la plupart des habitants de cette province.

Les Fathimites avaient été expulsés par les Aïoubites, lorsque ces descendants de l’ancienne Colchide, ces esclaves qui entouraient le faste des sultans, voulurent à leur tour exercer le pouvoir dont ils n’avaient été jusqu’alors que les instruments. Le calife Moaddham tomba sous leurs coups, et cette victime assura aux Mamelouks le pouvoir suprême en Égypte, durant deux siècles et demi environ. En 1517, les Ottomans, conduits par Sélim I, s’emparèrent de cet état et de ses dépendances ; trente-trois ans après cet événement, Tripoli d’Afrique ayant été conquise par un des généraux de Soliman II, la Cyrénaïque fut jointe à cette ville, et forma avec elle un seul royaume gouverné par des pachas.

Telles furent les principales phases de la civilisation de la Grèce africaine, et des catastrophes qui l’anéantirent.

Livrée à des hordes barbares, Cyrène gît maintenant ignorée. Le temps, qui rassembla tour à tour plusieurs peuples dans son enceinte, en a confondu les traces ; il en a dispersé les ruines. Les monuments des arts ont disparu ; témoins et asyles souillés des races passées, quelques tombeaux épars dans la plaine indiquent seuls au voyageur le lieu où s’élevait jadis _la ville au trône d’or_.

Mais si les travaux des hommes sont anéantis, la nature est restée la même. Le soleil n’éclaire plus que le deuil de l’antique cité ; les pluies bienfaisantes ne tombent plus que sur des déserts : mais ce soleil émaille encore des prairies toujours vertes, ces pluies fécondent des champs toujours fertiles ; les forêts sont toujours ombreuses, les bocages toujours riants, et les myrtes et les lauriers croissent dans les vallons solitaires, sans amants pour les cueillir, sans héros pour les recevoir. Cette fontaine qui vit élever autour d’elle les murs de Cyrène, jaillit encore dans toute sa force, elle coule encore dans toute sa fraîcheur ; et son onde seule interromprait le calme de ces solitudes, si la voix rauque des pâtres, ou le bêlement des troupeaux errante parmi les ruines, ne se confondaient parfois avec son murmure.

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[Note 9 : Les habitants de la ville de Cyrène prièrent une fois Platon de leur donner par écrit de bonnes lois, et de leur tracer le plan d’un gouvernement nouveau ; ce qu’il refusa de faire, disant « qu’il estoit bien malaisé de donner loix aux Cyreniens qui estoient si riches et si opulents : car il n’est rien si hault à la main, si farouche, ne si malaisé à domter et manier, qu’un personnage qui s’est persuadé d’estre heureux. » (PLUTARQ. Vie de Lucullus, trad. d’Amyot, t. V, p. 59.)]

[Note 10 : Environ 27 millions. DIOD. SIC. l. XVIII.]

[Note 11 : Vaisseau à seize rames. (PLINE, l. VIII.)]

[Note 12 : Cette date est celle que Fréret a assignée à l’inscription des Juifs de Bérénice ; toutefois, pour en vérifier l’exactitude, il faut attendre que le savant M. Champollion-Figeac donne, dans une nouvelle édition de Fréret (qu’il fera bientôt paraître, ainsi qu’il a eu la bonté de m’en informer), la vraie leçon de cette inscription et de cette date, d’après le monument original qu’il a eu en son pouvoir.]

[Note 13 : MATTER, Mémoire sur les Gnostiques.]

[Note 14 : STRABON, l. XVI, c. 3.]

[Note 15 : Ces _Ausuriens_, dont Synésius seul, à ma connaissance, fait mention (epist. 78, in Catast. 299-301. Interp. Dion. Peta.), ne rappelleraient-ils pas, par l’analogie du nom et la proximité du lieu, les Libyens _Auséens_, qui habitaient, selon Hérodote (l. IV, 180), les environs du lac Tritonis ? Les mœurs belliqueuses de cette peuplade, qui rendait un culte particulier à Minerve, donneraient un nouveau degré de probabilité à ce rapprochement. Selon le même historien, dans une fête que les _Auséens_ célébraient tous les ans en l’honneur de cette déesse, leurs filles, partagées en deux troupes, se livraient un combat violent à coups de pierres et de bâtons ; celle qui s’était le plus distinguée pendant l’action recevait, pour prix de sa valeur, une armure complète à la grecque. Hérodote, en terminant ce récit, ajoute que ces Libyens, avant que des colonies grecques se fussent établies auprès de leur territoire, devaient tenir leurs armures des Égyptiens ; cette remarque, étrangère à mon rapprochement, peut néanmoins ne pas être sans intérêt, et me paraît susceptible d’en provoquer d’autres.]

