Relation d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque, et les oasis d'Audjelah et de Maradèh
Part 12
Le petit nombre de puits qui ne sont pas comblés ou détruits, et leur distance souvent très-grande des lieux habités, distance que la sécheresse de l’été augmente encore, ont obligé les _Aoulâd-Aly_ à ne faire désaltérer leurs troupeaux que tous les deux ou trois jours. Pour empêcher qu’une tribu entière ne se trouve simultanément réunie auprès de l’aiguade, les différentes familles qui la composent alternent entre elles les époques, et ne se rendent au puits commun qu’à des jours convenus. Ces Arabes partent alors précédés de leurs différents bestiaux ; sur les chameaux ils déposent les cordes et les seaux en cuir qui servent à puiser l’eau, et les outres qu’ils doivent remplir pour les besoins du ménage. Dès qu’ils sont arrivés à une petite distance de l’aiguade, ils arrêtent leurs troupeaux ; tandis que les uns s’occupent à les retenir, les autres vont faire les préparatifs : ils consistent à réparer le creux fait précédemment dans la terre, et à tracer un sillon qui doit y conduire l’eau ; si les environs du puits sont rocailleux, le _kassah_ tient lieu d’abreuvoir. Ils lâchent ensuite les bestiaux, mais seulement un petit nombre à-la-fois ; sans cette précaution, chameaux, ânes et moutons se précipiteraient pêle-mêle sur l’eau, et ces derniers, sans doute, ne se désaltéreraient de long-temps.
Un Arabe suffit ordinairement à la garde d’un troupeau considérable ; placé sur une éminence, le fusil ou le _nabout_[94] à la main, et accroupi sur ses talons, il promène de temps en temps ses regards dans les solitudes qui l’environnent ; si nul objet ne provoque ses craintes, il cherche à tromper la durée du temps par des chants analogues aux sensations qu’il éprouve. Les fortes intonations de sa voix habituée à se faire entendre dans l’espace, sont souvent transmises fort loin jusqu’à d’autres Arabes, pasteurs comme lui ; alors ils répètent ou alternent entre eux les mêmes strophes du chant, après de courts intervalles qu’ils laissent de l’une à l’autre. Mais si par hasard le pâtre gardien aperçoit dans l’horizon une caravane nombreuse ou tout autre sujet d’alarme, il se hâte de rallier ses troupeaux, et par des signes convenus, il prévient les siens du danger qui les menace.
Les _Aoulâd-Aly_, et généralement tous les Arabes du désert, ne connaissent ni l’agriculture régulière, ni le jardinage. C’est aux céréales, et principalement à l’orge indispensable pour leur nourriture et celle de leurs juments, que se bornent tous leurs travaux agricoles. La terre n’est sillonnée qu’une fois et peu profondément par une charrue de petite dimension, souvent dépourvue de fer, et faite quelquefois de roseaux. Dès que le grain a été semé, on le recouvre d’une légère couche de terre ; trois mois après la récolte est prête, le chaume est coupé aux deux tiers de sa hauteur, et le champ même devient l’aire qui sert à dépouiller le grain de son enveloppe.
Quoique la nature ait grand besoin dans cette contrée de soins industrieux pour lui faire varier ses productions, cette cause n’est point la seule de l’état d’abandon où elle languit. L’Arabe du désert croirait déroger à sa noblesse, et compromettre son orgueilleuse indépendance, s’il fixait son séjour dans un lieu quelconque, pour le rendre plus fécond par des soins agricoles. Ce serait imiter les mœurs du _Fellah_, qu’il méprise ; ce serait quitter la vie errante qu’il aime, pour la vie sédentaire qu’il redoute.
Sa manière de vivre le rend étranger aux charmes qu’inspirent les souvenirs des localités ; ils naissent chez nous par de longues habitudes, et surtout par les impressions de l’enfance : une colline, un bosquet, ou le simple sentier du village qui nous a vus naître, viennent souvent occuper notre pensée ; leurs images sourient à notre imagination, en lui rappelant une foule de circonstances futiles, mais toujours chères. Ces impressions locales ne peuvent exercer aucun empire sur l’esprit du nomade ; habitué dès le bas âge à changer sans cesse de demeure, il n’en préfère aucune ; pour lui, sa patrie est le désert, et ses souvenirs sont les vastes solitudes.
