Récréations littéraires, curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc.

Part 10

Chapter 103,438 wordsPublic domain

Ils auront des _souliers de feu_ dont la chaleur Fera _bouillir leur tête_ ainsi qu’une chaudière. (_La Légende des siècles_, L’An neuf de l’hégire, t. I, p. 200.)

Tu rêves, dit le roi, comme _un clerc en Sorbonne_. (_Ibid._, Aymerillot. t. I, p. 229.)

Le roi qui parle ainsi est Charlemagne, mort en 814, et la Sorbonne n’a été fondée qu’en 1253.

Le vide s’est fait _spectre_ et rien s’est fait _géant_. (_Ibid._, Eviradnus, t. II, p. 70.)

Vers qui rappelle certaine description d’un immense hall tracée jadis par le chroniqueur Charles Chincholle (Cf. _La Gazette anecdotique_, 15 septembre 1890, p. 150): «Un vide ayant cinq étages de haut».

On s’est amusé (_Le Cri de Paris_, 10 octobre 1909, p. 11) à faire ressortir la singulière amphibologie de ce passage:

Je dédaigne et je hais les hommes, et mon pied _Sent le mou_ de la fange en marchant sur leurs nuques. (_Ibid._, Zim-Zim, t. II, p. 100.)

Dans _Les Quatre Jours d’Elciis_ (IV, _ibid._, t. II, p. 250), nous trouvons ce vers:

Les yeux _sous les sourcils_, l’empereur très clément...

N’est-ce pas la place ordinaire des yeux de se trouver sous les sourcils?

... L’hiver _se tenait les côtes_ sur le pôle,

nous dit le poète (_Ouvrage cité_, Le Satyre, t. III, p. 10), qui a toujours eu un grand faible pour les jeux de mots et calembours.

Ce vers de _La Rose de l’Infante_ (Ibid., t. III, p. 43):

Dont chaque _ovige_ semble au soleil une mitre,

a donné lieu à bien des recherches. C’est une simple coquille: lisez _ogive_ et non _ovige_. (Cf. l’édit. Hachette, 1862, 1re série, p. 183.)

Dans _Le Lapidé_ (Ibid., t. III, p. 180), on lit:

Ce mage a cet amas d’affreux cailloux pour lit, Qui le tua _vivant_ et mort l’ensevelit.

Nous verrons plus loin (p. 148) un personnage d’Eugène Scribe se glorifier, à propos d’un lièvre, d’avoir pu, lui aussi, «le _tuer vivant_».

_La Vision de Dante_ (Ibid., t. IV, p. 139 et suiv.) est encore un des poèmes les plus abstrus, les plus sibyllins qui soient sortis de la toute-puissante imagination de Victor Hugo:

... L’ombre hideuse, ignorée, insondable, De l’invisible Rien vision formidable, Sans forme, sans contour, sans plancher, sans plafond, Où dans l’obscurité l’obscurité se fond, Etc, etc.

C’est dans _Les Chansons des rues et des bois_ qu’apparaît peut-être le mieux la prodigieuse maîtrise de Victor Hugo, cette aisance et cette souplesse acquises en partie à force de travail et de pratique, cette FORCE, cette PUISSANCE, qui est sa caractéristique.

Lamartine ignorant qui ne sait que son âme, Hugo _puissant et fort_, Vigny, soigneux et fier,

a très exactement dit Sainte-Beuve (_Poésies complètes_, Pensées d’août, A M. Villemain, p. 377-378; Charpentier, 1890).

C’est aussi dans _Les Chansons des rues et des bois_ que notre poète s’est le plus volontiers livré à sa passion pour les jeux de mots, les concetti, plaisanteries et drôleries, fréquents mélanges de Dante et de Turlupin.

... j’irai Faire expliquer aux hochequeues Le latin du _Dies Iræ_? (_Les Chansons des rues et des bois_, p. 39; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)

On entendait Dieu dès l’aurore Dire: As-tu déjeuné, _Jacob_? (_Ibid._, p. 57.)

