Relation d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque, et les oasis d'Audjelah et de Maradèh
Part 28
Il n’en est pas de même des grands troupeaux de bœufs, de moutons et de chèvres, principal objet de tout temps, des richesses des habitants de cette partie de la Libye, Grecs et Romains, Libyens et Arabes. Le nombre de bœufs dut être si considérable dans cette contrée dès la plus haute antiquité, que les peaux en étaient employées dans le commerce, et transportées à cet effet à l’étranger[315]. En outre, la femelle de cet animal était en Égypte, comme on sait, le symbole de la déesse Isis ; et cette allégorie religieuse sous laquelle la terre et ses productions étaient adorées, se retrouve à Cyrène et dans les cantons environnants consacrée par un usage qui avait le même but. Hérodote dit, en effet, que les femmes de Cyrène et les Libyens voisins s’abstenaient de manger de la chair de vache par respect pour la déesse Isis[316]. Le changement même de gouvernement et de religion ne put détruire dans ce pays cette tradition antique ; elle y existait et y était pratiquée à l’époque chrétienne[317] ; et, chose plus surprenante, elle y existe encore de nos jours, puisque les Arabes de Barcah s’abstiennent de boire le lait de vache, tandis qu’ils font un grand usage de celui des autres bestiaux.
Le bétail à laine de la Cyrénaïque fut connu des Grecs, sans doute par l’expédition des Argonautes, avant l’établissement de la colonie de Théra sur le sol d’Afrique, témoin l’ordre qu’elle reçut de l’oracle de Delphes, et les promesses réalisées qui en furent l’objet[318]. Néanmoins, il est à présumer que les chèvres durent y être de tous temps plus nombreuses que les moutons, d’autant plus qu’en ceci encore des traditions antiques s’accordent avec le climat de cette contrée qui n’est point le même, comme je l’ai indiqué plus haut, dans la région boisée et dans les plaines méridionales. Remarquons d’abord que, selon Diodore, tous les Libyens de la Cyrénaïque[319], et selon d’autres leurs femmes seulement[320], s’habillaient de peaux de chèvres ; d’où il suit incontestablement que les chèvres devaient former la majeure partie des troupeaux de menu bétail de ces anciens nomades, ainsi qu’elles la forment parmi ceux des modernes ; et ajoutons ensuite que le ciel de la Libye est beaucoup plus favorable aux chèvres qu’aux moutons. Ces derniers ne peuvent, en général, habiter la région boisée qu’en été seulement ; en hiver les pasteurs arabes sont forcés de les conduire dans les plaines du sud, qui, dépourvues de haute végétation, et entrecoupées alors de vallées herbeuses, leur offrent des pâturages abondants, sans les exposer aux violents orages qui règnent dans cette saison auprès des terrasses maritimes, et qu’ils ne peuvent aisément endurer. Les chèvres au contraire n’en souffrent nullement, et se plaisent à grimper à leurs escarpements abrupts ; aussi s’y trouvent- elles en nombre prodigieux dans toutes les saisons : tout porte à croire qu’il en fut de même dans l’antiquité.
Un autre animal domestique qui existait dans la campagne de Cyrène, et qui en est exilé maintenant par les lois de Mahomet, nous offre une observation curieuse sur l’hygiène des anciens Libyens ; on se doute bien que je veux parler du porc.
Cet animal, dans son état sauvage, se trouve dans toute la partie de la Libye septentrionale occupée par les sables ; il semble donc que les habitants indigènes de cette contrée auraient dû profiter de ce présent que leur offrait la nature, pour subvenir à leur existence au milieu de plaines arides. Néanmoins, les traditions les plus reculées rapportent que les Libyens s’abstenaient de manger de la viande de cet animal domestique ou sauvage, contrairement aux Cyrénéens qui en étaient gourmands[321]. La même abstinence était observée par les habitants de Barcé ; ce qui, soit dit en passant, confirme les conjectures que j’ai émises ailleurs sur l’origine libyenne des Barcéens. De tous les usages prescrits par le législateur arabe, il n’en est aucun sans doute de plus conforme au climat chaud de l’Orient, que celui de s’abstenir de la chair lourde et indigeste du porc, et il me paraît hors de doute que c’est au pernicieux effet de cette nourriture qu’il faut attribuer la sobriété des Libyens à ce sujet ; sobriété d’autant plus remarquable qu’ils s’étudiaient la plupart à imiter les usages des Cyrénéens[322]. Aussi on n’est pas surpris, d’après de telles précautions, qu’Hérodote ait dit que de tous les peuples connus à son époque, aucun ne jouissait d’une aussi forte santé que les Libyens[323].
