Relation d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque, et les oasis d'Audjelah et de Maradèh

Part 17

Chapter 173,518 wordsPublic domain

Ainsi nous voyons les sommités d’_Oum-el-Laham_, _el Harâchi_, _Ghelleb_, _Senniou_, _Reffah_ et _Boumnah_ occupées par des forteresses[159] semblables à celles déja décrites, et appartenant à l’époque romaine, hors celle de _Senniou_, qui est d’un âge plus récent (V. pl. XV, 1). Auprès de ces châteaux on trouve, de même que dans les précédents, des souterrains ; deux d’entre eux offrent quelques nouveaux détails que nous allons essayer de faire connaître. On s’aperçoit qu’en raison de la stérilité du sol et de l’éloignement des vallées arrosées par des sources, les anciens ont redoublé de précautions pour assurer à leurs postes fortifiés une copieuse provision d’eau. Le château de _Reffah_, peu considérable par lui-même, mais situé sur une colline rocailleuse, en offre le témoignage. A quelques pas de l’édifice on voit en effet de vastes citernes divisées en plusieurs pièces que je trouvai totalement remplies d’eau. Un conduit couvert au niveau du sol de dalles monolithes de cinq pieds de longueur, servait de communication entre le fort et les bassins. _Boumnah_, situé à un quart de lieue du précédent, plus considérable par ses dimensions, présente dans ses souterrains des dispositions curieuses : leur entrée est au milieu même de l’édifice ; un escalier aide à y descendre, et l’on arrive dans une vaste pièce au milieu de laquelle est un grand pilier de soutien. Dans la paroi du fond, à quelques pieds au-dessus du niveau du sol, on voit un conduit de hauteur d’homme ; il est dirigé hors le monument, et paraît avoir été destiné à des sorties contre les assiégeants. A gauche de la même salle est une petite pièce oblongue qui en est séparée par une cloison où sont pratiquées trois arches également taillées dans le roc. On y trouve deux colonnes arrivant jusqu’au plafond, entre lesquelles est une ouverture conique bouchée par un bloc de pierre de même forme, ainsi que dans le souterrain de _Lameloudèh_. A côté des colonnes est un massif carré, légèrement creusé à sa surface ; sa hauteur d’environ quatre pieds, et une étroite plate-bande qui règne latéralement, font présumer qu’il a dû servir à quelque préparation domestique à l’usage des habitants du château (Voyez pl. XXV, fig. 5). Les parois de ces pièces ne sont point enduites de ciment ; ces précautions étaient réservées pour les citernes seules, et nous les font reconnaître au premier aspect. Il en existe une auprès de cette salle souterraine, mais elle ne communique avec elle que par une ouverture pratiquée au-dessus du niveau du sol (Voyez même planche).

C’est ainsi que les châteaux, selon que nous les trouvons au milieu même des habitations, ou qu’ils en sont éloignés, nous présentent, tour à tour, des lieux de refuge pour la population alarmée, ou des boulevarts pour arrêter les incursions ennemies. Les souterrains, en confirmant nos premières conjectures, nous dévoilent aussi progressivement de nouveaux usages. Mais continuons de recueillir des faits, et nous pourrons ensuite, en les réunissant, faire jaillir de leur contact de nouvelles lumières.

Bien des personnes me trouveront sans doute minutieux ; elles m’accuseront de les faire languir dans de puérils détails : je n’oublie, me diront-elles, ni _astragales_, ni _boulingrins_. Cependant, ô lecteur ! que de fatigues je t’épargne, que de ravins je gravis, que de pierrailles je visite pour toi et dont néanmoins je te fais grace ! Lorsque je n’ai rien de nouveau à t’apprendre, je me tais ; et si le peu que je puis t’apprendre est d’un trop faible intérêt, la faute en est aux Barbares qui ont dévasté cette belle contrée. Il faut fureter dans les entrailles de la terre ; il faut remuer toutes les pierres éparses pour recueillir quelques notions échappées à leurs ravages ; et ces notions sont pour toi bien souvent de monotones _astragales_ et d’insipides _boulingrins_.