Dès qu’il a moissonné sa récolte, dès que ses troupeaux ont épuisé les pâturages d’une vallée, aussitôt il lève sa tente ; des _djérids_[95], pliés en demi-cercle, assujettis à la selle des chameaux et couverts de longues toiles, servent à garantir les femmes et les jeunes enfants de la trop grande ardeur du soleil : bientôt tout se met en mouvement ; les troupeaux ouvrent la marche ; continuant à brouter çà et là, leur domicile n’a point changé : les chiens veillent alentour des troupeaux ; ils pressent les plus tardifs, et défendent aux voyageurs qu’ils rencontrent l’approche de la caravane : le gros bétail et les chameaux terminent la marche. Les ustensiles du ménage, les fruits de la récolte, en un mot, tous les objets de la bourgade errante, se voient bizarrement groupés autour des formes sauvages et pittoresques du chameau.
Après que la caravane est partie, si l’on jette un coup d’œil sur le camp abandonné, à peine si la terre foulée et les traces du foyer domestique indiquent la place des tentes. Les vents ou la pluie feront bientôt disparaître ces faibles indices d’habitations humaines, rendus à la solitude, jusqu’à ce que le hasard y amène de nouvelles familles.
[Note 79 : STRAB. l. II, c. 4.]
[Note 80 : L. IV, 189, 190.]
[Note 81 : _Statice pruinosa_, Vivia. Flor. Liby. specim. p. 17.]
[Note 82 : HÉROD. l. IV, 192. Les anciens ont donné ce nom à la gerboise, à cause de l’extrême brièveté des jambes de devant et de la longueur de celles de derrière.]
[Note 83 : HÉRODOTE, l. IV, 162.]
[Note 84 : Voyez chap. 2, p. 30-31.]
[Note 85 : Agriculteurs égyptiens.]
[Note 86 : Nommé _borgho_ en Égypte.]
[Note 87 : Il faut en excepter les _Almès_ et les _Ghaou-Azis_, danseuses publiques.]
[Note 88 : Les femmes des Gidanes, peuplade nomade qui habitait la partie occidentale de la grande Syrte, se faisaient honneur de porter autour de la cheville du pied autant de bandes de peau qu’elles avaient fait de conquêtes. (HÉROD. l. IV, 176.)]
[Note 89 : J’ai déja dit que, dans ce coup d’œil sur les mœurs des habitants de la Marmarique, je ne comprenais point les _Harâbi_.]
[Note 90 : Une jeune Bédouine, demeurant dans un camp d’Arabes voisin d’un village d’Égypte, avait des liaisons avec le fils d’un _Fellah_. Aveuglés par une passion mutuelle, les deux amants, sans réfléchir à la barrière insurmontable qui s’opposait à leur union, profitaient des ombres de la nuit pour se voir furtivement. Une indiscrétion trahit leur amour clandestin ; épiés, ils furent bientôt surpris : aussitôt les parents de la jeune Bédouine s’emparent du couple infortuné, et, ce que l’on ne peut dire sans horreur, excités par leur féroce orgueil, ils plongent indistinctement le poignard dans le sein des deux victimes ; ils mutilent leurs corps, et les membres palpitants, confondus par une union atroce, sont jetés dans le Nil !
Une pareille action peut donner une idée de l’excessif orgueil des Bédouins en général ; mais je dois faire remarquer qu’elle a été commise par des Arabes qui, ayant quitté le désert, croient racheter les antiques vertus qu’ils ont abandonnées avec lui, en se montrant plus fiers encore de leur origine.]
[Note 91 : Plantes potagères dont les Égyptiens font un grand usage.]
[Note 92 : Premier mot de la prière que font les Musulmans avant de se mettre à table ; de cet usage, le _bismillah_ est devenu la formule habituelle pour inviter à partager le repas.]
[Note 93 : Cette prière est ainsi nommée, parce qu’elle se fait immédiatement au coucher du soleil.]
[Note 94 : Gros bâton ou plutôt espèce de massue, ordinairement ferrée à son extrémité.]
[Note 95 : Branches de palmier.]
