Relation d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque, et les oasis d'Audjelah et de Maradèh
Part 13
Si je ne m’étais imposé le devoir de ne jamais entretenir long-temps le lecteur de ce qui m’est tout-à-fait personnel, je me plairais à insister sur les émotions que l’on éprouve dans le passage des fatigues au repos, des peines au plaisir. Ces émotions sont d’autant plus vives que la durée en est très-courte, et que souvent, après avoir essuyé de longues souffrances, on n’obtient pas toujours cette récompense fugitive qui les fait sitôt oublier. De fortes considérations me porteraient d’ailleurs à concentrer en moi-même de tels sentiments. Le public d’un livre de voyage, dans une contrée classique, n’est point en majeure partie celui d’un livre purement littéraire. Ce public, très-froid par sa nature, insensible à ce qu’il appelle de vains récits, s’il ouvre un pareil ouvrage, c’est pour y trouver des faits, et s’il s’intéresse au voyageur, ce n’est point dans l’oisiveté du repos, il ne lui tient compte que de son activité ; il le harcèle, afin qu’il explore sans cesse. Chaque page, chaque ligne, doit offrir des résultats ; et ces résultats sont de sèches énumérations de rocs et de rocailles, de plantes et de ruines. Que si l’infortuné auteur, fatigué de cette longue et pénible tâche, laisse apercevoir l’homme au milieu de ces froides descriptions, ou s’il substitue le portrait de la nature vivante à l’analyse de son squelette, alors son lecteur sévère tourne d’un air dédaigneux ces pages oiseuses, et, s’il les rencontre trop souvent, il laisse à jamais le livre, qui devient inutile pour lui, quand il pourrait devenir intéressant pour les autres. Quelque rigoureux que paraissent ces goûts, je ne prétends point les blâmer ; le sujet les justifie, peut-être même les rend-il nécessaires. Toutefois, ne me sentant point la force de me traîner constamment sur ces landes de détails sans couleur et de descriptions sans vie, je quitterai quelquefois la livrée de la science pour me rapprocher de la nature. Me délasser de mes fatigues sera mon seul objet : il est donné à tout le monde de coudre des faits et de balbutier l’érudition ; mais il faut de vrais talents pour intéresser en suivant une autre route.
Cependant, tout était préparé dans le château, pour recevoir convenablement les autorités qui m’avaient prévenu de leur visite officielle. Dans les petites villes de l’Orient, les moindres événements occasionnent un grand appareil et des formes graves, auxquels un voyageur doit se conformer, s’il veut réussir dans ses entreprises. Autant l’Arabe du désert est simple dans ses mœurs, autant il fuit la pompe des représentations, autant l’habitant des villes les recherche, et paraît en être ébloui. Le premier, s’isolant dans les vastes solitudes, agrandit, pour ainsi dire, son être avec elles ; et, régnant en souverain dans sa tente, il accueillerait avec un sourire ironique l’Européen qui étalerait à ses yeux le luxe vaniteux du costume, ou qui établirait dans son camp la ridicule ostentation d’un divan. Le second, au contraire, enchaîné dans les liens d’une demi-civilisation, et habitué à humilier son front dans la servitude, se repaît du spectacle des richesses, et paraît toujours prêt à combler d’égards celui qui en porte les insignes. Ce fut en considération de ces raisons, que, réfléchissant à l’influence que pouvaient avoir, sur la réussite de mes projets, les résultats de la visite qu’on m’avait annoncée, j’essayai d’étaler autour de moi les dehors pompeux d’un étranger recommandé par le pacha d’Égypte. Le plus grand embarras était dans le petit nombre de mes domestiques, et surtout dans leurs occupations habituelles, peu propres à faire ressortir l’éclat d’un personnage de quelque importance. Fort heureusement qu’ils secondèrent de tout leur pouvoir mes intentions. Les deux Nubiens, armés de pied en cap, saisirent cette occasion pour jouer le rôle de _chiaous_. Le cuisinier, ou pour mieux dire le fac-totum de la caravane, Syrien d’un esprit très-borné, revêtit l’habit de mamelouk, et prit, autant qu’il en était capable, le maintien et le ton d’un drogman. Tandis que les deux chameliers _Fellahs_, s’efforçant de dégrossir leurs manières rustiques, furent métamorphosés, l’un en _seys_, palefrenier, et l’autre en _kafdji_, porteur de café. Moi-même, quittant aussi mes habitudes du désert, je me parai d’un riche costume, réservé pour les grandes occasions ; et assis sur un divan, avec M. Müller, mon _oukhil_, lieutenant, nous attendîmes avec toute la gravité orientale les autorités de la ville.
