Refaire l'amour

Part 12

Chapter 124,101 wordsPublic domain

Je prends Sirloup par le collier, je l’amène à ses pieds:

--Tu vois cette femme, Sirloup! Il faut l’empêcher de sortir. Je te défends de la quitter d’un pas. Je t’institue son gardien, même contre moi, même si je lui permettais de partir.

Sirloup a enfin compris qu’il faut aimer _la dame_ par amour pour moi. Lui, le brave animal n’a pas les préjugés sociaux. Il est le chien, sans arrière-pensée, ne ronge pas sa chaîne en essayant de tout casser pour redevenir libre. Où il est attaché, il aime! Et il se rend compte immédiatement que la révolte est inutile parce que rôdent autour de nous des forces inconnues dont nous ne sommes pas responsables, qui nous dominent et nous font prisonniers au moment où nous nous y attendons le moins.

Couché à ses pieds, il soupire, se résigne, tire sa langue héraldique pour lécher doucement ces deux petits museaux de velours qu’il pense doués d’une vie à part.

--Nous avons la paix avec celui-ci, murmure Pauline Vallier; à _l’autre_ maintenant.

Elle descend de l’estrade et va, suivie de Sirloup, se jeter sur le divan.

Je place le chevalet derrière une draperie en disant d’un ton détaché:

--Est-ce que je pourrai, demain, aller vous saluer à la gare, chère madame?

--Ça, jamais! Je m’en vais avec une femme de chambre que j’ai arrêtée hier. De plus, il y a des gens de chez nous qui peuvent monter dans le même train que moi.

--Je suis donc obligé de vous faire mes adieux tout de suite, car moi je n’ai pas envie de souper aux étoiles avec une femme comme il faut.

Le parfum qui émane d’elle et, probablement, la chaleur orageuse, m’énervent au point que je me sens attiré par la petite table en X où l’on plaçait, cet hiver, la lampe en veilleuse, la tasse de verveine. Il n’y a plus de lampe timide ni de douce verveine, rien qu’un paquet de feuilles volantes pour mes esquisses et dessus, un presse-papier, _en acier_.

Ah! les voyages, les beaux voyages! C’est fini. Je n’y tiens plus. Une lassitude accablante me paralyse le cerveau. Le travail ne me tente pas davantage après ce portrait que j’ai signé comme un lâche, oui, vraiment, elle a dit le mot, mais pour exprimer un autre état cérébral. Je cherche vainement un moyen, un prétexte pour lui demander une prolongation de... peine! A quoi bon? Nous sommes comme deux êtres sur les deux rives opposées d’un fleuve. Nous nous parlons avec un abîme entre nous sans pouvoir nous unir dans le même cri, le seul cri vraiment naturel.

Il n’y a plus ni amour ni haine et le désir se tait en présence du vide glacé, du vide vertigineux qui nous sépare. Je tourne autour de ma cage de velours. Sirloup fait semblant de dormir aux pieds de _la dame_, mais il me guette. Il attend un ordre. Il flaire l’orage, lui, et ne s’y trompe pas. Que va-t-il arriver si son maître perd le peu de raison qui lui reste?

Je continue à tourner. Sirloup se relève à moitié. Il ne faut pas qu’il la quitte, il demeurera son ombre, l’empêchera de sortir, oui. Sa pauvre cervelle de chien qui a trop chaud rumine toutes les chances que son gibier peut avoir de lui échapper. Il est au supplice, m’éblouit de ses prunelles flambantes. Je ris, intérieurement, en songeant que si j’avais décidé de la lui faire étrangler, ce serait la même obéissance passive. Il n’hésiterait pas... Je tourne.

--Alain, supplie Pauline Vallier, impatientée, venez vous asseoir près de moi, comme lui, ça vaudra mieux. Vous me faites mal au cœur!

Un dernier tour. Ma pensée se cogne aux vitres du plafond, tel un oiseau fou. Elle va se remarier ou retrouver l’amant de province, l’homme de tout repos, fortune et réputation assises... Moi, non, je ne veux pas m’asseoir. Je pourrais essayer de m’expliquer, dire en des phrases littéraires, car l’exaspération amène fatalement des mots romanesques, le trouble et le désespoir que j’éprouve, car je sais bien qu’elle ne reviendra plus... Est-ce que je vais l’attendre encore? Ça, je ne veux pas, ce serait intolérable. Les hommes et les femmes passent donc toujours les uns à côté des autres sans se voir, sans s’unir et ne font que se heurter douloureusement sans se rejoindre?

