Récréations littéraires, curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc.

Part 9

Chapter 93,399 wordsPublic domain

Suivant l’exemple de Lamartine, que nous avons vu écrire _l’une après l’une_, au lieu de _l’une après l’autre_, et pour obtenir une rime à _lune_ (Cf. ci-dessus, p. 81), CATULLE MENDÈS (1843 ou 1841-1909) crée la locution _l’autre et l’une_, au lieu de _l’une et l’autre_:

Et tandis que, claire lacune, S’ouvre en la nuit brune la lune, Pâmez-vous d’amour l’autre et l’une. (Catulle MENDÈS, Poésies, L’hymnaire des amants, t. III, p. 256; Charpentier, 1892.)

Elle a parfois de terribles exigences, la rime!

CLOVIS HUGUES (1851-1907), qui était de Marseille, il est vrai, a découvert un jour qu’il y avait _trois moitiés_ dans un tout:

Quoi! parce qu’un coquin qui s’avance en rampant, _Moitié_ tigre, _moitié_ chacal, _moitié_ serpent. (Cf. _L’Écho de la semaine_, 24 octobre 1897, article signé LE CHERCHEUR.)

La même découverte a été faite par le romancier François de Nion, dans un feuilleton intitulé _Pendant la guerre_ (dans _Le Journal_, 17 mai 1915, _in fine_): «Moitié plâtre, moitié briques, moitié bois, ces maisons servaient d’habitations à des rentiers d’Aix-la-Chapelle.»

VI

VICTOR HUGO. Ses erreurs, inadvertances, réminiscences, énumérations de termes rares, obscurités, jeux de mots, drôleries, etc. Caractéristique de Victor Hugo: force, puissance, amour pour les petits et les humbles; éloge de la bonté. Discours et lettres: abus de l’antithèse. Locutions favorites. Particularités orthographiques, etc.

On peut professer pour un écrivain la plus profonde admiration, sans pour cela se dissimuler ses fautes, et fermer les yeux sur ses inadvertances, ses singularités et bizarreries. C’est d’ailleurs le précepte d’Horace (_Art poétique_, 351): _Ubi plura nitent in carmine_...

VICTOR HUGO (1802-1885), dans son ode _Sur le rétablissement de la statue de Henri IV_ (Odes et Ballades, I, 6, p. 51; Hachette, 1859), confond Ivry-la-Bataille (Eure) avec Ivry-sur-Seine, près de Paris, «faute énorme», qu’il reconnaît d’ailleurs avec bonne grâce à la fin du volume (p. 376).

Dans _Le Dernier Chant_ et _Le Génie_ (Ibid., II, 10, et IV, 6, p. 123 et 195), nous nous heurtons à deux vers bien rugueux et malsonnants:

Fait _par_ler le _par_don _par_ la voix des douleurs,

et

Au sén_at parla par ta_ voix.

Mais ces cacophonies sont rares chez notre poète.

Rapprochons ce vers de la même ode _Le Dernier Chant_ (p. 124):

L’éclair remonte au ciel sans avoir foudroyé,

de ce passage de _Namouna_ d’Alfred de Musset (I, 48; _Premières Poésies_, p. 346; Charpentier, 1861):

Tu n’es pas remonté, comme l’aigle en son aire Sans avoir sa pâture, ou comme le tonnerre Dans sa nue aux flancs d’or, sans avoir foudroyé.

Dans _Le Sacre de Charles X_ (Odes et Ballades, III, 4, p. 144) figure le mot hébreu _Sabaoth_, qui signifie «des armées» (Cf. LITTRÉ), et que le poète emploie ainsi:

Vous êtes Sabaoth, le Dieu de la victoire.

c’est-à-dire: «Vous êtes des _armées_», ce qui ne s’explique guère.

La même expression, ou une expression encore plus obscure et plus mauvaise, se trouve dans _Les Châtiments_ (I, 6, _Le Te Deum_... p. 28; Hetzel, s. d.):

... _Te Deum_! nous vous louons, Dieu fort, Sabaoth des armées!