Cette gênante représentation ne fut pas de longue durée. Le piétinement des chevaux ne tarda point à nous annoncer la visite solennellement attendue ; et, un instant après, les mêmes personnes qui nous avaient introduits à Derne, vinrent successivement occuper les places dues à leur rang. _Hadji-Hamedèh_, chargé de pouvoirs d’_Hammet-el-Gharbi_, prit aussitôt la parole, et s’adressant aux personnes qui nous entouraient, il leur raconta fort longuement que long-temps avant mon arrivée, des lettres d’Alexandrie l’avaient informé de mes projets et de l’intérêt qu’y prenait le pacha d’Égypte ; et que j’étais porteur d’une lettre de ce prince, par laquelle il recommandait mes entreprises et ma personne à la protection de leur souverain, _Iousouf_. Je confirmai, en peu de paroles, le prolixe, mais très-officieux discours d’_Hadji- Hamedèh_, et j’ajoutai que très-reconnaissant de l’hospitalité qu’on m’avait si généreusement accordée, je ne voulais point en abuser. Je me proposais, par conséquent, de me rendre sous peu de jours aux ruines de _Grennah_, principal objet de mon voyage. C’était là, comme je m’en doutais, le point le plus scabreux de la délibération, et je fus droit au but sans autres précautions oratoires. Il n’en fut pas de même des rusés diplomates qui m’entouraient : ils s’écrièrent tous à la fois, qu’ils ne pouvaient consentir à mon départ. Le désert, me dirent-ils, était si infesté de brigands, que je ne pouvais y pénétrer sans courir les plus grands dangers. Les lettres dont j’étais porteur leur imposaient l’obligation de veiller sur ma personne, et ils s’acquitteraient scrupuleusement de ce devoir, à moins qu’ils n’en fussent affranchis par des ordres spéciaux du pacha ou du bey. On m’assura, d’ailleurs, que je jouirais de la plus grande tranquillité dans la ville ; je pourrais même, si cela me convenait, en parcourir librement les environs, accompagné d’une garde de sûreté. En un mot, il eût été impossible d’employer de plus adroites circonlocutions pour m’intimer leur intention formelle de ne point me laisser continuer mon voyage avant d’y être engagés par des ordres supérieurs.
Je m’attendais à ces difficultés ; _Mohammed-el-Gharbi_ me les avait fait pressentir à Alexandrie. Aussi, loin d’essayer d’ébranler par de vaines paroles une décision prise entre eux d’avance et d’un commun accord, je m’empressai d’expédier un courrier à Tripoli, porteur de la lettre du pacha d’Égypte, et des recommandations de MM. Drovetti et Salt. Quarante mortels jours étaient cependant rigoureusement nécessaires pour recevoir une réponse. L’idée de voir mes recherches paralysées, durant ce long espace de temps, et celle plus affligeante d’être réduit à habiter l’enceinte d’une ville, étaient bien susceptibles d’alarmer mon imagination. Dans le trouble où me jeta la perspective de cette désespérante inactivité, je formai d’abord mille projets aussi peu sensés les uns que les autres ; et ce ne fut, comme il arrive souvent, qu’après avoir bien extravagué, que j’eus recours à l’expédient le plus simple. J’écrivis au bey de Ben-Ghazi, pour le prier de me laisser parcourir, jusqu’à l’arrivée du firman de Tripoli, une partie au moins des déserts soumis à son gouvernement. Rassuré par l’espoir de réussir dans cette démarche, je profitai du peu de liberté qui m’était accordée, pour faire de fréquentes promenades dans la ville et ses environs.