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[Note 141 : SYNESII epist. 67 ; ed. Pet. p. 212.]

[Note 142 : Les chameaux ne mangent point le feuillage de l’arbousier.]

[Note 143 : En parlant de mes dettes, je ne saurais passer sous silence les services que m’a rendus M. Guyenet pour ce dispendieux voyage. Ces services ont tellement aidé à son exécution, qu’en offrant à cet habile et si estimable mécanicien un nouveau témoignage de ma reconnaissance, je crois remplir un véritable devoir.]

[Note 144 : Ed. WESSELING, p. 68.]

[Note 145 : Orb. Rom. pars orientalis.]

[Note 146 : Geogr. sacra, p. 283.]

[Note 147 : Orien. Christ. t. II, p. 630.]

[Note 148 : Epist. 67, ed. Pet. p. 215.]

[Note 149 : Ut supra, p. 70.]

[Note 150 : MANNERT, Géogr. des Grecs et des Rom. t. X, part. II, p. 78.]

[Note 151 : Nous avons déja fait remarquer dans la Marmarique un essai informe des mêmes dispositions (Descr. de la Marma. p. 3).]

[Note 152 : On sait que les Limniades étaient les nymphes des lacs.]

[Note 153 : De Inscrip. in Cyrenaïcâ nuper reperta ; Hale, 1824. MATTER, Mémoire sur les Gnostiques.]

[Note 154 : Id. ibid.]

[Note 155 : POCOCKE, in Specimen Hist. arab. ed. White, p. 21. D’HERBELOT, Bibli. Orient. mot _Masdak_. Inscription grecque dans l’ouvrage cité.]

[Note 156 : HÉRODOTE, l. I, c. 216 ; l. IV, c. 172, 180.]

[Note 157 : POMPONIUS, l. I, c. 7. Cet auteur, d’accord avec Hérodote, dit que les enfants qui naissaient de ces mariages fortuits étaient adoptés par les hommes qui leur trouvaient quelque ressemblance avec eux.]

[Note 158 : STRABON, l. XVI, c. 3.]

[Note 159 : Voyez la carte topographique entre le cap Phycus et Derne.]

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CHAPITRE IX.

Région septentrionale de la Pentapole. — Sanctuaires. — _Erythron_. — _Naustathmus_. — _Ghertapoulous_. — _Zaouani_.

Fidèle à mon système, après avoir visité la partie méridionale de _Lameloudèh_, je m’avancerai dans le nord : des renseignements recueillis m’engageront cette fois à parcourir toute cette partie du littoral.

Jusqu’à présent nous avons vu dans la Pentapole des tableaux gracieux, mais non des images de grandeur ; nous avons vu des terres fertiles, d’agréables vallons, de limpides ruisseaux, et des bosquets plutôt que des forêts. Mais ces bruyantes cascades qui se précipitent du sommet des rochers ; ces épaisses lisières de hauts et majestueux cyprès qui couronnent les monts de leur teinte lugubre ; ces rocs caverneux qui s’entr’ouvrent pour découvrir à l’œil des tapis de verdure et de charmantes retraites ; ces épouvantables crevasses qui déchirent le sein de la terre, et la partagent en deux murs escarpés ; tous ces aspects imposants nous sont encore inconnus : tels sont néanmoins les magnifiques tableaux que va nous présenter la région septentrionale où nous allons pénétrer. Un site commode pour faire stationner ma caravane, me fut indiqué dans les gorges des montagnes au nord-ouest de _Lameloudèh_. A peine fûmes-nous éloignés de deux heures de ces ruines, que les vallées commencèrent à devenir plus profondes, les ravins plus escarpés, et que la végétation plus touffue se développa avec plus de force ; ensuite des gorges étroites succédèrent aux vallées, et nous arrivâmes au lieu désigné par les Arabes. Leurs rapports ne m’avaient point induit en erreur. La colline d’_el-Hôch_ domine par son élévation les hauteurs qui l’entourent, et se trouve détachée des défilés qu’elles forment, par les ondulations plus unies du terrain. Cette situation fut appréciée par les anciens habitants. Ils bâtirent une forteresse sur le sommet de la colline, et immédiatement au-dessous ils creusèrent un bel hypogée, qui, en raison de ses grandes dimensions et de la régularité du travail, est nommé par les Arabes _el-Hôch_ (l’habitation)[160]. Cet hypogée ne contient ni de subdivisions, ni de ces anfractuosités humides et sombres qui décorent aux yeux d’un Européen ces excavations antiques, mais en éloignent les Arabes par l’effet qu’elles produisent sur leur pusillanime imagination. Il présente une belle salle quadrangulaire, contenant dans le fond deux grandes niches, et ornée autrefois sur le devant de trois pilastres dont il ne reste plus que la base. La nature a réparé toutefois ces outrages du temps : elle a remplacé les pilastres abattus par une double rangée de cyprès, dont le faîte pyramidal et le tronc bronzé de mousse forment un péristyle majestueux et pittoresque.