Autrement dit: «Des armées des armées», ce qui n’offre aucun sens.

Dans _Le Sacre de Charles X_ encore (_Odes et Ballades_, même page), le poète formule ainsi notre ancien cri de guerre:

Montjoye _et_ Saint-Denis!

qu’on retrouve d’ailleurs, avec cette même conjonction _et_, chez plusieurs de nos poètes:

Montjoie _et_ Saint-Denis! Dunois, à nous les chances! (Casimir DELAVIGNE, _Louis XI_, III, 13.)

Montjoie _et_ Saint-Denis! Charles à la rescousse! (Alexandre DUMAS, _Charles VII_, IV, 4.)

Voir aussi François COPPÉE et Armand D’ARTOIS, _La Guerre de cent ans_, prologue, sc. 10, et II, 8.

Ainsi présentée, cette locution «ne signifie rien», déclare Littré.

Le vrai cri de guerre de nos pères était _Mont-joie_, ou bien _Mont-joie Saint-Denis_. «_La Mont-joie Saint-Denis_, ou, simplement, _la Mont-joie_, était le nom de la colline près Paris où saint Denis subit le martyre; ainsi dite, parce qu’un lieu de martyre était un lieu de joie pour le saint qui recevait sa récompense. La _Mont-joie Saint-Denis_ signifie la _Mont-joie de saint Denis_, selon l’ancienne règle qui rendait le génitif latin par le cas oblique.» Etc. (LITTRÉ, art. Mont-joie). Ce sont les nécessités de notre prosodie, l’élision de l’_e_ final de Mont-joie, qui a contraint les poètes à vicier cette locution et à en faire un non-sens.

En parlant de Napoléon, dans _Les Deux Iles_ (Odes et Ballades, III, 6, p. 154), le poète émet cette curieuse réflexion ou supposition, que Dieu a fait naître et mourir Napoléon sur «deux îles isolées»,

Afin qu’il pût venir au monde Sans qu’une secousse profonde Annonçât son premier moment, Et que sur son lit militaire, Enfin sans remuer la terre, Il pût expirer doucement.

Ce vers:

Naître, vivre et mourir dans le champ paternel (_Odes et Ballades_, V, 3, Au vallon de Cherizy, p. 240),

fait songer au début d’un poème de Sainte-Beuve (_Poésies_, Les Consolations; VIII, à Ernest Fouinet, p. 225; Charpentier, 1890):

Naître, vivre et mourir dans la même maison.

Mon esprit de Pathmos connut le saint délire (_Odes et Ballades_, V, 14, Actions de grâces, p. 264).

D’où peut-être le mot «féroce» de Louis Veuillot sur Victor Hugo: «C’est Jocrisse à Pathmos». (Cf. Émile FAGUET, _Études littéraires sur le dix-neuvième siècle_, p. 165.)

Dans les jolis vers du _Pas d’armes du roi Jean_ (Odes et Ballades, ballade XII, p. 346), le monarque annonce à son grison: «Je te baille, pour ripaille, plus de paille, plus de son, qu’un gros frère ne peut faire de grimaces en priant;» ce qui ne peut guère indiquer quelle est ou quelle sera cette quantité de paille et de son.

Dans les _Odes et Ballades_ encore (Ballade XIII, _La Légende de la nonne_, p. 351), le grand poète prétend que, tout comme «la nonne aima le brigand»,

On voit des biches qui remplacent Leurs beaux cerfs par des _sangliers_.

Mais il omet de nous dire où s’est jamais vu pareil accouplement.

Passons aux _Orientales_.

Dans _Le Feu du ciel_ (I, 8, p. 20; Hachette, 1858), Victor Hugo décrit un îlot qui fond et s’efface

Comme un glaçon _froid_.

Un glaçon est-il jamais chaud?

Dans _Canaris_ (II, p. 23), le terme de marine _ancre_ est employé au masculin et avec le sens de _grappin_, ce qui est doublement étrange:

... Son ancre _noir_ s’abat Sur la nef qu’_il_ foudroie.

