Relation d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque, et les oasis d'Audjelah et de Maradèh

Part 14

Chapter 143,537 wordsPublic domain

La population de Derne est composée d’Alexandrins, de Barbaresques, et de quelques familles du Fezzan qui sont venues s’établir dans cette ville depuis la conquête de leur pays par le pacha de Tripoli. On y trouve aussi des Juifs, ce qui n’est point extraordinaire, puisqu’on en trouve partout ; mais, selon les villes qu’ils habitent en Orient, ils sont plus ou moins heureux, plus ou moins avilis. On n’est point surpris d’en voir un si grand nombre au Caire. Ils y ont un quartier séparé, fort obscur et fort sale, il faut l’avouer : mais ce quartier, très- étendu, forme du moins une peuplade à part ; ces dehors de misère cachent des maisons commodes où l’industrieux _Saraf_[115] quitte, le soir, ses vêtements de couleur obscure et revêt d’éclatants habits. Rentré au milieu des siens, il se retrouve dans Israël, et dans l’intimité de ses amis, dans les caresses de sa famille ; il se dédommage de la contrainte et du mépris qu’il a subis durant la journée. Mais comment des Juifs peuvent-ils habiter ces petites villes où ils sont d’autant plus maltraités, qu’ils sont plus isolés ; où ils endurent de plus grands affronts que les premiers, sans jouir du plus faible de leurs dédommagements ? On les insulte, et ils se taisent ; _on leur crache au visage_, et ils baissent les yeux ! J’en témoignai un jour vivement mon indignation à _Hadji-Hamedèh_, et je lui demandai ironiquement pourquoi des hommes traités plus inhumainement que des bêtes ne désertaient point ce pays ? « Ils y sont nés, me répondit-il froidement, et ils y restent. » Je conçois que l’amour du pays natal puisse rendre habitables les sables du désert ; l’homme s’y trouve soumis à toutes sortes de privations ; il lutte de patience et de sobriété avec le plus patient et le plus sobre des animaux ; mais il y jouit de l’indépendance. Ornée de ce don ineffable, sa hutte modeste, brûlée par le soleil et entourée de solitudes silencieuses, vaut bien un palais, des berceaux de verdure, et des ruisseaux limpides qu’entourerait aussi le silence, mais le silence de la crainte. Quelle est donc la puissance qui peut attacher des êtres dégradés auprès de leurs vils tyrans ? Quel charme peut leur faire aimer le sol où ils sont nés, il est vrai, mais où ils traînent leur ignominie ? L’amour de l’or, me répondra cet autre : ils trompent ceux qui les méprisent ; ils sont couverts de haillons, mais ils cachent des trésors ; ils sont avilis, méprisés, mais ils sont riches. Étouffons, il le faut, la foule de réflexions affligeantes qui naissent d’un pareil sujet, et continuons notre récit.

Deux villages de Derne, _El-Djébeli_ et _Mansour-el-Fokhâni_, sont construits auprès ou immédiatement au-dessus d’anciennes grottes sépulcrales. Cette contradiction dans les mœurs de Musulmans vient de la grande utilité que leur ont offerte dans cette contrée pluvieuse les excavations dans la roche. Ainsi, sans trop s’inquiéter si ces excavations contenaient autrefois des cadavres d’infidèles, ils en ont profité pour en faire les greniers de leurs maisons, ou les ateliers de leurs modestes manufactures. Cet usage provient aussi de ce que ces grottes ne leur ont point présenté de ces nombreuses subdivisions, ni de ces anfractuosités ténébreuses où ces hommes-enfants croient entendre des voix magiques et voir des spectres épouvantables qui leur en interdisent l’accès.

En effet, aucune de ces grottes n’est subdivisée en plus de trois pièces, et la plupart n’en forment qu’une seule. Elles reçoivent toutes la lumière par une entrée carrée placée horizontalement, qui en éclaire toutes les parties. Comme objets d’art, elles n’offrent rien de remarquable : à l’extérieur de même qu’à l’intérieur, elles sont dépourvues d’inscriptions et de toute espèce d’ornement. En général, elles sont même d’un travail grossier ; on remarque dans toutes, à leurs parois, des excavations cintrées destinées à servir de sarcophage.

