Refaire l'amour

Part 11

Chapter 113,951 wordsPublic domain

--En toilette de soirée, très osée, très dernier cri, mais atténuant toutes les nudités inconvenantes.

--Une femme qui rira de ce rire-là, dans les vêtements d’une mondaine, mais ce sera effarant! Une élégante provinciale ayant fait venir de Paris le costume destiné à aguicher, sans doute, le vieux magistrat blasé ou le jeune gentilhomme farmer complètement idiot, hein? Merci bien, Line! Vous me prenez pour un autre. Tordez-moi le cœur en admettant que j’ai encore un cœur malgré vos doutes, mais n’essayez pas de tordre mes pinceaux. Alain Montarès n’est pas, ne peut pas devenir le peintre ordinaire des prudes ou des belles dévotes repenties. Il me faut à moi, pour pouvoir travailler, la liberté des chairs ou la suprême volupté de leurs gestes. Je ne peux pas songer à voir habiller de nouveaux préjugés sociaux la femme qui fut mienne entièrement, sans scrupules. J’admets volontiers que l’étude, un peu trop approfondie, que je m’en suis permise, soit injurieuse et je m’en rends tellement compte que je veux la détruire pour vous prouver mon... nouveau respect, cependant, je n’irai pas plus loin.

--Vous n’êtes, comme toujours, Alain Montarès, qu’un orgueilleux et un inutile. Vous préférez la destruction à la réhabilitation. Si vous faisiez cela, je pourrais croire à votre belle passion et emporter de vous, avec ce portrait, un meilleur souvenir. Vous ne m’aimez pas.

Je réfléchis, le front dans le couvre-pied de satin, me bouchant les oreilles pour ne plus rien entendre. Mon vieux fatalisme remonte. Après tout, c’est stupide de s’emballer comme ça sur des mots, des fictions. Il est clair que j’ai fini par entrevoir, tout à l’heure, la possibilité, pour moi, le plus vivant et le plus fort, de ne plus vivre, de me faire sauter la cervelle en rentrant chez moi, là-bas, derrière la grille de ce jardin, les barreaux de ma prison, c’est donc que j’envisageais de rester le plus faible après avoir joué, malgré moi, cette partie dangereuse?

Je suis surtout un impulsif. J’ai aussi le tort fondamental de devenir enragé dès qu’on me résiste. L’amour, ça ne doit pas être une perpétuelle révolte devant le sens commun. Je n’ai pas encore trouvé la créature passive qui me subira tout en daignant me comprendre ou me pardonner. Est-ce une raison pour me priver d’une consolation à laquelle je tiens plus qu’à l’existence quotidienne? Je ne suis ni ambitieux, ni intéressé par quoi que ce soit en dehors de mes passions, de ma passion... la belle affaire qu’une composition gâchée, une œuvre tarée, un portrait _dit de complaisance_, comme ceux que nous fabrique en série cet excellent Carlos Véra, cet homme de génie pour salon officiel? J’ai refusé de faire la tête de la princesse Servandini à cause de son profil chevalin qui ne m’inspirait pas, n’étant pas un _animalier_, je suis peut-être encore plus ridicule en refusant une retouche à une jolie personne. Je murmure, essayant de railler:

--Une robe de cinq heures, un déguisement, quoi? Lequel déguisement permettrait la pose en arrière, les cheveux flous, de ces robes chemises qui tiennent sans agrafes et qu’on rajuste, dans les garçonnières, en deux tours de mains pour courir ensuite chez Mme X... qui donne un thé, _l’alibi_.

--Je ne sais pas ce que vous voulez dire, Alain, je n’ai jamais eu de ces costumes-là. Mais, une draperie sur ma gorge, sur mes hanches, et je vous abandonne les jambes, puisqu’on porte des robes courtes, à la condition de leur mettre des bas...

Je riposte, brutalement:

--... Avec quelque chose dedans, si vous y tenez!

Elle fait une moue d’une innocence peut-être sincère, à la fois confuse et vexée qu’on ne semble pas estimer ses jambes à leur véritable valeur picturale:

--Vous n’allez pas me dire que dans ce bas-là il n’y a rien... ou vous seriez aveugle, Alain Montarès!

Et elle pose par terre la pointe de son pied, montre sa jambe gainée de dentelles, blanche comme un clair de lune sous le caprice léger d’un nuage.