Saint Roch, et son chien saint _Roquet_. (_Ouvrage cité_, p. 100.)

Je m’appelle _Bouteille à l’encre_; Je suis métaphysicien. (_Ibid._, p. 115.)

Toute la nef, d’aube baignée, Palpitait d’extase et d’émoi. — Ami, me dit une araignée, La grande rosace est de moi. (_Ibid._, p. 202.)

Le mouton disait: Notre Père, Que votre sainfoin soit béni! (_Ibid._, p. 202.)

Un oiseau vient boire l’eau tombée dans une feuille, il

Prit la goutte d’eau qui brilla: La plus belle _feuille_ du monde Ne peut donner que ce qu’elle a. (_Ibid._, p. 205.)

Etc., etc.

Une autre caractéristique de Victor Hugo, c’est son amour pour les petits, les humbles, les faibles, les vaincus, — la BONTÉ, en d’autres termes. Nous trouvons maintes traces de ce sentiment dans _L’Année terrible_.

Faible, à ceux qui sont forts j’ose jeter le gant. Je crie: Ayez pitié! (Page 203; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)

Ceux qu’on accable, ceux qu’on frappe et qu’on foudroie M’attirent; je me sens leur frère... (Page 231.)

Fréquemment, Victor Hugo a fait l’éloge, le plus grand éloge de la bonté. Voyez sa célèbre pièce _Le Crapaud_ (dans _La Légende des siècles_, t. IV, p. 135):

Quiconque est bon voit clair dans l’obscur carrefour; Quiconque est bon habite un coin du ciel. O sage, La bonté, qui du monde éclaire le visage, La bonté, ce regard du matin ingénu, La bonté, pur rayon qui chauffe l’inconnu, Etc., etc.

Et dans _Le Pape_ (p. 86; Hetzel-Quantin, s. d., in-16):

La haine est un vent sombre et pestilentiel; Aimez, aimez, aimez, aimez, — soyez des frères.

J’ai vécu; j’ai penché ma tête Sur les souffrants, sur les petits.

(_Les Quatre Vents de l’esprit_, t. II, Le Livre lyrique, p. 50; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)

«Pour nous, dans l’histoire, où la bonté est la perle rare, qui a été bon passe presque avant qui a été grand.» (_Les Misérables_, 4e partie, livre I, chap. 3; t. IV, p. 22; Hachette, 1881.)

«Il n’y a sous le ciel qu’une chose devant laquelle on doive s’incliner, le génie, — et qu’une chose devant laquelle on doive s’agenouiller, la bonté.» (_Choses vues_, 1877, p. 366, _in fine_; Charpentier, 1888.)

De _L’Année terrible_, où (p. 244) le général Trochu est qualifié de:

Participe passé du verbe Tropchoir,

rappelons cette magnifique apostrophe (p. 273):

Nous n’avons pas encor fini d’être Français; Le monde attend la suite et veut d’autres essais; Nous entendrons encor des ruptures de chaînes, Et nous verrons encor frissonner les grands chênes.

Et sur les brigandages des Allemands en 1870 (p. 84):

En somme, on dévalise un peuple au coin d’un bois. On détrousse, on dépouille, on grinche, on rafle, on pille. Peut-être est-il plus beau d’avoir pris la Bastille.

Encore des badinages et de plaisantes saillies:

Qui chante là? Le rossignol. Les chrysalides sont parties. Le ver de terre a pris son vol Et jeté le froc aux orties...

Le bourdon, aux excès enclin, Entre en chiffonnant sa chemise;

Etc., etc. (_L’Art d’être grand-père_, p. 19; Hetzel-Quantin, s. d.)

... Il vous semble Que l’alphabet lui-même entre vos pattes tremble, Que l’F et que le B vont se prendre de bec, Que l’O tourne sa roue aux cornes de l’Y, Horreur! et qu’on va voir le point, bille fatale, Tomber enfin sur l’I, ce bilboquet tantale! (_L’Ane_, p. 119; Hetzel-Quantin, s. d.)