Une ancre ne se jette jamais sur les nefs; c’est le grappin qu’on lance dans ce cas. L’erreur a du reste été rectifiée dans l’édition Hetzel-Quantin.

Dans _La Bataille perdue_ (XVI, p. 78); «ce champ _meurtrier_» (au singulier) rime avec les _étriers_ (au pluriel), faute qui n’a été corrigée qu’après la mort de Victor Hugo, dans l’édition de l’Imprimerie Nationale, où on lit:

... ces champs meurtriers.

Plus loin (XIX, _Sara la Baigneuse_, p. 83), le poète nous peint Sara battant

... d’un pied timide L’onde _humide_,

comme si l’onde n’était pas toujours humide.

Plus loin encore, dans le même recueil (XXXI, _Grenade_, p. 114), il dit qu’

Alicante aux clochers mêle les minarets,

lorsque, observe le Guide Joanne (_Espagne et Portugal_, 1909, p. 295), il n’y a aucun minaret à Alicante.

Dans _Navarin_ (V, 6, p. 45-47), de très nombreuses sortes de bateaux sont énumérées: brûlots, chébecs, yachts, galères, caïques, tartanes, sloops, jonques, goélettes, barcarolles, frégates, caravelles, dogres, bricks, brigantines, balancelles, lougres,

Galéasses énormes, Vaisseaux de toutes formes, Vaisseaux de tous climats,

yoles, mahonnes, prames, felouques, polacres, chaloupes, lanches, bombardes, caraques, gabarres, etc.

J’ignore si le grand poète en a oublié quelqu’une, mais on sait combien il se complaisait dans ces kyrielles de termes techniques. On en retrouve chez lui quantité d’exemples, notamment dans _La Légende du beau Pécopin_ (Le Rhin, t. II, chap. 8, p. 69 et suiv.; Hetzel-Quantin, s. d., in-18), où, entre autres listes de mots rares, on voit paraître ou reparaître, parmi les embarcations, les frégatons, felouques, polaques ou polacres, caracores, etc.

La pièce _Les Djinns_ (Les Orientales, XXVIII, p. 103 et suiv.) est un poème des plus curieux, dont les quinze strophes, de huit vers chacune, vont, comme quantité métrique, d’abord _crescendo_, puis _decrescendo_. Le poème débute par une strophe dont chaque vers a deux syllabes seulement:

Murs, ville Et port, Asile De mort, . . . . .

Puis vient une strophe de vers de trois syllabes:

Dans la plaine Naît un bruit, C’est l’haleine De la nuit. . . . . . .

Puis quatre syllabes:

La voix plus haute Semble un grelot. . . . . . . .

Ensuite une strophe de vers de cinq syllabes, puis une de six, une de sept, une de huit, et une de dix. Arrivés là, nous rétrogradons: une strophe de huit, puis de sept, de six, de cinq, de quatre, de trois et de deux syllabes. C’est un vrai tour de force.

La pièce _Lazzara_ (Ibid., XXI, p. 88-90) a été drôlement parodiée dans le roman de Louis Reybaud, _Jérôme Paturot à la recherche de la meilleure des Républiques_ (chap. 28, _Les Infortunes d’une Égérie_, p. 270-272; M. Lévy, 1861), où cette Lazzara représente une sorte de Muse du romantisme.

Voici quelques fragments du texte de Victor Hugo:

Comme elle court! Voyez... Elle est grande, elle est svelte...

Ce n’est point un pacha, c’est un klephte à l’œil noir Qui l’a prise, et qui n’a rien donné pour l’avoir, Car la pauvreté l’accompagne; Un klephte a pour tous biens l’air du ciel, l’eau des puits, Un bon fusil bronzé par la fumée, et puis La liberté sur la montagne.

Et dans Louis Reybaud:

Voyez comme elle engraisse... Elle est ample, elle est vaste...