Je me tais.

J’ai perdu... ou mieux, je suis perdu.

XIX

Dans le boudoir violet où pousse lentement, sûrement la menue branche du platane, un jour ardent coule du haut plafond de verre.

Il paraît que ce plafond peut s’ouvrir, mais il y a bien longtemps que les gonds de ses châssis ne jouent plus. Il faudrait appeler un ouvrier couvreur et ces gens-là ont la funeste habitude de chanter sur les toits. Entendre un coq humain claironner au-dessus de moi me semble impossible en ce moment.

Je contemple la pauvre branchette inexorablement vouée au supplice de la cage. Elle est robuste, cependant, la petite plante, et elle tend vers le ciel deux mains, deux feuilles digitées encore pliées, comme deux frêles poings... Ce n’est pas le miracle, c’est la fatalité, et pour le peintre comme pour l’arbre mort, c’est la joie normale, animale, réservée, sans doute, à leur expiation. Les miracles ne sont que les sursauts de nos enthousiasmes, les leurres de nos imaginations ivres d’un désir passionné. On finit toujours par voir ce que l’on veut ou voudrait voir. Or il ne faut pas s’endormir dans une superstitieuse confiance, car c’est en nous que doit résider la maîtresse volonté de notre direction morale, sinon immorale.

Je ne travaille plus. J’ai presque terminé mon ouvrage et je reste en prison moi-même avec ma toile. Mon modèle ayant préféré poser dans ce boudoir, j’ai dû y transporter tout mon attirail et il en résulte un désordre qui n’est peut-être pas tout à fait un effet de l’art. Le divan a reculé devant l’estrade où monte _la dame_, ses coussins sont jetés à terre au hasard de mes réflexions. Assis, les jambes croisées en face de Sirloup qui bâille, je fume sans m’apercevoir que le bon chien s’est brûlé plusieurs fois avec des bouts de cigarettes mal éteintes. Il ne me le reproche pas: il fait si chaud!

Tout est calme autour de nous. Le jardin nous enveloppe de sa tranquillité estivale. Nous avons une fin de juin splendide. Les _mères de famille_ sont revenues au sentiment de leur devoir et pullulent. Les nénuphars boivent avec avidité la grêle pluie que leur distribue le triton. Quant au gazon, c’est un vrai foin.

Nestor ne bougonne plus. Sa femme daigne sourire... tout en gardant une certaine réserve vis-à-vis de ce nouveau modèle, bien mondain. Cette dame avait d’abord posé déshabillée, elle a un remords, maintenant, et exige qu’on lui rende ses vêtements, c’est très légitime de sa part, mais combien superflu, vu la saison. Francine nous prépare des déjeuners et des goûters exquis, se distingue, malgré son mépris des caprices féminins. Quant aux dîners, on ne dîne pas, mon modèle se conformant au programme vertueux qu’il s’est tracé. Coucher ou s’attarder chez son peintre, ça, jamais! Nous nous retrouvons ailleurs.

Sirloup me regarde tristement, de ses deux topazes divergentes. Ce chien regrette le grand voyage. C’est par excellence le compagnon de l’auto. Il voudrait courir _assis_, comme Bouchette. Ce sont là des luxes de simples d’esprit. Se rappelle-t-il la scène du Bois?... Est-ce que je me rappelle, moi, les modèles du passé? Non! Pas plus que la petite branche du platane, ayant grimpé jusqu’au toit de verre, ne se rappellera ses premières feuilles. S’attarder dans le passé ou se trop préoccuper de l’avenir, c’est trahir deux fois le présent et c’est doublement inutile.

--Mon chien, sois donc raisonnable. Moi je traverse une crise de folie. C’est moi qui devrais avoir l’air enragé tandis que toi on t’accuse, à tort, de le devenir, sous prétexte que tu as bouleversé, en grattant, tous les semis domestiques. Mon cher toutou, elle ne m’aime plus. Je crois que si on lui demandait de choisir entre toi et moi pour l’accompagner dans la rue, à pied ou en voiture, elle choisirait le chien parce qu’il est décoratif, selon l’expression coutumière. Suis-je décoratif comme suiveur? Non, puisque je m’entête à ne pas me faire décorer. Son mari devait l’être et son futur le sera également... La décoration, ça se porte encore, en province. Ce qui est très curieux, c’est qu’elle n’attache aucune importance aux choses de ce monde. Elle ne conserve que le respect de leurs apparences. Je commence à la croire atteinte de la maladie du néant, d’un néant décoratif, un drap mortuaire semé de jolies larmes d’argent, ponctuation nécessaire à la page où il n’y a plus rien, mais, comme dirait notre cuisinière, _ça fait plus riche_! La vie n’a plus de prise sur ce corps envoûté, endormi. Elle porte son mari défunt comme un enfant dont elle n’accouchera jamais... Nous ignorons la fin de l’histoire, catastrophe ou épousailles régénératrices. Le mieux est de se contenter du peu que nous possédons, ce qui nous procure encore de bonnes heures, à nous, pauvres chiens que nous sommes!

