Relation d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque, et les oasis d'Audjelah et de Maradèh
Part 26
A l’ouest du temple de César, on rencontre des ruines peu apparentes, mais qui ne sont pas dénuées d’intérêt. Il est remarquable que leur situation s’accorde avec celle du temple d’Apollon, et, autant que l’on peut en juger par différentes inscriptions qu’on y trouve, elles appartiendraient originairement à une époque approchante. Le profond ravin qui reçoit les eaux des sources occidentales de la Nécropolis, très-large vers le nord, se rétrécit insensiblement à mesure qu’il pénètre dans les ruines de la ville, puis il s’élargit encore, se dirige vers l’est, mais au lieu de présenter des rives abruptes, se perd en vallée légèrement ondulée. A un point qui se trouve en ligne parallèle avec le temple de César, et à sept cents mètres environ de celui d’Apollon, on voit à la rive occidentale de ce ravin un mur d’étaiement moins considérable que celui de ce dernier temple, mais dont l’objet fut également de soutenir et de niveler le terrain d’une petite terrasse, qui contient aussi les débris en marbre d’un édifice. Parmi ces débris, plusieurs sont couverts d’inscriptions, dont une, gravée sur un beau pilastre, remonte peut-être à l’Autonomie, ou du moins n’est pas postérieure au règne des Lagides, mais elle n’offre malheureusement que des noms propres[278]. Une autre, publiée par M. Letronne, d’après la copie rapportée par Della-Cella, et appartenant, selon ce savant, à l’époque des empereurs, est ainsi conçue :
_Claudia Venusta, fille de Claude Carpisthène Melior (a élevé) à ses frais (la statue de) Bacchus, ainsi que le temple (où elle est placée)_[279].
Il paraît d’abord résulter de ce dernier document, que les débris que nous avons sous les yeux ne sont pas antérieurs à l’époque romaine, et que l’analogie de position et d’aspect, que j’ai cru entrevoir entre ces ruines et celles du temple d’Apollon n’est qu’accidentelle, et n’entraîne aucun rapport de contemporanéité. Cependant, loin d’être convaincu par de pareils indices, ils fournissent au contraire un nouvel appui à mes précédentes conjectures. L’inscription qui n’est pas postérieure au règne des Lagides, se trouve enfouie parmi les mêmes débris avec celle qui appartient à l’époque romaine : égale dissemblance entre une inscription et des preuves monumentales, auprès de la fontaine d’Apollon, et auprès de ce temple de Bacchus ; nouvelle preuve de ce que j’ai avancé en parlant du _Cæsareum_, et par conséquent, même induction qui me porte à croire qu’ici, de même que devant la fontaine d’Apollon, et sur la colline de César, il exista dans l’Autonomie ou sous les Lagides un temple ; que ce temple fut réédifié à l’époque romaine, et qu’il peut avoir changé à cette époque de destination, comme il peut l’avoir conservée.
Nous nous rendons de nouveau à la rue de Battus, auprès de laquelle une grande construction a frappé nos regards du haut du _Cæsareum_ ; et nous ne tardons pas d’arriver, en la suivant, auprès de l’immense édifice que nous avons aperçu. Un seul coup d’œil suffit pour dissiper les prestiges que s’était déja forgés notre impatiente curiosité : toutefois, si ces nouvelles ruines ne nous apprennent pas grand’chose pour l’histoire archéologique de Cyrène, nous trouvons qu’elles méritent du moins l’épithète que nous leur avons donnée. Elles présentent, en effet, une enceinte carrée ayant cent quatre-vingts mètres de long sur cent vingt- cinq de large. Cette enceinte est divisée en deux parties, dont une ne forme qu’un enclos sans traces de subdivisions, et l’autre était composée de quatre pièces voûtées, enduites de ciment pareil à celui des citernes : deux d’entre elles sont encore debout ; les lettres latines, marques de repère des architectes, dont chaque pierre est isolément empreinte, indiquent qu’elles sont de l’époque romaine. En outre, deux aqueducs venaient aboutir à cette construction : l’un y conduisait les eaux de la source de _Saf-saf_, bourg situé à quatre lieues à l’est de Cyrène ; et l’autre, par ses ramifications, paraît avoir été destiné au contraire à les répandre de l’édifice dans diverses parties de la ville. Ces observations portent naturellement à croire que ce monument dut être un immense réservoir construit au milieu de Cyrène, pour subvenir d’une manière plus commode aux besoins des habitants. Non que je croie que toute l’enceinte fut, dans l’antiquité, remplie d’eau ; la partie voûtée, d’ailleurs assez considérable par elle-même, me paraît seule avoir été réservée à cette destination. Cette supposition se change même en certitude, si l’on observe que les parois des voûtes, et non celles du reste de l’enceinte, sont intérieurement enduites de ciment.