Ce n’est pas le bourgeois, c’est le peuple aux faubourgs Qui l’a prise, et qui n’a rien donné pour débours; Car la pauvreté l’accompagne. Le peuple a pour tous biens le vin bleu, l’eau des puits, Une blouse percée aux deux coudes, et puis Quelques amis sur la Montagne.

Qu’est-ce que le «nard cher aux époux» dont parle Victor Hugo dans _La Prière pour tous_ (Les Feuilles d’automne, XXXVII, 7, p. 123; Hachette, 1861)?

O myrrhe! ô cinname! Nard cher aux époux!

Eugène Noël, le savant naturaliste et lettré, ancien bibliothécaire de Rouen, répond à cette question dans sa _Vie des fleurs_ (LXXI, p. 203; Hetzel, s. d.): «L’ancienne médecine, écrit-il, n’a pas connu de plante plus précieuse que la valériane: de quelle maladie n’a-t-elle pas guéri?... De ses racines on tirait autrefois le _nard_, tant célébré par les poètes...»

Virgile est un des auteurs latins les plus familiers à Victor Hugo, qui, aux approches de la vieillesse, en savait encore par cœur, dit-on, des centaines et centaines de vers. On retrouve trace de cet amour de Victor Hugo pour Virgile dans nombre de ses volumes; — dans _Les Feuilles d’automne_ (38, _Pan_, p. 130):

Où le chevreau lascif mord le cytise en fleurs;

dans _Les Chants du Crépuscule_ (XXVI, à Mlle J..., p. 233; Hachette, 1861):

Et la haine monte à mon œuvre Comme un bouc au cytise en fleur;

vers qui rappellent plusieurs passages des _Bucoliques_ (I, 79; II, 63):

... capellæ, Florentem cytisum et salices carpetis amaras... Florentem cytisum sequitur lasciva capella.

O Virgile! ô poète! ô mon maître divin!

s’écrie Victor Hugo au début d’une pièce des _Voix intérieures_ (VII, p. 56; Hachette, 1859) consacrée tout entière à Virgile.

Et plus loin (_Ouvrage cité_, XVIII, p. 80):

Dans Virgile parfois, dieu tout près d’être un ange, Le vers porte à sa cime une lueur étrange.

«La Bible est son livre. Virgile et Dante sont ses divins maîtres», déclare notre poète, en parlant de lui, dans la préface de _Les Rayons et les Ombres_ (p. 145; Hachette, 1859).

Prenez ce vieux Virgile où tant de fois j’ai lu!... Lisez mon doux Virgile... (_Ibid._, VIII, à M. le D. de ***, p. 183.)

La fin de cette même pièce VIII (p. 184):

Car les temps sont venus qu’a prédits le poète! Aujourd’hui, dans ces champs, vaste plaine muette, Parfois le laboureur, sur le sillon courbé, Trouve un noir javelot qu’il croit des cieux tombé, Puis heurte pêle-mêle, au fond du sol qu’il fouille, Casques vides, vieux dards qu’amalgame la rouille, . . . . . . . . . . . . . . . . . .

n’est que la traduction d’un célèbre passage des _Géorgiques_ (I, 493 et suiv.):

Scilicet et tempus veniet, quum finibus illis Agricola, incurvo terram molitus aratro, Exesa inveniet scabra robigine pila, . . . . . . . . . . . . . . . .

Et «les chiens obscènes» mentionnés dans _Luna_ des _Châtiments_ (VI, 7; p. 198, Hetzel, s. d.) ne sont non plus que la traduction des _obscenæque_ (ou _obscenique_) _canes_ des _Géorgiques_ (I, 470).

Ces vers des _Chants du crépuscule_ (V, p. 173; Hachette, 1861):

Vous pouvez, ô mon capitaine, Barrer la Tamise hautaine,

rappellent ceux de Lebrun-Pindare (_Odes_: Qu’il est un légitime orgueil..., p. 511; Didot, 1858):

En vain la Tamise hautaine Croit voir aux fastes de la Seine...