Tout en souffrant de ce départ comme un damné, je sais que mon orgueil, celui qu’elle vient de froisser sous son talon, n’abdiquera pas. Cette femme, j’ignore pourquoi, m’a donné deux moments de son existence qu’elle efface implacablement. Elle se venge... ou venge les autres?

Refaire l’amour? Qui me refait!... Je repasse devant la petite table, d’un geste involontaire (je ne suis plus que le volant d’une machine emballée) je me saisis de ce presse-papier, de cet objet en acier, mon revolver. Je vise la femme à la tête, cette jolie tête brune se penchant sur Sirloup. Non, il ne faut pas la défigurer. J’abaisse l’arme, vise à la poitrine. Mon chien perçoit le déclic du cran d’arrêt, il se redresse, brusquement, les oreilles pointées. Le coup part...

... Et c’est lui qui tombe, le crâne fracassé, la gueule horriblement ouverte pour un hurlement que le sang étouffe.

La femme est debout, terrifiée, devant le cadavre du chien, raidi dans sa dernière convulsion.

--C’est abominable, Alain! Pourquoi avez-vous tué ce pauvre animal?

--Je ne l’ai pas tué. Il est mort à votre place, voilà tout.

Je crois que je lui ai répondu. Je n’en suis pas sûr.

Elle s’enfuit, glisse éperdument sous les rideaux violets. Ce n’est plus qu’une ombre se fondant, comme le portrait, dans un pli mouvant du velours.

A genoux, devant la bête morte, je pleure, je me tords les mains jusqu’à l’arrivée de mes domestiques.

--Notre pauvre Sirloup! gémit Francine. Il était donc enragé? La dame vient de se sauver en courant. Il ne l’a pas mordue, au moins?

Et Nestor ajoute, sentencieusement:

--Moi, je disais bien que ça finirait mal! Ce chien avait quelque chose de pas ordinaire à gratter la terre perpétuellement.

XXI

Je suis resté très longtemps absent et je reviens chez moi comme un étranger qui a perdu l’habitude de vivre à la même place. Tout m’importune et me cause un étonnement de mauvais goût. Suis-je guéri ou encore malade? Je trouve la maison trop petite, le jardin inutile, ses trois arbres centenaires trop grands et cette vasque, ce miroir de poche d’une eau sombre, où je me vois en noir, me fait sourire de pitié.

Francine, qui m’accompagne dans ma promenade autour de ma cage parisienne, m’explique, les yeux mouillés d’émotion, les différents changements survenus pendant mon absence et elle parle à voix basse comme si quelqu’un était mort.

--Vous aviez bien recommandé de lui donner de l’air et de la lumière à cet arbre, et nous avons fait venir des ouvriers pour enlever le toit et arranger les châssis pour qu’on puisse les lever ou les baisser selon le beau ou le vilain temps. Ah! Monsieur! Ces ouvriers de huit heures... il y en a un qui a posé son échelle juste sur la branche du platane et l’a cassée au ras de l’écorce! Quand on pense que tout ce qu’on faisait c’était pour elle! Mais que Monsieur ne s’en désole pas. Le printemps prochain vous verrez une autre pousse. Je le sais bien, moi, qui en ai détruit le germe si souvent. J’y veillerai, Monsieur, je vous le promets.

Je hausse les épaules. Au fond, l’aventure de la branche cassée ne me touche pas énormément.

--Et le portrait?

--Selon les instructions de Monsieur, on l’a emballé, roulé et cacheté, porté à l’adresse laissée par Monsieur. On a retiré un reçu de la patronne de l’hôtel de Flandres, mais on n’a pas d’autre preuve de son arrivée chez cette dame qui a eu si peur d’être mordue.

Je m’arrête devant un parterre de pensées flétries, ayant dû fleurir, du violet brun au mauve rose, le carré de gazon, un peu surélevé, qui recouvre la tombe de Sirloup. C’est là que je l’ai fait allonger dans sa pose de chien héraldique, le museau appuyé sur ses deux pattes en croix. Mon Sirloup! Là je ressens un violent spasme de douleur intérieure. Je ne me rappelle plus, de la femme, que la mort du chien! Tout est aboli, détruit, assassiné, nuis j’entends encore l’aboiement lugubre de mon compagnon de route. Il m’a suivi pendant tous mes voyages et je me suis retourné bien souvent pour l’écouter derrière ma voiture, après laquelle son ombre douloureuse courait.

