Part 13
--Regardez bien. C’est elle, n’est-ce pas?
Jules Nordin hoche le front. Son regard s’embrume, se mouille. Ça ne dure guère, il se redresse, les poings serrés:
--Oui, c’est Henriette Nordin. Maintenant, faudrait voir à réparer, monsieur Montarès.
Je m’appuie sur la chaise que je viens de quitter, mes mains tremblent:
--Écoutez-moi à votre tour, Jules Nordin, et répondez-moi franchement: votre sœur n’était donc pas mariée? Elle prétendait avoir épousé un étranger, un Espagnol...
--Elle vous a fait croire ça, riposte l’ouvrier électricien revenu à la préoccupation de ses intérêts particuliers. Alors, quoi, vous en savez aussi long que moi. Pas la peine de se disputer, en effet. Donnez-moi la somme ronde et je me tire d’ici. Vous n’entendrez plus causer de moi.
--Non, je n’ai jamais cru qu’elle fût mariée à cet Espagnol qu’elle prétendait si jaloux. Donc c’était son amant. Pourquoi espérez-vous me faire endosser la paternité d’un homme qu’elle... me préférait?
Je contemple la souriante vision de Bouchette, jeune, svelte et fine comme une jolie nymphe tout enivrée de printemps, sa bouche épanouie comme une rose au soleil. Or, cette bouchette-là est morte en couches, déformée, abîmée, roulée aux abîmes de la grande marâtre, notre mère, la Terre, qui exige de nous la procréation... ou la mort.
Jules Nordin reprend d’une voix sourde:
--Ben oui, c’est l’Espagnol qui a fini son malheur, à la pauvre fille. J’ai su tout ça par les délires de la fièvre qui l’a emportée. Ma sœur, inutile de vous charrier, n’est-ce pas? je sens bien que vous n’avez plus envie de vous moquer d’elle, s’était collée depuis ses quinze ans avec ce garçon-là, un renfermé, très bûcheur, mais un mauvais type avec les femmes. Il voulait, j’en suis certain à présent, la lâcher une fois sa pelote faite en France et s’en retourner au pays sans y traîner une étrangère. Il n’a jamais voulu l’épouser, malgré qu’elle y tenait ferme, elle, à la mairie. Henriette patientait, elle ne rêvait que gosse et mariage. Dès qu’elle s’est vue enceinte elle a fait le possible pour lui faire légitimer son état, mais l’Espagnol l’a abandonnée comme il le lui avait toujours promis si ça lui arrivait. Ah! ça, il ne lui mâchait pas les mots. Au lieu d’aller chez Monsieur le Maire, il a pris le train sans lui laisser sa nouvelle adresse, oui! Oh! je comprends bien que vous l’avez belle, monsieur Montarès (et l’accent de Jules Nordin devint presque respectueux). Vous avez le droit de nous dire que, lorsqu’il y a deux mâles dans la vie d’une pauvre femelle, on ne sait pas qui est le père, d’autant mieux qu’elle ne vous a rien demandé, trop fière pour ça...
--L’enfant est bien portant?
--Un beau petit garçon d’à peine deux mois, mais s’il a la bouche de votre Bouchette, il a des yeux qui ressemblent aux vôtres, c’est à crier... Donnez-moi seulement une petite rente pour que nous l’élevions proprement. Vous verrez que vous ne vous en repentirez pas. Vous êtes riche et sans légitime pour vous embêter de ses reproches. Nous ne demandons pas le Pérou... et puis vous n’êtes pas forcé de venir le voir car, je saisis votre idée, c’est tout de même un peu aussi le gosse à l’Espagnol, un sale type! Quand on se partage entre deux hommes...
--Est-ce qu’elle est morte sans jamais avoir parlé de moi, prononcé mon nom? Elle n’a jamais rien avoué de nos relations?
Jules Nordin tire un portefeuille crasseux de sa poche et il en sort un carton, un morceau de bristol, une invitation à dîner chez le peintre Carlos Véra. Il me montre, au dos de ce carton, le profil de Bouchette avec celui du grand cygne voguant sur un lac.
--Ça, Monsieur, nous l’avons trouvé sur sa poitrine quand on l’a emportée pour ses couches. Elle était tombée de faim au milieu de sa mansarde dont elle payait le terme bien régulièrement en se privant de tout. Elle n’a jamais su que nous l’avions reconnue dans le numéro de l’illustré où on avait reproduit son portrait et que nous vous cherchions parce que l’Espagnol, en se défilant, avait raconté qu’elle se parfumait trop pour être restée honnête.
Un silence.