Les habitants de _Djébeli_ construisirent leurs maisons de manière que ces grottes se trouvassent dans l’enceinte. Ils y déposaient le fruit de leurs récoltes. Le ciel pluvieux de la contrée et le système d’architecture orientale donnaient à cet usage un effet inverse de celui que nous avons en Europe : chez eux la cave servait de grenier. Ce village est maintenant presque entièrement abandonné ; la peste qui s’y est une fois introduite, et les dissensions des habitants, en sont la cause. Les grottes de _Mansour-el-Fokhâni_ sont creusées dans le flanc de la montagne, dont la roche est tantôt nue et tantôt couverte de tapis de verdure. Les plus grandes ont été converties en ateliers, composés d’un ou de plusieurs métiers de tisserand parfaitement semblables à ceux des hameaux de la Provence. Leur situation, qui domine le vallon et les autres villages de Derne, en rend le coup-d’œil très-animé. J’y faisais de fréquentes promenades ; je me plaisais à m’arrêter devant ces ateliers ; j’y voyais les deux sexes s’occuper indistinctement à ourdir la laine ou le chanvre. Les jeunes gens étaient toujours assis les uns vis-à-vis des autres ; ils s’animaient mutuellement au travail par des chants ; je surprenais parfois leurs regards d’intelligence ; et tandis que la navette parcourait rapidement le tissu, les échos répétaient au loin leurs chants sauvages, mais agréables en tous lieux, lorsque dans les premiers âges de la vie ils peignent l’amour ou l’espérance.

On voit encore, aux environs de Derne, d’autres excavations à peu près semblables aux précédentes. De ce nombre il faut toutefois excepter celles que l’on trouve à dix minutes environ à l’est de la ville. Celles-ci, nommées _Kennissièh_ (les églises), sont situées au sommet des rochers escarpés qui bordent cette partie du littoral, et contre lesquels viennent se briser les flots de la mer. Les anciens y avaient pratiqué des escaliers ; on les retrouve encore par intervalles ; mais l’eau qui suinte des fentes de la roche, la tapisse de longues bandes d’hépatique et de mousse qui en rendent l’accès glissant et même dangereux. Des touffes de plantes ligneuses aident toutefois à franchir ce passage, et l’on arrive sur une petite esplanade semi-circulaire autour de laquelle règne un banc peu élevé, destiné à servir de repos aux familles de _Darnis_, qui venaient acquitter dans ce lieu leurs devoirs funèbres. Ce long banc est interrompu par l’entrée des grottes (Voy. pl. VII) ; il ne contourne que l’intérieur de la plus grande, ancien sanctuaire changé par la suite en chapelle chrétienne. Quant aux autres, elles furent toutes des tombeaux ; l’irrégularité de leur situation et l’inégalité de la roche en rendent l’aspect pittoresque. On y voit des voûtes et des niches de toute forme et de toute dimension, depuis le plein cintre romain jusqu’à l’ogive parfaite du moyen âge. Là, comme dans le reste de la Pentapole, on voit les travaux du christianisme entés sur ceux de l’idolâtrie. Des lampes funéraires furent placées par des Chrétiens sur les tombeaux des Grecs et des Romains. Le même cercueil servit à plusieurs générations ; la même enceinte retentit de langues diverses exprimant des religions différentes : et cependant les prières furent toujours les mêmes, les symboles seuls en étaient changés.

Mais ces voûtes, autrefois sombres et lugubres, maintenant crevassées par le temps, sont la plupart éclairées du soleil. Les hommes des divers âges ont disparu ; leurs ossements mêmes sont devenus la proie des vents. La nature a chassé de ces lieux toute image de deuil : elle a placé des guirlandes de vertes capillaires là où étaient suspendus les crêpes funèbres ; elle a tapissé de mousse la pierre usée par la prière ; elle a couvert les parois de la roche de belles grappes de plantes saxatiles sans cesse agitées par les brises marines. L’oiseau voyageur, fatigué de sa longue course, vient se reposer sur leurs rameaux fleuris, et salue la terre par ses chants d’allégresse. Ainsi, rien ne troublerait désormais cette aimable solitude, rien n’y rappellerait sa primitive destination, si le bruit sourd des vagues irritées et la clameur des orages, pénétrant parfois dans ces caveaux, ne leur rendaient les voix lamentables et les anciens gémissements.