--Mon pauvre chien!

--Nous y pensons aussi. Monsieur, murmure Francine émue, quand nous fermons les portes, le soir. Avec lui on dormait sur les deux oreilles. Mais on ne peut pas blâmer Monsieur de l’avoir tué. Il n’était que temps! Il aurait fait des malheurs. C’est un miracle qu’il n’ait pas atteint Monsieur ou la dame. Pour la serre, nous avons dû en ôter les meubles et les rideaux, comme de juste, parce qu’on ne peut pas prévoir, du soir au matin, une averse. Ces ouvriers nous ont laissé le toit en réparation pendant les mois de chaleur; alors, on craignait les orages.

--Il faudra tout simplement démolir la serre. Je n’ai pas besoin de cette pièce pour mon usage particulier et on rendra l’arbre, vivant ou mort, à la nature qu’il n’aurait jamais dû quitter. Je vous remercie, Francine, vous avez agi pour le mieux, selon votre coutume.

Oui, tout est en ordre. Tout est fini. Aucun espoir n’est permis sur cette ruine, ces décombres d’une existence secrète que j’ai dévastée moi-même. Or, je ne souffre plus. Seule, cette perte du chien me semble intolérable depuis mon retour parce que j’ai le loisir de penser. Le roulement de ma voiture m’a tenu lieu de jazz-band pour extérioriser mes supplices, les vaporiser au vent de la course, mais ne vont-ils pas reprendre leur lancinante acuité au milieu de ce repos total, de ce silence de cimetière, puisque mon jardin en est devenu un, recèle la victime d’un crime ignoré dont le mystère, le miracle, m’accable?

Il est très curieux de constater combien un souvenir peut être à la fois féroce et puéril. Aurais-je regretté cette femme énigmatique comme je regrette mon pauvre Sirloup?

En m’interrogeant sérieusement, minutieusement, en juge d’instruction qui recherche la culpabilité dans les moindres mobiles, je ne le crois pas. Chose singulière, je l’ai tuée elle-même plus sûrement en tuant Sirloup à sa place, parce que l’intention domine certainement le fait.

Près d’un an de bruits et de mouvements plus ou moins désordonnés à travers des pays neufs, dans les palaces ou les auberges, n’ont pas effacé la silhouette du grand animal dressé par l’horreur et la stupeur devant le corps humain que je visais, ce corps qu’on m’avait vu couvrir de ferventes caresses. La bête se dévouant au nom de son instinct, de sa passive obéissance à mes ordres, ne s’attendait pas à être récompensée par cette affreuse douleur lui broyant le crâne. Qu’a-t-il compris, mon chien, dans cet éclair du coup de feu le foudroyant aux pieds de celle qu’il protégeait, gardait, uniquement parce que je l’aimais, moi, son maître?

Nestor m’a suggéré, respectueusement, l’idée d’avoir un autre chien. J’ai failli me mettre en colère, violence incompréhensible pour ce brave homme, colère d’autant plus aveugle que je pourrais concevoir, jusqu’à un certain point, le remplacement de la... femme!

Je travaille, je classe mes croquis de voyage et je pense à un album de souvenirs sur des vieux châteaux entrevus par de beaux couchers de soleil ou de pâles brouillards du matin.

Déjà s’entassent les cartes, les jolis cartons glacés des amis et des amies, invitations pour les thés, les déjeuners, les dîners où l’on rencontrera les mêmes gens, les mêmes femmes, les jeunes avant un peu vieilli, les vieilles avant rajeuni beaucoup. Il suffit de quelques mois d’une nouvelle mode pour changer les physionomies, mais ce sont toujours les mêmes propos: «Que nous préparez-vous, cher maître? Que nous rapportez-vous de vos courses?»

Puis ce sont les modèles qui sollicitent gracieusement mon attention par des promesses dont quelques-unes sont pleines de sous-entendus naïfs.

Et le jour vert commence à descendre plus ambré et plus rose, telle une eau mêlée de rouille de fer ou de sang séché, avec de temps à autre, pour percer ce jour triste, d’un cri en coup de couteau, le grincement des gonds de la grille qui appellent je ne sais qui au secours de je ne sais quoi.

