Relation d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque, et les oasis d'Audjelah et de Maradèh
Part 20
On aperçoit d’abord sur une colline deux élégants mausolées construits immédiatement au-dessus d’une grotte sépulcrale (Voyez pl. XXIV et XXV, fig. 2 et ses détails). Plus loin, auprès des traces d’un grand monument, est une porte, dont l’architrave est ornée d’un vase en relief (Voyez pl. XXV, fig. 3). Plus loin encore, dans un bas-fond, on voit un château entouré d’un large fossé ; et, à quelques pas de distance, les ruines assez bien conservées d’anciens bains. Ces bains sont remarquables par des voûtes semi-sphériques qui terminent, tant horizontalement qu’au sommet, de petites pièces carrées enduites de ciment à citerne intérieurement, et de plâtre extérieurement. Cette disposition et ces détails, et surtout de petits soupiraux pratiqués dans la partie supérieure des voûtes, offrent une ressemblance frappante avec les bains que l’on voit dans l’Orient (Voyez pl. XXIII et XXV, fig. 1), et portent à croire que ces ruines appartiennent à la période arabe, d’autant plus que celles de la ville même ont des caractères qui sont relatifs à la même période. Les maisons bâties en belles assises ont conservé presque toute leur hauteur, et ne sont distantes entre elles que de deux ou trois mètres. De cette proximité des domiciles, et de leur élévation très-grande en raison de leur peu de superficie, il résulte qu’ils ne peuvent remonter à une époque bien reculée. L’usage des chars, anciennement répandu dans toute la contrée, aurait empêché les Cyrénéens de construire leurs villes dans le système oriental actuel. Ce système ne peut donc avoir été introduit dans la Cyrénaïque que par les Sarrasins. Ces peuples, tant anciens que modernes, n’ayant d’autre monture que les chevaux, et habitant un sol brûlant en été, adoptèrent dans la construction de leurs villes un usage qui s’est perpétué jusqu’à nos jours : ils ne laissèrent entre les maisons que des sentiers étroits, et en élevèrent le faîte, pour augmenter les masses d’ombre et faciliter les courants d’air. Ces précautions durent être nécessaires chez les Sarrasins de la Cyrénaïque, bien plus pour les villes bâties un peu avant dans le plateau, que pour celles situées aux bords de la mer, ou sur les terrasses boisées, sans cesse rafraîchies par les brises marines.
Après avoir erré si long-temps parmi de tristes squelettes de bourgs et de villages, il serait temps d’arriver à la capitale, à l’illustre Cyrène, dont nous ne sommes plus éloignés que de quelques lieues. La renommée de ses merveilles, grossie par une imagination de feu, mais confuse et fantasque, traverse les sables du _Saharah_ ; elle fournit aux entretiens des nègres du Soudan, et des paisibles habitants de la poudreuse _Tombouctou_. Cette renommée, accréditée en Europe sous d’autres couleurs, doit irriter la curiosité de mon lecteur ; et, fatigué sans doute de mes prolixes digressions, il me demande avec raison à la satisfaire. Mon désir ne serait pas moins vif que le sien. Mais en raison même de cette grande célébrité, et des découvertes qu’elle nous promet, je craindrais de négliger les petits objets, dont la connaissance est quelquefois très-utile, après avoir vu les grands qui quelquefois aussi le sont moins. Peu de ruines restent d’ailleurs à voir dans la Pentapole ; je préfère continuer l’exploration de quelques faits isolés, et conduire ensuite mon lecteur dans la capitale, plutôt que de recommencer cette exploration qui lui paraîtrait, en sortant de Cyrène, plus minutieuse, et tout-à-fait sans intérêt.
