Relation d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque, et les oasis d'Audjelah et de Maradèh
Part 19
Nous nous mîmes aussitôt en route, et nous arrivâmes auprès de la vallée, lorsque les feux de l’aurore coloraient la sommité des montagnes, et commençaient à se répandre en longs rayons dorés sur les vertes pelouses qui tapissaient le penchant des coteaux. Le spectacle qui s’offrit en cet instant à mes yeux était ravissant : _la Vallée des Figuiers_ est bornée au nord par un long mur de rochers taillés à pic, mais sillonnés en tous sens de profondes crevasses d’où sortent des touffes épaisses de figuiers sauvages, parmi lesquelles on entrevoit des coronilles flexibles, des genêts épineux, et une foule d’arbustes et de plantes saxatiles. Du côté opposé, un bois de caroubiers s’élève sur une molle pelouse, et décrit une pente insensible qui atteint le sommet de la vallée couronnée de toutes parts d’un rideau de cyprès. La tempête avait cessé sur la terre, mais elle régnait encore sur la mer : les échos des rochers répétaient le bruit rauque des vagues irritées que j’apercevais au loin. Cette rumeur confuse, et cet aspect, ajoutaient à l’air de sécurité que présentait le fond de la vallée. On y voyait serpenter un ruisseau dont le faible murmure ne pouvait s’entendre que par intervalles ; on y voyait le blanc ornithogale et la mauve fleurie relever leurs débiles corolles échappées aux coups de l’orage qui avaient abattu de grands arbres dans les environs.
Déja nous avions pénétré assez avant dans cet agréable séjour, lorsque le guide nous fit signe de nous arrêter. J’aperçus alors dans un enfoncement du bosquet une tente devant laquelle était un vieillard qui faisait la prière du matin. L’air calme du solitaire durant son pieux exercice annonçait sa confiance dans la divinité ; et cette confiance, de quelque manière qu’elle se manifeste, quel que soit le langage qui l’exprime, prouve du moins dans l’homme cette précieuse bonne foi, don ineffable des ames simples et vraies. Ce vieillard était le cheik _Azis_. Dès qu’il eut achevé sa prière, il vint aussitôt à nous ; et, contre l’usage admis dans le désert, avant de nous demander qui nous étions et où nous allions, il nous proposa de nous arrêter un instant dans sa tente. Je fus surpris en y entrant de la propreté et de l’ordre qui y régnaient ; cet ordre était tel, qu’en jetant les yeux dans la pièce réservée aux femmes, on aurait dit qu’elle était préparée pour les recevoir, mais non encore habitée. Cependant, dès que le cheik eut étendu le tapis sur la natte journalière, et qu’il nous eut installés commodément dans la tente, il fit quelques pas dehors, et se mit à crier d’une voix que l’âge n’avait point encore affaiblie. Ce cri d’appel, et quelquefois d’alarme, ce cri qui avait plus d’une fois troublé notre repos, n’avait rien d’hostile dans ce moment ; les échos le répétèrent au loin, et bientôt les mêmes échos rendirent celui d’une voix argentine. « _Saïdah_ va arriver, nous dit le cheik en rentrant ; l’hospitalité embellit le désert ; c’est une fleur que l’on cueille sur son chemin : comme elle, son parfum est aussi agréable à celui qui l’accepte, qu’à celui qui la donne. Étrangers, qui que vous soyez, vous resterez quelques instants avec nous. »
Peu après nous vîmes à travers le bosquet une jeune fille, portant d’une main une faucille, et de l’autre soutenant sur la tête un gros fagot de broussailles. A la délicatesse des formes et aux mouvements délicieux de la taille, on l’eût prise pour une nymphe accourant dans la forêt à la voix de Diane ; mais à la rapidité de la course et au volume du fardeau, on eût cru voir un jeune homme couvert des habits d’une fille. Enfin elle arrive à l’entrée de la tente, y dépose ses broussailles, nous aperçoit, et soudain disparaissant, elle revient un instant après, conduisant ou plutôt traînant une chèvre, qu’elle se met aussitôt à traire. En un clin d’œil le feu est allumé ; et tandis que la flamme pétille, _Saïdah_, toujours vive, toujours légère, dispose tout, arrange tout, avec une grace d’autant plus piquante, qu’elle naît de sa gaucherie même ; et elle plaît d’autant plus, que son aimable ingénuité donne un air d’abandon à la brusque volubilité de ses manières. En effet, à voir cette jeune fille, se confiant dans la présence de son père, ne mettre aucun soin à cacher ses charmes naissants ; à la voir à demi couverte d’une draperie qui semble n’en voiler une partie que pour mieux séduire la pensée ; à voir ses regards assurés sans effronterie, ses poses voluptueuses sans impudeur, ses gestes libres mais innocents ; ne dirait-on point de cette plante qui, forte de sa faiblesse, croît à l’abri de l’arbre de la forêt : elle abandonne au gré d’une sève capricieuse ses rameaux errants au hasard ; et irrégulière dans ses détails, mais harmonieuse dans son ensemble, elle plaît d’autant plus qu’elle paraît plus sauvage ?