Je suis à l’étage, dans mon atelier, devant une ébauche d’ancienne abbaye qui me donne heureusement du mal à reconstituer d’après mes notes. Je dis: heureusement, parce que les travaux faciles ne m’intéressent plus du tout. J’ai laissé en plan une jolie esquisse de paysanne du Piémont, n’étant pas très sûr que cette jolie femme-là ne représente pas un travesti d’opérette loué par l’hôtel que j’ai habité un soir de panne. Mon chauffeur a dû aller me chercher ça dans une maison louche pour me faire attendre la réparation urgente qui s’est éternisée trois jours, grâce à l’obligeance du modèle.

Mais le rayon de lumière tombé de ce cintre, de cette voûte effondrée qui laisse jaillir le ciel en fusée bleue du trou de sa blessure à jamais béante? Quelle couleur me rendra mon impression que j’ai été obligé de noter avec un mauvais crayon gris.

--Monsieur, murmure Francine, arrivée jusqu’à mon chevalet, dans son glissement de souris, il y a un homme qui insiste pour vous voir. Je préviens Monsieur qu’il _marque mal_.

Je lève la tête. Le visage de Francine est fermé comme lorsqu’elle est hostile à un visiteur.

--Eh bien, renvoyez-le. Je n’attends personne ce soir, et je vais sortir.

--Je dois dire à Monsieur que ce garçon me paraît fort entêté. Il a déclaré qu’il était Jules Nordin et que ça vous apprendrait quelque chose. Alors, je suis venue...

--Jules Nordin? Non, ça ne m’apprend absolument rien. Savez-vous ce qui l’amène?

--Il ne veut pas m’en parler à moi. Il prétend que son nom suffira pour que Monsieur le reçoive.

--Ah! Jules Nordin, Jules Nordin... Il vient peut-être de la part de quelque fournisseur.

--On n’a jamais rien à réclamer à Monsieur. Nous ne laissons pas traîner les factures, Monsieur le sait bien. Ce Jules Nordin-là m’a tout l’air d’un apache: une casquette, des mains rouges, une mauvaise figure. De trente à trente-cinq ans. Il a d’abord parlé poliment, puis, il a haussé le ton en disant qu’il était un ancien combattant; alors, mon mari qui rempotait des fuchsias est arrivé pour savoir de quoi il retournait et ils sont encore à discuter sur le perron.

--Francine, faites-le entrer. On doit toujours recevoir un ancien combattant... surtout quand il a une mauvaise figure.

--Mais, Monsieur...

--Allez et lorsqu’il sera ici, qu’on nous laisse tranquilles, hein!

Francine s’en va. Elle n’est pas très rassurée. Je me remets à peindre. Le crépuscule descend. Ce jour vert ambré, moitié soir d’automne, moitié soupirail de cave, ne convient pas du tout à mon étude. Il faut l’abandonner. Je me lève, repousse le chevalet, prends la petite toile que je confronte avec une grande glace et je me vois. Je ne vois plus que moi.

J’ai vieilli en ces longs mois de fuite hors de moi-même. Le vent de la course, de cette promenade folle qui ressemblait plutôt à un défi au bon sens, a imprimé des plis sur ma peau, là sur mon cou, a froissé mon visage qui n’est plus que le masque grimaçant du beau Montarès. Combien de temps _tiendrai-je_ encore en me soignant, moi, qui ai le mépris de tous les soins et dont la santé me fait oublier mon âge? Il me demeure, pour plaire, un sourire amer sur des dents prêtes à mordre, mes yeux sombres qui vivent de l’intense chaleur de la passion quand ils sont passionnés, mais qui deviennent terriblement graves dès qu’il ne regardent plus avec amour... et je suis dégoûté de l’amour sans amour. J’ai... de nouveau, _la fureur d’aimer_ et il me faudrait peut-être découvrir un objet digne de cette fureur.

Toute ma personne, dans ce veston d’intérieur de velours noir, me retourne une vision de deuil, un deuil de fantaisie que je n’ai pas conçu, mais que je subis, malgré moi, en dépit de ma coutumière simplicité, une austérité un peu théâtrale qu’accentuent les mèches grises et rebelles de mes cheveux. Cet Alain Montarès là, dans la glace terne, haute comme la paroi humide d’un puits, dans ce miroir de tout son passé, est en train de s’enfoncer dans la légende, une brume l’estompe, un gouffre l’attire.

