Relation d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque, et les oasis d'Audjelah et de Maradèh

Part 27

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Selon quelques auteurs, une ville nommée _Zoes_ ou _Zoa_ aurait existé antérieurement à Cyrène, et dans le lieu même où celle-ci fut bâtie. Les uns ont prétendu que cette ville fut fondée par Battus, et nommée par la suite Cyrène[288] ; et les autres, que Battus n’en fut que le second fondateur[289]. Mais plusieurs savants, entre autres Wesseling, Walckenaer, et notamment Thrige[290], ont suffisamment combattu cette opinion, et prouvé qu’elle n’avait d’autre fondement qu’une erreur philologique, laissée dans l’édition d’Hérodote de Valla. Je ne me fatiguerai pas non plus inutilement à éclaircir quelle fut la véritable origine du nom de la ville de Cyrène. Je laisserai à d’autres le soin de déterminer si cette origine vient du mont ou de la fontaine Cyré, comme le dit Callimaque ; si ce nom de Cyré est libyen ou grec, ce dont Mannert doute ; ou bien si Cyrène dut son nom à la fille du roi Hypsée, dont l’histoire, racontée primitivement par Pindare, fut expliquée ensuite de diverses manières par Diodore, Eustathe, Justin, Étienne, et devint surtout bien connue par les beaux vers de Virgile. Ce qui résulte d’incontestable de ces traditions obscures et compliquées, c’est que la ville de Battus fut bâtie sur le sommet de la montagne, et auprès de la belle fontaine que j’ai décrite ; que cette fontaine fut par la suite consacrée à Apollon, et que la ville fut nommée Cyrène, n’importe à nous qu’elle ait pris ce nom de la montagne, de la source, ou de la fille du roi Hypsée.

Il est aussi hors de doute que, si l’on en excepte Carthage, Cyrène dut être la ville la plus considérable de l’Afrique connue de l’antiquité : l’étendue de ses rues en est un témoignage encore marquant de nos jours. Strabon dit qu’elle était située sur une plaine élevée, unie comme une table, et à cent stades de la mer ; ce qui permit au célèbre géographe de l’apercevoir de son vaisseau dans un trajet maritime. De tels renseignements servent à toutes les époques : le temps n’y peut rien changer, aussi les avons-nous trouvés exactement fidèles. Nous n’en pouvons dire autant des édifices qui ont fait surnommer Cyrène la Magnifique, la très-bien Bâtie, la Ville au trône d’or[291]. Cependant, quoique nous n’ayons vu à leur place que des débris clair-semés et d’informes agglomérations de pierres, le grand nombre de tombeaux encore debout et l’élégance de leur architecture portent à croire le chantre des Pythiques, d’autant plus que l’histoire a pris le soin de faire mention de plusieurs de ces édifices.

Indépendamment des temples d’Apollon et de Bacchus dont j’ai parlé, nous savons par Hérodote qu’à l’est de Cyrène s’élevait une colline consacrée à Jupiter Lycéen[292], et probablement couronnée d’un temple. Pausanias nomme celui de Jupiter Olympien, et Tacite, celui d’Esculape, dans l’un desquels les Cyrénéens renfermaient leur trésor[293]. On peut citer encore ceux de Minerve, de Rhea, de Saturne, et enfin celui de Diane où l’on célébrait les fêtes _Artemitia_, instituées à Cyrène en l’honneur de cette déesse[294].

Ces temples, dit Théophraste, étaient construits en bois de thyon[295] ; et quoiqu’il soit permis de n’appliquer les expressions du naturaliste grec qu’à la charpente seule, et non à la totalité des édifices, néanmoins cet usage s’explique suffisamment par les grandes forêts de cet arbre qui couvrent les montagnes de la Pentapole, et par le défaut de marbre et d’autres matériaux précieux qui leur sont étrangers. En outre, cette importante tradition ajoute une nouvelle raison à celles que j’ai données relativement à la complète destruction des édifices de l’Autonomie. Si l’on se rappelle les fréquents incendies causés par les Barbares qui envahirent dans les quatrième et cinquième siècles les différents cantons de la Cyrénaïque septentrionale, et dont Synésius a tracé plusieurs fois l’affligeant tableau, on cessera assurément d’être surpris que les restes des temples échappés aux réédifications romaines, et construits en grande partie de bois résineux, soient devenus à cette époque la proie des flammes, au point que nous ne trouvions plus à leur place que des pierres éparses ; tandis que, dans d’autres contrées, des monuments qui remontent à une antiquité infiniment plus reculée, bravent et braveront encore long-temps les efforts des hommes et des siècles.