Cependant le repas était prêt, et nous nous assîmes à l’entrée de la tente autour de la table hospitalière. Du point où nous étions placés, nos regards portaient sur toute l’étendue de la vallée. La matinée était belle comme le lendemain d’un orage ; et cette retraite nous paraissait plus paisible en songeant aux dangers de la veille. Le bon vieillard se prit alors à nous parler de son domaine. Cette vallée, dit-il, avait été habitée par ses pères ; lui-même y était né, et n’en était que rarement sorti. Jamais ses courses ne s’étaient prolongées jusqu’à Derne ou à Ben-Ghazi ; il ne connaissait d’autres habitations que les tentes, et d’autres jardins que les champs. Ensuite il nous indiqua les arbres où il recueillait le miel, la grotte où il renfermait la paille, le lieu qui servait d’aire pour ses blés ; et nommant ainsi tous les endroits de la vallée, il assignait à chacun ses productions ou son utilité. Puis il ajouta : « Ne soyez pas surpris de cette rangée de sacs qui nous entourent ; des richesses n’y sont point enfouies, ils ne contiennent que les présents de la terre, de l’orge et du blé ; une petite partie suffit à moi et à ma fille, et le reste est pour les passants. Ces _ihrams_ sont le travail de _Saïdah_ pendant l’été ; ils servent à vêtir les pauvres dans la saison rigoureuse. Nous faisons tout le bien qui dépend de nous, aussi les hommes ne nous font point de mal. Notre vie, exempte de craintes et de soucis, est paisible comme cette vallée, elle s’écoule doucement comme ce ruisseau, à l’abri des tourments que donnent les désirs, hors de l’atteinte des méchants qui se déchirent loin de nous. Étrangers, croyez-en mon expérience, faites le bien si vous voulez être heureux ! Cette sérénité de mon ame, ce charme de ma vie, je les dois à la bien-faisance. De même que la brise légère ranime les forces défaillantes du voyageur errant dans le _Saharah_[177], de même la bienfaisance arrive au cœur de l’homme pour le soulager : elle rend le bienfaiteur plus heureux que celui qui reçoit le bienfait ; elle fut le secret de ma vie, elle en a fait la félicité. »
Durant ce discours j’examinais la physionomie de ce philanthrope du désert : l’expression en était, comme ses paroles, pleine de candeur et de simplicité ; et ses regards, à la fois animés et tranquilles, semblaient dire que de douces émotions agitaient momentanément une ame toujours paisible. Mais les instants donnés au plaisir s’écoulent rapidement : l’heure avancée de la journée m’avertit qu’il était temps d’aller rejoindre ma caravane. Ce ne fut point sans regrets, comme on n’en peut douter, que je quittai de pareils hôtes ; et long-temps après cette heureuse rencontre, j’eus souvent présents à la pensée le bon vieillard et la jeune fille de _la Vallée des Figuiers_.
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[Note 177 : Grand désert de l’intérieur de l’Afrique.]
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CHAPITRE XI.
_Djaus_. — _Téreth_. — _Djoubrah_. — _Diounis_. — Station et départ de ma caravane. — _Ghernès_. — Apollonie.