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[Note 96 : Cette peuplade habitait la partie orientale de la Cyrénaïque, depuis l’île _Aphrodisias_ jusqu’aux environs du _Catabathmus_ (HÉROD. l. IV, 169).]
[Note 97 : Id. ibid. 158.]
[Note 98 : Id. ibid. 159. D’après M. Raoul-Rochette (Hist. crit. des Colon. grecq., t. III, p. 263), _Irasa_ serait le lieu même où s’éleva la ville de Cyrène, et l’opinion de ce savant archéologue paraît avoir entraîné celles de Gatterer, d’Herman et autres ; mais cette opinion, contraire au passage d’Hérodote que nous venons de citer, a d’ailleurs été suffisamment combattue par Thrige (Hist. Cyren. p. 74, n. 58). Il résulte aussi de ce passage d’Hérodote, qu’on ne peut séparer la position d’_Irasa_ de celle de _Thesté_, et que cette fontaine ne doit point être confondue avec celle de _Cyré_, comme nous le reconnaîtrons encore plus tard par l’examen des lieux.]
[Note 99 : Pyth. IX, v. 285.]
[Note 100 : Edit. Gronovius, p. 111. Vers le commencement de ce chapitre (p. 107), Scylax nomme la _Chersonesus magna_ de Ptolémée, _Chersonesus Achitides_. Puisque cette Chersonèse est infailliblement la même qu’il nomme _Antidum_, vers la fin du même chapitre, ainsi que l’a observé Vossius (Id. ibid.), il me semble qu’au lieu de corriger, comme Gronovius, _Achitides_ par _Azirites_ (In Scyl., pages 107, 108), on pourrait lire, _Antides_, leçon qui s’accorderait avec la dénomination donnée plus bas à la Chersonèse, et que ces deux commentateurs ont laissée subsister sans lui substituer nulle autre interprétation.]
[Note 101 :
Inde petit tumulos, exesasque undique rupes,
Anthæi quæ regna vocat non vana vetustas (Phars. l. IV, v. 589-590).
Le nom d’_Anthée_, ou d’_Antide_, rappelle aussi le lac _Anthia_, d’Étienne de Bysance (V. Anthia) ; et quoique ce lac paraisse d’abord désigner le _Tritonis_, auprès duquel, suivant le scholiaste de Pindare (à la pyth. IX, v. 185), aurait été située _Irasa_ ; néanmoins, comme cette tradition est clairement réfutée par les passages cités d’Hérodote et de Lucain, on pourrait faire correspondre l’_Anthia_ d’Étienne au _Conchylium_ de Ptolémée, située au sud de la Chersonèse _Antide_. J’avoue cependant que tous ces frais d’érudition seraient au moins fort déplacés, et que mes raisonnements se réduiraient à autant de sophismes, si, sur le sujet qui m’occupe, on s’en rapportait exclusivement à Ptolémée et au Périple anonyme. Ils placent en effet, l’un _Axilis_, et l’autre _Nazaris_, à l’occident de la Chersonèse, tandis que j’ai placé _Aziris_ à l’orient, autorisé par les descriptions comparées d’Hérodote et de Scylax. Plusieurs raisons m’ont porté à préférer, sur un fait qui remonte à une haute antiquité, le témoignage des écrivains les plus anciens, à celui des écrivains postérieurs. Puisqu’il est prouvé qu’Hérodote a voyagé dans la Cyrénaïque, il n’aura point donné de faux renseignements sur des lieux qu’il a dû visiter. Or, le fleuve que lui, Salluste, et l’anonyme lui-même, s’accordent à placer à _Aziris_, ne peut se retrouver que _vis-à-vis de Platée_, à l’orient de la Chersonèse, et non point sur le plateau même, où je n’ai rien vu qui pût en faire soupçonner l’ancienne existence. J’ajouterai encore que le port _Azarium_, de Synésius (Epist. 4), se retrouve plus aisément à l’orient de la Chersonèse, auprès du golfe de Bomba, qu’à l’occident, où la côte devient en général peu abordable. Je me résume, car il en est temps, par cette dernière observation : la position occidentale de l’_Axilis_, de Ptolémée, ne proviendrait-elle point d’une transposition de nom en des temps postérieurs à l’âge d’Hérodote ? Quant à _la rivière considérable_ placée à _Nazaris_, indépendamment du _Paliurus_, par le Périple anonyme, les compilations, témoin celle d’Étienne de Bysance, ne nous offrent-elles point des preuves fréquentes de répétitions, et de la réunion confuse de descriptions anciennes avec d’autres plus modernes ?]