Derrière lui la porte de l’atelier s’est ouverte et Jules Nordin, l’inconnu, pénètre. Je me retourne, je souris:

--Eh bien, mon ami, que désirez-vous? Mes domestiques vous ont fait attendre? Ils ont eu tort. Asseyez-vous là. Je vous écoute.

XXII

Quelqu’un _qui marque mal_, pour employer l’expression vulgaire dont s’est servie Francine.

--Alors, comme ça, monsieur Montarès, mon nom ne vous dit rien? gronde ce quelqu’un, les poings crispés.

Il est férocement peuple, a les maxillaires trop développés, un teint blême que lui procure, sans doute, ce jour crépusculaire de mon atelier, mais il n’est pas aussi _mal_ que le pense Francine, car ses yeux sont franchement appuyés sur les miens. Il n’a ni peur ni désir de ruser devant plus fort que lui. Je sens que la chose qu’il vient chercher ici lui paraît son bien, son droit, et s’il est primitif, ce droit-là, il ne le cédera pas contre un droit beaucoup plus légal ou une menace. Ce personnage n’est pas dans la société, il est dans la vie et se moque absolument de l’entourage. Il me plaît.

--Oui, continue-t-il, Jules Nordin, et ma sœur s’appelait Henriette Nordin, quoi? Vous n’avez pas la mémoire de vos modèles, Monsieur le peintre des jolies filles, celui qui le fait à la pose?

Bon! J’y suis. Du chantage! Mon brave garçon, très peuple, est le frère, ou le souteneur d’un de mes modèles, lequel modèle se sera prétendu la victime d’une séduction. C’est amusant car, sur ce chapitre, il n’y a pas plus respectueux que moi vis-à-vis d’un modèle non consentant. Je n’en connais pas beaucoup dans le genre où je travaille qui est le genre léger, mais il en existe et je ne joue pas à ce mauvais jeu, d’abord parce qu’il gâche les ensembles et ensuite parce que je ne vois pas la nécessité de violer une femme puisque, fatalement, on peut toujours l’obtenir de bonne volonté en y mettant le temps ou le prix.

--Mon ami, dis-je sans le lâcher du regard et la main appuyée derrière moi au dossier de ma chaise, j’ignore de quelle jolie fille vous venez me parler. Il en est passé un certain nombre chez moi. Je les ai toujours rétribuées selon leurs prétentions. Je n’ai jamais séduit personne parce que le travail est mon but, au moins quand je dessine. Maintenant comme j’ai fait la guerre autant que vous, je vous jure, sur ma conscience d’ancien combattant, que je n’ai jamais entendu prononcer le nom de Mademoiselle votre sœur. C’est, d’ailleurs, tout ce que je peux vous jurer.

--Ma sœur n’était pas une demoiselle, répond Jules Nordin brutalement, c’était une ouvrière, une honnête ouvrière que vous avez débauchée. Henriette Nordin est venue ici, j’en ai la preuve, et elle en est sortie enceinte, vous m’entendez, son enfant est de vous, vous ne pouvez pas le renier. Malgré que ce pauvre gosse ne puisse pas encore parler, il crache déjà votre nom par ses yeux, ses grands yeux d’innocent.

Abasourdi, je suis pris entre l’envie, vraiment irrésistible, de rire au nez de ce garçon qui m’attribue, si généreusement, une paternité de circonstance et le désir de le reconduire jusqu’à la porte en m’entourant de toutes les précautions d’usage.

Et son visage aux traits ramassés, son air de jeunesse réelle qui adoucit la dureté de son regard, me donne une étrange sensation de pitié. Il faudra bien le forcer à se retirer et j’ai besoin de l’entendre m’en dire davantage, le bizarre caprice de l’apprivoiser. Je marche sur lui. Je lui pose, très doucement, presque tendrement, la main sur l’épaule.

--Voulez-vous, Jules Nordin, me raconter votre histoire plus tranquillement, sans menace et sans geste inutile, en me donnant des détails qui finiront peut-être par m’éclairer au sujet de la jolie personne en question? J’ai pu la connaître et, si je suis bien certain de ne pas être le père, je ne nie pas, d’avance, l’avoir fait poser pour... autre chose. Il ne me semble pas nécessaire, à cause de ça, d’en venir aux démonstrations bruyantes, parce que je pense que nous n’avons pas plus froid aux yeux les uns que les autres, le gosse y compris.