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[Note 102 : Ainsi nommé à cause d’un ancien puits qui se trouve au milieu du village.]

[Note 103 : Voyez Description de la Marmarique, page 55.]

[Note 104 : IRIART. v. 1, p. 486. L’anonyme place _Zarine_ à deux cent cinquante stades de la Chersonèse ; cette distance, de beaucoup trop courte, porterait à récuser l’identité de situation entre _Zarine_ et _Darnis_, si toutes les positions qui suivent à l’ouest dans ce stadiasme, ne correspondaient tant avec les documents anciens qu’avec les observations modernes.]

[Note 105 : Géogra. des Grecs et des Romains, t. X, part. II, p. 78.]

[Note 106 : _Posirion_ pour _Taposiris_ ; _Nazaris_ pour _Aziris_, etc.]

[Note 107 : Ed. WESSELING, p. 68.]

[Note 108 : Id. ibid. p. 734.]

[Note 109 : L. XII, 16.]

[Note 110 : WESSELING, in Hierocl. pag. 734. Cependant, suivant Hiéroclès, cette métropole était _Parætonium_ (Ibid.).]

[Note 111 : Geogra. sacra, p. 56, 184.]

[Note 112 : Oriens Christ. t. II, p. 631.]

[Note 113 : Epist. 67.]

[Note 114 : La cause de la méprise de ce voyageur vient de ce qu’en arabe le mot _ain_ signifie également œil et source (Voyez GOLIUS).]

[Note 115 : Changeur.]

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CHAPITRE VII.

Départ de Derne. — _Hydrax_ et _Palæbisca_. — Vallon _Betkaât_. — Château de _Maârah_. — _Massakhit_. — Ville pétrifiée. — _Zephirium_. — _Aphrodisias_. — Temple de Vénus. — Bains.

Vingt jours s’étaient écoulés depuis que je languissais dans une inactivité forcée, lorsque enfin une lettre de Ben-Ghazi vint me rendre à la liberté. Grace aux pressantes démarches du vice-consul anglais M. Rossoni, le gouverneur _Moukhni_ me permit de visiter la partie de la province comprise entre Derne et _Grennah_, m’enjoignant toutefois de ne point franchir ces limites avant l’arrivée d’un firman de Tripoli. Il m’envoya en même temps plusieurs lettres pour les principaux chefs des tribus arabes, et donna ordre à son premier écrivain, _Hadji-Abd-el- Azis_, de m’accompagner, afin de me garantir, autant qu’il serait possible, des dangers auxquels je voulais, disait-il, si aveuglément m’exposer.

La joie que me causa cette nouvelle fut néanmoins troublée par l’état peu rassurant de la santé de M. Müller. Sa maladie, au lieu de se calmer, avait empiré à un tel point qu’elle le rendait absolument incapable de supporter de nouvelles fatigues. Quelque peine qu’il m’en coûtât, je me vis forcé de le quitter. _Hadji Hamedèh_ se chargea de veiller à son rétablissement ; le plus fidèle de mes Nubiens resta auprès de lui pour le soigner ; et je rentrai dans le désert.

Si la contrainte et les précautions auxquelles un Européen est soumis dans les petites villes de l’Orient, lui en rendent le séjour désagréable lorsqu’il est volontaire, que l’on juge de l’anxiété qu’elles doivent produire sur son esprit, lorsque ce séjour est forcé. Aussi, dès qu’il en est affranchi, dès qu’il a pu rentrer dans les solitudes, il se sent comme débarrassé de lourdes chaînes : il a quitté la gênante livrée des villes, et repris le manteau du désert ; monté sur la jument docile ou sur le fougueux dromadaire, il éprouve le besoin de se répandre dans l’espace ; il respire avec volupté cet air du désert, cet air de liberté qui change en idée de sécurité et de plaisir la frayeur que sans lui son immensité ferait naître.