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CHAPITRE VI.
Derne.
Cinq villages, séparés l’un de l’autre par de petites distances, et placés irrégulièrement, les uns sur les premières ondulations de la montagne, et les autres dans la plaine, forment collectivement la ville de Derne ; mais chacun d’eux est distingué par une dénomination spéciale qui en peint la situation propre ou relative. Le plus considérable, entouré d’une muraille d’enceinte, est nommé par ces raisons _el- Medinèh_, la capitale, ou bien _Beled-el-Sour_, la ville fortifiée. _El- Magharah_, le village de la grotte[102], est à l’ouest et un peu au- dessus du précédent. _El-Djébeli_, rapproché de la mer, doit son nom à son état d’abandon bien plus qu’à sa situation isolée. Enfin, _Mansour- el-Fokhâni_ et _Mansour-el-Tahatâni_, sont séparés des trois que je viens de nommer par un vallon formant en hiver un torrent considérable. Le premier, au sud de _Beled-el-Sour_, est situé sur la sommité de la rive méridionale du vallon ; et le second, presque au niveau de la plaine, se trouve par conséquent au-dessous du précédent, mais dans une position plus orientale. C’est vis-à-vis de ce dernier village qu’est le port de Derne, mauvaise petite rade dont le fond, sillonné par des rescifs, et l’entrée très-ouverte, ne peuvent offrir qu’une station peu sûre aux navires, qui n’y viennent mouiller en effet que rarement et seulement en été.
Les nombreuses excavations sépulcrales que l’on voit auprès de Derne et dans ses environs, indiquent le gisement d’une ancienne ville, qui, si je ne me trompe, devait occuper la position centrale des villages actuels, et correspondre à _Beled-el-Sour_. Nul doute que cette ville ne fût _Darnis_, ou _Dardanis_, que Ptolémée place à l’extrémité orientale de la Cyrénaïque[103]. Elle ne fut probablement construite que dans une époque postérieure à l’Autonomie de la Pentapole, puisque aucun des auteurs de la haute antiquité, tels qu’Hérodote, Strabon, Scylax, ne l’a connue. Le Périple anonyme désigne _Darnis_ sous le nom corrompu de _Zarine_[104]. Mannert observe, il est vrai, que ce nom n’était peut- être que celui de la plage[105] ; mais les fréquentes altérations que nous avons déja remarquées dans ce stadiasme[106], portent à croire que le nom de _Zarine_ doit aussi bien convenir à _Darnis_, que ceux que nous avons cités convenaient aux lieux dont ils ne pouvaient désigner seulement le port ou la plage. Quoi qu’il en soit, _Darnis_ se trouve chez la plupart des géographes postérieurs à Ptolémée. L’itinéraire d’Antonin[107], et Hiéroclès[108], en font mention ; Ammien-Marcellin la met au nombre des villes les plus considérables de la Cyrénaïque[109]. Nous voyons même _Darnis_ devenir la capitale de la Libye inférieure[110] et conserver le rang de métropole dans les diverses notices de la Géographie sacrée[111]. Les annales de l’église chrétienne nous donnent le nom de ses évêques[112], de même que Synésius en fait mention comme d’une ville épiscopale du premier rang[113].