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[Note 265 : Traduction de M. Letronne, d’après une copie rapportée par Della-Cella (Annales des Voyag. par Eyriès et Malte-Brun, t. XVII, p. 337).]

[Note 266 : PIND. Pyth. IV.]

[Note 267 : CALLIM. Lavacr. Pallad.]

[Note 268 : Idem, Hymn. in Apoll.]

[Note 269 : HÉROD. l. IV, 158.]

[Note 270 : DIOD. l. IV, c. 4.]

[Note 271 : Je suis ici, comme dans l’Introduction historique, la tradition d’Hérodote préférablement à celle de Callimaque, pour ce qui concerne la cause et les circonstances de l’arrivée de Battus à la fontaine d’Apollon. Selon Callimaque, ce fut un corbeau qui conduisit les colons de Théra auprès de cette fontaine ; et il n’est pas inutile de dire que cette tradition, comme la plupart de celles des anciens, est fondée sur une observation locale. Le corbeau est le seul oiseau que l’on rencontre partout en Libye, et particulièrement dans les zônes de sable. Or, cette remarque, qui me paraît propre à expliquer la tradition de Callimaque, peut expliquer aussi la raison pourquoi le corbeau, malgré son croassement et son noir plumage, fut par la suite consacré au dieu de l’harmonie, à Apollon, amant de la nymphe Cyrène.]

[Note 272 : CALLIM. Hymn. in Apoll.]

[Note 273 : PINDARE, Pyth. V.]

[Note 274 : Id. ibid.]

[Note 275 : Voyez pl. LX.]

[Note 276 : Hérodote affirme que les Grecs ont emprunté des Libyens l’égide de Minerve, originairement déesse de la peuplade des Auséens qui habitait les bords de la grande Syrte. Les femmes de ces Libyens, dit- il, et cette assertion est confirmée par Hippocrate et Apollonius de Rhodes, s’habillaient de peaux de chèvres, dont une partie, coupée en petites bandes, pendait sur leurs genoux en guise de franges, ce dont les Grecs ont fait des serpents. Le père de l’histoire a pris même le soin de faire remarquer que le nom grec Égide, vient de ces vêtements libyens (l. IV, 189).]

[Note 277 : Voyez pl. LIX.]

[Note 278 : C’est le jugement qu’en a porté M. Letronne ; voyez Nouv. Annal. des Voyages, t. XVII, p. 343.]

[Note 279 : Ouvrage cité, p. 340.]

[Note 280 : Voyez au surplus, pour ce qui concerne le château de Cyrène, DIODORE, l. XIX, c. 79 ; POLYEN, l. II, c. 28.]

[Note 281 : PINDARE, Pyth. IV.]

[Note 282 : Dans PAUL-LUCAS, t. II, p. 90.]

[Note 283 : THRIGE, Hist. Cyren. p. 268, 277.]

[Note 284 : PINDARE, _loc. cit._ v. 124.]

[Note 285 : CATULLE, Od. VI, v. 6.]

[Note 286 : Voyez pl. LXV, fig. 4.]

[Note 287 : PINDARE, Pyth. V.]

[Note 288 : FRISCH. in Annotat. ad. Callim. Hymn. in Apoll. v. 88.]

[Note 289 : SCHNEID. ad. Pind. p. 134.]

[Note 290 : Histor. Cyren. p. 113.]

[Note 291 : PINDARE, Pyth. V.]

[Note 292 : HÉROD. l. IV, 203.]

[Note 293 : Dans celui de Jupiter Olympien, selon Pausanias (l. VI, c. 19) ; ou dans celui d’Esculape, selon Tacite. THRIGE, Hist. Cyren., p. 218.]

[Note 294 : THRIGE, Hist. Cyren., p. 218.]

[Note 295 : THEOPHR. Hist. plant. l. V, c. 5.]

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CHAPITRE XVII.

Campagne et animaux domestiques de la Cyrénaïque.