Dans _Les Rayons et les Ombres_ (XIX, Ce qui se passait aux Feuillantines..., p. 210; Hachette, 1859):

Nous sommes la nature et la source éternelle Où toute soif _s’épanche_.

Ou _s’étanche_?

L’édition Hetzel-Quantin in-16 donne aussi _s’épanche_.

Et de sa petitesse étalant l’ironie, Son pied charmant semblait _rire_ à côté du mien! (_Les Rayons et les Ombres_, XXXIV, Tristesse d’Olympio, p. 253.)

Théodore de Banville (_Odes Funambulesques_, La Tristesse d’Oscar, p. 98; Charpentier, 1883), exagérant cette vision, écrit:

Et qu’enfin ses souliers... Laissant à chaque pas des morceaux de talon, Poussaient de _grands éclats de rire_.

Et Émile Zola, dans ses _Contes à Ninon_ (Le Carnet de danse, p. 52; Charpentier, 1879): «Elle aperçut son pied qui _riait_ dans un rayon de soleil.»

Ses petits pieds semblaient _chuchoter_ avec l’herbe,

écrit ailleurs Victor Hugo (_Les Contemplations_, t. I, x, Amour, p. 219; Hachette, 1882).

Toutes les passions _s’éloignent_ avec l’âge,

lit-on dans _Tristesse d’Olympio_ (Les Rayons et les Ombres, XXXIV, p. 256).

Toutes les passions _s’éteignent_ avec l’âge,

a dit Voltaire (_Stances et quatrains pour tenir lieu de ceux de Pibrac_; Œuvres complètes, t. VI, p. 527; édit. du journal _Le Siècle_).

La pièce XXXV de _Les Rayons et les Ombres_, Que la Musique date du seizième siècle (p. 265), se termine par ce vers que certains jugent discutable ou énigmatique:

La musique montait, cette _lune de l’art_!

Ces vers des _Châtiments_ (Nox, VII, p. 10; Hetzel, s. d.)

Toutes les eaux de ton abîme, Hélas! passeraient sur ce crime, O vaste mer, sans le laver!

rappellent ceux d’Alfred de Musset (_Premières Poésies_, La Coupe et les Lèvres, IV, I; p. 252; Charpentier, 1861):

... La mer y passerait sans laver la souillure, Car l’abîme est immense, et la tache est au fond.

Dans _Les Châtiments_ encore (Toulon, p. 20):

...Le bandit . . . . . . . . . . . . . . . . . Vient, et trouve une main, froide _comme un verrou_.

Ce verrou fait songer à celui de Ponson du Terrail (Dans le journal _La Journée_, 14 janvier 1903): «Cet homme est un _verrou incarné_» (?).

... Ces innocents aux regards _de colombe_. (_Ibid._, Joyeuse Vie, p. 96.)

Des regards de colombe?

Nous retrouvons la même locution dans le volume _Le Pape_ (Un champ de bataille, p. 56; Hetzel-Quantin, s. d., in-16):

... Des petits (enfants) aux regards _de colombe_.

L’histoire a pour égout des temps comme le nôtre. (_Les Châtiments_, III, 13, p. 106.)

Voltaire, en parlant de son époque, a dit, lui aussi: «...Dans ce siècle, l’égout des siècles...» (_Relation de la maladie... du jésuite Berthier_; Œuvres complètes, t. VI, p. 318; édit. du journal _Le Siècle_).

Pour attirer les sots qui donnent _tête-bêche_ Dans tous les vils panneaux... (_Les Châtiments_, A un journaliste de robe courte, p. 118.)

Ou _tête baissée_?

... prendre pour nourricier Le _Crédit mobilier ou le Crédit foncier_. (_Ibid._, Le Parti du crime, p. 208.)