Cependant, parmi les grands avantages dont la nature avait doué la campagne de Cyrène, il s’y mêlait aussi quelques inconvénients, accidentels, il est vrai, mais qui n’en étaient pas moins graves. Les champs comme les bestiaux, et même les hommes, furent continuellement exposés à des invasions pestilentielles de nuages de sauterelles. Les Cyrénéens des premiers âges de la colonie cherchèrent à prévenir les dangereux effets de la pullulation de cet insecte dans la Pentapole, par une loi qui ordonnait aux habitants de détruire chaque année, sous peine d’amende, la race de cet insecte dans les différentes phases de sa génération et de son développement[324].
Ces précautions paraissent avoir eu d’heureux résultats pendant l’Autonomie ; et ce ne fut que lorsqu’on les eut abandonnées par la négligence des préteurs romains, que les sauterelles exercèrent de cruels ravages dans la Cyrénaïque. L’histoire a principalement signalé une de leurs effroyables invasions dans cette contrée, sous les consulats de Plaute Hypsée et de Fulvius Flaccus. Ces insectes y arrivèrent en si grand nombre de l’intérieur de l’Afrique, que poussés par les vents dans la mer, et par la mer sur le rivage, ils occasionèrent par leur corruption une épidémie qui fit périr huit mille Cyrénéens et la majeure partie de leurs troupeaux[325]. Ces surprenantes invasions se renouvelèrent dans le cinquième siècle ; et dans ces temps désastreux, à ce fléau se joignirent les tremblements de terre, la peste, les incendies, la guerre, qui désolèrent tour-à-tour l’infortunée Pentapole[326].
Toutefois il suffisait de quelques intervalles de paix, et de l’équilibre rétabli parmi les éléments, pour que la campagne de cette belle partie de la Libye pût, même à ces époques, reprendre tout son éclat, témoin les aimables couleurs dont nous la voyons parée dans les tableaux que Synésius en a diverses fois tracés. Il est vrai qu’un philosophe livré à un épicuréisme moral, et qui, malgré son titre d’évêque, n’en était pas moins resté attaché aux idées platoniques, a dû nécessairement un peu embellir des peintures qui avaient pour objet les champs et les douces rêveries qu’ils inspirent. Écoutons-le ; il ne peut rester froid à l’aspect de ces verdoyantes campagnes colorées du soleil africain : il lui faut des comparaisons, il faut qu’il célèbre leurs charmes au détriment des plus belles contrées. Qu’on lui vante, dit-il, Chypre, Hymette, ou la Phénicie ; que chacun célèbre sa patrie ; selon lui rien n’égale les champs de la Pentapole ; ils n’ont aucune production qui ne soit préférable aux productions des autres pays. Est- ce du vin que l’on parle ? Où le trouver plus léger qu’à Cyrène ? Est-ce du miel ? celui d’Hymette ne saurait lui être comparé : nulle part le miel n’est plus épais, l’huile plus douce, et le blé plus pesant. Qui pourrait, ajoute-t-il ailleurs, voir d’un œil indifférent ces vertes collines, ces gracieuses vallées de Cyrène ? Qui pourrait décrire ces frais asiles, ces grottes délicieuses où l’on rève si agréablement sur des lits de mousse ? Qui pourrait surtout assister sans émotion au spectacle d’une belle matinée de la Pentapole, alors que les premiers rayons du soleil raniment la terre, portent l’espérance dans le cœur de l’homme, et inspirent la joie même aux animaux ; alors qu’on entend de toutes parts le hennissement des chevaux, le bêlement des brebis et des chèvres, et le murmure confus des abeilles qui se mettent en quête de leur riche butin, et vont errer de fleurs en fleurs ? Non, il n’y a pas de musique plus harmonieuse que celle produite par ces cris de la nature ; il n’en est pas qui porte à l’ame une plus douce volupté !