L’homme dans son miroir se fait de grand saluts, Le miroir les lui rend, mais, dans son âme obscure, Il rit, et sait le fond de l’homme, étant _mercure_. (_Ibid._, p. 147.)

Dans _Les Quatre Vents de l’esprit_, qui, dans certaines parties, offrent plus d’une analogie avec _Les Châtiments_, et où nous revoyons défiler Veuillot, Planche, Nisard, Mérimée, etc.:

J’ai violé la nuit pour lui faire une étoile. (Tome I, p. 111; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)

Puis ces quatre vers, dont le troisième est singulièrement prosaïque, qui signifient qu’il faut bien peu de chose pour rendre un homme moribond et amener sa conversion:

Il suffit d’un cheval emporté, d’un gravier Dans le flanc, d’une porte entr’ouverte en janvier, D’un rétrécissement du canal de l’urètre, Pour qu’au lieu d’une fille on voie entrer un prêtre. (_Ibid._, p. 132.)

Monsieur, je suis un diable et vous êtes un _ange_; Mais quand vous vous fâchez de la gaîté que j’ai, Je rêve que quelqu’un vous a pris votre _g_. (_Ibid._, p. 158.)

Et ce souvenir de Racine, à propos de certaines «saintes nitouches»:

Leur croupe se recourbe en replis _vertueux_. (_Ibid._, p. 172.)

_La Fin de Satan_, encore un des livres les plus compliqués, les plus nébuleux et apocalyptiques de Victor Hugo. On y trouve des vers de ce genre:

On entendait suinter le néant goutte à goutte. . . . . . . . . . . . . . . . . . ... Le visage irrité des décombres, Le blanchissement vague et difforme des ombres, Se hérissaient, montrant des aspects foudroyés, Tous les renversements en arrière, effrayés, Se dressaient; etc. (_Ouvrage cité_, Hors de la terre, III, p. 304, 305, Charpentier, 1888.)

Vlad regarde mourir ses neveux prétendants, Et rit de voir le pal _leur sortir par la bouche_,

écrit Victor Hugo dans _Toute la lyre_ (t. I, p. 22; Charpentier, 1889).

Ce Vlad et beaucoup d’autres noms propres qui le précèdent ou le suivent: Zam, Phur, Stramire, Zeb, Abbas, etc., font partie de ces énumérations bizarres coutumières à l’auteur.

Et maintenant, Seigneur, expliquons-nous tous deux. (_Ibid._, t. I, p. 34.)

Vers devenu plus que célèbre, proverbial, où le poète se représente en tête à tête avec Dieu et traitant avec lui de pair à compagnon.

C’est dans _Toute la lyre_ (t. II, p. 57, _Ave, Dea_, et p. 90, _Roman en trois sonnets_) que se trouvent les seuls sonnets sortis de la plume de Victor Hugo.

Signalons aussi dans ce même tome II (p. 163) le petit poème _La Blanche Aminte_, qui porte cette épigraphe:

— Ça, dit-il, que t’en semble, Écho? si nous faisions une chanson ensemble?

Cette pièce ou chanson se compose, en effet, de vers «en écho», comme de précédents livres du maître nous en offrent déjà des modèles, jeux et tours de force affectionnés par lui:

En chasse! — Le maître en personne Sonne. Fuyez! voici les paladins, Daims. (_Odes et Ballades_, La Chasse du Burgrave, p. 334.)

Pourquoi fais-tu tant de vacarme, Carme? . . . . . . . . . . . . . Pourquoi fais-tu tant de tapage, Page? . . . . . . . . . . . . . C’est surtout quand la dame abbesse Baisse Les yeux, que son regard charmant Ment. (_Cromwell_, III, 1, et V, 7.)

* * *

Nous voici arrivés au théâtre de Victor Hugo.

Remarquons d’abord combien, dans la célèbre préface de _Cromwell_, véritable manifeste littéraire, comme on sait, le poète nous parle de la Bible, qui a toujours été, avec Homère, Virgile, Dante et Shakespeare, un de ses livres préférés.