Ainsi, je quitte _Ghernès_ avec la caravane, prenant la direction nord- ouest ; elle doit nous conduire, à travers les montagnes, auprès d’un port célèbre encore chez les habitants actuels. Contre mon espérance, dans les diverses parties des terrasses que je parcours, je ne trouve aucune ruine remarquable, ni la moindre trace d’un ancien chemin. La ligne que je suis est même peu fréquentée par les Arabes ; à chaque instant il faut s’arrêter pour abattre les branches des arbres, et se frayer, par ce moyen, un passage à travers les épaisses forêts de cyprès et de genévriers. Ces fréquents obstacles rendent notre marche lente et irrégulière, et son estime inexacte ; nous sommes partis dès le lever du soleil de _Ghernès_, et nous n’arrivons au port de _Sousa_ qu’à deux heures après midi.
Ici, comme auprès du _Naustathmus_, une petite plaine sépare les bords de la mer, des escarpements abrupts de la montagne ; mais à peine s’est- on approché du rivage, que la vue est aussitôt frappée des nombreux restes d’antiquité qu’on y aperçoit. Un banc de roche, formé en majeure partie d’une espèce de brèche encore mal liée, suit parallèlement les bords de la mer, et sert de base aux ruines d’une ancienne ville. Cette ville était entourée d’un mur construit en grandes assises sur le même massif de roche ; il n’en reste plus que le côté méridional flanqué par intervalles de petites tours carrées. Du côté opposé, les flots de la mer, frappant immédiatement ces bases peu solides, sont parvenus à y faire, de même qu’à _Erythron_, de nombreuses échancrures, et ont formé çà et là de petits promontoires couronnés de débris.
Dans le vaste amas de pierres qui couvre l’emplacement de cette ancienne ville, je ne pus distinguer que les ruines de deux temples, contenant l’un dix, et l’autre six colonnes de marbre blanc, bariolé de longues veines bleuâtres, connu, je crois, sous le nom de pentélique.
Ces deux temples étaient chrétiens ; indépendamment du style des chapiteaux, indice certain du moyen âge (Voyez pl. XXVII, fig. 1, 2), on remarque sur les fûts des croix taillées en relief, et surmontées d’un globe pouvant représenter l’anse égyptienne, qui, dans d’autres cantons de l’Afrique septentrionale, accompagne toujours le symbole du christianisme (Voyez même planche, fig. 2)[182]. Cette particularité porterait à croire que les premiers chrétiens de la Pentapole[183] usèrent des mêmes précautions que ceux des Oasis. Il est certain, d’après les monuments encore existants, que ces derniers adoptèrent la croix ansée des anciens Égyptiens, dans l’intention peut-être de déguiser par ce symbole antique de la régénération physique[184], une régénération morale, foi naissante qu’on n’osait alors professer ouvertement.
On voit aussi, dans le fond de ces deux temples, une grande pièce cintrée semblable à celles que j’ai fait remarquer dans les tours et les châteaux romains ; j’ai indiqué la cause de cette analogie de dispositions architectoniques entre des édifices d’une destination si différente.
L’intérieur des ruines de la ville n’offre rien autre de reconnaissable. Hors de l’enceinte, et à son extrémité orientale, on voit un quai magnifique composé de trente à quarante degrés, et disposé en amphithéâtre (Voyez pl. XXVIII). Du côté opposé sont les traces d’anciens bains taillés dans le roc, et se trouvant maintenant dans les eaux. Le port, plus intéressant, et objet spécial de cette excursion, malgré les envahissements de la mer, peut néanmoins donner encore une idée de son ancien état. Deux gros rochers, peu écartés l’un de l’autre, et couronnés de ruines, paraissent en avoir formé l’entrée. Plusieurs écueils font suite à ces rochers dans l’ouest, et l’abritent parfaitement, de ce côté, des efforts des vagues, dont l’impétuosité n’aurait point été suffisamment ralentie par un promontoire rocailleux qui s’avance à quelque distance dans l’occident. Ce port, quoique infailliblement changé, par les éboulements, de son ancienne forme, semble susceptible d’offrir encore une bonne station aux navires, et confirme ce qu’ont dit les anciens auteurs, et particulièrement Scylax, de sa situation, qui le rendait sûr et accessible par tous les temps[185].