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[Note 296 : PIND. Pyth. IV, v. 14. PYTH. V, v. 94. HÉROD. l. IV, 158.]
[Note 297 : STRABON, l. XVII, c. 3. PLINE, l. V, c. 5.]
[Note 298 : DIOD. Sicul. l. IV, c. 4. Ed. Basileæ, per Henr. Petri, p. 84.]
[Note 299 : Géogr. des Grecs et des Romains, t. II, p. 2, p. 105.]
[Note 300 : THEOPHR. l. VI, c. 27 ; l. IV, c. 3.]
[Note 301 : DIOD. Sicul. l. IV, c. 4.]
[Note 302 : ARRIAN. de exped. Alex. c. 28.]
[Note 303 : PLAUT. Rudens, act. III, sc. 4.]
[Note 304 : PLINE, l. XV.]
[Note 305 : SYNES. epist. 125.]
[Note 306 : PLINE, l. XVII.]
[Note 307 : CICÉRON, Harangue contre Rullus, au sujet des lois agraires.]
[Note 308 : THRIGE, Hist. Cyren. p. 257.]
[Note 309 : Malgré l’assertion du botaniste Tournefort, qui vante la grace et la beauté des chevaux de Barcah (TOURNEF. Voyage du Levant, t. I, p. 313).]
[Note 310 : SYNES. Epist. 40.]
[Note 311 : SYNES. Epist. 113, ed. Petav. p. 254.]
[Note 312 : Je ferai remarquer, en faveur de mon opinion, que les peuples nomades de l’antiquité se sont servis de dromadaires, même dans les expéditions militaires régulières. Je n’ai qu’à rappeler ces Arabes de l’armée de Xerxès, qui, au rapport d’Hérodote, étaient montés sur des chameaux dont la vîtesse égalait celle des chevaux (HÉROD. l. VII, 86).]
[Note 313 : SYNES. Epist. 129, p. 265.]
[Note 314 : Id. Epist. 109, p. 252.]
[Note 315 : THRIGE, Hist. Cyren. p. 257.]
[Note 316 : HÉROD. l. IV, 186.]
[Note 317 : SYNES. Epist. 147, p. 257.]
[Note 318 : HÉROD. l. IV, 155.]
[Note 319 : DIOD. l. IV, c. 4.]
[Note 320 : HÉROD. l. IV, 189.]
[Note 321 : HÉROD. l. IV, 186.]
[Note 322 : HÉROD. l. IV, 170.]
[Note 323 : Id. ib. 187.]
[Note 324 : PLINE, Hist. natur. l. XI, c. 29.]
[Note 325 : JULIUS OBSEQUENS, de Prod. c. 90. OROSE, l. V, c. 11.]
[Note 326 : SYNES. Epist. 58.]
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CHAPITRE XVIII.
Du _silphium_, et de quelques autres plantes de la Cyrénaïque connues dans l’antiquité.
J’ai exposé les principales notions laissées par l’antiquité sur la campagne de Cyrène, il me reste à parler de quelques plantes connues dans l’histoire par l’utilité qu’elles ont offerte aux anciens habitants de cette contrée : dans ce nombre il faut sans contredit mettre au premier rang le _silphium_.
L’imagination exerça une grande influence sur les croyances des âges antiques. Non seulement elle se plaisait à entourer de ses fictions le berceau des hommes célèbres ; elle répandait aussi du merveilleux sur l’origine d’un bois, d’une colline, d’un jardin, et même d’une plante, dont l’attrait ou l’utilité les accréditait parmi les hommes. C’est ainsi que le _silphium_ de la Cyrénaïque, devenu célèbre par les propriétés qu’on lui reconnut, ne put, dans les croyances populaires, partager l’humble destinée des autres herbes des champs. Il lui fallut créer une origine spontanée ; il fallut faire opérer en sa faveur un miracle céleste : ce miracle fut une pluie de poix, et son époque fut fixée à l’an quatre cent trente de Rome, sept ans avant la fondation de Cyrène[327]. Loin d’adopter pour ce prétendu phénomène la solution invraisemblable de l’abbé Belley[328], on se doute bien que sur ce sujet, comme sur tant d’autres, on s’est servi de l’apparence pour la convertir en réalité, et que le feuillage de notre plante doit percer annuellement le sol dès l’arrivée des premières pluies ; mais de telles explications ne peuvent être fondées que sur la confrontation des notions laissées par l’antiquité sur le _silphium_, avec une plante trouvée dans la Cyrénaïque, et qui en porte les caractères : je vais donc chercher à établir cette confrontation, et je recourrai d’abord aux anciens naturalistes.