Cependant les lieux où je me trouvais n’étaient rien moins qu’effrayants, et leur aspect ne pouvait qu’ajouter au plaisir de recommencer mes promenades aventureuses. La partie du plateau qui s’étend au-dessus de Derne, quoique en général dépourvue de haute végétation, est agréablement ondulée de vallées vers le nord, et devient toutefois moins fertile vers le sud.

Les ruines que j’y aperçus sont peu remarquables par elles-mêmes ; mais les souvenirs qu’elles m’occasionnèrent ne sont point sans intérêt. Au sud, et à trois heures de Derne, je rencontrai d’abord une petite construction isolée ; cet édifice est moderne, il est la demeure d’un santon. Après avoir suivi encore cette direction pendant quatre heures, j’entrai dans un enfoncement peu sensible que décrit la plaine vers l’ouest sur un espace de deux heures et demie. A son extrémité, je vis un grand château, grossièrement construit avec des matériaux plus anciens, et à une heure plus au nord les vestiges d’un bourg antique. Quelques mesquins rejetons d’oliviers, épars çà et là aux environs du château, lui ont fait donner le nom de _Zeitoun_ ; de même que des bouquets de figuiers ont fait donner celui de _Kouroumous_ aux ruines du village.

Dans l’un et l’autre lieu, on trouve les restes défigurés de plusieurs tombeaux antiques (V. pl. IX, 1 et 2). Il serait superflu d’entrer à leur sujet dans une minutieuse description ; nous aurons plus d’une fois l’occasion de nous arrêter devant ces innombrables mausolées qui couvrent la Pentapole, et dont l’étonnante conservation nous présentera l’image du deuil survivant presque seule dans cette contrée aux témoignages de son ancienne splendeur. D’autres objets attirent maintenant notre attention.

A cinq heures plus vers l’ouest de ces lieux, sont les vestiges d’un autre village avec une tour antique, qui fut pendant long-temps la résidence d’un chef arabe, d’où elle a pris le nom de _Bou-Hassan_ (V. pl. IX, 3). Ces nouvelles ruines n’ont rien de plus remarquable, et je n’en fais mention dans le moment, qu’à cause de leur position qui les rattache, selon mes conjectures, aux premières plus intéressantes.

Ces deux bourgs se trouvent sur les confins des terres réellement fertiles, puisqu’à quelque distance dans le sud on ne voit plus d’autre végétation qu’une espèce d’arthémise ligneuse, et quelques arbustes clair-semés dans les bas-fonds. Cette situation rappelle celle d’_Hydrax_ et de _Palæbisca_, villages placés par Synésius aux confins de la Libye aride[116] ; dans l’intérieur de la Cyrénaïque, suivant Ptolémée[117] ; et faisant partie de la Libye Pentapole, d’après la Géographie sacrée[118].

Cependant on ne pourrait émettre sur ce sujet que des conjectures très- vagues, si l’évêque de Ptolémaïs ne nous avait laissé des renseignements plus positifs. Il nous apprend que _Palæbisca_ et _Hydrax_ dépendaient de l’église d’_Erythra_[119], ville située aux bords de la mer, et dont nous parlerons dans la suite. Quoique la dépendance religieuse paraisse avoir entraîné, à cette époque, la possession des terrains environnants[120], néanmoins celle d’un lieu voisin d’_Hydrax_ devint un grave sujet de contestation entre les évêques d’_Erythra_ et de _Darnis_. Synésius, appelé pour juger ce différend, décrit le lieu qui en était l’objet, comme couvert de vignes et d’oliviers, et muni autrefois d’un fort château, abattu par un tremblement de terre, et dont on avait ensuite redressé une partie des murailles[121]. Ce château, ajoute-t-il, était situé dans un endroit spacieux, et il était plus rapproché de _Darnis_ que d’_Erythra_[122] ; puisque cette proximité, évidemment reconnue, fut cause qu’il fut adjugé avec ses dépendances, à Dioscure, évêque de _Darnis_[123].

