Relation d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque, et les oasis d'Audjelah et de Maradèh
Part 11
La physionomie de ces Arabes donne lieu à une autre observation qui peut acquérir quelque intérêt aux yeux du philosophe. Leur figure, ordinairement sévère, sans être triste, n’offre jamais cet air d’étourderie et de gaîté légère que l’on remarque souvent chez d’autres nations, et quelquefois même en des personnes d’un âge très-avancé. Mais si, par une suite de malheurs, il en est parmi ces Arabes qui tombent dans l’indigence, les traits de leur visage, loin d’être flétris par la honte et le découragement, n’en offrent pas moins la même noblesse ; et ces hommes, quoique couverts de haillons, conservent l’assurance du bien-être et la dignité de l’indépendance. Ce phénomène moral ne peut provenir uniquement de la pieuse résignation que le Coran inspire à ses sectateurs, puisque nulle part l’indigence n’est plus hideuse, nulle part elle ne dégrade plus la figure humaine que dans les villes de l’Orient, où le contraste qu’elle présente avec le luxe est encore augmenté par la terreur que répand le despotisme. La stoïque tranquillité de l’Arabe du désert dans l’infortune a sa principale source en ce que, dans tout ce qui l’entoure, rien ne peut le porter à faire un retour humiliant sur lui-même. En outre, ayant peu de besoins, il a peu de désirs ; ce qu’il a perdu, il espère l’acquérir de nouveau ; et tandis qu’il attend sans inquiétude un sort plus favorable, il trouve dans la fraternité qui règne dans sa tribu et dans les inviolables lois de l’hospitalité, un asile assuré pour les premiers besoins de la vie.
Cette existence facile et ces désirs bornés sont la cause, il est vrai, du peu d’activité et même de l’insouciance que l’on remarque en général chez ces Arabes. Je n’examinerai point si les brillants avantages produits par l’égoïsme des peuples policés rendraient ces hommes plus heureux ; ce sujet m’entraînerait trop loin, et je continue mon récit.
Le costume des _Aoulâd-Aly_ est le même que celui des autres Arabes du désert libyque. Un bonnet de drap rouge (_tarbouch_) ou de feutre blanc (_takièh_) couvre leur tête ; les cheiks ornent quelquefois ce bonnet d’un schall, mais ils affectent de le coiffer différemment des Osmanlis. Les plus aisés chaussent des _boulghas_, souliers jaunes que l’on fabrique dans les villes de la Barbarie. Un ample caleçon de toile nommé _lebas_, noué à la ceinture, leur descend jusqu’aux jarrets ; ils revêtent ordinairement par-dessus une chemise bien plus ample encore, mais ils en sont quelquefois dépourvus, et le _ihram_ la remplace.
Cette dernière partie du costume bédouin en est aussi la plus indispensable comme la plus distinctive. C’est tout simplement une pièce d’étoffe de laine, formant un parallélogramme très-alongé, que l’on revêt sans couture ni incision préalable. Mais l’Arabe du désert possède l’art de la draper avec une noblesse et une simplicité que voudraient en vain imiter le _Fellah_ et l’habitant des villes. Porté par ces derniers, le _ihram_ n’est plus qu’une draperie lourde et sans grace, qui gêne leur démarche et embarrasse leurs gestes ; ils en sont plutôt affublés que drapés ; aussi, quoique parés de ce passe-port nécessaire dans les régions libyques, ces faux Bédouins sont bientôt trahis par leur allure composée ou par leur maintien gauche et timide. Que l’Arabe du désert, au contraire, revête le _ihram_ immédiatement sur sa peau bronzée ou sur sa large chemise, il le dispose avec un art d’autant plus inimitable, qu’il est le fruit de l’habitude et non de la recherche.
Une des extrémités du _ihram_, repliée et nouée au quart de sa longueur, forme une ouverture qui donne un libre passage à la tête et au bras gauche ; la partie nouée descend en replis sous ce bras, soutenue par le nœud qui vient se poser sur l’épaule droite ; le reste de la draperie est jeté négligemment sur l’autre épaule, ou bien il fait auparavant un contour sur la tête pour la préserver des rayons du soleil.