La toile, en face de moi, est une chose bizarre, un monstre sans nom connu dans les annales de la peinture, au moins à mon humble avis. Carlos Véra déclarerait que c’est: _du jus de taupe_, tout en louant le dessin des dessous. On a tiré des plis sur ce corps blanc, déjà brisé aux jambes par des hachures sous lesquelles il faut que je retrouve les belles lignes effacées. L’astre du ventre ne rayonne plus. La robe est une création de mon personnel atelier qui ferait sourire Bouchette; une tunique plate, fort courte, bordée de jais, que juponne une longue frange de soie noire laissant à ces jambes toute leur liberté de... libertines. Gantées de Chantilly, elles m’ont donné un mal terrible à suivre, du bout de mon pinceau, inexpert à ces sortes de fioritures, les méandres de la dentelle qui les enveloppe. Le plus regrettable, c’est que j’ai fini par m’amuser de ce va-et-vient de franges s’écartant à propos pour laisser voir, juste au moment psychologique, la courbe d’un mollet ou la finesse d’une cheville. Ce qui est navrant, sous tous les rapports, c’est qu’on devine aussi la lascivité du corps, jadis nu, dans le sournois revêtement de cette robe-chemise. Je n’ai jamais consenti à ces exercices-là et j’y réussis trop bien. Les habitants de la sous-préfecture seront ravis, vieux magistrat paillard ou jeune gentilhomme naïf! Et Pauline Vallier ne s’aperçoit pas de cette abominable transformation, ça ne la choque pas!

Autrefois, c’était l’amour, la folie des sens lâchés en la pleine liberté de la passion. Aujourd’hui c’est le précieux et minutieux travail de la bonne maison X, le sous-entendu voilé de la plus louable des façons... puisqu’il y a des bas! Je ne suis pas payé pour ça, seulement je me demande ce que penseraient les camarades devant cette aguichante personne. Elle a gardé, ma foi, toute sa tête, son sourire éclatant, ses yeux d’au-delà et le divin renversement extasié. On ne m’a pas ordonné de lui mettre un chapeau, les cheveux ayant paru d’allure convenable, même quand leur torsion sur l’épaule indique nettement l’empreinte de la main amoureuse qui les a caressés.

Dans notre cage de velours, isolés du monde entier, nous sommes prisonniers tous les deux, tous les trois, avec Sirloup, des journées longues, angoissantes, nous vivons intensément, douloureusement, en attendant on ne sait quelle condamnation...

L’atmosphère saturée de parfums mêlés à la fumée de mes cigarettes est souvent irrespirable. On ouvre alors la porte sur le couloir, cette porte derrière laquelle arrive Francine discrètement pour annoncer que: «Monsieur et Madame sont servis», et c’est dangereux, à cause de la vertu de Francine, qui n’aime pas les modèles à tout faire, je crois.

Pour déjeuner, malgré la chaleur, Pauline Vallier jette, sur son costume trop court, aux franges trop longues, un kimono plus décent et murmure:

--Je n’ai pas faim, Alain, je suis fatiguée. Vous devriez me laisser sortir. J’ai tant de courses à faire avant mon départ.

La puérilité de cette femme n’a d’égale que sa profonde indifférence. Tout se réduit à une phrase leitmotive de toutes les situations: Ça n’a aucune importance.--Pourtant elle a des courses à faire... et elle tient à la rectification, à la réhabilitation de son portrait... à moins qu’une autre volonté la dirige, lui fasse accomplir des actes dont elle n’aurait pas conscience et, alors, j’ai, en dépit de tous les plaisirs, un frisson d’horreur.