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CHAPITRE V.
Côté oriental des montagnes cyrénéennes. — _Irasa_ et _Thesté_. — Arrivée à Derne. — Accueil des habitants.
Après avoir franchi une lagune que forme le golfe de Bomba, nous arrivâmes sur les premiers échelons des montagnes de l’ancienne Pentapole libyque. Les ravins qui en sillonnent les flancs, obligent les caravanes à faire de nombreux contours. Durant ce trajet, la sommité des monts qui reculait toujours devant nous, me paraissait un point mystérieux au-delà duquel je devais découvrir mille objets nouveaux ; mais le pas lent et mal assuré des chameaux sur ces terrains pierreux secondait mal mon impatience. Cependant, plus nous nous élevions, plus la nature changeait d’aspect : d’abord l’on n’aperçoit que des oliviers clair-semés et quelques arbustes étrangers à la Marmarique ; le sol, encore peu boisé, en rend le coup-d’œil assez triste. La force de la végétation suit la progression des hauteurs. Enfin, après quatre heures de marche, dès que nous en eûmes atteint le sommet, un spectacle nouveau s’offrit à nos regards. La terre, continuellement jaunâtre ou sablonneuse dans les cantons précédents, est colorée dans ces lieux d’un rouge ocreux ; des filets d’eau ruissellent de toutes parts, et entretiennent une belle végétation qui fend les roches moussues, tapisse les collines, s’étend en riches pelouses ou se développe en forêts de genévriers rembrunis, de verdoyants thuyas et de pâles oliviers.
Ce riant tableau d’une nature animée, tout-à-fait étranger aux Nubiens et Égyptiens qui m’accompagnaient, produisit sur eux une vive impression. Je jouissais de leur surprise : leurs yeux ne s’étaient jamais portés que sur les crêtes stériles des brûlantes collines qui bordent la vallée du Nil ; ils ne connaissaient point d’eau plus limpide que les flots épais du fleuve qui vient chaque an désaltérer leurs champs grisâtres et poudreux ; ils n’avaient aucune idée de ces roches humides bronzées de mousse, de ces bocages qui ornent la pente d’un ravin, de ces irrégularités de sites, de ces disparates de couleurs, qui forment néanmoins ensemble un tout harmonieux. En un mot, nés dans une contrée où la partie habitée est triste par sa monotonie et où les déserts présentent une image affreuse, ils ne soupçonnaient pas même ces aimables caprices de la nature qui, dans les climats favorisés du ciel, rendent les solitudes mille fois plus attrayantes que les lieux habités.
Nous nous arrêtâmes auprès d’un bassin formé par une enceinte de rochers et couvert d’une jolie pelouse. Un ruisseau serpentait au milieu ; il jaillissait du sein d’une grotte ornée de festons de lierres rampants, et de bouquets de cytises dont les tiges légères étaient balancées par le bouillonnement des eaux. Cette fontaine s’appelle _Ersen_, ou _Erasem_ ; elle est située immédiatement à l’extrémité de l’immense plaine qui s’étend sur ces montagnes et que nous nommerons _Plateau cyrénéen_. Un rideau de genévriers de Lycie borne l’horizon à l’ouest, et détache par sa teinte obscure les beaux arbrisseaux qui s’élèvent çà et là aux alentours. Tandis que mes compagnons de voyage se reposaient de leurs fatigues, et que les chameaux paissaient avec avidité les herbes touffues du bassin d’_Erasem_, cet endroit délicieux, si propre à éveiller des souvenirs historiques, m’en rappela, par sa situation et surtout par l’analogie de son nom, un des plus intéressants.
Suivant le père de l’histoire, les Libyens d’_Aziris_, probablement les Giligammes[96], jaloux de voir les Grecs séjourner si long-temps dans leur canton, les persuadèrent de le quitter, pour se rendre, sous leur conduite, dans l’ouest, leur promettant de leur faire connaître une terre beaucoup plus fertile. Ils leur firent traverser pendant la nuit le beau pays d’_Irasa_, et les conduisirent en effet dans un lieu dont la fécondité et les sources abondantes répondirent tellement à leurs promesses, que les Grecs y établirent définitivement le siége de la colonie[97].