VOYAGE DANS LA MARMARIQUE ET LA CYRÉNAÏQUE.

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CHAPITRE PREMIER.

Préparatifs du voyage. — Départ. — _Abousir_. — Vallée Maréotide. — _Dresièh_. — _Maktaërai_. — _El Chammamèh_. — Désert de _Kourmah_.

Les avis que l’on me donnait à Alexandrie sur mon voyage étaient peu encourageants ; les uns traitaient ma ferme résolution d’imprudence, et ma confiance d’aveuglement ; les autres m’engageaient à me rendre à Derne ou à Ben-Ghazi, par mer : il était à craindre, disaient-ils, que les Arabes limitrophes de la province de Barcah ne me prissent pour un espion de Mohammed-Aly, dont le caractère entreprenant et les vues ambitieuses portaient ombrage à tous ses voisins.

J’eusse volontiers cédé à ces objections, qui ne me paraissaient pas dénuées de fondement ; mais les différentes limites que les anciens géographes ont assignées à la Cyrénaïque rendaient intéressante, et même nécessaire, l’exploration de sa partie orientale : ce motif, qui fut peut-être celui du général Minutoli, me porta à donner à mon voyage toute l’étendue projetée par mon prédécesseur ; et pour obtenir un dénoûment plus heureux, je me fiai à mes habitudes des fatigues du désert, et à la connaissance que j’avais acquise des mœurs et du langage de ses habitants.

L’expérience a bien des fois prouvé qu’en Afrique une escorte est souvent plus nuisible qu’utile aux travaux du voyageur.

Dans les villes, les Arabes Bédouins, intimidés par la présence d’un pacha ou d’un bey, sont prodigues de promesses. Mais dès que ce frein imposé à l’avidité et à la mauvaise foi n’existe plus, dès que les Arabes sont entrés dans les solitudes du désert, alors se trouvant dans leur domaine, ils parlent en maîtres. En vain le voyageur rappelle les accords faits et les ordres reçus ; les accords deviennent illusoires, et les ordres sont aisément éludés ; et dans l’isolement où il se trouve alors, heureux encore si les mêmes hommes qu’il a pris pour faciliter ses projets, ne nuisent pas au contraire à leur exécution.

D’un autre côté, s’il est une cause qui rende moins fructueuses et qui entrave quelquefois les opérations du voyageur européen, c’est sans contredit le fanatisme des habitants.

En vain il étudie leur langage, il adopte leurs costumes et se fait à leurs usages ; il est chrétien, et ce titre suffit pour bannir la confiance, pour inspirer la réserve et souvent même la haine.

Avec l’or, il franchira bien des obstacles, il satisfera sa curiosité ; mais il n’obtiendra jamais cet échange intime de relations, si nécessaire néanmoins pour bien connaître les peuples qu’il visite. Ce fanatisme ne se borne point à tenir le voyageur dans un continuel isolement, il va quelquefois jusqu’à compromettre son existence ; et, s’il n’autorise pas le crime, il sait du moins le pallier. Aussi celui qui entreprend de pénétrer dans les contrées de l’Afrique, immédiatement soumises à l’influence de l’islamisme, se voit en butte à l’alternative d’un choix également embarrassant : s’il prend une nombreuse escorte, il garantit son existence de perfides tentatives ; mais il devient, pour ainsi dire, le sujet de ses protecteurs ; si, au contraire, il se hasarde seul ou avec les siens dans ces contrées sauvages, il reste libre de ses actions, mais il est sans cesse entouré de dangers.

Lors même que mes faibles ressources pécuniaires ne m’auraient pas interdit le choix entre ces deux manières d’exécuter mon voyage, j’ose assurer que, par goût, j’aurais adopté cette dernière.

Je me bornai donc à prendre deux guides pour m’indiquer le gisement des puits et des monuments dans les lieux que j’allais parcourir : _Hadji- Saleh_, marchand de Derne, et _Makhrou_, de la tribu des _Aoulâd-Aly_, me furent désignés à cet effet par _Mohammed-el-Gharbi_, qui m’en garantit la moralité.