Ce costume, qui a de l’analogie avec celui des temps héroïques, ne saurait être plus simple, et par cela même il est noble et martial.
L’instant où l’Arabe saisit d’une main la bride et le pommeau de la selle, et de l’autre jette le pan de sa draperie sur l’épaule et s’élance en même temps sur le cheval, cet instant, dis-je, présente des mouvements combinés avec une noblesse et une aisance particulières aux mœurs de ces hommes du désert. Mais l’usage du _ihram_ ne se borne point à draper noblement le corps, il supplée à lui seul tout le mol attirail de nos lits européens. Sans autre secours que leur costume, ces Arabes trouvent leur lit partout ; qu’ils dorment en plein air ou sous les tentes, ils se blottissent dans leur draperie, et s’en couvrent de telle manière qu’une personne étrangère à leurs usages, en entrant la nuit dans un camp ou s’arrêtant près d’une caravane, chercherait en vain les habitants ou les conducteurs, si un _allah_, un _hia akbar_, un _hia mastour_, ou telle autre exclamation prononcée de temps à autre en accents étouffés, ne décelait des hommes sous des paquets de hardes.
Les femmes portent aussi le _ihram_, mais elles le vêtent différemment. Une partie de la draperie contourne la tête en guise de capuchon, et le reste est assujetti autour du corps par une ceinture ordinairement en peau. Leurs cheveux, qu’elles laissent croître dès l’enfance, sont disposés en tresses autour du front ou tombent flottants sur les épaules. Elles les couvrent ordinairement du _médaouârah_, étoffe qui est quelquefois de soie et coton, bariolée de différentes couleurs, et plus souvent de laine noire.
Les Bédouines ont l’avantage de n’être point voilées par le _bounah_[86], imposé par la jalousie orientale à toutes les femmes indistinctement qui habitent les villes[87]. Les traits de leur visage sont réguliers, et s’ils n’étaient défigurés par des tatouages de khol et d’énormes anneaux en verre ou en argent qui leur pendent aux oreilles et souvent même au nez, ils ne seraient pas dépourvus d’agrément. Elles ne se bornent point à charger leur figure de ces lourds ornements, elles s’en garnissent aussi les jambes et les bras ; leur nombre augmente même en raison de leur coquetterie ; mais fort heureusement pour leurs maris que ce surcroît de luxe ne témoigne pas chez les modernes Libyennes les mêmes conséquences que chez les anciennes[88].
Pour les Bédouins limitrophes de la vallée du Nil, la loi sacrée de l’hospitalité n’est plus qu’un simple nom de tradition ; partager _le pain et le sel_, n’est plus qu’une vaine simagrée qui n’oblige à aucun devoir, et dont ils savent toutefois au besoin invoquer l’inviolabilité. Corrompus par le voisinage des villes, excités par les jouissances qu’elles procurent, ils n’ont d’autre loi que l’intérêt, d’autre désir que le gain. J’ai trouvé des différences bien notables chez les Arabes de la Marmarique[89].
Ceux-ci sont loin, il est vrai, d’avoir conservé toute la pureté de mœurs de la vie patriarcale ; leur amour pour l’argent est même assez vif, mais il est rare qu’il les porte à des excès coupables pour s’en procurer. De plus, selon mon expérience et le témoignage des voyageurs indigènes, les _Aoulâd-Aly_ respectent généralement le droit de propriété ; les Mograbins disent proverbialement que lorsqu’ils ont descendu la grande _Akabah_, leurs biens et leurs personnes sont en sûreté.
Il est une observation que m’ont inspirée, à quelques différences près, tous les habitants du désert que j’ai connus : quoique scrupuleux observateurs des préceptes du Coran, et par conséquent fanatiques par devoir, toutefois les Bédouins n’offrent point dans leur fanatisme ces formes repoussantes et cet esprit intolérant que l’on ne remarque que trop souvent chez les Musulmans des villes ; les idées sont les mêmes partout, mais leur effet est bien différent.