Le même historien nous apprend que lorsque les Cyrénéens eurent, par des envahissements sur les terres de leurs voisins, provoqué contre eux une expédition d’Apriès, ils furent à la rencontre de l’armée égyptienne et la défirent à _Irasa_, auprès de la fontaine de _Thesté_[98].
Frappé de la grande analogie du nom _Erasem_ avec celui d’_Irasa_, il me parut aussi que ce lieu, par sa situation sur les confins du plateau cyrénéen, convenait parfaitement aux Grecs pour repousser avec avantage une armée venant de l’Orient. Cette situation, d’après laquelle _Irasa_ se trouverait à côté même d’_Aziris_, me parut également susceptible d’expliquer les précautions que prirent les Libyens pour dérober à la connaissance des Grecs le pays d’_Irasa_, quoiqu’ils les conduisissent dans un canton plus fertile encore. Plusieurs savants, n’en connaissant point la nécessité, l’ont contestée ; cependant, ne paraîtrait-il point évident que les Libyens ne prirent le soin de conduire les Grecs au mont _Cyra_, qu’afin de rester libres possesseurs de l’un et l’autre lieu, soit pour être débarrassés d’un voisinage qu’ils redoutaient, soit parce que la belle fontaine de _Thesté_ pouvait être autrefois, comme elle l’est de nos jours, le point de ralliement de tous les bergers du canton ? A ces raisons, plus ou moins vraisemblables, j’en ajouterai une autre qui ne laisserait plus aucun doute sur ce point de géographie ancienne, si elle pouvait être sanctionnée par l’approbation des savants.
Dans la neuvième pythique, Pindare fait mention d’une ville d’_Anthée_, située à _Irasa_[99] ; et, chose remarquable, Scylax donne au cap au- dessus duquel se trouve _Erasem_, le nom de Chersonèse _Antide_[100]. La légère différence qui existe entre ce nom et celui de ce géant de la fable, ne me paraît point présenter une grave difficulté ; d’autant plus que Lucain, dont les descriptions géographiques sont en général si fidèles, confirme évidemment ce rapprochement. Il place le royaume d’Anthée dans cette région de la Libye où l’on trouve _de petites montagnes, et des rochers escarpés_[101] : manière aussi ingénieuse que fidèle de désigner les cantons septentrionaux de la Pentapole, dont les terrasses, taillées souvent à pic, ne forment néanmoins ensemble qu’un diminutif du plateau atlantique.
Après une heure de repos, nous quittâmes _Erasem_, nous dirigeant, ainsi que les colons grecs, vers la fontaine d’Apollon ; mais plus heureux qu’eux, nous traversâmes le riant pays d’_Irasa_, à la clarté d’un beau jour. La route que nous suivions avait été frayée par le feu, à travers une épaisse forêt d’arbres déja nommés. Leurs troncs décrépits, abattus par le temps, couvraient partout le sol, dans le plus grand désordre ; et des ravins, formant en hiver autant de petits torrents, contribuaient à varier l’aspect de ce lieu, image à la fois de vie et d’abandon, de jeunesse et de vétusté.
Nous marchâmes pendant deux heures dans la forêt ; chemin faisant, les guides m’avertirent de faire museler mes chameaux. Une ombellifère nommée _Derias_, qui, à cette époque, commençait à couvrir le sol de larges touffes de feuilles luisantes et multifides, était la cause de ces précautions. J’indique ici ce fait pour en prendre acte en son lieu ; j’en donnerai ailleurs l’explication.
Après cette forêt, le terrain continue d’être inégal, pierreux, mais très-fertile. Le voisinage de Derne rend ce nouveau canton très-habité. On peut attribuer à la même cause la rareté d’arbres que j’y remarquai. Les Arabes, ne connaissant d’autre agriculture que celle des céréales, ont apparemment dépouillé ces lieux des bois qui devaient les couvrir, pour multiplier les moissons. Au reste, la nature elle-même ne paraît point avoir jamais développé toute la force de la végétation dans la partie orientale du plateau cyrénéen. La forêt d’_Erasem_ semble l’attester, puisque aucun arbre n’y atteint plus de dix à quinze pieds de hauteur. Il faut pénétrer plus avant dans la Pentapole, pour trouver ces lisières touffues de majestueux et lugubres cyprès qui attirent dans cette contrée les nues fécondantes, et ceignent l’infortunée Cyrène comme d’un long crêpe de deuil.