La caravane, y compris M. Müller et moi, était composée de neuf personnes ; douze chameaux et quatre dromadaires dont j’étais propriétaire, d’après le système que j’avais adopté dans mes précédents voyages, étaient destinés, les premiers à transporter nos effets et à suivre toujours la route la plus courte, tandis que les seconds, plus sveltes, devaient servir à de rapides excursions toutes les fois que des ruines ou d’autres objets à examiner m’engageraient à m’écarter de la ligne suivie par ma caravane.

Telles étaient les forces et les ressources que je pouvais employer pour braver, durant plusieurs mois, les violentes intempéries de l’air dans un pays sans abri, et l’avidité plus redoutable encore de ses habitants.

Ayant enfin obtenu la lettre protectrice de Mohammed-Aly pour Iousouf, pacha de Tripoli, nous quittâmes Alexandrie le 3 novembre 1824. Les environs de cette ville sont tellement connus, qu’il me paraît superflu d’entrer dans de nouveaux détails sur les prétendus bains de Cléopâtre, sur les grottes de la Nécropolis, d’ailleurs peu remarquables, enfin sur la petite Chersonèse, que Strabon place à soixante-dix stades d’Alexandrie, et où nous arrivâmes, en effet, trois heures après notre départ.

Nous continuâmes ensuite à marcher entre le lac Maréotis et les bords de la mer ; la langue de terre qui les sépare n’a que trois quarts d’heure dans sa plus grande largeur. Une chaîne de collines peu élevées forme une digue au Maréotis, et se prolonge, ainsi que le lac, jusqu’à _Abousir_, située à onze heures au S. S. O. d’Alexandrie.

On rencontre fréquemment le long de cette colline d’anciennes carrières, quelquefois souterraines, et le plus souvent formant amphithéâtre ; elles contiennent ordinairement une végétation abondante : des touffes de figuiers sauvages sortent, pour ainsi dire, du sein des rochers, et remplissent une partie de ces excavations. Ces arbres, quoiqu’à demi cachés, délassent agréablement la vue dans ces lieux, où l’on n’aperçoit que çà et là quelques plantes marines.

Je remarquai aussi de petits bassins creusés dans la roche pour recueillir l’eau des pluies. Ils sont disposés sur des plans d’inégale hauteur, et de manière que l’inférieur seul est rempli par ceux qui se trouvent plus élevés.

Nous ne pûmes arriver à _Abousir_ que le 6 vers le soir ; ce long retard fut occasionné par les fréquentes visites d’amis et de parents, que mes guides reçurent à diverses reprises, et qui me forcèrent, par respect pour les usages, d’interrompre souvent notre marche.

Les adieux chez les Arabes sont graves, et ont quelque chose de solennel : on dirait que ces hommes renouvellent alors les liens qui les attachent à leur tribu ; ils se prodiguent des témoignages d’affection, mais avec un calme et un sang-froid qui contrastent avec leurs vœux et leurs serments. Enfin ils sont séparés ; bientôt ils se distinguent à peine ; et le _ihram_[16] agité en l’air, signale leur dernier adieu ; et la force de leurs organes transmet encore à travers l’espace un échange de souhaits et de protestations amicales, toujours accompagnés d’expressions religieuses. Plusieurs amis de mes guides les avaient accompagnés jusqu’à _Abousir_ ; nous fûmes tous ensemble nous mettre à l’abri de la pluie dans de vastes carrières situées à l’extrémité occidentale des ruines de la ville.

Ces carrières passent pour avoir recélé le fruit des rapines des Bédouins ; c’est là que ces nomades se seront partagé les dépouilles des nombreux navires naufragés sur la côte du golfe des Arabes. Je vis encore sur ses bords des tronçons de mâts, et d’autres débris de navires à demi enfouis dans le sable. Il serait assez remarquable que ce fût dans le lieu même dont je viens de parler, où la colline offre réellement _des flancs escarpés_, que les habitants de _Taposiris_ se fussent réunis à certaines époques de l’année _pour se divertir et faire bonne chère_[17].

Quoi qu’il en soit, avant le règne de Mohammed-Aly, il eût été dangereux pour un Européen de s’arrêter dans un pareil endroit ; mais le gouvernement rigoureux de ce pacha a su inspirer une crainte salutaire même aux habitants des déserts qui avoisinent la vallée du Nil.