Il serait superflu, ce me semble, de grossir cette description de l’énumération minutieuse de chaque agglomération de pierres que l’on rencontre en parcourant la plaine de Cyrène. Lorsque j’aurai dit qu’entre les monuments décrits s’élèvent çà et là des pans de murs, accompagnés de fragments de colonnes et de petits souterrains, ou bien des monceaux informes de débris de toute espèce, et que ces rocailles portent les noms modernes de _Mektelèh_, _Cheghièh_, _Bou-Ghadir_ et autres, je ne crois pas qu’en dissolvant ces précieux renseignements dans un fort grand nombre de phrases on m’en saurait bien bon gré. Le plan de ces ruines suffit pour dire ces choses, et il les dira du moins plus succinctement. Il vaut donc mieux que je m’arrête là, où je puis trouver quelques faits à glaner. Les rues de Cyrène sont devant moi ; je suis tenté de les parcourir ; mais, réflexion faite, les notions qu’elles donnent sont peu variées, et ne valent pas la peine d’être exposées comme je les ai recueillies, c’est-à-dire en traînant le lecteur pas à pas dans ces sentiers abandonnés : je préfère les lui résumer, et le laisser en repos.
Les rues de Cyrène, outre celle de Battus, sont au nombre de cinq ; une seule est dirigée de l’est à l’ouest : les quatre autres se prolongent irrégulièrement vers le sud, où elles finissent par former deux angles très-aigus. Elles sont toutes sillonnées de traces des chars antiques, ce que l’on observe partout où la roche s’y trouve dépouillée de terre. Une d’entre elles paraît néanmoins avoir été spécialement consacrée aux courses de chars : non seulement elle est plus large que les autres, et les traces y sont plus profondes et plus multipliées ; mais le mot ΙΠΠΙΚΟΣ profondément gravé en lettres de plusieurs pouces sur la paroi du mur de roche qui en forme un des côtés, indique assez clairement que ce lieu est un ancien hippodrome. Ces rues ne sont point spacieuses, il s’en faut de beaucoup ; l’hippodrome même n’a que dix mètres de largeur, et les autres ne dépassent jamais quatre mètres. Elles sont formées par intervalles, et selon la disposition du sol, tantôt de deux rangs de bornes équarries posées à des distances égales, tantôt d’un ou de deux murs de roche taillés à pic, mais peu élevés ; et d’autres fois par deux rives décrivant un faible talus. A moins que le terrain ne soit latéralement à la rue tout-à-fait uni, ce qui est rare, on y trouve des séries de grottes sépulcrales semblables à celles de la Nécropolis. De courtes inscriptions grecques et latines y sont gravées intérieurement ou extérieurement : elles apprennent que le tel est mort il y a environ deux mille ans ; que ce tombeau est pour lui et les siens ; et rien de plus. Au-dessus des excavations et dans les endroits même qui en sont dépourvus, s’élèvent çà et là parallèlement aux rues des tombeaux élégants couverts en forme de toit, et surmontés infailliblement autrefois de statues. Indépendamment de ces mausolées, dont la situation au centre de la ville et la position élevée inspirent des idées touchantes, on voit aussi le long des rues une prodigieuse quantité de sarcophages monolithes de roche grossière ; en un mot, on peut dire que ces sentiers accompagnés de tant de témoignages de piété funèbre produisent, chacun en petit, à peu près le même effet que la Nécropolis produit en grand.
Dans l’espace qui les sépare, espace très-étroit comparativement à leur longueur, on trouve, de même que dans la partie septentrionale des ruines de la ville, de nombreuses agglomérations de pierres, débris de monuments réduits à cette dernière forme par les laboureurs qui cultivent la plaine de Cyrène. Il faut cependant en excepter quelques restes d’édifices. Tels sont les ruines d’un bain construit en briques, et conservant plusieurs pièces voûtées ; un stadium formé par de simples rangs de bornes semblables à celles des rues ; deux petits temples hypogées de l’époque romaine avec des emblêmes chrétiens ; et enfin plusieurs châteaux, dont deux entre autres sont situés à l’extrémité méridionale des ruines, chacun auprès de l’angle aigu qu’y forment les rues en se joignant.