Vers qui rappelle celui du poète auvergnat Gabriel Marc (_Sonnet sur la Frégate amarrée près du pont Royal_, dans le volume de M. de Lescure sur _François Coppée_, p. 372; Lemerre, 1889):

Ta proue est enchaînée, et ta hune contemple _La Caisse des Dépôts et Consignations._

Il y aurait de nombreuses singularités à relever dans le tome I des _Contemplations_ (Autrefois), et aussi beaucoup d’obscurités dans le tome II (Aujourd’hui), qui passe pour un des recueils les plus abstrus de Victor Hugo. Voici quelques emprunts faits à ces deux volumes:

Une eau courait, fraîche et _creuse_ Sur les mousses de velours. (_Ouvrage cité_, t. I, Vieille chanson, p. 78; Hachette, 1882 et 1858.)

Une eau creuse?

Les vieux _antres_ pensifs, dont rit le geai moqueur, Clignent leurs gros sourcils et font la bouche en cœur. (_Ibid._, t. I, Premier mai, p. 113.)

Des antres qui clignent leurs sourcils et font la bouche en cœur?

Dans le poème _Saturne_ (Ibid., t. I, p. 202), le poète place l’enfer dans la planète Saturne:

Ceux-là, Saturne, un globe horrible et solitaire, Les prendra pour le temps où Dieu voudra punir...

Est-ce bien sûr, et Satan n’aurait-il pas établi son domaine dans un autre astre?

A l’heure où sur le mont lointain Flamboie et frissonne l’aurore, Crête rouge du _coq matin_. (_Ibid._, t. I, _Magnitudo parvi_, p. 302.)

Dans le tome II du même recueil, nous voyons (_Pasteurs et Troupeaux_, p. 159) la fauvette qui

... met de travers son bonnet.

Plus loin (_Ibid._, Pleurs dans la nuit, p. 224):

Le cadavre, lié de bandelettes blanches, _Grelotte_, et, dans sa bière, _entend_ les quatre planches Qui lui parlent tout bas.

Un cadavre qui grelotte et qui entend?

Une jeune fille morte dans sa robe d’innocence, c’est une

Ame qui n’a dormi que dans le lit de Dieu. (_Ibid._, Claire, p. 244.)

Dans ce poème, _Pleurs dans la nuit_, déjà mentionné, presque toutes les strophes seraient à citer comme exemples d’obscurités:

L’espace voit sans fin croître la branche Nombre, Et la branche Destin, végétation sombre, Emplit l’homme effaré. (_Ibid._, p. 234.)

De même, dans _Ce que dit la bouche d’ombre_, tout serait à citer, et force est de nous restreindre:

L’homme, comme la brute, abreuvé du néant, Vide toutes les nuits le verre noir du somme. (_Les Contemplations_, t. II, p. 366.)

La profondeur disant à la hauteur: Je t’aime! (_Ibid._, p. 382.)

Voir aussi, dans ce volume, les pièces intitulées _Horror_, _Dolor_, _Hélas! tout est sépulcre_, _Les Mages_, etc.

_La Légende des siècles_, que Théodore de Banville qualifie d’«impeccable» et déclare «la Bible et l’Évangile de tout versificateur français» (_Petit Traité de Poésie française_, p. 30 et 2), est un des recueils où, dans ses quatre tomes, Victor Hugo a réuni le plus de termes rares, le plus de ces énumérations de vocables étranges, de noms de personnages peu connus ou inconnus, et que le critique Émile Faguet assure qu’il puisait surtout dans le vieux dictionnaire de Moreri. «Moreri est la mine où Victor Hugo descend tous les jours et plusieurs fois par journée. Moreri lui donne l’histoire, qu’il se charge de rendre pittoresque, surtout les noms propres bizarres, étranges, inquiétants, qui réveillent l’attention et la tirent à eux, comme une couleur éclatante tire à elle les yeux.» (_Le Temps_, 16 juillet 1911, Feuilleton.)

Qu’est-ce que la colline «Callichore»? (_La Légende des siècles_, La Terre, t. I, p. 24; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)

Et Anax, le géant de Tyrinthe; et Kothos, et

Rhoetus, Porphyrion, Mégatlas, Evonyme;

et Titlis, et Scrops, et Dronte,

Coebès, Géreste, Andès, Béor, Cédalion, Jax, qui dormait le jour ainsi que le lion. (_Ibid._, Le Titan, t. I, p. 86, 87.)