Nous savons par l’antiquité que la ville de Cyrène était entourée de campagnes fécondes[296] ; et mes propres observations me portent à ajouter que, soit que l’on veuille désigner par ces campagnes les plaines qui s’étendent aux environs de Cyrène, soit les collines littorales, elles ne le cèdent en rien aux plus beaux cantons de la Pentapole. Leur fertilité prodigieuse explique même l’accroissement rapide que prit la ville de Battus, et le grand nombre d’étrangers qui y affluèrent de diverses parties de la Grèce peu après l’établissement de la colonie, pour envahir et se partager les terres voisines occupées par les Libyens. Quoique j’aie précédemment donné l’espèce d’échelle agricole de la campagne de Cyrène, transmise par le père de l’histoire, je répéterai ici cette précieuse tradition, parce que je pourrai ici mieux en prouver l’exactitude, et l’accompagner d’autres renseignements de l’antiquité qui y sont relatifs.

Les champs de Cyrène se divisaient donc en trois parties, dont chacune avait une époque de fécondité qui succédait à l’autre, formant ensemble trois saisons distinctes qui occupaient les Cyrénéens pendant huit mois de l’année. On commençait par faire la moisson et les vendanges sur la plaine qui borde la mer ; on montait ensuite à la région moyenne qu’Hérodote appelle celle des _Bunes_, c’est-à-dire, des collines, où les fruits se trouvaient en pleine maturité ; et pendant qu’on recueillait ceux-ci, d’autres fruits mûrissaient sur le sommet des montagnes, et préparaient la troisième récolte.

L’heureuse disposition de cette partie de la Libye qui s’avance en promontoire semi-circulaire dans la méditerranée ; la graduation de ses terrasses boisées, et leur situation variée qui les fait alterner ici avec des plaines, plus loin avec des vallées, expose la plupart d’entre elles aux brises rafraîchissantes de la mer, et les abrite toutes contre le souffle brûlant des vents du Saharah, présentent autant de conditions favorables à cette fécondité successive, et mettent, on peut le dire, la merveilleuse tradition d’Hérodote hors de tout soupçon d’exagération. Il ne manque même à cette description, pour être complètement topographique, que l’indication des distances ; mais Strabon et Pline ont suppléé à cette omission, en disant que les terres dans l’espace de cent stades du rivage sont couvertes d’arbres, et que durant cent stades plus au sud elles ne produisent que des moissons[297]. Si l’on confronte cette nouvelle indication avec l’état actuel de la Cyrénaïque, on la trouve en effet non moins exacte que la première. Les forêts qui couvrent toute la partie septentrionale des montagnes de Barcah, ne s’étendent pas au-delà de quatre lieues des bords de la mer, ce qui correspond parfaitement avec les cent stades indiqués. Quant à l’espace donné pour la partie des terres couvertes de moissons, mais dépourvues d’arbres, il paraît d’abord moins conforme avec l’aspect de cette contrée, puisque les terres cultivées de nos jours en céréales se prolongent au moins à six cents stades de distance au-delà du sommet des montagnes, c’est-à-dire à vingt-cinq lieues environ vers le sud. Cependant, quelque grande que soit cette différence, elle peut provenir, à mon avis, plutôt d’une réticence d’énonciation que d’une erreur locale. Strabon et Pline ne veulent parler sans doute que des champs appartenant en propre aux Cyrénéens ; et dans cette supposition leur indication deviendrait on ne peut pas plus exacte ; car la partie la plus méridionale des terres cultivables dut être de tout temps au pouvoir des Libyens : ceci toutefois a besoin d’explication.