La description d’une contrée quelconque d’Afrique présente un inconvénient inévitable. Cet inconvénient résulte de la barbarie des dénominations locales dont chaque page doit offrir, au moins, un ou deux échantillons. Passe encore pour la plupart des régions de l’intérieur : leurs noms rauques et secs y prennent une couleur locale ; semblables aux rocs pelés qui hérissent ces plaines arides, ils en hérissent de même harmonieusement la description. Mais n’est-il point choquant de devoir semer dans la narration des termes également durs et sauvages, soit que l’on parcoure d’affreux déserts, soit que l’on se promène au milieu des sites les plus agréablement ornés par la nature ? Ces réflexions, que mon lecteur aura déja faites, me furent particulièrement inspirées en arrivant dans un lieu des plus agréables de la Pentapole. Ce lieu est à l’ouest, et à une heure d’_el-Hôch_. Que l’on se représente une colline couronnée d’un bois de caroubiers, au milieu duquel sont les ruines d’un bourg antique et des grottes pittoresquement situées. Au devant du bois s’étend en amphithéâtre une belle prairie émaillée de lamiums à fleur rose, de stéchas pourprés, de seneçons et de renoncules dorés, de mauves et de géraniums rampants, parmi lesquels s’élèvent çà et là les grandes ombelles du sauvage _derias_, emblème aujourd’hui de la fertilité du sol, comme il l’était autrefois de sa richesse. Sous les touffes épaisses de cette riche végétation serpente un ruisseau, dont le murmure accroît, et produit des sons divers, en raison de la pente, et des accidents de la colline. Pareil au gazouillement d’un oiseau caché sous la feuillée, son bruit frappe agréablement l’oreille sans que l’on puisse en apercevoir la cause. Pour achever ce tableau, une lisière de noirs cyprès ceint la partie méridionale de la prairie ; elle en détache les teintes claires et brillantes, par ses masses d’ombre et la couleur lugubre de son feuillage. Ce contraste est souvent répété dans cette contrée, mais il ne cesse point de plaire ; il a l’air d’ajouter une idée mélancolique aux sites les plus riants de la nature.
Je reviens à mon idée. Est-il une personne d’un esprit assez sec, d’une imagination assez froide, qui n’éprouve une impression désagréable en entendant désigner un site si aimable par le nom barbare de _Djaus_ ? Cette sèche dénomination ne semble-t-elle point désenchanter le paysage ? Si du moins elle offrait quelque légère tradition des temps antiques, on pourrait, avec ce secours, restituer à ce lieu le nom harmonieux qu’il dut avoir autrefois, d’autant plus que de belles ruines attestent qu’il fut de quelque importance dans les phases les plus brillantes de la Pentapole. A l’extrémité occidentale du bourg on voit en effet les ruines d’un grand édifice, dont il n’existe plus qu’une seule pièce construite en grandes assises, et couverte à la manière égyptienne (Voyez pl. XX) ; dans les environs sont dispersés de grands blocs de marbre, restes défigurés de statues, parmi lesquels on ne peut distinguer que le torse gracieux d’une femme.
De plus, de tels monuments, auprès d’un si petit bourg, annoncent le voisinage d’une ville de quelque importance, ou du moins d’un canton anciennement très-habité. A peine s’est-on avancé de quelques minutes dans le sud, que l’une et l’autre conjecture se réalisent.
D’après la formation géologique de cette contrée, dont nous avons déja une idée, nous voyons la plaine succéder de nouveau aux escarpements des montagnes et aux profondes vallées. Cette plaine, que nous avons nommée plateau cyrénéen, présente ici à peu près le même aspect que dans les autres parties visitées, mais avec des témoignages d’une plus nombreuse population. Les ruines d’une ville, nommée actuellement _Téreth_, s’y trouvent entourées de traces de bourgs et de villages, dont le plus septentrional, situé à une heure de distance, est celui que nous venons de décrire. Sept pilastres, soutenant un entablement uni, restes d’un grand édifice ; deux châteaux et plusieurs bassins ; ajoutons, quelques pans de murs et des voûtes ; le tout construit ou creusé sur une petite élévation en forme de plateau : et l’on aura une idée des tristes débris de cette ville, à peu près semblables, comme on voit, à ceux de _Lameloudèh_.
Cependant un bas-fond qui s’étend à l’ouest de la ville offre un aspect plus remarquable. On y voit un grand nombre de sarcophages monolithes sans chaussée, les uns debout, les autres renversés, et la plupart à demi enfouis dans la terre : spectacle assez étrange dans une contrée où les tombeaux furent placés, ou isolément sur des élévations, ou alignés avec soin aux bords des chemins, ou bien ensevelis dans les entrailles de la terre. Il n’est point vraisemblable que des masses aussi lourdes, formées de roche grossière et sans aucune espèce d’ornement, aient été extraites des souterrains lors de l’envahissement de la Pentapole par des hordes barbares. Il me parut plus naturel de croire que cette prodigieuse quantité de sarcophages, épars maintenant sur la terre, bordaient autrefois les avenues de la ville ; cet usage antique nous est déja connu, et des exemples plus frappants le confirmeront. Attribuons, si l’on veut, cet étonnant désordre à des efforts dévastateurs ; mais ces efforts auront seulement interrompu la série des tombeaux ; le temps, auxiliaire puissant, les aura secondés ; et ces deux causes auront successivement changé en un champ bouleversé, ces pieux et réguliers sentiers qui familiarisaient les anciens avec l’aspect hideux de la mort.