Je ne réfléchis pas. Je subis. Je ne cherche plus à m’expliquer ou à me révolter. Le seul coupable c’est moi: je ne devais pas céder, je ne devais pas revenir. Et je me grise, pour l’oublier, avec _elle_ qui ressemble à _l’autre_, comme je tâche d’oublier le portrait de la femme nue pour jouer avec sa silhouette habillée: un mannequin.

Or, je commence à ressentir de véritables symptômes d’intoxication. J’ai un perpétuel vertige cérébral qui me donne des éblouissements, des hallucinations.

Hier, au cirque, où je l’avais conduite avant de rentrer à l’hôtel, pour essayer de la distraire, j’ai entendu distinctement quelqu’un qui prononçait mon nom, derrière moi. Quand je me suis retourné, il n’y avait personne, aucune figure de connaissance. J’ai ri et je lui ai dit:

--J’entends des voix, comme Jeanne d’Arc.

Elle m’a répondu, ironiquement:

--La chasteté mène à tout, Monsieur.

Aujourd’hui, il y a un peu d’orage dans l’air. On respire difficilement dans ce puits de velours sombre et le jour, là-haut, d’un or vert intense, fait mal comme une clarté électrique.

Sirloup tourne, sur son coussin, en face du mien, et se réduit à sa plus petite circonférence. Il n’aime pas la chaleur. Il s’ennuie et ne veut pas me quitter. Il est là pour guetter le moment où son maître excédé, à son tour, brisera sa chaîne, fuira au grand large de la nature.

J’ai déjà envisagé cette fuite, mais j’ai espéré qu’elle me suivrait. Elle n’en a nulle envie. Que lui importe la campagne, les aventures dans les auberges ou les palaces? Elle connaît ces émotions aussi bien que moi. Elle n’a plus besoin de changer d’air, elle! Là-bas, en un pays que j’ignore, elle a tout ce qu’il lui faut, en plus paisible, en plus respectable, dans un confort de tout repos. Ne sait-elle pas, par expérience, qu’en m’accompagnant, ce serait encore la même corvée, le même supplice: la chambre de hasard, la nuit faite aux volets fermés dans l’exaspération de ses parfums et les accrocs à ses dentelles?

Cependant, j’ai prévenu mon chauffeur pour un départ possible et tout est près, la voiture, la malle, l’album pour les croquis qu’on ne prendra pas, les papiers, les passeports, si l’on veut aller hors de France, tout, jusqu’au revolver dans son étui...

Sirloup gronde sourdement...

XX

La voici. Elle fait une entrée un peu tragique dans un kimono de satin noir avec la mine de la dompteuse pénétrant jusqu’aux lions. Elle est allée d’abord se déshabiller, ôter son deuil de convention pour se costumer en... _alibi_ mondain, aidée par Francine, une Francine pleine de petites attentions respectueuses, puis elle nous arrive, comme un verre d’eau glacée au milieu de cette chaleur étouffante, toute fraîche de ses ablutions, bien fardée, bien coiffée ou mieux décoiffée, toujours souriant de son sourire qui est quelquefois d’une inquiétante naïveté.

--Encore ce chien-là? dit-elle. Vous savez, Montarès, il a des puces. Vous ne pouvez donc pas vous séparer de lui? Quel attachement! Cela m’étonne de vous.

--Je l’aime beaucoup, en effet, malgré les puces. Et il y a, surtout, qu’il m’aime aussi.

--Vous tenez à l’amour d’une bête, vous, Alain, qui ne comprenez rien à l’amour, en général?

--Je tiens à ne pas perdre le bénéfice de ma particulière animalité. Ce chien m’obéit sans cesser d’être une créature fort intelligente: il me comprend, nous nous comprenons.

Elle s’assied, s’évente de son mouchoir. Sirloup vient lui lécher humblement les pieds. Il s’est pris d’une singulière tendresse pour ces petits museaux de velours qui font la navette, s’agitent sous les franges de la tunique.

--Laisse-moi tranquille, Sirloup. Tu as des puces. J’en ai trouvé une ce matin, au bain, et c’est une chose que je n’ai pas envie de rapporter chez moi.

Assis près d’elle, je baise ses mains, je remonte lentement jusqu’à la saignée du bras.