Le plus oriental de ces derniers, beaucoup plus considérable que les autres, est, si je ne me trompe, et sauf la restriction de réédification, celui que l’histoire a rendu célèbre par le siége de Thimbron, les révoltes des Cyrénéens contre les Lagides, le massacre des envoyés d’Égypte, et autres événements connus[280]. Dans son état actuel il présente tous les caractères de l’époque romaine, dont le plein cintre est mon indice ordinaire, et, je crois, le plus sûr. Ses murs sont défendus à chaque angle par un bastion auquel vient se joindre une forte courtine ; et six entrées, pareilles à celles que j’ai fait remarquer aux édifices romains du même genre, s’aperçoivent à la base de l’enceinte, autour de laquelle règne un large fossé entouré lui-même d’une enceinte extérieure.
Cette position du grand château de Cyrène à l’extrémité méridionale de la ville ne me paraît pas devoir surprendre. S’il est probable, comme je le démontrerai bientôt, que durant l’Autonomie, Cyrène n’eut point à redouter les incursions des Libyens ses voisins, il ne l’est pas moins qu’elle dut être forcée de les tenir en respect. Or, cette grande citadelle placée comme avant-poste vis-à-vis des bourgades indigènes de l’intérieur des terres, était bien propre, dans ces temps de force et de gloire, à répandre au besoin de son sein l’épouvante dans les plaines du sud, et à assurer à la brillante reine de la Libye au moins un empire d’éclat sur les hordes de Barbares qui l’entouraient. Mais lorsque, sous les préteurs romains, les temps furent devenus moins prospères, la citadelle dut également changer de destinée. Au lieu d’aider les Cyrénéens, comme dans l’Autonomie, à régner, sinon en souverains, du moins en seigneurs, sur les farouches Libyens, elle fut probablement réduite à servir de boulevart contre leurs attaques audacieuses. Sous ce dernier rapport, la position de la citadelle de Cyrène s’accorde parfaitement avec celle d’autres édifices semblables, que nous avons précédemment rencontrés dans des lieux éloignés du littoral. Sa réédification romaine est aussi un nouveau garant des inductions émises à ce sujet ; et cette réédification, jointe aux grandes dimensions de l’édifice et à l’aspect des nombreux débris de ses tours colossales qui couvrent maintenant le sol, sert, pour ainsi dire, de commentaire aux affligeantes narrations de Synésius ; elle en offre même des preuves si évidentes, qu’il devient presque superflu d’ajouter que dans toute la plaine qui s’étend au sud de Cyrène, et à une distance de quatre ou cinq lieues, chaque colline est couronnée des ruines d’un petit château, et que ces châteaux appartiennent tous à la même période de décadence et de détresse, à la période romaine. D’autres observations se rattachent au lieu où je me trouve, et me suggèrent d’autres rapprochements qui ne le cèdent pas, à mes yeux, en vraisemblance et en intérêt au précédent.
La rue finit auprès du grand château ; mais à ce point elle se change en chemin spacieux qui contourne brusquement vers l’est, conserve, pendant plusieurs lieues de distance, des traces d’anciens chars ou chariots, et conduit auprès des ruines de _Limniade_ et de _Thintis_. Il est important de dire que les autres rues de Cyrène ne sont pas, comme celle-ci, suivies de chemins qui paraissent avoir été frayés dans les temps antiques ; et quoique la conservation de celui dont il s’agit puisse être attribuée à sa direction orientale qui le fait servir par cette raison, de nos jours, de ligne de communication entre les habitants de Derne et les Scénites de Cyrène, néanmoins ce fait est remarquable, et aide puissamment aux conjectures que je vais émettre.
Non loin de la citadelle, et vers le côté méridional du chemin, on voit un endroit spacieux qui paraît avoir été ceint autrefois de bornes. D’immenses caroubiers dont le tronc principal, profondément crevassé par le temps, est entouré et quelquefois soutenu d’une nombreuse famille de rejetons devenus arbres vigoureux à leur tour, sont irrégulièrement groupés çà et là, et forment de ce lieu un petit parc délicieusement ombragé. Cette circonstance est d’autant plus frappante, que le reste de la plaine occupée par les ruines de Cyrène est tout-à-fait dépourvu d’arbres. D’après ces observations, ne serait-on pas porté à croire que ce fut dans ce lieu qu’exista le marché de Cyrène, cité par le chantre des Pythiques[281], si l’on se rappelle surtout que dans l’antiquité les marchés étaient toujours séparés de la ville ? Il faut remarquer en outre que la partie la plus habitée de la Cyrénaïque fut incontestablement la partie orientale : le grand nombre de ruines que nous y avons rencontrées, et la situation même de la métropole relativement à ces ruines, en sont des preuves palpables. Or, le chemin qui traversait, de ce côté, plusieurs villes et une infinité de bourgs et villages, rendait la localité dont il s’agit très-favorable, pour un pays agricole, à l’établissement d’un marché public ; et l’espèce de parc que je viens de décrire semble aussi avoir été nécessaire en été, sous le ciel brûlant de la Libye, pour abriter le peuple qui devait y venir de tous côtés étaler ses denrées.