C’est là que vint s’établir ma caravane. Peu d’endroits jusqu’alors lui avaient offert un gîte si bien abrité ; elle put l’apprécier d’autant mieux que les orages se renouvelèrent bientôt avec plus de force ; mais déja je parcourais les environs.

Dans la partie septentrionale de la Pentapole le dromadaire devient une monture incommode et même dangereuse. Cet animal, si agile dans les plaines, est uniquement fait pour elles. Voyez-le partir, la tête haute, le nez au vent ; voyez le mouvement cadencé de son corps, les ondulations régulières de ses pates ; et vous diriez d’un navire dont le vent propice commence d’enfler les voiles : bientôt le vent redouble ; la proue enfonce dans l’onde qui jaillit écumeuse autour de lui ; il fend majestueusement la plaine liquide ; mais si le port apparaît, le nautonier prudent diminue de voiles, et l’impulsion reçue suffit pour le faire arriver. Ainsi, le dromadaire, d’abord lent dans sa marche, s’anime insensiblement : son cou, naguère relevé, rase déja la terre ; il franchit légèrement l’espace ; le sable vole autour de ses flancs échauffés ; il suit toujours une ligne directe ; et dans la fougue qui l’entraîne, si l’on veut terminer sa course, il faut la ralentir long- temps avant qu’on puisse l’arrêter.

On conçoit qu’avec de pareilles qualités, le dromadaire ne soit point fait pour les régions montueuses. Ses longues pates et le volume de son corps le rendent aussi peu propre à gravir une montagne, qu’à la descendre ; à franchir un ravin, qu’à traverser un torrent. Aussi, cet animal, si apprécié dans l’Arabie et les vastes plaines de l’Afrique, est-il dédaigné par les habitants de Barcah. Ils n’estiment que les chevaux, et sans doute avec raison, puisque, quelque dégénérés que soient les leurs de la race antique célébrée par Pindare, ils ont peut- être gagné en utilité ce qu’ils ont perdu en grace et en légèreté. Monté sur son cheval, l’Arabe de Barcah parcourt tous les cantons de sa contrée ; il visite les lieux les plus escarpés, et côtoie sans crainte d’affreux précipices. On ne guide point le cheval, la bride tombe sur son cou ; il choisit lui-même ses pas : le sentier est presque perpendiculaire ; la pluie en rend la roche glissante ; mais l’adroit animal grimpe, saute, et ne s’abat jamais. Ce n’est point encore ici le lieu de traiter ce sujet ; j’y ai été entraîné malgré moi ; mon inexpérience en est la cause. Cette inexpérience me porta à conduire dans la Pentapole les mêmes dromadaires qui m’avaient servi dans les déserts des Oasis. Je ne présenterai point pour excuse mon affection pour ces anciens compagnons de voyage ; cette raison, peu goûtée de la plupart des lecteurs, entraînerait une digression fort inutile, après celle-ci qui ne l’est guère moins, et que je termine enfin par ce qui aurait dû la remplacer. Durant toutes mes courses dans la région septentrionale de la Pentapole, j’empruntais des chevaux de la tribu auprès de laquelle je me trouvais. Le propriétaire m’accompagnait et me servait aussi de guide. Ce fut ainsi que je quittai ma caravane pour me rendre dans le golfe _Hal-al_.