--Non, ne dérangez rien, je vous en prie. Je m’en vais demain. Vous le savez, cher Maître, nous n’avons plus que le temps d’être raisonnable, de travailler pour la dernière séance. Il fait tellement clair, ici! Vous n’avez pas honte! Mais, il me semble que quelqu’un me regarde du haut de ce plafond de verre.

--Ah! oui. Dieu, le grand Voyeur.

Elle m’envoie un soufflet léger, mais cinglant tout de même. Ces caprices de chasteté sont vraiment extraordinaires. Ils sont intempestifs, comme les puces de Sirloup qui lui n’a pas de... caprices. Là-bas, chez elle, elle supporte les pires fantaisies sans proférer un mot, une plainte, se bornant à serrer les dents à certaines minutes, n’avouant jamais, car _ce n’est pas une coupable_. Je lui ai fait observer, au sujet de la photographie de son défunt mari, que je la trouvais de trop entre nous: elle s’est contentée de hausser les épaules. J’ai eu le mauvais goût de lui raconter que les filles d’Espagne, auxquelles sa beauté s’apparente, avaient la coutume polie de tirer un rideau sur l’image du Christ quand elles recevaient... un client.

--Les morts ne reviennent pas pour si peu, m’a-t-elle répondu avec un tel mépris des convenances ou des inconvenances, que j’ai failli me révolter.

Il n’y avait plus qu’à prendre le portrait du défunt en question et à le flanquer par la fenêtre, seulement, ça n’aurait pas été... français. Je consens à devenir, passagèrement, un mauvais peintre, mais je ne veux pas perdre ma race _pour si peu_, selon son expression dédaigneuse.

Sirloup bâille, regarde la porte désespérément. Je l’ouvre. Il secoue la tête, refuse de sortir. Il tiendra tant qu’il pourra car il est la force de la bête, il représente la vie.

Elle est montée sur l’estrade, se cambre en arrière, puis pense à autre chose. C’est vraiment un excellent modèle, d’une patience angélique. Je ne lui refuse pas cette qualité, à part qu’elle en abuse à l’heure de la sieste.

Je travaille. Encore quelques touches, là, sur cette jambe, une lueur argentée, et je me redresse. Nous causons:

--Vous avez retenu votre place pour demain?

--Oui.

--Que désirez-vous que nous fassions, ce soir, la veille de votre départ, Line?

--Une promenade au Bois et souper, dehors, aux étoiles. J’aimerais... Alain, ne me contrariez pas, j’aimerais de la douceur avant de se quitter pour toujours. Suis-je indiscrète?

Elle sourit, mais est-ce en service commandé? Est-elle énervée par la tiédeur de ce salon trop capitonné de velours d’où ne tombe que le poids de cette lumière brûlante sans la légèreté de l’air pur? Redoute-t-elle une émotion, une faiblesse, ou veut-elle conserver de moi une autre vision que celle du _client_?

Combien de fois me serai-je trompé en me heurtant à la porte de glace de son indifférence! Moi, je ne suis coupable, hélas! que d’amour. Rien ne me retient à elle que cette espérance d’un geste, d’un mot, d’un frisson égalisant les chances que nous courons sur ce terrain affreusement glissant du plaisir partagé. J’ai étudié mon modèle sous tous les jours, sur toutes les faces et même par tous ses angles. Je ne comprends pas ce qui m’arrive, encore moins celle qui part! Quelle phrase faut-il faire et quel ton faut-il prendre pour essayer de lui rendre palpable ma rage ou mon chagrin? Je n’ai aucune expérience dans le discours platonique non accompagné de geste. Qu’est-ce que c’est qu’aimer quelqu’un platoniquement?... Et à quoi ça rimerait-il, _après_?... Ah! si j’étais poète! Mais, moi, je ne sais pas m’exprimer en mesure, je suis hors de toute mesure. Je ne suis qu’un violent, qu’un barbare! De sorte que, doué de la puissance physique je suis un impuissant cérébral, autant dire un idiot. Mais qui dit idiot, dans mon pays, là-bas, au soleil, dit _innocent_ et c’est pour cela qu’elle devrait me pardonner ou m’admettre. Elle admet bien Sirloup... moins les puces! Suis-je donc autre chose maintenant qu’un parasite encombrant, la bête qui mord et qu’il est nécessaire de chasser?

Je jette mon pinceau que, sans m’en rendre compte, je viens de casser en deux.

--Line, j’ai fini. Désirez-vous que nous sortions tout de suite? C’est accablant de rester ici.