Nous ne pouvons douter en effet que les ruines que nous venons de décrire ne soient, d’après leur position relativement au _Naustathmus_[186], celles d’Apollonie, et que ce port n’ait été, par conséquent, celui de Cyrène dans les premiers âges de la colonisation grecque.
Strabon, comme l’a fait observer M. Letronne[187], est le seul auteur qui nous ait conservé le nom du port de Cyrène, qu’il nomme Apollonie. Les autres géographes font en effet mention, les uns de ce port sans lui donner aucun nom, et les autres d’Apollonie sans la citer comme port de Cyrène.
Ceci peut s’expliquer, en admettant que ce port n’eut pas de nom particulier, jusqu’à ce que les habitants de Cyrène y eussent fondé une ville qu’ils nommèrent Apollonie[188] en l’honneur du dieu protecteur de la contrée. Cette ville resta long-temps dépendante de Cyrène, et ne servit d’abord, pour ainsi dire, que d’entrepôt pour son commerce[189] ; on pourrait peut-être attribuer à cette dépendance la tradition d’Étienne de Byzance, qui seul nous apprend qu’Apollonie se nommait aussi Cyrène[190]. Quoi qu’il en soit, elle devint autonome sous les Ptolémées ; ces rois la placèrent au nombre des cinq principales villes formant la Pentapole libyque[191]. C’est probablement dès cette dernière époque que le _Phycus_, quoique plus éloigné de la métropole, et dans une position peu favorable pour elle, succéda néanmoins à Apollonie comme port de Cyrène[192] ; ce qui arriva incontestablement par la suite, au rapport de Synésius[193].
Cependant, par une de ces chances subversives attachées aux destinées des villes et des empires, l’ancienne vassale de Cyrène devint à son tour, sous le nom de _Sozysa_, conservé jusqu’à nos jours, la capitale de la Pentapole, alors nommée Libye supérieure[194] ; tandis que la superbe Cyrène tombait en ruines, et ne jouait plus qu’un rôle secondaire dans cette contrée qu’elle avait illustrée.
J’ai déja dit que les bords de la mer, auprès d’Apollonie, sont en majeure partie formés de bancs de roche, prolongements aplatis des monts Cyrénéens. Dans les intervalles d’un banc à l’autre, on remarque du sable rougeâtre, couleur occasionnée par des productions marines, sur lesquelles M. Della-Cella a donné des renseignements curieux. On doit regretter que cet habile voyageur n’ait pas parcouru d’autres cantons littoraux de la Pentapole, particulièrement ceux du _Naustathmus_ et d’_Erythron_. La science se serait enrichie de ses judicieuses observations, et les cabinets des collections que l’on peut faire sur ces rivages, où les débris de divers genres de zoophytes se trouvent confondus avec ceux de coquillages, et peuvent donner lieu à de singulières méprises aux yeux d’une personne peu exercée dans ces connaissances. Quant à moi, qui leur suis totalement étranger, au lieu de m’exposer à me charger indifféremment de reliques ou de sachets de sable, j’ai borné mon attention à des choses plus futiles, mais qui m’offraient du moins un certain intérêt. De ce nombre est l’observation que m’inspira la situation du port de Cyrène, et l’aridité de sa plage, dépourvue de toutes parts d’arbres et de sources. Les anciens habitants, pour suppléer à la sécheresse du sol, construisirent un aqueduc qui traversait la plaine, depuis la région boisée ou le pied des montagnes, jusqu’aux bords de la mer. Quelques restes de cet aqueduc existent encore : ils sont formés de grands blocs monolithes placés sur une chaussée dont l’élévation diffère selon l’inégalité du terrain ; on y voit des fragments d’inscriptions romaines, mais tellement frustes que je ne pus les déchiffrer.