Il s’assied sur le fauteuil où je l’ai poussé, le front bas, l’air têtu, ses mains rouges abandonnées sur les bras de ce siège et il est, tout d’un coup, très ennuyé de se voir là.

--Quand on aura causé, je parie bien, qu’on ne se plaira pas davantage, monsieur Montarès, gronde-t-il. Oh! ce n’est pas la première fois qu’on se rencontre! Je vous ai déjà vu, l’année dernière, au cirque de Paris. J’étais debout, derrière vous, je vous ai appelé par votre nom pour savoir si je ne me trompais pas, pour vous reconnaître, de mémoire, seulement vous étiez avec une poule de luxe. Je me suis défilé quand vous vous êtes retourné. Ce que j’avais à vous dire, ça ne regardait pas l’autre. Elle aurait tout empêché. Les femmes sont tellement rosses entre elles! A ce moment-là, on faisait déjà des scènes à ma sœur rapport à son état. Oui, je vais vous conter la chose en détail. Ma mère et moi nous crevons de la vie chère qui augmente tous les jours. On est paré pour deux, pas pour trois. Le logement est déjà plein, vu que nous couchons tous dans la même chambre. La mère fait des ménages, moi, je suis ouvrier électricien, ce qui est un bon métier quand on ne chôme pas à cause des accidents. J’ai eu un bras brûlé par un appareil, un matin dont je me souviendrai. J’ai vu passer la mort, là-bas, dans les tranchées, mais, quand on se bat, c’est, naturellement, pour en finir avec la chienne d’existence, tandis que quand on travaille, c’est pour la gagner, alors, comme de juste, c’est moins drôle! Voilà: j’avais une sœur, elle est morte, elle, à la Maternité en accouchant d’un garçon et il n’y a pas à vous en garer, ce gosse-là est de vous, j’en remettrai mon bras au feu! Ma sœur nous l’a caché tant qu’elle a pu. Pourquoi? Ça, j’en sais rien. Sans doute qu’elle avait le béguin pour vous et qu’elle voulait pas qu’on vous ennuie, mais pour ma mère comme pour moi, il est signé, le môme... Après la mort d’Henriette on a été forcé de se charger du petit. On ne pouvait ni le mettre aux assistés ni au ruisseau. La mère, qui n’a jamais pu sentir sa fille, s’est entichée de son petit-fils; moi, je n’ai pas perdu la carte. Faut vous dire que les sentiments de famille, c’est pas mon fort! J’ai vu, d’un coup, qu’on allait à la faillite, histoire de soigner l’héritier d’un Monsieur dans la haute et ça ne se doit pas. Vous nous aiderez, foi de Jules, ou nous verrons à nous mesurer les coudes. Oh! je sais que vous allez fourrer la police entre nous, puisque la recherche de la paternité est interdite dans notre cochon de pays, mais si on veut vous flanquer la bonne aventure au coin d’un journal, et on trouve toujours une feuille dévouée aux intérêts du peuple, au jour d’aujourd’hui, ça ne vous fera pas rigoler parce que vous êtes dans les huiles. Si vous êtes libre de faire des bêtises, vous avez tout de même l’orgueil de ne pas les avouer en public, hein? Nous avons découvert le pot aux roses, rapport à ce que ma dinde de sœur tenait trop à le cacher. Un jour à l’hôpital, je lui ai montré un numéro de ce grand illustré qu’on appelle _La femme à Paris_ et...

A ce passage du récit de Jules Nordin, je bondis sur lui, je lui prends les poignets et je crie, ivre d’une douleur que je ne peux pas maîtriser:

--Bouchette est morte! Vous êtes le frère de Bouchette!

Il y a un moment de silence terrible.

Jules Nordin se lève, à son tour. Nous nous regardons, non plus comme deux ennemis, mais comme deux hommes brusquement plongés dans une commune misère.

--Ah! oui, Bouchette? balbutie-t-il. Vous ne la connaissiez pas sous son vrai nom? Faites excuses, monsieur Alain Montarès, je ne savais pas cogner si fort!

Je cours à un de mes cartons et après une recherche fébrile, j’en retire une épreuve de ma _Jeunesse_, la belle fille en fourreau de satin blanc qui élève au-dessus de sa tête une botte de mai rose dont les fleurs s’éparpillent dans ses cheveux dénoués.