--Vous avez envie de promener le chien?

--Je n’ai plus qu’un désir, vous obéir en tout, afin de ne pas vous déplaire... pour la dernière fois.

--Je ne voudrais pas, ce soir, rentrer à l’hôtel.

--De quoi avez-vous peur?

--J’ai rencontré quelqu’un de chez moi. Je suis très inquiète. Si on m’avait suivie?

--C’est grave. (Et j’ajoute, avec amertume:) Qui ça? Le notaire, le sous-préfet, le fiancé, peut-être?

--Qui vous voudrez, Alain. Ça ne vous regarde pas.

--Ce qui me regarderait, chère madame, ce serait de vous empêcher de partir.

--En faisant quoi, mon Dieu?

--Les propositions les plus folles. Celle de mourir ensemble, comme... jadis.

Elle va descendre de la sellette et relève ses cheveux, les rattache soigneusement, ne semble pas m’avoir entendu.

--Vous vous souvenez, Line, vous vouliez mourir pour que... ça dure... et vous parliez de me signer un petit papier déclarant que vous vous étiez suicidée de bonne volonté?

Je la contemple un peu ironiquement. Elle est très au-dessus de moi et ses jambes gantées de dentelle jouent avec les franges de sa robe dont les fils de soie tirent à eux tout ce que je possède de nerfs encore disponibles.

--Inutile de me rappeler ma sottise, mon cher ami. Ces histoires-là, de loin, ça fait pitié. On a l’idée très nette qu’on a été, un temps, enfermé dans un cabanon.

--Le danger, Line, c’est quand un des deux fous reste dans ce cabanon.

--Allons donc! Vous auriez bien trop peur de me faire du mal. Je ne suis pas fâchée d’avoir vu ce que c’est qu’un être réellement amoureux et de très près. Quelle perte absolue du sens commun et de toute espèce de dignité. Alain Montarès, mon cher maître, si on vous connaissait comme je vous connais, on se moquerait de vous.

--Il me suffit de votre présence ici, Line, pour être certain que l’amour sincère, sans intérêt, sans calcul d’aucune sorte, aura toujours raison. Vous ne pourriez pas vous moquer de moi sans vous injurier vous-même. (Et pour changer la conversation parce que je sens gronder en moi un Sirloup très proche de la rage dangereuse, je demande:) Comment dois-je opérer pour vous faire parvenir cette toile lorsqu’elle sera sèche, madame?

--Vous n’avez qu’à l’envoyer à Mme Valérie, Hôtel de Flandres. Là, on a des instructions. Faites-la rouler pour que cela tienne le moins de place possible.

--Vous tenez beaucoup à ce que je la signe?

--Lâche!

Et elle pose le talon de velours de son petit soulier sur mon poignet. Je pousse un léger cri, car elle m’a fait mal. J’en ai signé de travers. D’un bond, Sirloup s’est élancé, terrible, hérissé. Il ne la connaît plus. C’est l’ennemie. Je n’ai que le temps de le saisir au collier et de le secouer rudement.

--Mon Dieu, ce chien que j’ai tant caressé, comme il devient facilement furieux. Il vous ressemble, Alain.

--Il est à moi avant d’être à vous, Line, et le geste que vous venez de faire ne lui a pas plu. Le maître est, pour lui, malgré la pose, bien au-dessus de la maîtresse. Non, il ne vous mordra pas, mais il n’attend qu’un ordre pour l’oser. Comprenez ceci, Madame, puisque nous en sommes aux leçons de choses: en amour, il n’y a pas deux manières de voir, c’est la vie ou la mort. La bête le sent encore bien mieux que l’homme.

--Charmant! Sirloup a envie de me sauter à la gorge et vous de me tuer. C’est là tout ce que vous inspire le grand amour. Si j’avais besoin d’une fortune ou d’un nom, que dis-je, d’une signature, vous ne me les offririez pas, hein, monsieur Montarès?...

--J’avoue que je reculerais devant votre très nouvelle interprétation de la fidélité.

J’ai dit ça malgré moi, absolument comme mon chien Sirloup, qui n’a plus confiance en elle, gronde, intérieurement.

Il faut se défier de certains animaux. Leur instinct est plus sûr que tous les calculs humains ou inhumains.

Elle rit d’un rire méprisant:

--En attendant, tâchez de calmer votre chien ou je ne descends pas.