D’après cette description, transmise par un témoin irrécusable, description qui s’accorde parfaitement avec les ruines et les restes de culture que j’ai fait remarquer à _Zeitoun_, la position d’_Hydrax_ ne saurait être aussi méridionale qu’elle l’est dans plusieurs cartes[124]. On chercherait vainement, en pénétrant davantage dans l’intérieur des terres, des lieux propres à l’olivier, à moins que la même cause ne produisît les mêmes effets, ainsi qu’à Ammon. De plus, dans l’endroit que je viens de décrire, cet arbre avait besoin d’être entretenu par la culture. Il ne se trouve point là sur son véritable sol indigène ; abandonné à lui-même, il ne présente plus que des troncs sans feuillage et de frêles rejetons. Cette circonstance n’a point échappé à l’esprit simple et par cela même souvent observateur des Arabes : le nom qu’ils ont donné à ce lieu, indique leur surprise d’y trouver les restes d’une végétation qui lui est presque étrangère.

Les ruines de _Bou-Hassan_ sont à l’entrée du vallon _Harden_, qui, d’abord spacieux, se rétrécit ensuite insensiblement, et forme enfin une gorge tellement étroite, qu’elle ressemble à un profond sillon creusé dans la montagne ; à ce point le vallon quitte sa première dénomination, et prend celle de _Betkaât_.

Le désir de connaître dans toutes ses parties la contrée que je visitais, m’engagea à pénétrer dans la gorge de _Betkaât_, malgré les vives instances d’_Abd-el-Azis_, qui s’efforçait de m’en détourner. Je commençai alors à soupçonner le caractère faible de ce vieillard, et, pour en prévenir les dangereuses conséquences, je persistai dans mon dessein. L’axe général de ce vallon est du nord au sud ; mais il décrit une infinité de contours qui en varient l’aspect et produisent les contrastes les plus inattendus. Ses rives très-exhaussées, tantôt resserrées et couvertes d’un bois épais, et tantôt s’élargissant de chaque côté en demi-cercle, forment tour-à-tour de sombres défilés impénétrables à la lumière, et de riants amphithéâtres couverts de riches prairies.

Notre marche fut souvent interrompue par des visites d’Arabes qui sortaient de leurs tentes cachées comme des tanières dans les réduits les plus obscurs. C’était là le motif de la prévoyante sollicitude d’_Abd-el-Azis_ : il fallait à chaque instant décliner nos noms et nos projets ; et le craintif représentant du bey, loin de faire valoir ses titres avec hauteur, mettait au contraire dans ses réponses la politesse la plus affectueuse. Aussi, dès ce jour, il me répéta souvent qu’il aimait le grand air et les plaines, parce que les réduits cachés et les forêts nuisaient à sa santé.

Nous commençons ici à entrevoir le système des Cyrénéens dans la défense de leur contrée : les deux rives de _Betkaât_ étaient autrefois couvertes par intervalles de postes fortifiés, d’où l’on veillait au repos de ses habitants. La mieux conservée de ces ruines se trouve sur le point le plus élevé et aux deux tiers de l’étendue du vallon : elle consiste en deux bâtisses carrées, construites sur un rocher escarpé, où l’on gravit avec peine. Immédiatement au-dessous des ruines sont deux excavations dans le roc, entièrement comblées ; deux énormes dalles servaient à fermer hermétiquement chaque entrée, placée horizontalement. Ces excavations se trouvent fréquemment dans la Pentapole sous des ruines semblables à celles-ci, qu’elles soient sur des hauteurs ou dans la plaine ; mais cette différence dans leur situation en rendait aussi diverse la destination. Ces souterrains nous présenteront, en effet, tantôt de vastes magasins ou de profonds réservoirs, et tantôt d’étroites galeries pour faciliter les sorties des assiégés. D’autres fois ils formeront de petits sanctuaires : de grandes niches, et de larges entrées ornées de pilastres, en seront la preuve. D’autres fois encore, en les voyant disposés en galerie autour du château, nous y reconnaîtrons de petites nécropolis où l’on déposait peut-être les restes de ceux qui avaient défendu leur patrie contre les attaques des Barbares. Des indices certains nous guideront dans ces diverses destinations. Leur examen réfléchi pourra jeter quelque lumière sur les usages des anciens peuples de cette contrée. Nous étudierons moins la Pentapole en parcourant la surface du sol, qu’en nous enfonçant dans les entrailles de la terre : les Barbares qui ont détruit les édifices n’ont pu faire écrouler les montagnes ; les villes et les temples ont disparu, mais les souterrains existent encore.