Désirant moins d’avancer rapidement dans ces cantons montueux, que d’en connaître les diverses parties, je me dirige vers le littoral, mais en rétrogradant de nouveau vers l’est. Cette direction, d’ailleurs motivée, prolonge mes plaisirs en variant à chaque pas les sites. Je croise les flancs inégaux et partout boisés des hautes terrasses qui longent le nord de la Pentapole. Ici point de plaines étendues, point de vallées légèrement ondulées : je me trouve alternativement, ou dans le fond d’un profond ravin, ou sur le sommet d’une haute colline : je parcours des sentiers ornés d’arbustes élégants, ou bien je traverse de noires forêts. Ajoutant la bizarrerie de mes goûts aux caprices de la nature, j’aime à franchir chaque obstacle, à atteindre à chaque lieu escarpé. Par la seule raison que tel endroit paraît inaccessible, il attire ma curiosité. Je passe indifférent devant mille excavations où je puis pénétrer sans difficulté ; mais il suffit que j’aperçoive au sommet d’un rocher abrupt une anfractuosité ténébreuse, offrant quelque indice des temps antiques, aussitôt mon imagination s’irrite ; ce lieu en devient plus intéressant à mes yeux. En vain un torrent se précipite en bouillonnant à ses pieds, l’agile cheval de Barcah le franchit aisément ; j’escalade ensuite le rocher : des touffes de térébinthes et de lentisques, les troncs noueux des genévriers m’aident à grimper, et j’arrive enfin à la grotte. Si rien de nouveau ne récompense mes peines, j’en suis dédommagé par l’aspect toujours varié que me présente la nature : les douces émotions qu’elle me cause valent bien les découvertes de l’art.

Dans l’inextricable labyrinthe de vallons sinueux et de gouffres profonds que je traversai durant cette promenade, les méprises de ce genre furent nombreuses. Le plus souvent, après avoir franchi bien des pas dangereux, je ne trouvais que les ruines du temps, au lieu des traces du séjour des hommes ; c’étaient des rocs bouleversés ou des cavernes tortueuses qui se perdaient dans la montagne. A mon approche de ces lieux, il en sortait l’aigle ou le vautour effrayés de mon apparition dans leur asile aérien. Mais une fois ce fut une petite niche creusée isolément dans la paroi d’une roche. Le fond en était tapissé de lierres rampants qui détachaient par leur teinte rembrunie des bouquets de giroflée d’un jaune d’or, des cystes à grande fleur rose, et les corymbes arrondis de blancs alyssons. Ces plantes saxatiles croissaient ensemble au milieu de la niche, comme dans un vase que l’on aurait dit placé par une combinaison de l’art pour orner la nudité de la roche, si l’art toutefois pouvait jamais imiter les graces de la nature.

Cependant, ces courses, toujours agréables par elles-mêmes, furent aussi quelquefois fructueuses pour la connaissance des usages antiques. Tantôt je rencontrai de petites excavations sépulcrales creusées isolément çà et là dans le flanc des ravins. Ces paisibles retraites, destinées à ne contenir que les restes d’une seule personne, se trouvent comme suspendues sur un torrent mugissant, ou voilées à demi par des rideaux de cyprès. Ces localités, bien appréciées sans doute par les anciens habitants, produisent un effet mélancolique et moral : elles présentent l’image du repos dominant les agitations de la vie ; et la froideur de la mort, sa morne insensibilité, que ne peuvent plus émouvoir les bruits ineffables des arbres des forêts, ni les secousses violentes des vents qui les agitent.