Cependant le caractère des tombeaux de _Darnis_, indice infaillible dans cette contrée du degré de splendeur de ses anciennes villes, prouve qu’elle n’atteignit point, il s’en faut de beaucoup, un haut degré de prospérité. Son importance fut relative à la décadence de la Pentapole ; elle ne s’exerça que sur une contrée dévastée, et d’ailleurs en majeure partie peu fertile ; elle naquit avec la nouvelle foi qui s’était répandue en Orient. Et cette foi humble et modeste, comme l’Évangile son type ; obscure et divisée, comme toutes les religions à leur première phase, était loin encore d’orner à la fois et d’éclairer la terre. La vérité chassait les dieux des âges antiques, et avec eux s’enfuyaient les arts enfants de l’imagination et du poétique polythéisme.
Il est donc vraisemblable que si _Darnis_ devint ville par sa population, elle resta bourgade par ses édifices. C’est là, on peut l’avancer, que l’Évangile, chassé à son tour de cette contrée par le Coran, lutta long-temps avec lui et y conserva même des sectateurs sous la domination des Musulmans. Un fait remarquable porte du moins à le croire : une tribu d’Arabes-Mourabouts qui habite depuis un temps immémorial la partie orientale des environs de Derne, est désignée encore par le nom d’_Heit-Mariam_, maison de Marie ; et de plus, ces Arabes passent, dans le pays, pour des descendants de Chrétiens.
_Beled-el-Sour_ est, à proprement parler, aux villages qui l’entourent, ce qu’une petite ville en Europe est à ses faubourgs. C’est là que résident les autorités et tous les gens riches du canton ; c’est là que sont les bazars, que se tiennent les marchés, et où viennent se réfugier les caravanes de passage. On y voit deux châteaux, dont l’un, espèce de grande masure ceinte d’un mur élevé, est le séjour du bey lorsqu’il visite la ville, et l’autre, plus petit mais mieux construit, est celui qu’on nous donna pour demeure.
Sur une sommité qui domine la ville, on voit encore une forteresse construite par les Américains (Voy. pl. VI). Ce n’est point ici le lieu de parler de cette conquête éphémère qui eût changé les destinées de toute la contrée, si elle avait été conçue sur un plan plus vaste. En exposant ailleurs sa cause et sa durée, nous aurons l’occasion d’en faire connaître les infructueux résultats.
Il existe une légère différence entre les mœurs des habitants de _Beled- el-Sour_ et des autres villages. Les premiers, livrés au commerce, sont généralement casaniers et sédentaires ; les seconds, plus farouches et plus pauvres, diffèrent peu des Bédouins : ils cultivent les champs des environs, font fréquemment des voyages et osent même pénétrer dans les forêts de Barcah, pour vendre des marchandises à leurs hôtes récalcitrants. Mais tous sont indistinctement soumis _à la loi du sang_, et se font de village à village, comme dans le désert de tribu à tribu, des guerres d’autant plus durables que la cause s’en renouvelle sans cesse, mais que l’on peut toutefois comparer à des fièvres qui ont de courtes intermittences après de violents accès.