En parcourant la vallée du Nil, j’ai été plus d’une fois exposé, comme chrétien, aux gestes menaçants et aux imprécations farouches d’un stupide Santon ou d’un brutal Osmanli ; tandis qu’en traversant les camps des Bédouins, ou bien en pénétrant dans leurs tentes, mon oreille n’a jamais été frappée d’aucune insulte. Chez les _Aoulâd-Aly_, j’ai même reçu le plus souvent un accueil assez doux, et une hospitalité, sinon tout-à-fait désintéressée, du moins obligeante.
La première impression que je produisais sur eux m’était toujours favorable ; je m’apercevais alors qu’un sentiment indépendant de leurs idées religieuses les engageait à bien accueillir un être semblable à eux ; ils me voyaient souffrir les mêmes maux, ils étaient portés à les soulager. La froideur et la réserve succédaient quelquefois à ces élans de bonté naturelle ; elles étaient produites spontanément par leurs fréquentes et intempestives citations du Coran qui arrêtaient les progrès de notre naissante intimité, sans toutefois occasionner de propos injurieux.
Lorsqu’ils m’accompagnaient dans mes courses, ils souriaient de pitié en examinant mes différents travaux ; ils plaignaient mon aveuglement de surmonter tant de fatigues pour des choses qu’ils traitaient de futilités ; et souvent, après avoir adressé des prières au Prophète, afin qu’il éclairât les infidèles de sa lumière, ils s’entretenaient familièrement avec moi, et m’aidaient à la recherche des objets que je désirais connaître.
Je cite ces détails, parce qu’ils me paraissent prouver que ces hommes, dont le premier abord est si farouche, ont néanmoins un fonds de bonhomie qui rendrait leur commerce assez doux, même pour un Européen, si leurs louables qualités n’étaient malheureusement altérées par le funeste esprit d’une religion exclusive.
Passons à leurs habitudes, nous les trouverons aussi simples et aussi peu variées que leurs idées.
Les femmes s’occupent seules des soins du ménage ; elles dressent les tentes, y entretiennent la propreté, préparent différents laitages et tous les aliments, et se dispersent, le soir, dans les environs de la demeure, pour recueillir des herbes sèches et quelques plantes ligneuses éparses dans les vallées.
Du reste, elles jouissent d’une grande liberté qui paraît d’abord peu s’accorder avec le caractère soupçonneux des Orientaux. Il n’est point rare de les voir causer familièrement, loin de leurs tentes, avec les autres Arabes de la tribu, sans que la jalousie de leurs maris en conçoive aucun ombrage.
L’orgueil est sans doute le principal motif de la confiance des Arabes du désert dans la vertu de leurs femmes ; cette confiance est même sans limites envers leurs filles ; mais si elles la trahissaient, et surtout par des liaisons étrangères au sang bédouin, les suites en seraient terribles[90].
Les filles et les jeunes gens des différentes familles passent ensemble des journées entières sans occasioner ni soupçon ni scandale. Leur développement précoce hâte l’époque des mariages, et souvent à l’âge de quinze ans ces Bédouines sont déja mères.
Dans les déserts comme dans les villes, les filles sont vendues à leurs époux moyennant une somme d’argent plus ou moins forte, selon le degré de leur beauté : ici même elles sont plus communément échangées contre des troupeaux, et, pour le dire en passant, il est rare que la plus jolie de ces Bédouines soit évaluée au-delà de _deux chameaux_ !
Mais si ces Arabes partagent, comme Musulmans, la plupart des vices inhérents au culte qu’ils professent, il est à remarquer, je le répète, que ces vices sont bien moins choquants chez eux que chez les habitants des villes. La pauvreté des _Aoulâd-Aly_ est un garant de leur moralité ; il est rare qu’ils aient plus d’une femme. Faut-il encore attribuer à cette pauvreté la bonne intelligence qui paraît régner dans leurs ménages ? Ces outrageants divorces que le voluptueux Musulman des villes se plaît à renouveler si souvent sont très-rares chez eux ; et en général ces hommes sobres et austères, quoique sectateurs de Mahomet, paraissent plutôt considérer en leurs femmes des compagnes à leurs peines, que des meubles pour leurs plaisirs.