D’autres fois, je me suis trouvé tout-à-coup vis-à-vis d’un petit sanctuaire, placé de diverses manières, mais toujours taillé dans la montagne, et n’offrant point dans le voisinage des traces d’anciennes habitations. J’en ai vu s’élevant sur des terrasses de verdure qui les rendent accessibles de toutes parts, les exposent aux rayons du soleil, et les font contraster, par leurs teintes claires, avec leurs sombres environs. D’autres sont placés dans l’endroit le plus reculé d’un profond enfoncement : des rochers en désordre, de noires crevasses, et les lianes rampantes des ronces épineuses en forment le sauvage ornement.

Aucun de ces petits sanctuaires ne fut décoré par l’art ; on n’y voit ni colonnes, ni frises, ni le moindre détail d’une élégante architecture. Ce sont de petites salles carrées, de différentes grandeurs, où l’on arrive par deux ou trois degrés. Dans l’intérieur, un banc de roche règne tout autour ; au fond est un autel quadrangulaire au-dessus duquel est la niche réservée à la divinité qui présidait autrefois à ce lieu.

La simplicité de ces autels champêtres convenait parfaitement à leur situation : le paysage en faisait tout l’ornement ; et l’art, au lieu d’ajouter à ses charmes, les aurait sans doute déparés. Ses efforts ne peuvent plaire que dans le sein même des villes ; c’est là son séjour, c’est là qu’il triomphe. Mais qu’on l’isole au milieu des plus aimables sites que forme la nature, loin d’aider à leur effet, il en détruit l’harmonie.

Ce sentiment exquis des convenances locales me parait avoir été parfaitement connu des habitants de la Pentapole. En plaçant ces autels agrestes en des lieux isolés, ils choisirent des sites relativement convenables à leur objet ; ils eurent le dessein de fixer l’attention par les attributs d’un symbole, et ils en abandonnèrent l’effet au paysage. Cet effet inexprimable, cet heureux accord de teintes et d’aspect, d’ombres et de lumière, parlait bien plus à l’ame, la provoquait bien plus au recueillement, que les dehors pompeux d’une orgueilleuse architecture. Et maintenant même que ces lieux sont abandonnés, maintenant que l’autel antique n’offre plus qu’un roc équarri au milieu des rocs qui l’entourent ; maintenant que la divinité protectrice du lieu gît peut-être enfouie dans les champs, les environs du sanctuaire sont encore ornés de leurs dons primitifs, et, selon l’aspect qu’ils offrent, ils peuvent de même offrir l’idée de son antique destination. Serait-ce sans un choix déterminé, sans une intention réfléchie, que l’on aurait creusé ces grottes pieuses, les unes, dans un site gracieux, au milieu de bocages riants, de tapis de verdure et de sentiers fleuris ; et les autres, sur des rochers escarpés, remplis d’anfractuosités ténébreuses et exposés à la fureur des orages ? Des sites si différents auraient-ils eu une égale destination, auraient-ils inspiré les mêmes idées ? Les jeunes Grecques auraient-elles escaladé ces rocs en désordre pour déposer dans leurs noires cavernes de timides offrandes, et invoquer Aphrodite ou les nymphes des bois ? Les bergers, effrayés de la clameur des orages, auraient-ils été conjurer les dieux dans ce paisible vallon, où l’on ne voit que myrtes et cytises, où tout présente des images de paix et de repos ? Il suffit d’indiquer ces contrastes pour en prouver l’inconvenance, et rendre mes conjectures plus vraisemblables. Cependant, comme des conjectures ne sont point l’objet spécial de mes écrits, je quitte, quoiqu’à regret, les lieux pittoresques qui m’ont inspiré celles-ci, et j’arrive à des faits moins douteux.

Durant les promenades toujours irrégulières, et souvent rétrogrades, que je fis dans cette région montueuse de la Pentapole, je n’aperçus aucune ruine d’un bourg de quelque importance. Cependant, si l’inégalité du terrain rendit ce canton peu propre à y construire des villes, elle présenta du moins des boulevarts naturels pour la défense de la contrée ; les anciens habitants en connurent l’importance.