Les ruines de _Téreth_ ont un caractère plus antique que celles de _Lameloudèh_. Cette raison, et une légère analogie de nom, me firent soupçonner qu’elles pouvaient correspondre à _Thintis_, lieu placé par Ptolémée dans l’intérieur de la Cyrénaïque[178] ; cité comme ville, et sous une double dénomination, par Étienne de Byzance[179] ; et mieux connu enfin comme évêché de la Pentapole chrétienne sous le nom de _Disthis_[180]. Cependant, quelque vraisemblance que puissent acquérir de tels rapprochements, comme ils ne reposent que sur des renseignements très-vagues, il me suffit de les indiquer en passant sans trop m’y arrêter ; d’autres plus hardis pourront les développer.
Au nord, et à demi-heure de _Téreth_, sont d’autres ruines nommées _Djaborah_. Ici nous trouvons encore des tombeaux à côté des vestiges d’un petit bourg ; mais ces tombeaux, quoique sans riches détails architectoniques, imitent par leur forme et par leur disposition les élégants mausolées de _Zaouani_. Comme eux, ils sont placés sur un grand piédestal à gradins, et couverts de grands blocs triangulaires. Il est remarquable que presque tous ces tombeaux sont taillés entièrement dans la roche, de telle manière, que la place qu’ils occupent, et les intervalles qui les séparent, devaient former auparavant une colline dans laquelle on a creusé pour ménager çà et là des masses isolées que l’on a façonnées ensuite en tombeaux (Voyez pl. XXII). A côté de ces monuments on voit un grand édifice, dont il ne reste, malheureusement, qu’un angle de conservé. Dans l’intérieur, à quelques pieds au-dessus du sol, règne une frise saillante dont la surface présente, à des distances inégales, de petits creux elliptiques placés vis-à-vis de niches peu profondes, et taillées dans la paroi du mur (Voyez même planche). Au milieu de l’édifice se trouvent deux pilastres doriques, et plusieurs bassins circulaires semblables à ceux que j’ai fait remarquer dans les excavations sépulcrales. Ces indices me portèrent à croire que ce monument était consacré à des usages funèbres. Les creux, faits évidemment à diverses époques dans la frise, peuvent avoir servi à y placer une série d’urnes qui auraient contenu les cendres de quelque illustre famille, ou d’une caste privilégiée : l’orgueil humain ne voulut-il point dans tous les temps, durant la vie comme après la mort, être distingué de la foule des hommes ?
Au sud, et à une heure de ces ruines, il en existe d’autres qui attirent par leur nom notre attention. Nous y trouvons un grand château grossièrement construit, et nommé par les Arabes _Ghabou-Diounis_ (Voyez pl. XXI). Cette tradition est remarquable en ce qu’elle rappelle d’une manière frappante ce que nous apprend Synésius sur la tyrannie qu’exercèrent dans cette contrée Agathocle et _Dionysius_[181].
On voit encore, dans les environs de ce lieu, un beau tombeau circulaire situé sur un monticule ; les vestiges de deux villages, _Bou-Ébeilah_ et _Ghaouafel_ ; et enfin, en s’avançant davantage dans les terres, on rencontre un immense château, entouré de larges fossés creusés dans la roche. _Thaoughat_ est le nom que lui donnent les habitants. Éloigné d’une demi-heure, au sud-est, de _Téreth_, il occupe la position la plus méridionale de ce groupe de ruines. Cette position relativement semblable à celle de _Boumnah_, confirme les conjectures que nous avons émises sur le système de défense des Cyrénéens contre les incursions des hordes indigènes. Leur intention n’est-elle point positivement démontrée en voyant ces deux grands postes fortifiés placés à peu près sur la même ligne, isolés chacun dans l’intérieur des terres, et servir ainsi de boulevarts à leurs cantons respectifs ?
Je retourne à _Djaus_, lieu où j’ai laissé ma caravane abritée dans de petites mais fort belles cavernes. Nous allons repartir ensemble, et, nous avançant dans l’ouest, nous irons à la recherche d’une nouvelle habitation, mes compagnons de voyage pour y séjourner, et moi pour fureter dans tous les lieux qui l’avoisinent.