Dans une note relative à l’acte III de ce drame de _Cromwell_ (t. II, p. 163; Hachette, 1862), Victor Hugo fait dire à Mme de Staël qu’elle regrette, près du lac de Genève, «le ruisseau de la _rue Saint-Honoré_».

Comme, avant son exil, Mme de Staël demeurait rue de Grenelle-Saint-Germain, près de la rue du Bac, c’était au ruisseau de cette rue que s’adressaient ses regrets: «Oh! le ruisseau de la rue du Bac!» s’écriait-elle quand on lui montrait le miroir du Léman.» (SAINTE-BEUVE, _Portraits de femmes_, Mme de Staël, p. 143.)

A propos du premier vers d’_Hernani_ et de cet enjambement souvent cité:

Serait-ce déjà lui? C’est bien à l’escalier Dérobé...

le poète et professeur Andrieux, dans une de ses leçons au Collège de France, faisait un jour observer à son auditoire que les romantiques n’avaient pas inventé «le vers haché et la coupe originale», les «rejets» audacieux, témoin, disait-il, ce vieux distique:

Enfin dans le palais nous arrivâmes, car La porte était ouverte et nous passâmes par. (Cf. MARY-LAFON, _Cinquante ans de vie littéraire_, p. 40.)

Nous avons rencontré d’ailleurs, chez Corneille et chez Racine, des rejets ou enjambements non moins hardis.

Lors de la première représentation d’_Hernani_, au moment où Hernani apprend de Ruy Gomez que celui-ci a confié sa fille au roi don Carlos, il s’écrie (acte III, sc. 7):

... Vieillard stupide, il l’aime!

«M. Parseval de Grandmaison, qui avait l’oreille un peu dure, entendit: «_Vieil as de pique_, il l’aime!», et, dans sa naïve indignation, il ne put retenir un cri: «Ah! pour cette fois, dit-il, c’est trop fort! — Qu’est-ce qui est trop fort, monsieur? demanda Lassailly, qui était à sa gauche, et qui avait bien entendu ce qu’avait dit M. Parseval de Grandmaison, mais non ce qu’avait dit Firmin (l’acteur). — Je dis, monsieur, reprit l’académicien, je dis qu’il est trop fort d’appeler un vieillard respectable comme l’est Ruy Gomez de Silva, _vieil as de pique_! — Comment! c’est trop fort? — Oui, vous direz tout ce que vous voudrez, ce n’est pas bien, surtout de la part d’un jeune homme comme Hernani. — Monsieur, répondit Lassailly, il en a le droit, les cartes étaient inventées. Les cartes ont été inventées sous Charles VI, monsieur l’académicien... Bravo pour le _vieil as de pique_! bravo, Firmin! bravo, Hugo!» (Alexandre DUMAS, _Mémoires_, t. VI, p. 17.)

Et cette fin du monologue de don Carlos (_Hernani_, IV, 5) devant le tombeau de Charlemagne:

Je t’ai crié: Par où faut-il que je commence? Et tu m’as répondu: Mon fils, par la clémence.

«Parle à Clémence!» ont interprété quelques loustics, en ajoutant qu’il manquait un nom dans la liste des personnages de ce drame, le nom de cette dame Clémence.

On rencontre dans _Lucrèce Borgia_ (I, 3) certaine apostrophe de dona Lucrezia à Gubetta, «son vieux complice», qui a été parfois cavalièrement interprétée, et que je me contente d’indiquer.

Ce vers de _Ruy Blas_ (I, 2):

Dormir la tête à l’ombre et les pieds au soleil,

se trouve dans le poème de Pierre Lebrun, _Les Catacombes de Paris_:

Assis, la tête à l’ombre Et les pieds au soleil. (Cf. SAINTE-BEUVE, _Nouveaux Lundis_, t. VI, p. 134.)

Et fut-il descendu d’Annibal _qui prit Rome_. (_Ruy Blas_, IV, 3.)