Cependant, si ces conjectures sur le marché de Cyrène sont fondées, elles réfutent les idées que Thrige a émises à ce sujet sur la foi d’un voyageur dont j’ai naguère prouvé la crédulité, et que je trouve maintenant mauvais observateur. La longue série de grottes de la partie occidentale de la Nécropolis, précédemment décrites, et offrant, je le répète, la plupart des inscriptions tumulaires tant au dehors qu’à l’intérieur, ont paru à Lemaire autant de boutiques taillées dans le roc, et contenant des chambres et des fenêtres[282]. D’après ce témoignage que d’autres pourraient traiter d’erreur grossière, il n’est pas surprenant que le savant Danois ait avancé que le marché de la ville de Cyrène existait dans le lieu indiqué par Lemaire, et que ce lieu offrait une preuve de la grande activité du commerce des Cyrénéens[283]. C’est ainsi que les excursions rapides des voyageurs dans les contrées classiques, ne pouvant leur permettre que des aperçus superficiels, servent parfois à obscurcir l’histoire au lieu de l’expliquer.
Que si Lemaire, sans avoir aucune idée d’archéologie comparée, eût cependant donné quelque développement à ses descriptions ; s’il eût ajouté que ces boutiques se trouvaient sur le penchant abrupt de la montagne, qu’on ne pouvait y parvenir qu’en escaladant des ravins, ou en suivant un sentier très-étroit, il est hors de doute que, d’après ces indications, le profond érudit Thrige se serait bien gardé de placer dans ce lieu le marché d’une grande ville, où devaient arriver de tous côtés un grand nombre de charriots, où devait affluer une population agricole, commerciale et surtout très-riche. Ces considérations me font insister plus fortement sur la place que j’ai indiquée au marché de Cyrène, dans la plaine aux confins méridionaux de la ville, et me suggèrent encore une idée sur ce lieu, idée très-vague, il est vrai, et que je donne pour telle, sans pouvoir toutefois résister à l’attrait qu’elle me présente.
A l’extrémité de la rue, endroit non loin duquel, je suis forcé de me répéter, sont la citadelle et le marché de Cyrène, on trouve un groupe d’hypogées à façades d’ordre dorique très-ruinés, mais qui, si l’on en juge par leurs débris, ne le cédaient ni par la magnificence du travail, ni par le grandiose des dimensions, aux plus beaux monuments de la Nécropolis. Pindare nous apprend que le tombeau de Battus premier fut placé à l’extrémité du marché de Cyrène[284] ; et Catulle rappelle évidemment cette tradition en parlant du tombeau sacré de Battus l’ancien[285]. Serait-ce céder trop facilement à mon penchant pour les hypothèses, si je supposais qu’un de ces tombeaux qui élèvent encore auprès du parc silencieux leur faîte décrépit, quoique sans doute réédifié, eût contenu primitivement les cendres du chef de la colonie de Théra ? J’ai cherché attentivement parmi les monceaux de débris qui encombrent les façades de ces tombeaux, et rien n’a pu aider à mes conjectures. Le nom de Carnéade, gravé sur un cube de marbre richement sculpté[286], a frappé mes yeux ; mais cette intéressante homonymie à laquelle j’aurais désiré m’arrêter, fait sourire involontairement l’esprit dans ces solitudes, sans pouvoir toutefois le convaincre.
Il me reste à parler d’un autre fait, entraînant d’autres identités, et se rapportant à la même époque que les précédentes. Pour en prendre connaissance, il faut que, du point où je me trouve, je traverse les ruines de Cyrène dans leur plus grande étendue ; que j’en franchisse l’enceinte présumée, et que j’arrive à l’extrémité occidentale de la Nécropolis.