Ces déplacements ne plaisent pas beaucoup à mes domestiques : enveloppés dans leurs sayes, ils se blottissent dans les grottes autour d’un bon feu ; là ils se consolent, en humant la douce fumée du tabac, de la folie du chrétien qui les a conduits dans un pays si froid. Tandis que la pluie ruisselle devant l’entrée de la grotte, et que la grêle en frappe les parois extérieures, ils rient, peut-être avec raison, de le voir sans cesse courir par monts et par vallées, et revenir ensuite auprès d’eux, le plus souvent trempé jusqu’aux os. L’indolent _Abd-el- Azis_, fatigué parfois de lire le Coran, et de répéter la litanie des innombrables épithètes si gratuitement accordées au prophète, déroge à sa dignité d’osmanli : il vient s’unir au conciliabule des domestiques, et ne manque pas d’ajouter quelques sarcasmes aux réflexions de la société. Pendant ce temps-là M. Müller, tourmenté par les souffrances, jette néanmoins du fond de son asile des regards inquiets sur la belle contrée qu’il ne peut parcourir ; son impatience augmente son mal.
Aussi choisissons-nous pour ces déplacements une belle journée ; mais les préparatifs sont si longs, et nulle part je n’ai trouvé le climat aussi inconstant que dans la Pentapole. La partie la plus précieuse de mes bagages est ma bibliothèque : la traduction de Strabon de M. Letronne, les Lagides de M. Champollion, Hérodote, Pline, Diodore, Solin, Synésius, et divers Périples, la composent. Ces ouvrages ne sont point la plupart d’un format très-portatif ; mais les précieux documents qu’ils renferment sur cette contrée, me les rendent indispensables. Des pieux en fer pour remuer de gros blocs de pierre, des bêches pour faire des fouilles, de longues cordes pour descendre dans les puits, des caisses, des tentes et des tapis, composent le reste de mon équipage. Ces objets doivent passer, pièce à pièce, du fond des grottes sur le dos des chameaux. Quelquefois la charge est à peine à demi faite, qu’une forte pluie survient ; on se hâte de replacer le tout dans la caverne, et l’on attend le beau temps. D’autres fois on est en marche ; l’orage survient encore, mais alors on doit l’essuyer. Je me moque un peu à mon tour des grimaces de mes domestiques ; il faut entendre leurs exclamations ; il faut voir le brave _Abd-el-Azis_ se taire, et n’en penser pas moins. Mais terminons ces frivoles récits, et arrivons, par la pluie ou par le beau temps, il n’importe, à _Saffnèh_, situé à une heure et demie à l’ouest de _Djaus_.
Un édifice élevé a attiré de loin mon attention ; je m’en approche, et je trouve encore les restes d’une tour antique ; les ruines du village ne m’offrent non plus rien que je n’aie déja vu ; toutefois des excavations d’une disposition nouvelle me dédommagent en partie de ces tristes et continuelles répétitions. J’ai déja fait remarquer autre part de petits monticules percés horizontalement ; ils m’ont paru former de cette manière des mausolées populaires, humbles mais indestructibles et derniers asiles pour la classe la moins aisée des Cyrénéens. Je retrouve ici, dans un sens inverse, au lieu de ces monticules qui s’aperçoivent de loin, des creux irréguliers faits dans la plaine à quinze ou vingt pieds de profondeur. De petits tombeaux sont taillés dans leurs parois circulaires ; au milieu est un tapis de verdure, et des degrés ménagés çà et là aident à y descendre.
Au-dessus de ces excavations sont d’autres emplacements sépulcraux destinés à des funérailles plus somptueuses. On y voit, tantôt un sarcophage placé isolément dans une enceinte découverte ; et tantôt, avec les mêmes détails, on y remarque des voûtes qui, malgré leur forme en ogive, n’ont cependant nullement le caractère sarrasin (Voyez pl. XV, 2).
L’examen de ces restes d’antiquité ne nous retient pas long-temps à _Saffnèh_, et nous poursuivons notre route dans l’ouest, nous détournant toutefois de quelques degrés vers le sud. Des renseignements nous ont engagés à prendre cette direction, qui doit nous conduire auprès de ruines plus importantes. La plaine que nous parcourons est partout dépouillée de forêts ; les lentisques et les térébinthes sont les plus grands arbustes que nous y rencontrons ; le _derias_ bisannuel continue d’élever çà et là, au milieu de ses larges feuilles luisantes et découpées, de longues tiges où brillent des capsules argentées, dont nous détournons toujours attentivement nos chameaux étrangers à ce sol.
Après une heure et demie de marche nous arrivons au lieu indiqué, à _Ghernès_, petite ville antique dont le grand nombre d’édifices encore debout frappent notre vue habituée à ne rencontrer le plus souvent à leur place que des pierres éparses.