Ces observations m’ont paru d’autant plus remarquables que les _Aoulâd- Aly_ mènent une vie très-oisive.
Dès que la terre a été sillonnée et que le grain lui a été confié, toutes leurs occupations se bornent à garder les troupeaux et à veiller à la sûreté de la famille. Quelques-uns font des voyages en Égypte, à _Syouah_ et à Derne ; ils portent à Alexandrie et à Damanhour la laine de leurs troupeaux, et en rapportent des _ihram_, des toiles, des armes et de la poudre ; ils prennent à _Syouah_ et à _Audjelah_ des dattes qu’ils échangent contre du beurre et des bestiaux, et ne se rendent que très-rarement à Derne lorsqu’ils louent aux marchands leurs chameaux comme bêtes de somme.
Leur nourriture habituelle consiste en dattes sèches, en laitage et en farine d’orge et de blé, qui, pétrie et jetée sur des tisons ardents, compose leur pain qu’ils nomment _foutah_, et cuite dans un grand vase avec quelques assaisonnements, forme le _hedjim_ ou le plat par excellence. Toutefois, aux grands jours de fête, et lorsqu’ils acquittent les devoirs de l’hospitalité, leurs repas sont plus somptueux, et la viande de mouton est un mets obligé. Chez les plus aisés, on voit même, dans ces circonstances, figurer les _bammièh_ et les _melloukhièh_[91] d’Égypte, et d’autres friandises encore plus recherchées.
De tous leurs ustensiles de ménage, le _kassah_, vaste soucoupe en bois, de deux à trois pieds de diamètre, est le plus utile. Après avoir servi, dans la journée, à abreuver les troupeaux et à d’autres usages domestiques, le _kassah_ posé le soir sur la modeste natte, réunit la famille arabe qui s’accroupit circulairement auprès de l’universel ustensile. Dès que l’on a prononcé l’indispensable _bismillah_[92], chacun pétrit avec ses doigts les pâtes ou les légumes en boules, et forme peu à peu dans l’épaisseur de ce mets un creux devant lui, que le chef de la famille a soin de combler de temps en temps, en promenant sa main du centre à la circonférence du plat.
Tel est l’avantage de la civilisation, que de pareils usages adoptés par les chefs mêmes de ces peuplades, exciteraient les dédains du plus modeste bourgeois d’Europe. Toutefois je dois faire observer que, dans les moments où le cheik et même les simples Arabes de la tribu prennent aussi peu délicatement leur repas, s’il vient à passer un voyageur, pauvre ou riche, n’importe, le généreux _bismillah_ l’invite indistinctement à partager la table hospitalière ; et l’étranger, comme l’indigène, chez ce peuple grossier, accepte sans honte ainsi qu’on lui donne sans orgueil des secours qu’il serait injurieux de payer, et cela comme chose toute naturelle et d’habitude.
Après ces détails il est peut-être superflu d’ajouter que ces Arabes ne sont point gourmands ; ils n’aiment en général que les mets très- substantiels, dont ils relèvent le goût avec du piment en poudre ; mais ils le prodiguent avec tant de profusion que j’ai souvent été surpris que leur palais pût y résister. Ils dévorent les aliments plutôt qu’ils ne les savourent ; selon leurs idées, l’instant consacré à la nourriture ne doit point être envahi par la conversation ; aussi leurs repas sont courts et silencieux. Le même usage est suivi dans les villes et même chez les grands ; s’il choque nos mœurs, il favorise et commande même la sobriété. Je me suis trouvé quelquefois à la table des _beys_ et d’autres seigneurs orientaux ; les mets sont servis avec profusion, mais le plus souvent tous à la fois, et ils sont enlevés avant d’être à moitié consommés : il est vrai que chez ces derniers, et dans les villes en général, le même service passe ensuite aux femmes, et des femmes aux domestiques ; ce qui n’a pas lieu chez les Arabes du désert, où nulle distinction servile ou orgueilleuse n’est admise.