En outre, les Apolloniens profitèrent des endroits où la roche est à nu, pour y attirer les eaux des pluies, et creusèrent de toutes parts de vastes citernes. Ces dernières précautions étaient de nature à durer plus que la première ; aussi leur utilité se fait-elle sentir encore de nos jours, puisque seules elles fournissent aux besoins des Scénites qui occupent cette plage déserte. D’après cette description, il est peu de personnes qui ne se rappellent aussitôt une des plus jolies scènes de la comédie antique, et qui ne soient portées à admirer la fidélité des peintures locales de l’auteur. L’aridité de la plage du port de Cyrène, la difficulté d’y trouver de l’eau, la peine qu’il faut prendre pour y creuser des puits, se trouvent en effet parfaitement peintes dans le Rudens de Plaute, où une cruche d’eau devient le prix des plus douces expressions, des plus aimables faveurs d’Ampelisque, même à l’égard d’un valet[195].
Cependant, si je reconnais avec plaisir que la fidélité locale a été bien observée dans cette scène de la comédie du poète romain, je dois de même signaler les erreurs qu’il a commises dans les autres, non point en décrivant le rivage, mais d’après sa situation relative à celle de Cyrène. Nous ne connaissons encore la place qu’occupait cette ville que par les notions de l’antiquité. Pline la met à onze milles des bords de la mer[196] ; Scylax et Strabon à quatre-vingts stades ; et ce dernier ajoute qu’elle se trouvait sur le sommet des montagnes, situation qui devait encore en augmenter la distance par la difficulté d’y arriver.
Comment concilier cet éloignement de Cyrène des bords de la mer, avec les voyages fréquents que Plaute fait faire à ses personnages d’un de ces deux lieux à l’autre, dans un intervalle de huit ou neuf heures[197] ? De plus, Apollonie n’est pas une seule fois nommée par Plaute, et cependant cette ville pourrait seule convenir à la disposition de l’action du Rudens. Étienne de Byzance, comme nous l’avons fait remarquer, dit qu’Apollonie se nommait aussi Cyrène ; mais cette raison, qui aurait tout l’air d’une excuse d’érudition, ne peut d’ailleurs être alléguée en faveur de Plaute, puisque, de même qu’Hérodote et Synésius, il fait mention du sénat de Cyrène.
Dans la crainte que ces remarques ne dégénèrent en prétentieux commentaire, je les terminerai par cette simple observation. En général, les anciens poètes, au lieu d’être infidèles à l’exactitude géographique, aident au contraire à l’expliquer, et parfois même à l’établir. Que si nous trouvons ici Plaute contraire à ce principe, il me paraît vraisemblable qu’ayant pris le sujet de sa pièce d’un auteur grec, _Diphile_, comme il l’indique dans le prologue, il aura, par une nouvelle disposition de scènes, altéré celle d’un lieu que nous trouverions sans doute fidèle dans l’original s’il était parvenu jusqu’à nous.
[Note 178 : PTOLEM. Geogr. l. IV, c. 4.]
[Note 179 : Voc. _Thestis_, _Thyne_.]
[Note 180 : Oriens Christ. t. II, p. 630.]
[Note 181 : SYNES. epist. 6.]
[Note 182 : La croix ansée des anciens Égyptiens fut adoptée par les chrétiens de l’Oasis de Thèbes. Dans les tombeaux de _Ghabaouet_, elle se trouve ainsi figurée à côté des scènes les plus connues de l’ancien Testament.]
[Note 183 : L’Évangile fut prêché à Cyrène dès son apparition (Oriens Christ, t. II, p. 622).]
[Note 184 : JABLONSKI, Pantheon ægypt. l. II, c. 7.]
[Note 185 : SCYLAX, ed. Gronov. p. 109.]
[Note 186 : Scylax et Strabon mettent cent stades du _Naustathmus_ au port de Cyrène, et le Périple anonyme cent vingt. Cette différence, et d’autres analogues, autorisent à croire que les stades sont calculés, dans ce stadiasme, à sept cents au degré.]
[Note 187 : STRABON, trad. franç. t. V, p. 485, note 6.]
[Note 188 : Schol. de Pindare.]
[Note 189 : DIODOR. l. XVIII.]
[Note 190 : Voce _Apollonia_. Dans le même paragraphe, Étienne de Byzance nomme deux Apollonies qu’il place dans la Libye. Où pouvait être la seconde ? c’est ce qu’aucun autre auteur ne nous aide à expliquer.]