Dans toute la partie du plateau que je viens de décrire, je n’aperçus aucune ruine remarquable. Des débris amoncelés sur de petites hauteurs m’offrirent là, comme dans la Marmarique, les indices d’anciens postes fortifiés ; et des vestiges de grandes enceintes isolées que je rencontrai dans les bas-fonds, me parurent avoir servi de campement aux anciens nomades. Ces lieux auraient dû être visités, il est vrai, avec plus de soins que je n’ai pu le faire : l’on conçoit qu’en se bornant à recueillir des renseignements, à suivre la même ligne, ou bien à faire tout au plus de courtes excursions à droite et à gauche, bien des choses intéressantes m’auront peut-être échappé ; mais toutes les personnes qui m’accompagnaient étaient tellement épuisées par les fatigues, qu’il eût été cruel de les retenir à quelque distance de la ville, pour aller à la recherche de quelques pierrailles antiques. Je fis diriger la caravane sur Derne.
A cet effet, nous contournâmes insensiblement vers le nord. C’était un jour de fête pour mes domestiques ; malgré leur état souffrant, chacun d’eux avait mis ses plus beaux habits. Ils allaient enfin arriver dans une ville, dans cette ville si souvent l’objet de leurs vœux. Aussi, dès le matin tous les regards se portaient vers l’horizon pour la découvrir. Celui qui l’apercevrait le premier devait recevoir une récompense de ses camarades ; telles étaient leurs conditions : mais cet aspect devait les frapper tous à la fois, et d’une manière inattendue.
Déja la plaine unie de la mer avait succédé aux aspérités rocailleuses qui bornaient auparavant notre vue, et cependant rien dans l’horizon n’offrait la moindre apparence d’une ville, lorsqu’un cri général s’éleva tout-à-coup dans la caravane : _El beled ! el beled !_ s’écria- t-on tous à la fois. C’était Derne en effet que nous voyions à très-peu de distance de nous, mais au-dessus de laquelle nous nous trouvions à mille pieds environ de hauteur. Cette situation nous expliqua les plaisanteries de nos guides qui se jouaient depuis long-temps de notre impatience. Nous étions sur l’extrémité septentrionale de cette partie du plateau cyrénéen. Une plaine, petite lisière de terre, sépare les escarpements du plateau des bords de la mer, et la ville est bâtie en partie sur cette plaine, et en partie sur la pente des collines qui forment les premières assises de la montagne. De ce point, les maisons des habitants et les dômes de leurs santons nous paraissaient comme des taches blanchâtres à travers des bouquets de palmiers, ou bien elles étaient éparses sur des tapis de verdure au milieu des jardins de la ville et des petits champs qui l’entourent.
Après un mois d’une vie errante, et souvent très-pénible, dans une contrée sans abri, ce n’est point sans plaisir que l’on porte les yeux sur des habitations humaines. Quelque mesquines qu’elles soient, elles paraissent dans ces moments autant de palais, asyles du repos et séjour de l’aisance. Malgré la différence des religions et la réserve qu’elle entraîne pour un Européen, il espère du moins reprendre quelque force dans le sein d’une société à laquelle il ne demande qu’une hospitalité momentanée.
Ces idées occupaient agréablement mon esprit ; mais elles agissaient bien plus puissamment sur mes compagnons de voyage. Si mon corps, plus habitué aux fatigues et aux privations du désert, n’avait jamais cédé aux maladies qu’elles occasionnent, il n’en était pas de même de M. Müller et de mes domestiques. Une violente dyssenterie tourmentait le jeune orientaliste, et le rendait à peine capable de se soutenir sur le chameau, tandis que des fièvres ardentes consumaient et menaçaient les jours de mes fidèles Nubiens et des Égyptiens conducteurs des chameaux. De plus, un musulman trouve un frère partout où il trouve un autre musulman. Aussi, les visages de ceux-ci, enflés et livides, se ranimaient à l’aspect du lieu qu’ils envisageaient comme le terme de leurs souffrances ; et quoique j’en fusse la cause première, en adressant des prières au prophète, ils y joignaient des remercîments des soins que je leur avais donnés.