Le peu d’occupations qu’ont ces Arabes, et non l’influence du climat, font pencher leur caractère vers l’indolence ; sérieux, comme tous les Orientaux, ils passent des journées entières accroupis sur leurs talons, et n’échangent que par intervalles quelques paroles entre eux.
Il est à remarquer que leurs propos sont toujours accompagnés d’exclamations ou de sentiments religieux ; le nom de Dieu, _Allah_, est répété à chaque phrase et presque à chaque mot ; s’ils parlent, il remplit leurs conversations ; s’ils se taisent, il interrompt leur silence. L’habitude sans doute plutôt que la réflexion les porte à cette continuelle répétition d’idées religieuses ; le plus grand avantage qu’ils paraissent en retirer, c’est la résignation, qualité distinctive des Musulmans, et qui prend quelquefois un caractère sublime dans les dangers et les grandes souffrances.
Cette pieuse résignation est bien plus touchante dans les déserts que dans les villes, et j’ai souvent été frappé de la majesté qu’elle imprime chez les Bédouins, même aux pratiques extérieures de leur culte. Depuis long-temps on a ridiculisé en Europe les nombreuses gesticulations qui accompagnent les prières des Musulmans. J’avoue que les danses inspirées et les tournoiements convulsifs des santons, et les exercices journaliers de la prière, exécutés par une partie de la population à la porte même des maisons et des boutiques, produisent sur un Européen une impression moins respectueuse que plaisante. Mais que l’on porte les regards dans l’intérieur du désert vers cet Arabe simplement vêtu d’une ondoyante draperie blanche, costume qui ajoute à la gravité de son maintien ; que l’on choisisse la prière du _Moghreb_[93], alors que le sol brûlant de ces contrées est rafraîchi par la disparition du soleil ; alors que l’horizon se colore d’un rideau de pourpre qui se dégrade en teintes les plus douces ; dans ces heureux moments où tout ce qui respire dans ces lieux est rendu à l’activité et le cœur de l’homme à l’espérance ; que l’on voie alors cet Arabe lever les yeux et les mains au ciel ; qu’on l’entende s’écrier d’une voix pénétrée mais calme : _Dieu est grand ! Dieu est miséricordieux !_ et se prosterner devant l’Être invisible qu’il implore, humilier contre la terre son front sillonné par les privations ; que l’on examine son air de confiance dans la Divinité, confiance bien naturelle dans ces affreuses solitudes où l’homme ne paraît qu’un grain de sable ajouté aux mers de sables qui l’entourent ; que l’on se représente un pareil tableau, et ces mêmes paroles, ces mêmes gestes que nous avons trouvés ridicules au milieu d’une foule nombreuse, nous inspirent un respect involontaire lorsqu’ils n’ont d’autres témoins que l’Être-Suprême, et d’autre théâtre que l’immensité du désert.
Pourquoi faut-il que des hommes si rapprochés de la nature ne possèdent de qualités précieuses sans les porter à des excès qui en détruisent l’effet ? Si leur touchante résignation est louable, elle dégénère souvent en apathique impassibilité ; et si leurs idées simples les élèvent vers la religion, leur aveugle crédulité les abaisse vers des croyances absurdes. Mais j’ai tort de les accuser ; la superstition est le résultat de l’ignorance ; totalement livrés à la cause, ils doivent posséder au suprême degré son effet inévitable.
Aussi ajoutent-ils la plus grande confiance au pouvoir des sortiléges et à l’influence des talismans. Il est rare de ne pas voir sur leurs bonnets et autour de leurs bras de petits lisérés de papiers enveloppés dans des bandes de peau ; ils contiennent quelques versets du Coran ou des grimoires inintelligibles écrits par de rusés fripons, qui jouent les inspirés pour mettre à contribution la crédulité de leurs dupes. Ces talismans se retrouvent partout, enfants et vieillards en sont munis ; on les voit suspendus à l’entrée des tentes, aux cous des juments et des chameaux ; ils passent pour neutraliser l’effet des sortiléges, guérir toutes sortes de maladies, et préserver les hommes et les animaux de tout accident fâcheux.