[Note 191 : PLINE, l. IV, c. 5.]
[Note 192 : WESSELING, in Itin. Roman. p. 732.]
[Note 193 : Epist. 51, 100.]
[Note 194 : HIEROCLES, ed. Wesseling, p. 732 ; Geogr. sacra, p. 56. Néanmoins, suivant d’autres, cette métropole était Ptolémaïs (ib. 283). Voyez le rôle que _Sozysa_ a joué dans la Pentapole chrétienne, et les noms de ses évêques dans Le Quien (Oriens Christ. t. II, p. 618).]
[Note 195 : Rudens, acte II, sc. 4.]
[Note 196 : L. IV, c. 5.]
[Note 197 : Le lieu de la scène est auprès du temple de Vénus, situé dans le voisinage du port de Cyrène. Des pêcheurs qui sont sortis le matin de cette ville, commencent le second acte. Dans le troisième, à la sixième scène, Pleusidippe traîne le marchand d’esclaves à Cyrène devant les juges. Dans le quatrième, Trachalion, valet de Pleusidippe, va le chercher, et est de retour avec lui de Cyrène à la scène première du cinquième acte.]
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CHAPITRE XII.
Camp d’Arabes.
J’ai déja parlé des guerres violentes qui divisaient les Arabes de Barcah ; j’ai esquissé le tableau d’un vieillard ami du bien, et de plus bienfaisant, vivant retiré dans une paisible vallée. Historien scrupuleux, non de mes personnelles et fort oiseuses aventures, mais de tous les faits qui peuvent servir à caractériser ces peuplades, je vais essayer d’en retracer un nouveau. Dans celui-ci, comme dans le précédent, la fidélité du récit suppléera peut-être au talent du narrateur.
J’étais parti dès le matin d’Apollonie, pour chercher dans les environs quelques vestiges de l’ancien chemin de Cyrène. Soit faute de renseignements suffisants, soit que ces vestiges aient tout-à-fait disparu, mes recherches furent infructueuses. Cependant elles m’avaient conduit fort loin de ma caravane, et, de ravin en ravin, j’étais arrivé sur les premières terrasses de la montagne. Un Arabe m’accompagnait dans cette recherche ; plusieurs fois il m’avait conseillé de retourner à _Sousa_, et je ne reconnus l’utilité de ses avis que lorsqu’il n’était plus temps d’en profiter. Le ciel, très-pur le matin, s’était insensiblement couvert de nuages. Les orages sont de courte durée dans la Pentapole, mais ils s’élèvent et éclatent subitement. La pluie, fouettée par le vent, nous obligea de nous réfugier dans le plus épais de la forêt. Cependant la nuit était survenue, et, contre notre attente, l’orage ne se calma un instant que pour recommencer avec plus de violence ; il fallut alors nous déterminer à chercher un gîte. Nous voilà donc marchant à travers la forêt, tantôt enfoncés dans les buissons, et tantôt heurtant contre les branches des cyprès, dont la teinte sombre augmentait l’épaisseur des ténèbres. Mais j’oublie que ce n’est point de moi-même que j’ai promis d’entretenir le lecteur ; je lui fais donc grace des accidents de cette malencontreuse promenade, et je le conduis de suite au milieu d’un camp que je trouvai, malgré le mauvais temps, dans la plus grande agitation. Mon guide était parent du cheik ; et cette parenté, sur laquelle il avait compté, me permit de prendre place dans la tente principale, sans attirer, comme à l’ordinaire, l’attention générale : de puissants intérêts occupaient les esprits.
Tandis que tout était en rumeur dans le camp, le plus grand calme régnait dans la tente où je me trouvais ; mais ce calme était plus terrible que l’agitation, il ressemblait à la fureur concentrée. La tête penchée sur la poitrine, une main posée sur la barbe et l’autre appuyée sur des armes, le cheik avait l’air d’être profondément affecté ; l’immobilité de son corps laissait apercevoir le moindre mouvement de ses yeux : l’expression en était si variée, elle en était si rapide, que le désespoir et la résignation, la colère et l’attendrissement, paraissaient lutter ensemble à la fois, et cependant être vainqueurs ou vaincus tour-à-tour.