Mais je ne puis songer à relever tous ces vocables perdus dans le fond ou le tréfonds de l’histoire; d’autant plus qu’il en est, semble-t-il, que le poète forge de toutes pièces, invente à plaisir, celui de _Jérimadeth_, par exemple, qu’on lit dans _Booz endormi_. «Le rimeur, chez Victor Hugo, écrit Paul Stapfer (_Racine et Victor Hugo_, p. 301, note 1), pousse la plaisanterie jusqu’à fabriquer des noms propres de lieux et d’hommes qui n’ont jamais existé. Ce beau vers harmonieux de _Booz endormi_:

Tout reposait dans Ur et dans _Jérimadeth_,

a enrichi la géographie biblique d’une ville entièrement inconnue de tous les hébraïsants.»

Pour tout dire à ce sujet, il paraîtrait que le poète ayant besoin d’une rime à _demandait_:

... et Ruth se demandait,

avait écrit en marge de sa copie «rime à dait» ou «à det», et que ce serait l’imprimeur, le compositeur, qui aurait commis la bourde, introduit ce «rime à det», transformé en «Jérimadeth», dans le vers précédent: voilà du moins ce qu’on raconte. (Renseignement verbal.)

Remarquons, sans en citer d’exemples, — ils seraient innombrables, — que Victor Hugo manque rarement de faire rimer _hommes_ autrement qu’avec _nous sommes_, _ombre_ autrement qu’avec _sombre_ ou _nombre_, _abîme_ autrement qu’avec _sublime_ ou _cime_; _nue_ rime presque toujours avec _venue_ ou _inconnue_, _ténèbres_ avec _funèbres_, _âme_ avec _flamme_, _horrible_ avec _terrible_, _insondable_ avec _formidable_, etc.; et ces mots: _hommes_, _ombre_, _sombre_, _abîme_, _sublime_, etc., coulent sans cesse de sa plume.

Certaines de ses épithètes ont déconcerté plus d’un lecteur:

L’ombre était _nuptiale_, auguste et solennelle, (_La Légende des siècles_, Booz endormi, t. I, p. 53.)

Son lit fut _formidable_... (_Ibid._, Les Sept Merveilles du monde, t. I, p. 268.)

Dans _Booz endormi_ encore (_Ibid._, t. I, p. 52), Victor Hugo nous représente la terre, à cette époque,

... encor mouillée et molle du déluge.

Si l’on admet que le déluge a eu lieu en l’an 3296 avant Jésus-Christ, ou même 2482, et que Booz vivait vers l’an 1200 (Cf. BOUILLET, _Atlas universel d’histoire et de géographie_, Tables chronologiques, p. 79 et 384; — et Victor DURUY, _Histoire sainte_, chap. I, p. 6; Hachette, 1846), on conclura que la terre a mis bien longtemps à sécher.

Dans la _Première Rencontre du Christ avec le tombeau_ (Ibid., t. I, p. 58), Victor Hugo dit:

Or, de Jérusalem, où _Salomon_ mit l’arche, Pour gagner Béthanie, il faut _trois jours de marche_.

«Chacun de ces vers renferme une grosse erreur, constate M. Jules Hoche (_Revue bleue_, 16 juin 1894, p. 760). Car la Bible nous apprend que c’est David qui fit transporter l’arche de l’alliance à Jérusalem, et saint Jean dit que Béthanie était à quinze stades de Jérusalem, ce qui est bien la distance de la moderne Béthanie, un pauvre village de fellahs portant le nom arabe d’El-Azarié, et qui est situé à une petite lieue à peine de la Ville Sainte.» On va de Jérusalem à Béthanie «en trois quarts d’heure», dit, de son côté, M. Jean Sigaux, dans _L’Intermédiaire des chercheurs et curieux_ (20 septembre 1911, col. 771).

Signalons aussi ce supplice réservé aux réprouvés, aux damnés: