Relation d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque, et les oasis d'Audjelah et de Maradèh
Part 18
Les Arabes, ainsi que les enfants, envisagent rarement les objets sous leur aspect réel : ordinairement ils les confondent, le plus souvent ils les grossissent, et aperçoivent mille formes capricieuses dans les plus simples accidents de la nature. De là dérivent leurs rapports exagérés et tous les contes bleus qu’ils font aux voyageurs. Cependant par la même raison qu’il ne les faut jamais croire sur parole, il est toujours utile de vérifier leurs assertions. D’après leur fantasque imagination, ils m’avaient fait des descriptions bizarres de la ville dans la mer, car c’est ainsi qu’ils désignent les ruines de _Natroun_. La cause de cette dénomination, comme je m’y attendais, est fort simple. Cette ancienne ville fut bâtie sur une couche de terre de douze à quinze pieds d’épaisseur, au-dessous de laquelle se trouve une roche, tantôt de grès friable, et tantôt de brèche mal liée. Des fondements aussi peu solides n’ont pu résister aux efforts des vagues. Aussi ont-elles occasionné de tous côtés de grands éboulements : elles se sont avancées dans les ruines mêmes de la ville ; elles en ont fait crouler une partie dans leur sein ; ont divisé l’autre en petits îlots ; et formé enfin de ce qui tenait encore au continent un promontoire dont les molles falaises, sans cesse battues par les flots, ne tarderont pas à devenir leur proie. Ce petit promontoire est totalement couvert de débris amoncelés dans le plus grand désordre. Des pans de murailles, des arcs détachés d’anciennes voûtes, des angles d’édifices, sortent çà et là du sein de la couche de terre que la mer a fait ébouler tout autour, et forment ensemble un aspect étrange, cause des récits merveilleux des Arabes.
Telles sont les ruines de la ville ; ses environs, quoique sans édifices remarquables, sont plus intéressants. Les nombreux ravins qui avoisinent les bords de la mer sont remplis de grottes petites et sans ornements d’architecture, mais agréablement situées. Un chemin sillonné par les roues des chars antiques, et un aqueduc, suivent ensemble les contours de la montagne. L’eau qui coulait autrefois dans l’aqueduc n’est point tarie ; mais de même que les anciens habitants ont abandonné ces lieux, elle a abandonné le lit qu’ils lui avaient tracé. On la voit se précipiter en cascade du sommet des rochers dans le fond d’un vallon voisin : elle y serpente dans toutes les saisons ; s’y ramifie en plusieurs ruisseaux ; et y entretient des prairies resserrées, mais herbeuses, séjour, depuis un temps immémorial, d’une famille arabe, _Bou-Chafèh_, qui a donné son nom à ce vallon.
La beauté sauvage de ce lieu, et surtout l’abondance d’eau, cause de sa fraîcheur continuelle, attirèrent l’attention des Cyrénéens. De vieux ceps de vigne, des troncs de mûriers et de grenadiers, restes d’anciennes cultures qu’on remarque à _Bou-Chafèh_, indiquent qu’il fut de tout temps habité. Il est même vraisemblable qu’il le fut avant qu’on eût élevé la ville dont nous avons vu les ruines ; les inductions suivantes portent du moins à le croire. Cette ville est l’ancienne _Erythron_, placée par le Périple anonyme à soixante-seize stades de _Zephirium_[161]. Cette distance est peut-être un peu courte, mais, jointe à l’analogie du nom et à la proximité de _Natroun_ du cap _Erythra_[162] qui s’avance dans l’est, elle ne nous laisse aucun doute sur ce sujet. Remarquons maintenant en faveur de l’opinion émise, qu’_Erythron_, du temps de Ptolémée, n’était encore qu’un simple lieu dans le littoral de la Cyrénaïque[163], tandis qu’il en est fait mention comme ville chez les écrivains postérieurs. C’est sous ce titre qu’Étienne de Byzance[164], la Géographie sacrée[165] et Synésius en parlent ; de plus, suivant ce dernier, _Erythra_ était, comme nous l’avons déja dit, métropole d’_Hydrax_ et de _Palæbisca_. Il faut ajouter que ce philosophe chrétien, dont les écrits sont une mine féconde en précieux renseignements sur la Pentapole, a eu le soin de nous faire l’éloge de la source dont je viens de parler. La limpidité de ses eaux, et leur saveur _plus douce que le lait_, étaient tellement appréciées à son époque, que dans un voyage maritime il aborda exprès à _Erythra_, pour en approvisionner le navire[166].
Le Stadiasme anonyme et Ptolémée s’accordent à placer à peu de distance[167], et à l’est d’_Erythra_, _Chersis_, que ce dernier auteur appelle un village[168]. Il me paraît surprenant que, malgré les renseignements pris à _Natroun_ même, les Arabes ne m’aient rien indiqué dans cette partie du littoral. Toutefois, comme je ne l’ai point visitée, je laisse à des voyageurs plus scrupuleux le soin de vérifier ce point de géographie ancienne ; d’autres plus intéressants réclament mon attention.
De _Natroun_ on aperçoit à l’ouest le cap _Hal-al_, banc de terre peu élevé qui s’avance dans la mer, et forme à son côté oriental un golfe spacieux et très-ouvert. Je me dirigeai vers ce cap en côtoyant le rivage, qui continue d’être séparé des montagnes par une petite plaine étroite et unie. Cette plaine devient plus spacieuse vers le centre du golfe ; là on rencontre les ruines d’un village et de petites flaques d’eau dans le sable. Ces choses sont peu remarquables par elles-mêmes, mais elles servent à prouver la grande fidélité des détails transmis par le Périple anonyme, fidélité que nous nous plaisons à constater si souvent[169].
J’arrivai à _Ras-el-Hal-al_ après trois heures et demie de marche de _Natroun_. D’après cette distance, qui coïncide avec celle donnée par le même Périple[170], et mieux encore d’après sa position relativement à Apollonie, ce lieu est incontestablement l’ancien _Naustathmus_, cité par les uns comme un promontoire[171] ; comme un port par les autres[172] ; et enfin par Strabon comme un lieu des plus renommés du littoral de la Cyrénaïque[173].
La belle situation du cap, et surtout la jolie baie qu’il forme, dont le fond est de sable couvert d’algue sans écueils du moins apparents, durent offrir dans l’antiquité une bonne station navale, de même que la côte, par son étendue, me parut avoir été favorable à l’établissement d’une ville. Cependant, hors le village dont j’ai fait mention, je n’aperçus d’autres traces d’habitations que celles d’un château situé à l’extrémité du cap. Encore appartient-il à l’époque romaine ; son architecture, et sa distribution intérieure, sont les mêmes que celles de _Chenedirèh_ ; et les débris d’une frise ornée de triglyphes et de gouttières se trouvent parmi ses ruines, ainsi qu’à _Tebelbèh_.
Quoique l’aspect de ces lieux s’accordât avec le silence de l’histoire, il me semblait néanmoins peu probable qu’un tel canton fût resté presque abandonné des Cyrénéens. Fondé sur l’autorité de plusieurs exemples analogues, je soupçonnai que c’était sur les montagnes voisines, et non immédiatement sur le rivage, qu’il fallait chercher les vestiges d’une ville antique. Des indications m’étaient cependant indispensables pour entreprendre cette recherche. Je questionnai d’abord inutilement tous les pâtres que je rencontrai, je n’en obtenais que de vagues renseignements ; lorsque enfin un vieillard me fit comprendre qu’il en savait plus que les autres. Une récompense devait être le prix de ses révélations ; ce prix lui fut donné d’avance, et ma confiance provoqua la sienne. De grandes ruines, de superbes édifices se trouvaient, me dit-il, sur les premières terrasses de la montagne, vis-à-vis du cap ; il ne pouvait m’y conduire lui-même, à cause des guerres violentes qui existaient dans ce moment de tribu à tribu, et lui interdisaient l’accès de ce canton. La sincérité se lit sur la physionomie ; le mensonge ne saurait en prendre les traits. J’ajoutai une foi entière aux paroles du vieillard, et combinant avec mon guide les renseignements obtenus, nous allâmes à la recherche des ruines, d’autant plus intéressantes pour moi, qu’elles paraissaient peu connues même par les habitants.
La montagne que nous avons vue former à _Natroun_ d’immenses contre- forts escarpés, est ici d’une disposition différente. Elle présente d’abord une montée rapide, à laquelle succède une plaine vaste et inégale, tantôt boisée, tantôt nue ; croisée par de petites hauteurs, sillonnée par de profondes vallées ; ici rocailleuse, plus loin fertile ; et se terminant enfin à une seconde chaîne de collines qui se dégradent en petites terrasses au-dessus desquelles s’étend le vaste plateau Cyrénéen. Cette disposition géologique continue d’être à peu près la même jusqu’au _Phycus_ ; en descendant de nouveau ces montagnes nous aurons lieu de nous en convaincre.
Selon les indications du pasteur, la ville antique devait se trouver au sud-ouest du cap, après avoir franchi la grande montée : une partie des ruines était cachée dans un bois, et l’autre s’étendait au loin dans la plaine. Ces renseignements, quoique positifs, faillirent cependant nous être insuffisants. Dès le matin nous étions arrivés sur la montagne. Nous errions çà et là, visitant toutes les hauteurs pour découvrir quelques apparences de ruines ; et tantôt dépassant le lieu indiqué, tantôt rétrogradant vers ce lieu, la journée s’écoula ainsi sans avoir rien aperçu. Le lendemain, fatigué des courses infructueuses de la veille, et rebuté plus encore par les divisions des Arabes qui les rendaient inhospitaliers par crainte et soupçonneux par nécessité, je décidai d’abandonner cette recherche, si une nouvelle tentative devenait également infructueuse. Nous voilà donc de nouveau en campagne.
Des taches bleuâtres ayant de loin l’apparence de rochers isolés au milieu d’un bosquet touffu provoquèrent vaguement ma curiosité. Je me dirigeai vers ce côté, bien plus pour la satisfaire au moins en quelque chose, que dans l’espoir d’y trouver l’objet de mes recherches. Aucun sentier n’y conduisait : il fallut s’en frayer un à travers une épaisse forêt d’arbousiers, de manière que je ne pus être rendu auprès des prétendus rochers qu’en les voyant tout-à-coup métamorphosés en édifices dont l’étonnante conservation, l’élégance des formes, et les détails d’architecture s’accordaient pour les faire paraître au milieu de la forêt d’arbustes comme par enchantement. Il est des sensations que les voyages seuls peuvent procurer : l’aspect de belles ruines restées inconnues durant plusieurs siècles n’en est pas une des plus faibles. Essayer de la reproduire, ce serait une tentative inutile. La contrée, le site, les circonstances, ajoutent à ces découvertes mille impressions différentes que l’on sent vivement, et que l’on ne saurait rendre. Je n’avais vu jusqu’alors rien de semblable dans les champs désolés de la Pentapole, et je n’y vis par la suite rien de plus beau que ces petits monuments. Les Arabes les nomment _Zaouani_, et le lieu où ils sont situés _Menakhiet_. Ce lieu correspond parfaitement à l’indication du pasteur du cap ; mais la variété des sites, qui fait le charme de cette contrée, en rend les localités difficiles à trouver, lorsqu’on n’y est point conduit par un habitant du canton : encore faut-il que cet habitant y ait résidé depuis le bas âge ; sinon, l’on s’expose à perdre beaucoup de temps dans les courses, et à barbouiller beaucoup de papier dans le récit, comme je viens de le faire, ce dont je demande toutefois excuse en faveur de l’utilité de l’avis.
Cependant, l’agréable effet que produisent, au premier aspect, ces édifices placés dans une riante solitude, change bientôt de nature. A peine a-t-on jeté un coup-d’œil dans l’intérieur que le prestige disparaît : ces jolis monuments sont encore des tombeaux.
Le plus considérable contient une cloison longitudinale qui le divise en deux pièces, séparées elles-mêmes dans leur hauteur par trois rangées de dalles, formant autant de caveaux funéraires de toute la longueur du monument. Une belle frise dorique en contourne le sommet ; et de riches sculptures ornent les côtés de la double entrée. De grands blocs monolithes le couvrent ; ils décrivent un triangle aplati, style gracieux que nous verrons très-souvent reproduit dans les tombeaux de la métropole. Tout le corps de l’édifice est élevé sur quatre rangées de larges assises disposées en escalier quadrilatère. Enfin, un antique olivier est placé au devant, et il en ombrage le faîte d’une manière aussi religieuse que pittoresque (Voyez pl. XVI et XIX, fig. 1 et ses détails).
A quelques pas de ce magnifique mausolée on en voit un second moins grand, mais mieux conservé, et n’ayant qu’une seule pièce (Voyez pl. XVII et XIX, fig. 2 et ses détails). Deux autres se trouvent à une portée de fusil de ceux-ci : l’un, semblable au dernier, est enfoui dans le bosquet ; l’autre diffère tout-à-fait des précédents. A ses petites dimensions, à sa forme de carré parfait, et surtout à sa surface plane, on dirait d’un autel antique élevé dans ces lieux en l’honneur de quelque divinité champêtre (Voyez pl. XVII et XIX, fig. 3). Aucune entrée n’y fut ménagée ; après quelques efforts, ayant réussi à extraire une pierre de ses assises, je le trouvai divisé en trois cloisons, et totalement rempli de têtes d’enfant.
Des monuments construits avec tant de soins, et un grand nombre de grottes sépulcrales ornées aussi de façades doriques que l’on voit auprès d’eux, indiquaient le voisinage d’une ancienne ville. J’en cherchai les vestiges dans les environs. Des traces de chars, dans la partie de la plaine où la roche est dépouillée de terre, frappèrent mes regards ; j’en suivis la direction, et elle me conduisit, non sans interruptions, durant un quart d’heure de marche dans l’est, auprès d’une forêt d’oliviers, où je trouvai enfin les ruines de la ville antique. Les incidents de cette excursion devaient m’offrir chacun des résultats nouveaux. Par leur singulière localité, ces ruines sont à la fois les mieux conservées et les plus bouleversées de toutes celles dont j’ai parlé jusqu’ici. Un mur d’enceinte les entoure de toutes parts ; selon les irrégularités du sol, il atteint trente pieds environ de hauteur, ou cinq à six seulement. Une grande porte cintrée est à son côté occidental. Dès qu’on l’a franchie, on se trouve dans un immense labyrinthe de pans de murs encore debout, de fûts de colonnes renversés, et de blocs de pierre entassés pêle-mêle, et entourant ensemble les troncs énormes d’un bois épais d’oliviers. Les divers étages que forme le feuillage de ces arbres majestueux ne laissent échapper çà et là que des rayons inégaux de lumière, et répandent un demi-jour vénérable sur ce vaste tableau d’un poétique désordre.
Cependant je m’aperçus que le plan général des ruines décrivait une pente insensible vers l’est. Je me rendis de ce côté, où un nouveau spectacle m’attendait. J’étais loin en effet de me croire sur la sommité d’un profond vallon dont les rives abruptes sont pittoresquement bariolées de rubans de roche de diverses couleurs. Sur une pelouse voisine se trouvait un enfant gardien d’un troupeau de chèvres. Ce jeune pâtre m’apprit que ces ruines se nomment _Ghertapoulous_, et que le vallon que nous avions sous les yeux porte le même nom ; un ruisseau, ajouta-t-il, y coule dans toutes les saisons, et se rend dans le port[174].
En résumant les observations que ces lieux nous ont offertes, il paraîtra surprenant que les anciens géographes n’aient point fait mention de cette ville dans le voisinage du _Naustathmus_, d’autant plus que ses ruines attestent qu’elle dut être très-florissante dans l’antiquité. L’épithète de très-renommé, donnée par Strabon au _Naustathmus_, est un indice, il est vrai, de son ancienne splendeur ; ces ruines la justifient complètement, mais elles n’en sont point l’objet ni l’induction directs. Toutefois, au défaut de renseignements précis, une tradition arabe n’est point à dédaigner. Le nom d’_Hiarah_[175], que les habitants donnent à un groupe de collines, au sud de _Zaouani_, ne porterait-il point à croire que ces lieux intéressants auraient formé dans l’antiquité le canton _Hieræa_, qui, suivant Étienne de Byzance, était compris dans le pays de Cyrène[176] ?
Plus irrégulier encore dans le récit de cette excursion qu’elle ne le fut par elle-même, je n’ai point craint d’interrompre la série locale des endroits observés pour les réunir en groupes analogues, et les présenter séparément.
Cette méthode est sans doute très-peu géographique ; mais je l’ai préférée pour d’autres sujets, et je la préfère encore pour ceux-ci. Une carte d’ailleurs peut suppléer à ce qu’elle a de défectueux ; et j’aime mieux y renvoyer mon lecteur, plutôt que de m’asservir à ne point faire un seul pas sans indiquer dans quel rhumb de vent.
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[Note 160 : Golius interprète ce mot bien différemment : suivant cet auteur, il signifierait terre inculte, région habitée par des démons (Voyez son Dictionnaire, mot _Hôch_). Néanmoins dans la province de Barcah, et dans tout le désert libyque, on ne s’en sert jamais, du moins actuellement, dans une pareille signification. Les Arabes donnent même quelquefois par analogie ce nom à leurs tentes.]
[Note 161 : IRIARTE, Bibli. Matrit. v. I, p. 486.]
[Note 162 : ARTÉMIDORE, Geogr. l. VII, fait mention d’un promontoire _Erythra_ en Libye.]
[Note 163 : PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4.]
[Note 164 : Voce _Erythra_.]
[Note 165 : Geogr. sacra, p. 284.]
[Note 166 : SYNES. Epist. 51. Je lis dans cette épître, le golfe d’_Erythra_, au lieu du détroit de la mer Rouge, comme traduit le P. Pétau. Synésius part au point du jour du port _Phycus_, et arrive le soir à _Erythra_ ; rien de plus vraisemblable. Mais le faire arriver, dans une journée de navigation, du _Phycus_ au détroit de la mer Rouge, c’est commettre une faute de bon sens inexplicable.]
[Note 167 : Six stades, d’après ce Périple (IRIARTE, p. 486).]
[Note 168 : PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4.]
[Note 169 : Entre _Erythron_ et _Naustathmus_ est un village, dit le Stadiasme ; le golfe est très-ouvert ; on y trouve de l’eau dans le sable (IRIARTE, ibid).]
[Note 170 : Soixante-dix stades d’_Erythron_ (IRIARTE, Bibli. Matrit. v. I, p. 486).]
[Note 171 : POMP. MELA, l. I, c. 8.]
[Note 172 : PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4. SCYLAX, ed. Gronov. p. 109.]
[Note 173 : Cellarius interprète ce passage de Strabon (l. XVII, c. 2) par _nobilioribus locis Cyreneorum_ (Geog. ant. t. II, p. 71) ; et M. Letronne, par un des plus renommés parmi les ports, les mouillages, les lieux habités, etc. (trad. franç. p. 487, 488).]
[Note 174 : Ce ruisseau est apparemment le même qui forme sur les bords du golfe les flaques d’eau que le Stadiasme paraît avoir connues.]
[Note 175 : M. Smith a indiqué le nom de ce lieu dans sa carte, mais il le place trop à l’orient.]
[Note 176 : Voce _Hieræa_.]
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CHAPITRE X.
Guerres entre les Arabes. — Vallée des Figuiers.
Cependant de grands désordres troublaient la paix des solitudes de Barcah. Le départ du bey _Moukhni_ avait délivré les Arabes du faible respect qu’ils accordent au gouvernement de Tripoli, bien plus par l’effet de l’habitude que par celui du pouvoir. Libre de toute contrainte, la haine héréditaire qui divise les différentes tribus s’était éveillée plus cruelle et plus sanglante que jamais.
Les travaux agricoles étaient partout suspendus ou négligés ; les uns n’osaient franchir les limites de leur territoire ; les autres, plus hardis, allaient épier d’aventureuses et nocturnes vengeances ; et la plupart, se réunissant en petits corps de cavalerie, faisaient d’audacieuses incursions, attaquaient leurs ennemis jusque dans les camps, ou bien en étaient attaqués à leur tour. Sur un sol dévasté par la Barbarie, la Barbarie cette fois se détruisait elle-même : chaque jour une mère ou une épouse pleuraient un fils ou un époux ; leurs cris plaintifs retentissaient dans les vallées, ils étaient répétés par les échos des montagnes ; et les mêmes échos répétaient à la fois des chants de guerre, signal de nouvelles douleurs, objet de veuvages nouveaux. Aux vengeances transmises par le temps, aux cruels effets de la loi du sang, se joignaient d’autres meurtres encore : les bandits chassés des tribus, et exilés dans les cantons méridionaux de Barcah, reparaissaient ici de toutes parts. Les forêts étaient leur séjour, l’endroit où ils épiaient leurs victimes ; les cavernes en étouffaient les cris et servaient à cacher ces forfaits.
Vous demanderez peut-être, ô lecteur ! comment un Européen, parcourant isolé ce théâtre de haineuses passions, pouvait en éviter le choc, et se livrer à des travaux qui exigent la paix et la sécurité ? En satisfaisant à cette curiosité, je parviendrais peut-être à vous apitoyer sur mon sort. Mais, sur un pareil sujet, la vérité la plus naïve peut prendre aux yeux d’autrui le masque du mensonge : tel se défie à bon droit des récits dont le narrateur est le héros ; tel autre, plus rusé, feignant de les croire, paie ces véridiques mais ridicules aveux d’une épithète oiseuse : il a l’air de distribuer l’avoine à un coursier haletant.
Je renonce donc volontiers à de semblables épisodes. Je détournerai même pour le moment les yeux du spectacle affligeant qu’offraient presque en tous lieux les montagnes de Barcah, pour les porter vers une scène bien différente. Essayer de la retracer, c’est à la fois me livrer à un agréable délassement, et rendre un service à l’humanité.
Les hommes sont méchants, mais l’homme est bon, a dit le philosophe de Genève. Ce mot peut convenir à ces peuplades sauvages, ainsi qu’il convient aux peuples policés. Lorsque l’homme se replie sur lui-même, il retrouve plus facilement ses vertus primitives, qu’use insensiblement le frottement des sociétés ; et ces vertus paraissent d’autant plus aimables alors, qu’elles contrastent avec les vices de ceux qui l’entourent. C’est ainsi que parmi ces hordes altérées de sang et de pillage, on rencontre des familles amies de l’ordre et du repos, vivant retirées en des lieux solitaires, et jouissant en paix des précieux avantages que procure cette fertile contrée.
Des incidents nous avaient forcés de quitter précipitamment _Zaouani_. Vers le soir, une grotte nous offrit un asile qu’il n’était ni prudent ni facile d’obtenir dans les camps tumultueux des Arabes. Là nous entendîmes toute la nuit le tonnerre gronder, et la pluie tomber par torrents. La violence du vent était telle, que, pénétrant par les fentes de la roche, elle nous permettait à peine d’entretenir le feu de broussailles auprès duquel nous cherchions en vain à sécher nos vêtements. Les premiers rayons du jour vinrent enfin éclairer notre retraite, et nous firent apercevoir à peu de distance un enfoncement qui paraissait entouré d’une ceinture de gros rochers. Ce lieu, nous dit le guide, s’appelle _la Vallée des Figuiers_ ; c’est le séjour du cheik _Azis_, connu dans toute la contrée par la simplicité de ses mœurs et la douceur de son caractère ; il faut y aller, et nous y trouverons l’hospitalité.