Les principaux de la tribu étaient rangés en demi-cercle auprès de lui. Malgré la différence de leurs attitudes, on voyait qu’une même idée absorbait leurs pensées : chacun d’eux fixait tristement ses regards sur le sol, et les portait de temps en temps sur des draperies entassées au milieu de l’assemblée. Des flambeaux de bois résineux étaient placés à quelques pas de l’entrée de la tente ; selon que le vent s’apaisait ou qu’il redoublait, leur éclat pénétrait dans l’intérieur, faisait jaillir le poli des armes, et détachait des masses d’ombres les traits fortement prononcés des assistants ; ou bien leur pâle lueur ne répandait sur cette scène silencieuse qu’un demi-jour sépulcral plus pénible que l’obscurité parfaite.
N’osant interroger personne, j’attendais que quelqu’un prît la parole, pour connaître la cause de ce qui se passait dans le camp, lorsque j’aperçus dans la forêt voisine une troupe d’Arabes portant des torches allumées. Deux femmes les devancent ; elles se dirigent à la hâte vers nous ; enfin elles entrent ou plutôt se précipitent dans la tente. Aussitôt le cheik se lève, les traits de son visage se contractent, ses gestes paraissent convulsifs ; il porte la main sur le tas de draperies, en écarte une partie, et prononce ces paroles : « _Zahrah_, voilà ton fils ! _Zelimèh_, voilà ton époux ! » C’était le cadavre ensanglanté d’un jeune homme !... A cet aspect inattendu, je ne pus me défendre d’un sentiment d’horreur ; mais la scène avait tout-à-fait changé autour de moi. A la longue contrainte du cheik, avaient succédé des torrents de larmes ; au silence et à l’immobilité de l’assemblée, avaient succédé les imprécations de la fureur et l’impétuosité de ses mouvements. Et, malgré le grand tumulte qui régnait, malgré les éclats tonnants des rauques vociférations, les cris de désespoir de la mère retentissaient dans tout le camp ; sa voix couvrait toutes les voix, comme si les angoisses d’une mère avaient une force surnaturelle, comme si sa douleur devait surpasser toutes les douleurs.
Cette scène, déchirante par son objet, terrible par son expression, et accompagnée de l’obscurité de la nuit et des accès violents de l’orage, produisait un effet profond. La nature paraissait se prêter au désordre des passions humaines : le mugissement des vents dans la forêt se confondait avec la rumeur confuse du camp ; et de longs éclairs, en pénétrant dans la tente, répandaient leur éclat livide sur l’aspect hideux du tableau.
Cependant peu à peu l’orage se calma, et ce calme de la nature ne fit qu’accroître la fureur des hommes. Plus de vague courroux, plus de cris tumultueux ; mais les mots _sang_ et _vengeance_ étaient répétés de toutes parts. De toutes parts on sellait les juments, on entendait le cliquetis des armes. Les femmes seules exhalaient encore des plaintes : elles parcouraient ensemble le camp ; leurs cheveux dénoués flottaient sur leurs visages ; elles portaient leurs jeunes enfants, les pressaient contre leur sein, les montraient aux spectateurs ; et, poussant de longs gémissements que répétaient les échos des montagnes, elles provoquaient ainsi tous les guerriers au combat.
Déja un grand nombre d’Arabes étaient partis ; le cheik était à leur tête ; moi-même j’avais quitté sa tente, objet de deuil et d’horreur. Un groupe d’arbres voisin m’avait offert un gîte ; et là, quoique long- temps troublé par la rumeur expirante des voix, quoique mon esprit fût vivement frappé de tant d’objets affreux, je parvins enfin à goûter quelques moments de repos.
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CHAPITRE XIII.
Promontoire _Phycus_. — Ville de Baâl. — Jardin des Hespérides. — Barcé. — Ptolémaïs.