Si l’on quitte les terrasses maritimes auprès desquelles furent fondées les cinq villes principales, désignées collectivement sous le nom de Pentapole ; et si l’on s’avance dans l’intérieur des terres, mais à travers la région élevée, le plateau cyrénéen, dont l’étendue, je le répète, du nord au sud, est de vingt-cinq à trente lieues, on marche continuellement sur des plaines sans cesse ondulées de vallées peu profondes, susceptibles partout de culture, et en grande partie cultivées, couvertes çà et là d’une végétation ligneuse, mais dépourvues de toutes parts de forêts. Durant la saison des pluies, cette immense plaine se reverdit ; des ruisseaux nombreux, quoique momentanés, circulent dans les bas-fonds, et les Arabes désertent les forêts pluvieuses pour venir animer ces solitudes de leurs joyeux campements. En été, c’est tout autre chose : le soleil darde ses rayons brûlants sur ce vaste espace nu ; il change les prairies de l’hiver en terres pelées et grisâtres, et dépouille les arbrisseaux de leur feuillage que l’on voit épars autour des troncs desséchés. Le silence succède alors au tumulte des camps, et l’Européen peut parcourir en sureté, mais non sans tristesse, ces plaines alors qu’elles sont devenues désertes. Toutefois un petit nombre de sources très-distantes l’une de l’autre arrosent encore dans cette saison quelques vallées privilégiées, et attirent auprès d’elles les Nomades les plus pauvres de la contrée, ou ceux qui sont en guerre avec les autres tribus.

Là se trouvent aussi des témoignages des temps antiques ; mais loin d’être ceux de la civilisation, ils rappellent au contraire les hordes de Barbares qui la reléguèrent au littoral. Des tours isolées, massives, de forme pyramidale, construites en briques, et entourées quelquefois d’enceintes spacieuses, tels sont les restes des campements des Libyens qui occupèrent ces plaines durant les phases les plus brillantes de l’Autonomie de Cyrène, comme dans les temps de sa décadence. On ne peut douter que ces habitations, ou, pour mieux dire, ces repaires, n’aient appartenu aux anciennes peuplades indigènes ; non seulement leur architecture informe n’a aucun rapport avec les monuments grecs et romains de la région littorale, mais elle s’accorde parfaitement avec ce que dit Diodore à ce sujet, d’après lequel nous savons que les plus puissants parmi les corps de Libyens de la Cyrénaïque n’habitaient point des villes, mais qu’ils possédaient des tours situées auprès des sources, où ils enfermaient tout ce qui servait à leurs usages[298].

Ces campements stationnaires des anciens Libyens, dont le nombre égale celui des sources de la partie méridionale du plateau, peuvent expliquer aussi une importante question géographique, qui se rattache à ces mêmes cantons de la Cyrénaïque, et qui a induit en erreur un grand nombre d’érudits, dont il faut toutefois excepter le profond et judicieux Mannert. Il me paraît probable que les lieux placés, dans les tables de Ptolémée, au midi de Cyrène, tels que _Maranthis_, _Andan_, _Achabis_, _Echinos_, _Philaus_, _Arimanthos_ et autres, au lieu d’avoir été des villes ou des villages habités par les Cyrénéens, ne peuvent se rapporter qu’aux campements libyens, que j’ai décrits ; et que les plus méridionaux des bourgs occupés par la civilisation grecque ou romaine furent _Hydrax_ et _Palæbisca_, placés à si juste titre par Synésius aux confins de la Libye aride, et dont j’ai précédemment indiqué la situation exacte. Cette solution, qui d’ailleurs n’est que le développement d’une idée émise à ce sujet par Mannert[299], dispensera peut-être quelque systématique géographe, ou du moins me dispensera certainement moi-même de chercher parmi les noms plaqués par les Grecs sur ces tours libyennes, des traces de villes berbères, ou bien de faire à ce sujet toute autre conjecture de cette nature, en dépit même des ressources que présentent leurs noms modernes, _Tkassis_, _Thégarebou_ et autres, étrangers, ce me semble, à la langue arabe, et surtout malgré l’encourageant rapprochement qu’offre un d’entre eux, _Maraouèh_, avec le _Maranthis_ de Ptolémée. Mais en voilà assez sur les champs arides de la Libye Cyrénaïque, dernier asile de ses habitants indigènes : retournons à ses vertes campagnes, à ses ombreuses forêts ; c’est retourner au sol de la civilisation.

Les poètes de la haute antiquité se sont plu à faire l’éloge de cette belle région. Homère en a vanté la riante et riche fertilité ; Pindare l’a appelée la Frugifère, le Jardin de Jupiter, le Jardin de Vénus ; et le poète du sang royal de Cyrène s’est servi à-peu-près des mêmes expressions. Mais, quoique ces désignations poétiques soient plus que suffisamment justifiées par l’agréable aspect que les champs de Barcah offrent encore de nos jours, elles nous intéressent moins toutefois, pour le moment, que d’autres traditions plus arides, mais relatives à leurs productions. Selon Théophraste, les terres de la Cyrénaïque étaient légères, point trop fermentables, et vivifiées par un air pur et sec ; l’olivier et le cyprès, ajoute-t-il, y parvenaient à une rare beauté[300]. Diodore dit que non seulement ces terres étaient on ne peut pas plus fertiles ; mais il cite entre autres leurs vignobles, leurs oliviers, leurs pâturages et leurs sources[301]. Enfin, Arrien rapporte aussi qu’elles étaient très-herbeuses, abondamment arrosées, entrecoupées d’un grand nombre de belles prairies, et qu’elles produisaient toutes sortes de fruits[302]. Parmi ses arbres fruitiers je nommerai, d’après l’énumération de Scylax déja citée, les pommiers de toutes les espèces, les grenadiers, poiriers, arbousiers, mûriers, oliviers, amandiers et noyers. Il est presque superflu que je fasse remarquer que les pommiers et les noyers, étrangers au sol africain, furent nécessairement apportés en Libye par les Grecs ; ce qui peut, mieux que mes témoignages, donner une juste idée de l’heureuse situation des collines maritimes de Cyrène, par laquelle elles sont propres non seulement à la végétation de la plupart des plantes indigènes de l’Afrique, mais de toutes celles qui parent et enrichissent les plus beaux cantons de l’Italie. Au nombre de ces dernières, il y en a même plusieurs oubliées par Scylax, et qui dans l’antiquité étaient, ou cultivées dans les jardins de Cyrène, ou croissaient naturellement dans ses champs, comme elles les couvrent encore de nos jours, et comme j’en ai bien des fois couvert mes pages descriptives : ce sont le figuier, le cornouiller et le lentisque. Si l’on désirait à ce sujet des preuves historiques, je pourrais citer ce passage de Plaute, où il est dit qu’un valet ne se nourrissait à Cyrène que de figues[303], et cet autre de Pline, d’après lequel nous apprenons que les cornouilles et les fruits du lentisque servaient dans la Cyrénaïque à la préparation de certains aliments[304].

Après ce coup d’œil général sur la campagne de Cyrène, je désirerais pouvoir donner quelques notions sur les districts dont elle devait être infailliblement subdivisée dans l’antiquité ; mais mes recherches, peut- être trop superficielles, n’ont offert à ma connaissance que le canton maritime d’_Hieræa_, que j’ai placé aux environs du golfe _Naustathmus_, d’après l’homonymie que son nom m’a présentée avec une tradition arabe, et ceux de _Battia_ et d’_Aprosylis_ dont parle Synésius. Je ne saurais même déterminer exactement les localités qu’occupèrent ces deux derniers cantons. Il me semble toutefois permis de croire que celui de _Battia_ devait être le plus méridional de la contrée, puisque, lors du saccage de la Pentapole par les Libyens, ce fut dans celui-là qu’ils pénétrèrent d’abord, pour se rendre ensuite à celui d’_Aprosylis_, et de là dans le reste de la Pentapole[305].

Quant aux usages agricoles de cette contrée, il est probable que pendant l’Autonomie ils y furent les mêmes que dans la Grèce. On sait positivement que, dans l’un et l’autre pays, on plantait et greffait les arbres lorsque les vents étésiens soufflaient, c’est-à-dire dès le commencement du mois d’août[306] ; et qu’après même que Cyrène fut tombée au pouvoir de Rome, les terres continuèrent à être mesurées avec le stade grec, et non avec le pied romain. Il faut ajouter qu’à cette époque la plus grande partie des terres de la Cyrénaïque était du domaine public, qu’elle s’affermait au profit de la république romaine, et que les adjudications s’en faisaient à Rome par les censeurs en présence du peuple[307] ; ce qui, soit dit en passant, doit un peu refroidir notre enthousiasme pour la générosité de Rome, qui voulut bien laisser pendant quelque temps aux Cyrénéens leur liberté fortement compromise par le testament d’Apion, mais en se réservant toutefois les domaines publics, c’est-à-dire en les soumettant à verser dans ses trésors une bonne part de leurs richesses.