En réunissant divers passages de Théophraste sur cette plante, il en résulte que sa racine était épaisse, charnue, vivace ; sa tige, de la même forme que celle du fenouil ; ses feuilles ressemblaient à celles du _selinum_ ; et ses graines étaient larges et ailées, à-peu-près comme celles de la _phyllis_[329]. Pline diffère peu, à ce sujet, du naturaliste grec, qu’il paraît même avoir copié, mais en donnant quelques renseignements de plus. La racine du _silphium_ avait, dit-il, une écorce noire, et plus d’une coudée de longueur : à l’endroit où elle sortait hors de terre était une grosse tubérosité, qui incisée produisait un suc laiteux. Ses graines étaient plates ; ses feuilles tombaient tous les ans, dès que soufflait le vent du midi ; à cette époque, ajoute-t-il, elles étaient de couleur d’or, métamorphose que subissent un grand nombre de végétaux qui prennent, comme on le sait, cette couleur en automne[330]. A ces renseignements il faut en joindre un autre non moins important, et qui aide à leur explication : c’est celui que nous fournissent les médailles de Cyrène.
Sur plusieurs d’entre elles on voit, d’un côté, la tête de Jupiter Ammon ou bien de Battus ; et de l’autre, la figure du _silphium_, que l’on reconnaît au premier coup d’œil pour une ombellifère. Les feuilles découpées et opposées, la large gaîne qui enchâsse les pédoncules, la forme globuleuse des fleurs, et surtout de l’ombelle générale qui couronne la tige, indiquent évidemment la famille de la plante décrite par Théophraste, avant que la floraison ait atteint son épanouissement. J’ajouterai que l’espèce de base sur laquelle porte la plante paraît représenter la tubérosité de la racine mentionnée par Pline, et qui n’est autre chose, sans doute, qu’un collet très-charnu.
Telle était la plante elle-même ; voyons quelle fut sa localité.
Selon Théophraste, le _silphium_ croissait principalement aux environs du jardin des Hespérides[331] ; Scylax et Hérodote le placent très- distinctement dans la région littorale de la Pentapole libyque, depuis l’île Platée jusqu’à l’entrée de la grande Syrte[332] ; et Catulle, auprès de Cyrène[333]. Cependant plusieurs autres auteurs paraissent, au contraire, les uns, tels qu’Arrien et Pline, reléguer le _silphium_ sur la lisière des terres fertiles[334] ; les autres, tels que Strabon et Ptolémée, dans les parties centrales du désert au sud de la Cyrénaïque[335]. Des savants ont trouvé un moyen fort simple de concilier ces opinions contradictoires, en adoptant pour la Cyrénaïque toute l’étendue que lui ont donnée quelques auteurs, c’est-à-dire, en y comprenant la région ammonienne. Partant ensuite de ce principe, ils ont cru approcher de la vérité, en supposant que le _silphium_ croissait dans toute cette vaste contrée, et que par cette raison on l’avait placé indifféremment au nord et au sud ; de là ils ont justifié l’épithète de Cyrénaïque _silphifère_, de Libye _silphifère_, que l’on trouve fréquemment chez les écrivains de l’antiquité.
Malheureusement cette explication ne peut se concilier avec la nature du sol qui n’est point le même, il s’en faut beaucoup, dans la Libye septentrionale et méridionale. Il est de toute impossibilité que la région qui s’étend au sud de Cyrène, formée de plaines de sable et d’îles de terre salée, ait dans aucun temps produit une plante qui offrît la moindre ressemblance avec le _silphium_, tel que les anciens et leurs monuments le décrivent. Ainsi, renonçant pour mon compte à expliquer une contradiction qui me paraît inexplicable, je me bornerai à comparer mes observations avec celles des auteurs qui s’accordent avec la géologie de cette contrée, et qui réunissent en leur faveur deux considérations importantes : l’antériorité de l’époque où ils écrivaient, et la compétence de leurs traditions en pareille matière.