Le douloureux calvaire se déroule devant moi et la petite folle, entêtée, le monte péniblement, courageusement. Ce qu’elle veut, c’est le mariage, le ménage reconstitué par le berceau. Qu’est-il arrivé? Un de ces accidents mystérieux de l’amour charnel qui emprunte le désir de l’amour idéal pour en faire une implacable réalité! Elle est enceinte, et elle est bien sûre que son enfant peut avoir un père légal, elle avoue cette réalité, toute naturelle, ne revient plus chez moi, prie, supplie le père de consentir enfin à la réhabilitation. Seulement, il y a le parfum, ce parfum coûteux et tenace dont elle me disait: «S’il n’en connaît pas le nom, il sait bien que je n’ai pas les moyens de me l’offrir!» Ah! la qualité du parfum, qui révèle aussi la qualité de la liaison ou de l’amour!... L’odeur du luxe précédant la luxure! L’empreinte de celui qui guette son heure et a la lâcheté de ne pas céder, simplement par dilettantisme ou par précaution contre les beaux emballements.
(_L’autre_ aussi attendait peut-être son heure et si je n’avais pas _tué la bête_, si je n’avais pas, oh! sans le vouloir, sacrifié la chair...)
Quelle différence existe-t-il entre cet obscur Espagnol, ce hibou sauvage et sage, retournant dans son pays, revenant à sa race, lui sacrifiant la chair, sa propre chair, et le libertin égoïste, l’amoureux superficiel?
Je n’ai pas compris ni deviné le drame, je n’ai pas cherché à secourir celle qui en était réellement la victime, qui en mourait, tuée par moi plus sûrement que je n’ai tué mon chien!
Je ne pleure pas. J’émiette sous mes doigts nerveux un pinceau frêle et je regarde, hypnotisé, tomber dans le vide les menus éclats tournoyants.
Jules Nordin est ému autant que peut l’être une brute. Il est passagèrement saisi de ce trouble qu’apporte avec elle une mort pitoyable, la fin d’une malheureuse petite fille sentimentale. Lui, c’est un homme vulgaire, plus habitué aux soucis matériels qu’à l’analyse des complexités d’un désespoir d’amour. Il ne me menace plus. Il attend. Pour lui, je suis l’amant de sa sœur, le père de l’enfant, celui qui doit payer pour _l’autre_ qui est parti, est redevenu l’étranger.
Je respire longuement, fortement, et, très calme, tout à coup, scandant mes mots comme si je voulais en graver chaque syllabe dans le cerveau de ce pauvre diable, ce cerveau borné par l’impérieux besoin de vivre, l’odieuse vie commune, je dis:
--Demain on ira chercher à l’adresse que vous allez me donner l’enfant d’Henriette Nordin, votre sœur, ce petit garçon que je ne connais pas et je le ferai élever ici, chez moi. Puisqu’il est orphelin, qu’aucun père, légitime ou non, ne peut le réclamer, je le reconnaîtrai. J’en ferai mon fils et un Français, de vraie souche française. Votre sœur, celle que j’appelais Bouchette, était une très honnête fille, Jules Nordin. Il ne me plaît pas que vous en doutiez un seul instant. Je réglerai avec vous tous les comptes que vous voudrez bien me soumettre au sujet des dépenses que vous avez dû faire pour elle ou pour lui. Mais j’entends demeurer le maître des destinées de mon enfant. Vous ne vous en occuperez plus.
Je suis allé tout droit à mon but, comme la pierre lancée. Agir autrement ne me serait pas possible.
Je vois la branche de l’arbre desséché qui repousse plus vigoureuse et plus belle. C’est ma race, à moi, qui va renaître, refleurir miraculeusement.
XXIII
Francine, ce printemps, n’a plus de rides. La femme de Nestor, le bon génie de ma maison, redevient jeune. Elle se penche, extasiée, sur un berceau, quand la nurse, personne autoritaire et un peu distante, daigne lui en confier la garde.
--Moi aussi, Monsieur, m’avoue Francine, j’aurais dû en avoir un. _On ne l’a pas laissé venir._ C’est tout le chagrin de ma vie. Vous pensez comme je suis heureuse de voir un enfant pareil chez nous! Et pour toujours! Qu’il est beau! Ah! que Monsieur ne s’en fasse plus! A part la bouche de la pauvre maman, c’est déjà tout son portrait, c’est un amour!
J’ai donc refait cet amour à mon image par la puissance de mon désir?
Après les mauvais plaisirs de l’homme, le bon plaisir d’un Dieu? Vraiment, je suis comblé.
17 mars 1925.
FIN
L’IMPRIMERIE MODERNE 177, Route de Châtillon (Montrouge) 1927