Annibal n’a jamais pris Rome.

Un journaliste d’origine espagnole, Angel de Miranda, a jadis relevé (dans _Le Gaulois_, février 1872; article reproduit dans _Le Voleur_, 1er mars 1872, p. 139-140) un assez grand nombre d’erreurs et de bévues commises par Victor Hugo dans son _Ruy Blas_. Comme ces critiques sont très spéciales et relatives seulement à la vie et aux usages ibériens, je me borne à signaler cet article, rédigé sous forme de lettre à l’_insigne maestro_.

Dans _Les Burgraves_ (I, 2), la barbe de l’empereur Frédéric Barberousse ne laisse pas de nous émerveiller:

Sa barbe, d’or jadis, de neige maintenant, Faisait _trois fois le tour_ de la table de pierre.

C’est par erreur qu’on a attribué à Victor Hugo et à ses _Burgraves_ ce drolatique hémistiche:

... Il sortit de la vie _Comme un vieillard en sort_.

Victor Hugo était le premier à rire de cette plaisanterie, et, quand elle survenait, ne manquait jamais de riposter:

Tout en faisant des vers _comme un vieillard en f’rait_.

C’est du moins ce que contait le géographe Onésime Reclus. (Renseignement verbal.)

Dans le _Théâtre en liberté_ (La Forêt mouillée, scène 4), nous rencontrons ces, à peu près, parodies de vers bien connus:

J’ai trop marché, j’ai mal à mon cor... — Le _pied_ qu’on veut avoir gâte celui qu’on a. . . . . . . . . . . . . . . . . . . Des _vieux_ que nous servons connais la différence,

dit l’aimable petite Balminette à sa compagne Mme Antioche «actrice à Bobino»;

Le tien donne un chapeau, le mien donne un coupé. Je vais avoir salon, cocher et canapé.

Etc., etc.

* * *

Dans le roman _Han d’Islande_ (chap. 12, p. 116; Hetzel-Quantin, s. d., in-16) on rencontre un singulier quiproquo provenant — chose fréquente dans notre langue — de l’emploi d’un pronom:

«Il se fit un moment de silence. Ordener, qui s’était levé de table, prêt à défendre le prêtre, _le_ rompit le premier.»

Le silence, et non le prêtre (substantif immédiatement précédent), j’imagine.

«Tous les bossus vont tête haute, tous les bègues pérorent, tous les sourds parlent bas,» assure Victor Hugo, dans _Notre-Dame de Paris_ (Livre VI, chap. 1; t. I, p. 232; Hachette, 1858).

Un des personnages de ce même roman, la Rémoise Mahiette, estime que «vingt ans, c’est la vieillesse pour les femmes amoureuses» (Livre VI, chap. 3; t. I, p. 249); ce qu’on ne laissera pas, même à Reims, de trouver quelque peu exagéré.

«J’ai le bonheur de passer toutes mes journées, du matin au soir, avec un homme de génie _qui est moi_, et c’est fort agréable», nous déclare plaisamment plus loin (Livre X, chap. 1; t. II, p. 190), le poète Pierre Gringoire.

Gœthe, que Sainte-Beuve, à maintes reprises, proclame «le roi de la critique», «le plus grand des critiques» (_Causeries du lundi_, t. III, p. 42; t. XV, p. 368; etc.), ne pouvait — chose étrange et qui ne fait pas honneur à sa judiciaire, — souffrir _Notre-Dame de Paris_. «Il ne m’a pas fallu peu de patience pour supporter les tortures que m’a données cette lecture, avoue-t-il à son disciple Eckermann (_Conversations de Gœthe_, t. II, p. 303; Charpentier, 1863). _C’est le livre le plus affreux qui ait jamais été écrit._» Etc. Ce chef-d’œuvre le déroutait complètement; c’était trop différent d’Homère et des anciens.