Depuis les sommités qui dominent l’ancienne Chersonèse cyrénaïque jusqu’à la côte orientale de la Syrte, limites assignées par Scylax et Hérodote au _silphium_, on trouve fréquemment dans la partie septentrionale de cette région, et dans un espace qui s’étend tout au plus, vers le sud, à huit ou dix lieues du rivage, une grande ombellifère nommée par les Arabes _derias_, et dont voici les principaux caractères : la racine fusiforme, charnue, très-longue, est de couleur brune à sa surface ; la tige striée atteint deux ou trois pieds de hauteur, et s’élève sur un collet épais, d’où jaillit, si on le casse, un suc laiteux abondant, et blanc comme celui des euphorbes. Les feuilles radicales sont nombreuses, luisantes, surcomposées ; les caulinaires ont des lobes plus linéaires ; les graines, terminant en petit paquet chaque ombellule, sont ovales, comprimées comme une feuille, entourées d’une membrane transparente, et colorées d’un vernis argenté. La fleur se développe en été ; je ne l’ai pas vue, mais selon divers renseignements que j’ai recueillis, elle est de couleur jaune, échancrée et très-ouverte.
D’après cette analyse, on conviendra que cette ombellifère participe également des genres _ferula_ et _laserpitium_ ; du premier, par la grande hauteur de la tige, et la forme ovale des semences ; et du second, par les membranes qui les accompagnent, et la forme échancrée et très-ouverte des corolles. Autorisé par ces derniers caractères, j’ai classé cette plante dans le genre _laserpitium_ ; mais, ne pouvant lui trouver des détails absolument conformes à aucune des espèces de ce genre, je me suis décidé à la nommer _laserpitium derias_. Est-il nécessaire que j’insiste maintenant sur l’identité d’organisation extérieure qui existe entre mon _laserpitium_ et le _silphium_ des anciens ? On n’a qu’à comparer les analyses pour s’en convaincre ; je passe donc à des identités non moins frappantes provenant de leurs propriétés.
Les naturalistes cités disent que le _silphium_ faisait endormir les brebis, et éternuer les chèvres, et qu’en général il faisait mourir tout à coup le bétail, ou bien qu’il le purgeait, et rendait sa chair meilleure. Mon _laserpitium_ conserve encore l’une et l’autre propriétés, en faisant remarquer toutefois que la première n’agit que sur le bétail étranger à la Cyrénaïque. J’ai fait mention, dès mon arrivée sur les montagnes de Barcah, des précautions que je fus obligé de prendre, d’après les avis des Arabes, pour empêcher les chameaux de ma caravane de manger le _derias_, qui à cette époque commençait à couvrir le sol des touffes de son feuillage annuel. Ces précautions étaient d’autant plus indispensables, que mes chameaux, originaires d’Égypte, étaient en outre épuisés de fatigues ; car je sus bientôt par l’expérience que les plus faibles succombaient les premiers. C’est ce que Della-Cella d’ailleurs avait déja indiqué, en nous apprenant que les chameaux qui portaient les bagages de l’armée du Bey s’empoisonnaient en mangeant une ombellifère qui croît sur ces montagnes, et qu’une si grande mortalité éclata parmi eux, que l’armée fut menacée de les perdre tous. Cependant, grace aux prudents conseils de son habile médecin, le Bey put en sauver une partie, en la faisant passer dans des pâturages où l’on ne trouvait pas cette funeste plante. Il paraît en outre que sa vertu excessivement purgative a une action plus violente encore lorsqu’elle est sèche, que lorsqu’elle est verte, puisque quelques brins de _derias_, mêlés par hasard parmi la paille que l’on donne aux bestiaux, suffisent pour tuer le chameau le plus robuste, né sous un autre ciel que celui de Barcah.