Deux grands châteaux, _Lemschidi_ et _Lemlez_, se trouvent, à une heure de distance entre eux, situés à l’extrémité d’une terrasse escarpée qui longe le flanc de cette partie des montagnes. Leurs murailles ayant environ quarante mètres de chaque côté, sont formées d’énormes assises posées à sec. De même que ceux déja décrits, ils avaient deux étages ; l’intérieur en était également voûté, sans offrir toutefois la même distribution : on n’y remarque point la petite pièce cintrée ornée de deux colonnes, indice de l’époque chrétienne, et dont nous connaissons l’usage. Ces châteaux sont tous les deux construits en vue de la mer ; et il paraît certain que, n’importe dans quel temps, leur destination fut de prévenir ou d’arrêter des invasions maritimes, de même que ceux situés sur le sommet du plateau arrêtaient les invasions méridionales.

Je rencontrai encore plusieurs ruines de tours et de villages, entre autres _Kssariaden_, _Tegheigh_, _Agthas_ et _Tebelbèh_. Aucune de ces ruines ne contient rien de remarquable, si ce n’est la dernière, peu distante d’_el-Hôch_. Sur une colline isolée on voit un grand nombre de sarcophages en pierre calcaire ; ils sont placés sur les côtés d’un chemin en spirale encore profondément sillonné par les chariots grecs ou romains qui servirent à transporter ces masses monolithes. La tour de _Tebelbèh_ domine ce lieu ; elle conserve un pan de mur orné au sommet d’une frise en triglyphes : cette particularité non encore rencontrée auprès d’édifices pareils à celui-ci, prouverait qu’ils ne furent point dépourvus d’élégance. De plus, au pied du rocher sur lequel fut bâtie la tour, on voit un souterrain avec des dispositions nouvelles pour nous. Deux rangs de pilastres bien équarris sortent du sein d’une source, et se terminent en voûtes qui se prolongent fort avant dans la montagne. La transparence de la source invite à y pénétrer, malgré l’obscurité qui règne dans le fond. On enfonce d’abord dans l’eau jusqu’à la ceinture, et lorsqu’on est parvenu à une certaine distance de l’entrée, la profondeur devient plus considérable ; mais on aperçoit alors au plafond une large ouverture cylindrique faite avec le ciseau, et correspondant en ligne droite à la tour qui se trouve à cent pieds environ au-dessus de la source. Cette découverte suffit à l’observateur. Il sort du souterrain en réfléchissant sur les grands travaux qu’entreprirent les anciens habitants pour établir des communications entre leurs postes fortifiés et les bassins naturels ou artificiels, et sur les précautions qu’ils eurent d’assurer aux sources une libre circulation. Cependant, comme ces soins et ces travaux peuvent provenir de diverses époques, attendons, pour les déterminer, le résultat d’observations ultérieures.

Nous voici arrivés sur la sommité des immenses contre-forts qui forment le soubassement du grand plateau cyrénéen. Nulle autre part dans la Pentapole je n’ai vu ces contre-forts si abrupts que dans cette partie du littoral. Il faut avoir une entière confiance dans les chevaux de Barcah pour parcourir sans crainte les sentiers étroits et rocailleux qui longent la cime de ces crêtes aiguës. Latéralement sont de profonds précipices dont les talus, quoique escarpés, sont couverts de toutes parts d’une végétation aussi belle que variée. La sauge, le romarin, diverses espèces de cystes, le serpolet et une foule d’autres plantes aromatiques croissent, dans une agréable confusion, au milieu de forêts d’arbres et d’arbustes communs à toute la Pentapole septentrionale, et d’autres que je n’ai trouvés qu’ici, tels que le pin blanc et le cyprès toujours vert.

S’il est difficile de parcourir la sommité de ces contre-forts, il n’est pas plus aisé de les descendre. Lorsque nous fûmes enfin arrivés à leur base, nous nous trouvâmes sur une étroite lisière de terre qui sépare les montagnes des bords de la mer. Les ruines d’une ville nommée _Natroun_ étaient devant nous.