Non loin des grottes de _Betkaât_, jaillit une belle source ; ses eaux sortent en bouillonnant du flanc du rocher, et, selon les obstacles qu’elles rencontrent dans leur course, elles se ramifient en plusieurs ruisseaux qui prennent des directions différentes, répandent partout la fertilité, et ajoutent beaucoup aux charmes que présente la sommité pittoresque de _Betkaât_. De ce point élevé, la vue s’étend fort loin, et l’on pouvait apercevoir de tout côté l’arrivée des hordes ennemies. Cette réflexion me suggéra à l’instant une foule de pensées. Un pâtre, placé à côté de moi, m’indiquait les ruines que je désirais visiter : au nord je voyais, me disait-il, la belle vallée _de la Coupole_ ; vers l’est, la colline _des Souterrains_ ; un point noir dans l’horizon annonçait le temple _des Fruits_ ; et plus loin encore était la ville _des Statues_. Mon esprit, tantôt attentif à ces récits et tantôt recueilli en lui-même, se porta involontairement à cette époque où les anciens possesseurs de la contrée veillaient, du lieu même où je me trouvais, à l’arrivée des hordes africaines, et les repoussaient ensuite dans les déserts. Combien les temps étaient changés ! Un descendant de ces peuplades, sauvage comme elles, m’indiquait maintenant en noms défigurés les vestiges des villes où régnèrent jadis les souverains de la Pentapole. Ces tours qui firent trembler ses ancêtres, maintenant écroulées, le Libyen les foulait avec dédain ; il en méconnaissait jusqu’à l’antique usage : et tandis que ses troupeaux paissaient l’herbe qui croît sur leurs débris ; tandis que ses tentes couvraient les plaines et les vallées ; assis sur ces murs autrefois redoutables, paisible, il chantait ses guerres sanglantes ou ses sauvages amours.

Préoccupé par ces idées, je descendis lentement le rocher de _Betkaât_, et m’enfonçai de nouveau dans les sinuosités du vallon. De mêmes objets ne produisirent plus sur moi de mêmes impressions : de nouvelles ruines, de nouveaux sites frappèrent mes regards sans les arrêter ; et nous quittâmes enfin ces sombres défilés, pour entrer dans la spacieuse vallée de _Koubbèh_.

Des vestiges de belles fondations me firent soupçonner que je m’approchais d’un canton des plus intéressants de l’ancienne Pentapole. Mais avant de pénétrer davantage dans l’ouest, entrons dans une nouvelle vallée qui fait suite à celle de _Koubbèh_, et contourne brusquement vers l’est jusqu’à Derne. L’ordre de mes récits me paraît préférable à celui de mon itinéraire.

Cette nouvelle vallée prend d’abord le nom de _Tarakenet_. Moins étroite que celle de _Betkaât_, mais plus boisée encore, elle est, pour ainsi dire, encombrée d’une végétation tellement active, qu’elle couvre entièrement la pente des collines, se presse dans le fond de la vallée, et ne permet de la traverser, qu’en se frayant un passage à travers un épais taillis d’arbres et d’arbustes. En la parcourant, on aperçoit sur une des sommités qui la dominent un autre poste fortifié. De telles ruines sur de pareilles situations sont si fréquentes dans ces montagnes, que désormais il me suffira de les nommer en passant ; je n’entrerai dans quelques détails à leur sujet que lorsqu’elles me présenteront des caractères particuliers. De ce nombre est le château de _Maârah_, situé sur la rive septentrionale de la vallée de ce nom, prolongement oriental de celle de _Tarakenet_.