Cette analogie de propriétés est frappante, il faut l’avouer ; mais de toutes celles que possédait le _silphium_, c’est la seule que nous puissions constater. Les plus précieuses, obtenues par le secours de l’art, quoique germant infailliblement de nos jours avec la plante, y germent infructueusement. Celles-ci dérivaient du suc que l’on obtenait par incision de la tige et de la racine : on appelait le premier _Thysias_, et le second _Caulias_ ; quelques auteurs ont même donné indistinctement à l’un et à l’autre le nom de _Larmes de la Cyrénaïque_.
Il paraît bien prouvé que celui de la racine était préférable à celui de la tige, en ce qu’il se conservait plus long-temps. Pour empêcher qu’il ne se corrompît, et surtout afin qu’il pût supporter le transport on y mêlait de la farine ; invention que les Cyrénéens attribuaient à Aristée[336], à ce propagateur des arts agricoles, que la fable a placé au nombre de leurs ayeux. Cependant on conçoit qu’en attaquant la racine d’une plante on s’exposait à la détruire ; aussi une loi avait prévu cet inconvénient : elle fixait le temps et la manière de faire l’incision, et la quantité de suc que l’on devait en tirer pour ne pas faire périr la plante[337]. Si nous en croyons Pline, ce suc était une panacée universelle propre à guérir toutes sortes de maladies, à désinfecter les eaux corrompues et l’air mal-sain[338]. Quoiqu’il soit probable que ces qualités aient été exagérées, cette exagération même explique la célébrité du _silphium_, et la grande valeur qu’il eut dans l’antiquité.
Non seulement les Cyrénéens, comme je l’ai dit autre part, consacrèrent cette plante au plus vertueux de leurs rois, et la reproduisirent sur leurs médailles ; mais il est certain que son nom passa en proverbe comme symbole des richesses, et qu’elle fut le principal objet du commerce des Cyrénéens, surtout avec Carthage et Athènes ; enfin qu’une simple tige de _silphium_ fut estimée comme un présent qui n’était point indigne des souverains et des dieux. On peut citer, entre autres preuves déja exposées par le savant Thrige, le témoignage d’Hermippe dans Athénée, d’après lequel le silphium était la plus précieuse marchandise des Cyrénéens ; ce sycophante d’Aristophane qui affirme qu’il ne changerait pas son genre de vie, lors même qu’on lui donnerait du _silphium de Battus_ ; ces Ampéliotes[339], Libyens qui envoyèrent une tige de _silphium_ au temple de Delphes, et un don semblable fait par les Cyrénéens à l’empereur Néron. Enfin on peut juger du cas que les Romains faisaient du _silphium_, et de la haute valeur qu’il eut dans le commerce, puisqu’il fut enfermé dans le trésor public de Rome, et que César, au commencement de la guerre civile, en retira mille et cinq cents marcs d’argent ; aussi ne devons-nous pas être surpris que les anciens aient appelé cette plante le trésor des Africains. Indépendamment de l’observation positive de Théophraste, ces différents passages historiques prouvent que, quoique une plante du même nom ait existé dans d’autres contrées, telles que la Syrie, l’Arach, l’Arménie, la Médie, au mont Parnasse, et sur les montagnes qui séparent l’Inde de la Perse ; néanmoins le _silphium_ de la Cyrénaïque eut des qualités beaucoup supérieures a celui de ces contrées, qualités qu’il pouvait tenir du climat de la Libye, lors même que l’organisation des plantes connues sous le même nom aurait été parfaitement semblable ; ce que je ne saurais ni affirmer, ni contredire. Il paraît même que l’analogie la plus marquante de notre _silphium_ avec celui de ces différents pays consistait dans l’emploi que l’on faisait de l’un et de l’autre comme comestible. A Cyrène on attendait que les feuilles fussent tombées pour en manger la tige après l’avoir corrigée par le feu[340], usage que les Grecs avaient pris des habitants indigènes[341] ; et l’on sait que dans la Bactriane les soldats d’Alexandre, se trouvant dans une disette de vivres, se nourrirent de _silphium_ abondant dans cette contrée[342].
Il me reste encore à dire un mot de la disparition successive du _silphium_ des montagnes de la Cyrénaïque, objet qui a provoqué les recherches d’une foule de savants, sans qu’ils lui aient trouvé une solution satisfaisante.