Les maisons de Derne sont toutes construites en pierre ; celui qui vient d’Égypte les trouve généralement bien bâties, et entretenues avec propreté. Leurs entrées semblent même offrir une trace sensible du goût des anciens habitants de la Pentapole. Elles sont presque toutes formées de deux pilastres à chapiteaux imitant grossièrement le style dorique ; la roche en est d’un calcaire très-blanc et très-friable ; ce qui en facilite le travail et les détache agréablement du reste de l’enceinte. Ces portes se trouvent souvent placées aux deux tiers de la hauteur de la maison : un escalier saillant y conduit ; il est ordinairement couvert de treilles qui, dans les chaleurs de l’été, permettent aux habitants de goûter, sans sortir de chez eux, leur suprême bonheur, celui de savourer le frais à l’ombre d’un bel arbuste, et d’en manger nonchalamment le fruit.
Dans le village central, presque toutes les maisons ont leur jardin clos de murs ou d’une haie de nopals. On y trouve encore la vigne, formant avec ses lianes flexibles et ses larges feuilles, d’agréables berceaux et de fraîches allées. Les pêches, les grenades, les figues, les pommes, les oranges, les olives, les mûres et les bananes ; et parmi les plantes herbacées, les _melloukhièh_ et les _bammièh_ d’Égypte ; les tomates, les pois, les fèves, les concombres et d’énormes citrouilles, croissent pêle-mêle dans ces jardins. Au milieu de ces productions, dont la plupart sont communes à la Provence, je me serais cru dans ma patrie, si le palmier du désert, élevant son dôme solitaire au-dessus des arbres de mon pays, ne m’eût aussitôt rappelé que j’étais en Libye.
Deux sources abondantes, que Della-Cella nomme si plaisamment des prunelles[114], jaillissent des flancs exhaussés du vallon de Derne, et, chacune côtoyant une de ses rives, elles se trouvent partagées entre les différents villages dont elles arrosent en été les jardins. A ces avantages accordés par la nature, les habitants joignent une activité remarquable chez des Orientaux.
Les rives du vallon sont généralement abruptes et rocailleuses ; néanmoins, partout où l’on y trouve un peu de terre, elle est étayée par des murs ; ce qui forme autant de petits champs couverts d’arbres fruitiers, s’élevant les uns au-dessus des autres. De gros rochers s’avancent parfois des deux rives ; ces masses énormes se dérobent à l’industrie des agriculteurs ; mais s’ils interrompent la continuation de leurs champs, c’est pour les embellir : du sein de leurs anfractuosités humides, on voit sortir des touffes de figuiers sauvages, d’oliviers et de caroubiers, d’où s’élancent encore les tiges isolées de palmiers dont les cimes, semblables à de grands panaches, flottent sur ces bosquets aériens, et contrastent avec eux de forme, de couleur et de direction.
Au-dessous, le lit du torrent est en plusieurs endroits totalement couvert d’un épais taillis de nérium ; les belles et grandes corolles de cet arbuste se trouvent comme froissées au milieu des branches errantes des ronces épineuses. Des filets d’eau se détachent çà et là des ruisseaux qui longent les rives du vallon aux deux tiers de leur hauteur, et forment d’étage en étage, ou de rocher en rocher, de petites cascades qui joignent leur bruit harmonieux à l’aspect pittoresque du tableau.
Puisque ces lieux, ornés par la nature seule, sont attrayants ; de quelles graces ne seraient-ils point doués, quelles ressources ne présenteraient-ils point s’ils étaient au pouvoir d’Européens ? L’industrie des habitants actuels est louable sans doute ; mais c’est toujours de l’industrie musulmane. Les Américains, durant leur séjour à Derne, profitèrent des chutes d’eau dans ce vallon pour y établir un moulin. Il est peu de machines hydrauliques moins compliquées ; néanmoins le génie des habitants se borne à entretenir celle-ci en activité, sans chercher à l’imiter et à la multiplier dans le canton. Il en est de même d’un aqueduc construit récemment par les ordres d’_Hammet-el-Gharbi_, sur le ravin _el-Brouès_ qui interrompait la circulation du ruisseau _Bou-Mansour_ (Voy. pl. VIII). Les Dernois n’auraient jamais été capables de créer cette merveille, et il a fallu même employer à son exécution des ouvriers étrangers.