Néanmoins je fis allumer de grands feux pendant la nuit ; leur clarté ne tarda pas d’attirer une foule d’Arabes des environs ; la plupart étaient de la connaissance de mon guide _Makhrou_. De légers cadeaux excitèrent leur bonne humeur, et après un repas somptueux pour le désert, tous mes convives passèrent plusieurs heures à des exercices gymnastiques, que nous avons presque tous faits dans notre adolescence, sans nous douter que leur origine se perd dans la nuit des temps. J’avais vu ces jeux reproduits par des peintures dans les catacombes égyptiennes de _Beny- Hassan_, dans la Haute-Égypte ; et quoique leur objet fût d’une faible importance, ce ne fut pas sans surprise que je remarquai chez les Arabes la transmission fidèle de ces usages antiques.

J’employai la journée du lendemain, le 7, à visiter _Abousir_. Parmi les ruines de ses anciens monuments, les plus apparentes et les plus considérables sont celles d’un temple situé sur une élévation, à peu de distance des bords de la mer. Ses murs, disposés en talus, à la manière égyptienne, et construits en pierres de deux pieds de large sur dix pouces de hauteur, forment un carré dont chaque côté a quatre-vingts mètres. La partie supérieure manque ; mais au côté oriental du monument qui en était la façade, est un grand pylone quadrangulaire, engagé dans l’enceinte générale du temple dont il suit aussi le même degré d’inclinaison. Ce pylone contient intérieurement deux petites pièces latérales à la porte d’entrée, et sa face extérieure offre une analogie marquante avec les monuments de l’ancienne Égypte (Voy. pl. I.). On y voit en effet quatre rainures parfaitement semblables à celles qui sont devant la première cour du temple de Carnac, à Thèbes, et destinées sans doute ainsi que celles-là à contenir des mâts que l’on y plaçait lorsqu’on célébrait les grandes fêtes religieuses ou politiques. L’intérieur du temple est tellement détruit, qu’il me fut impossible de reconnaître les moindres traces de son ancienne distribution.

Parmi les amas de décombres, je ne pus distinguer que des tronçons de colonnes[18], un puits revêtu de belles assises situé au milieu du monument, et un souterrain presque totalement comblé qui conduisait au puits par un escalier.

D’après les observations que je viens de réunir, si l’inclinaison des murs, et principalement les détails architectoniques que l’on remarque sur la façade du pylone, donnent au temple d’_Abousir_ une grande analogie avec les monuments de l’ancienne Égypte, la petite dimension des pierres qui forment ses assises, l’absence de tout symbole hiéroglyphique et de tout ornement qui s’y rapporte, j’ajouterai encore, l’aspect général de ce monument, indiquent son origine grecque.

Quant à son époque, on peut avec vraisemblance, et je dirai même avec certitude, la faire remonter à ces temps où l’Égypte, soumise aux Ptolémées, conserva néanmoins le caractère originel de son architecture, et fut en cela souvent imitée par ses nouveaux maîtres, qu’elle n’imita jamais.

A peu de distance des ruines de ce temple, sont les restes d’un autre édifice, connu par les marins sous le nom de Tour des Arabes. Il figure effectivement une tour posée sur un grand socle quadrangulaire, et divisée en deux étages, dont l’inférieur est octogone, et le supérieur rond et plus rétréci (Voyez pl. II, 2). A la partie sud du rocher sur lequel elle est bâtie on voit une grotte funéraire, divisée en deux pièces, où l’on remarque trois niches larges et peu profondes ; le tout est d’un travail peu soigné. M. de Chabrol et plusieurs autres membres de la commission d’Égypte ont présumé que cette tour avait été élevée par les anciens Grecs, pour servir de phare ou d’amers aux vaisseaux qui s’approchaient de cette côte dangereuse[19]. Les indices d’un escalier que l’on remarque sur la partie octogone de la tour confirment l’exactitude des observations des ingénieurs français, de même que l’aspect du monument rend leurs conjectures très-probables.

Les ruines d’_Abousir_ sont, en majeure partie, situées sur le revers méridional de la colline ; une digue, allant de l’est à l’ouest, fut construite au sud de la ville, peut-être pour préserver ce côté des inondations du Maréotis. Parmi des monceaux de pierres on distingue les fondements d’une construction, subdivisée en plusieurs pièces, et revêtue de ciment ; ces ruines rappellent les bains dont Justinien, au rapport de Procope[20], orna la ville de _Taposiris_.