Au défaut de plus amples renseignements sur les districts qui divisaient la campagne de Cyrène, et sur les lois et usages agraires qui en durent régir la culture, je recourrai aux animaux domestiques qu’on y trouvait.

Les chevaux de Cyrène sont assez connus par les chants immortels de Pindare, pour qu’il soit superflu de rappeler ici les éloges que d’autres auteurs en ont faits. Il paraît même que leur nombre égalait leur célébrité, puisqu’on les transportait en quantité dans les divers cantons de la Grèce[308]. Mais quelque grande qu’ait été la renommée des chevaux de Cyrène, j’ai peine à croire qu’elle soit provenue plutôt de la légéreté et de la grace de leurs proportions, que de leur force et de leur adresse. La continuelle inégalité du terrain, les profondes ravines, les escarpements abrupts de la partie la plus habitée anciennemment de la Pentapole, me paraissent des conditions locales, plus propres à dresser des chevaux forts et adroits que rapides et sveltes. La passion des Arabes pour les chevaux est assez connue : c’est là l’objet de leur luxe et de leur orgueil ; c’est aussi celui de tous leurs soins. Or, il n’est pas vraisemblable que les peuplades à demi- équestres qui habitent la moderne Cyrénaïque, eussent laissé dégénérer en leurs mains une race de chevaux remarquables par leur vîtesse et la grace de leurs formes, au point de pouvoir être comparés, de nos jours, plutôt à des chèvres agiles et adroites qu’à d’élégants et rapides coursiers[309]. De plus, ces caractères qui distinguent aujourd’hui les chevaux de Barcah, et les font en ce sens apprécier dans toute la Barbarie, existaient identiquement en eux dès le quatrième ou le cinquième siècle de notre ère. On louait à ces époques les qualités des chevaux de la Pentapole ; mais ces qualités consistaient à les rendre également propres à la chasse, à la guerre, à traîner un char ; et si les chevaux de la Grèce et de Rome surpassaient ceux de Cyrène par l’embonpoint, ceux-ci surpassaient les autres par la force : tel est du moins ce qu’en dit Synésius[310].

Dès la plus haute antiquité, les Libyens de la Cyrénaïque, et notamment les Barcéens, firent un grand usage de chevaux. J’ai cité à ce sujet la tradition d’Étienne de Bysance ; et l’on connaît l’interprétation que plusieurs savants ont donnée à cette tradition. Ils ont supposé que les chevaux, n’étant point indigènes en Grèce, y auraient été transportés de l’Afrique par les Phéniciens, d’où serait dérivée la fable du présent d’un cheval que Neptune fit à Athènes. Quoi qu’il en puisse être de ces ingénieuses hypothèses, il me paraît certain que les Libyens littoraux de même que les Cyrénéens, avant la domination de Rome en Afrique, se servirent exclusivement de chevaux, et ne firent aucun usage de chameaux, soit pour les travaux agricoles, soit pour le transport. Ce ne fut que sous la période romaine que ce précieux animal fut introduit par les Libyens, des provinces intérieures de l’Afrique, dans les champs de la Pentapole cyrénaïque. Nous savons positivement que ceux-ci se servaient de chameaux dans leurs courses dévastatrices[311] ; et l’on peut ajouter que ces chameaux devaient être de cette espèce aux formes déliées, connue sous le nom de dromadaires[312] ; ce qui me semble d’autant plus probable que les _Touariks_, nomades qui habitent l’intérieur de la Libye au sud de la Cyrénaïque, ne se servent aujourd’hui que de dromadaires, réputés les plus sveltes et les plus rapides de toute l’Afrique.

Cette cause de la propagation du sobre habitant des sables, dans les champs fertiles de la Libye septentrionale, est la seule explication que je trouve de ces nombreux troupeaux de chameaux qui couvraient, du temps de Synésius, la campagne de Cyrène[313], quoique les auteurs antérieurs à l’évêque de Ptolémaïs n’aient jamais fait mention de ce quadrupède parmi ceux de la Cyrénaïque. Quant aux mulets et aux ânes dont les Cyrénéens faisaient aussi usage aux mêmes époques[314], leur utilité dut les faire apprécier dans un pays montueux ; mais il est douteux que les Cyrénéens des âges plus reculés s’en soient servis.