Dès la veille de cette journée, j’avais envoyé un Arabe à Derne, pour informer de notre arrivée le chargé de pouvoirs du consul des États- Barbaresques en Égypte. Cette démarche eut un succès complet.
Nous avions à peine descendu une partie de la montagne, que nous aperçûmes plusieurs cavaliers se dirigeant sur nous. J’appris bientôt que c’étaient des soldats du gouverneur de la province qui venaient à notre rencontre. Leur costume moresque me causa une surprise agréable : un gilet de drap rouge, sans manches, et enrichi d’or, s’apercevait sous les plis ondoyants du _ihram_ ; des pistolets étaient assujettis au flanc des cavaliers par une ceinture en peau, ornée de tresses de soie entrelacées de fils d’or. Cette ceinture forme un des principaux caractères du costume des Maures militaires ; elle est soutenue par deux bretelles qui servent à draper le _ihram_ de différentes manières, de même que par l’éclat des couleurs elles en varient la simplicité. Le sabre, de forme perpendiculaire, pareil à ceux du temps de la chevalerie, était suspendu en bandoulière dans un fourreau en argent massif, présent que le souverain est tenu de faire aux sous-officiers, lorsqu’il les revêt de leurs fonctions. Pour donner une idée complète de leur équipement, je ferai encore mention de bottines de peau rouge, souples comme des bas et chaussées dans de larges pantoufles jaunes, et enfin d’un petit tromblon dont l’orifice est évasé en forme de trompette. Cette arme, lourde et gênante, remplaçait chez eux le fusil ; ils la tenaient appuyée sur le pommeau de la selle, et elle s’y trouvait attachée par un cordon de soie, de manière qu’elle pût y demeurer suspendue après avoir été déchargée.
Ces cavaliers, dont la mission était de nous escorter, nous engagèrent, dès que nous eûmes descendu la montagne, à nous reposer auprès d’un bouquet d’opuntia, pour attendre les principales autorités de Derne, qui voulaient, dirent-ils, nous introduire convenablement dans la ville. Bientôt arrivèrent en effet le lieutenant du bey, son _chiaous_, l’écrivain en chef, le chargé d’affaires d’_Hammet-el-Gharbi_, et les autres principaux habitants, que suivaient encore une infinité de personnes de tout âge, attirées par le spectacle, nouveau pour elles, de voir des Européens habillés à l’arabe, arrivant dans leur ville par le désert.
Nous nous mîmes aussitôt en marche, traversant de petites rues, ou, pour mieux dire, des sentiers bordés de jardins et de maisons distribués d’une manière irrégulière, mais agréable. Les portes et les fenêtres étaient, la plupart, ornées de treilles dont le verdoyant feuillage servait de voile aux jeunes femmes qui ne pouvaient, ainsi que les hommes, satisfaire librement leur curiosité pour nous voir passer. Dès que nous fûmes arrivés au centre de la ville, nous fûmes introduits dans le château qu’occupait autrefois Mohammed-bey, fils du pacha de Tripoli, et que l’on mit entièrement à ma disposition. Après cette bienveillante réception, les officiers qui nous avaient accompagnés se retirèrent successivement ; ils renvoyèrent au lendemain le soin de traiter, en grand divan, des affaires qui m’attiraient dans leur contrée. Toutefois, pour assurer momentanément notre tranquillité, ils firent publier à haute voix, à la porte même du château, que la ville nous accordait l’hospitalité, et que chacun devait nous respecter comme des hôtes bien venus. Peu de temps après, des esclaves nous apportèrent toutes sortes de rafraîchissements. Je fis placer une natte sur la plus haute terrasse de notre nouveau domaine ; et, de ce point élevé, portant alternativement mes regards sur la cime des monts de la Pentapole, au pied desquels je me trouvais, et sur mes domestiques, qui, pleins de joie, se félicitaient mutuellement de leur heureuse arrivée ; me trouvant si près de l’objet de mes recherches, et jouissant à la fois du contentement de mes compagnons de voyage, je me livrai un instant à de douces rêveries.