J’ai fait mention des groupes d’arbres et d’arbustes qui ornent cette partie de la Nécropolis. Si l’on s’avance à travers le flanc de la montagne qui se prolonge vers l’ouest, le nombre de ces arbres augmente de plus en plus ; ils s’étendent même au-dessus du plateau dans l’espace de quelques minutes, jusqu’à ce qu’on rencontre un profond ravin, bordé de précipices et couvert d’une riche végétation. Cette forêt, la seule qui existe sur la plaine et aux environs de Cyrène, rappelle le bois que le pieux Battus fit planter auprès de la ville, et qu’il consacra aux dieux[287] ; rapprochement vers lequel j’ai été d’autant plus facilement entraîné, qu’un monument remarquable m’a paru l’appuyer. A l’extrémité de la forêt, et sur le flanc oriental du ravin qui lui sert de limite, on voit un sanctuaire creusé dans le roc, et le plus grand comme le plus pittoresque de tous ceux que j’ai vus dans la Pentapole. Des marches taillées avec un soin infini aident à y descendre de la plaine de Cyrène, comme à y monter du fond du ravin. Ces marches, assez larges pour que deux personnes puissent y passer de front, présentent le plus souvent une saillie hors du flanc du ravin, quelquefois y sont profondément creusées, et de telle manière qu’elles se trouvent enfouies entre deux murs de roche très-exhaussés.
A ces différences occasionées par les angles brusques du ravin, la nature et le temps en ont ajouté d’autres. Le ciel pluvieux de la Cyrénaïque et sa chaleur fécondante donnent à la végétation une telle activité, qu’elle se glisse partout, remplit chaque cavité, couvre chaque élévation. Elle paraît même vouloir lutter de force avec la dureté des rocs : elle leur dispute à chaque pas le terrain, les divise en mille parties, pénètre dans leurs moindres crevasses ; enfin, pour revenir à mon sujet, elle change de faibles arbustes en arbres vigoureux, et présente des troncs noueux, d’épais ombrages sur des massifs de roche auparavant nus et polis : tel se trouve en effet le bel escalier qui conduit au sanctuaire.
On pénètre dans l’hypogée par trois grandes marches, et l’on arrive dans une vaste pièce quadrangulaire, entourée d’un banc large et peu élevé ; au fond on voit un autel carré, au-dessus duquel est une grande niche réservée à la statue de la divinité qui présidait à ce lieu. Les plantes saxatiles, et celles principalement qui aiment les endroits humides et ombreux, couvrent à un tel point les parois de l’hypogée, qu’il faut les en enlever par touffes, afin de pouvoir déchiffrer les inscriptions dont ces parois sont couvertes. Après ce dépouillement que l’on fait à regret dans ce lieu antique, et comme si l’on portait sur ces champêtres décorations une main sacrilége, un simple coup d’œil jeté sur l’ensemble des inscriptions suffit pour nous convaincre qu’elles appartiennent à des époques bien différentes entre elles. Elles bariolent en tous sens, et de la manière la plus irrégulière, le moindre recoin de l’hypogée : les unes sont gravées profondément en lettres de cinq ou six pouces ; les autres sont d’une écriture si fine qu’à peine sont-elles perceptibles ; et, considérées séparément, chacune d’elles est sans liaison avec celle qui la précède ou la suit, et ne forme jamais qu’une phrase très-courte, souvent tronquée par le temps. Puis on lit çà et là une foule de noms isolés, dont l’homonymie, quoiqu’elle ne soit peut- être qu’illusoire, produit néanmoins une agréable surprise : Tels sont ceux d’_Aristocle_, _Alexandre_, _Jason_, _Agathocle_, et autres.
En résumant ces documents intéressants, il en résulte que ce lieu était un temple hypogée consacré probablement à l’une des principales divinités de Cyrène, et que les étrangers venaient le visiter, comme pour acquitter un pieux devoir. Or, la situation de ce monument religieux auprès de la seule forêt que l’on trouve sur la plaine de Cyrène, me paraît s’accorder parfaitement avec l’objet et l’origine présumés de ce bois, qui remonterait par conséquent à la première phase de la colonisation grecque en Libye. Les cyprès majestueux qui le composent, seraient donc les descendants de ces arbres que le chef de la dynastie des Battiades consacra aux Dieux ! Et cette destination votive, fruit de la sage politique d’un roi populaire, aurait traversé les divers âges de la Pentapole : elle aurait survécu aux changements de gouvernement et de mœurs ; elle aurait été respectée par les maîtres successifs de cette contrée ; et n’aurait enfin échoué que contre la nouvelle religion de l’Orient, contre l’austère christianisme, dont ici, comme ailleurs, on retrouve les emblêmes dans de petites niches informes qui déparent l’entrée du vénérable sanctuaire.
Tels sont les tristes et rares débris que j’ai aperçus dans le lieu où s’élevait autrefois Cyrène, et le petit nombre d’identités historiques que j’ai pu établir sur eux avec quelque fondement. Pour donner une idée moins imparfaite de cette ville célèbre, et surtout de ses monuments, je voudrais en vain suppléer aux ravages du temps par les ressources que présentent ordinairement les livres, ces autres débris des âges antiques, je n’y trouve, à mon grand regret, qu’à glaner çà et là de stériles et ingrates notions.