Rien ne prouve mieux la bizarre confusion des idées de ces Arabes que de les voir ajouter la même foi aux talismans écrits par des personnes d’une religion étrangère à l’islamisme ; il suffit d’être supposé magicien, pour posséder, selon eux, l’avantage de donner à ces colifichets leur inappréciable efficacité. En ma qualité de chrétien, et par conséquent de sorcier, on a souvent voulu profiter des rares vertus de ma science devineresse : il me répugnait de tromper aussi gratuitement leur confiance ; mais en vain je protestais contre le pouvoir surnaturel qu’ils me supposaient, mes raisons n’étaient pour eux que des prétextes ; et j’ai souvent été obligé, pour me débarrasser de leur importunité, à barbouiller des lambeaux de papier qu’ils enveloppaient bien soigneusement, en me témoignant une grande satisfaction.
Néanmoins, si cette excessive crédulité est ridicule, elle est accompagnée d’une grande simplicité qui les rend très-attachés aux anciennes traditions, et interdit chez eux toute espèce d’innovation. N’ayant que peu d’idées à eux, ils imitent religieusement ce qu’ont fait leurs pères, et répètent avec bonne foi ce qu’ils leur ont ouï dire. Si on leur demande l’origine de tel usage, la cause de telle dénomination, ils répondent avec bonhomie : _Cela se fait ainsi ; cela s’appelle ainsi depuis long-temps_. Ils paraissent même étonnés de ces questions, comme si ce qu’ils tiennent de leurs aïeux ne devait pas rendre tout examen superflu.
Quoique leurs traditions soient souvent bien défigurées, il en résulte néanmoins un avantage pour l’observateur, celui de découvrir dans les récits de ces Arabes, et principalement dans les noms qu’ils donnent aux localités, des traces précieuses qui remontent souvent jusqu’aux époques les plus reculées.
Les principales richesses des _Aoulâd-Aly_ consistent en troupeaux ; les cheiks, et parmi les simples Bédouins les plus aisés seulement, possèdent des juments. Des ânes très-petits, grêles de formes, mais habitués à une sobriété qui approche de celle du chameau, servent à transporter les effets d’un camp à l’autre ; les plus pauvres parmi ces Bédouins les emploient même à de longs voyages, et ils ont soin alors de ne s’écarter jamais du littoral, où l’on rencontre plus fréquemment des puits. Dès qu’on a passé la vallée de _Mariout_, il est rare de voir des vaches ou des bœufs ; les terres, en général, n’offrent pas d’assez gras pâturages pour ces bestiaux ; mais les troupeaux de menu bétail et les chameaux y sont très-nombreux.
Les moutons de la Marmarique ont la queue moins traînante, la laine moins touffue et le corps moins volumineux que ceux d’Égypte ; mais toutes ces proportions se trouvent généralement plus fortes que celles des moutons de la Barbarie.
Les chameaux présentent, d’un canton à l’autre, par leurs formes, par la disposition et la nature de leur laine, des nuances qui n’échappent point à un œil exercé, mais qui seraient difficiles à décrire. Ces nuances se changent même en différences marquantes, ou pour mieux dire en caractères opposés, si l’on franchit de plus grands espaces et que l’on compare les chameaux des contrées plus éloignées entre elles. J’aurai plus tard l’occasion d’établir ces comparaisons sur ce précieux animal : je me bornerai maintenant à faire remarquer que la nature, toujours prévoyante, pour mettre les chameaux de la partie septentrionale de l’Afrique à l’abri des intempéries de l’hiver, les a pourvus d’une laine touffue et d’une couleur obscure, tandis qu’elle a donné un vêtement plus léger et d’une teinte plus claire à ceux de l’intérieur de la Libye.