Nous avons vu d’autre part (p. 61) Victor Hugo se montrer aussi peu mesuré et aussi peu équitable envers Voltaire, dont il rangeait les tragédies «parmi les œuvres les plus informes que l’esprit humain ait jamais produites». Ici, Gœthe s’est, non moins injustement, chargé de la réplique. Mais il convient d’ajouter que Victor Hugo a plus d’une fois varié d’opinion sur Voltaire, et même sur les tragédies de Voltaire: voir notamment, dans _Littérature et Philosophie mêlées_, l’étude _Sur Voltaire_, datée de décembre 1823, où on lit (p. 294, édit. Hachette, 1859): «... Quant à ses tragédies, où il se montre réellement grand poète, où il trouve souvent le trait du caractère, le mot du cœur», où il a «tant d’admirables scènes», etc.

«Il _se leva debout_», lit-on dans _Les Misérables_ (1re partie, II, 10; t. I, p. 135; Hetzel-Quantin, s. d., in-16).

Dans le même admirable ouvrage (2e partie, III, 4; t. II, p. 119; et 6, p. 128; Hachette, 1881), une messe de minuit se célèbre ou semble se célébrer, non pas la veille de Noël, mais le jour même de Noël: «Dans l’après-midi de _cette même journée_ de Noël...»

La locution bien connue, _le nombril du monde_, employée par Victor Hugo pour désigner Paris: «Paris est un malstroëm où tout se perd, et tout disparaît dans ce nombril du monde comme dans le nombril de la mer» (_Les Misérables_, 2e partie, V, 10; t. II, p. 240), et qu’on peut rapprocher de celle-ci, que nous lisons dans _La Légende du beau Pécopin_ (Chap. 11, dans le volume _Le Rhin_, t. II, p. 84; Hetzel-Quantin, s. d.): «... le gouffre Maelstron (_sic_), qui est le Tartare des anciens et le nombril de la mer», — a originairement servi à Eschyle, qui l’a appliquée au temple de Delphes, «qui est le nombril de la terre... le nombril du monde». (_Théâtre_, L’Orestie, Les Choéphores, p. 287, et Les Euménides, p. 293; traduction Pierron.)

Dans la quatrième partie des _Misérables_ (XV, 2; t. II, p. 482), je cueille cette amusante phrase: «Nous ne sommes pas comme dans le grand monde, où il y a des _lions_ qui envoient des _poulets_ à des _chameaux_».

Encore dans _Les Misérables_ (5e partie, I, 22; t. V, p. 113): «Enjolras se pencha et baisa cette main vénérable (du vieillard Mabeuf), de même que, la veille, il avait baisé le front. C’étaient _les deux seuls baisers_ qu’il eût donnés dans sa vie.»

Deux baisers seulement dans toute sa vie, et encore tout à la fin de sa vie! C’est vraiment peu. «Pauvre garçon!» s’écrie Flaubert à ce sujet (_Correspondance_, 1862, t. III, p. 228).

Dans _Les Travailleurs de la mer_ (1re partie, V, 1; t. I, p. 184; Hetzel-Quantin, s. d., in-16): «Il (un vieux capitaine au long cours) décrétait le temps qu’il fera demain. Il auscultait le vent; il tâtait le pouls à la marée. Il disait au nuage: Montre-moi ta langue. C’est-à-dire l’éclair. Il était le docteur de la vague», etc.

«Savez-vous ce que c’est qu’un revolver? — C’est un pistolet qui recommence la conversation,» lit-on un peu plus loin dans le même ouvrage (V, 2; t. I, p. 189).

«Gilliatt avait trouvé cela, bien qu’il n’eût connu ni Vitruve qui n’existait plus, ni Weston, _qui n’existait pas encore_.» (_Ibid._, 2e partie, II, 3; t. II, p. 67.)

[Dans une tempête]: «Ces clartés aidaient Gilliatt et le dirigeaient. Une fois il se tourna et dit à l’éclair: Tiens-moi la chandelle.» (_Ibid._, 2e partie, III, 6; t. II, p. 129.)

Dans _Quatre-vingt-treize_ (2e partie, III, 1; t. I, p. 172; Hetzel-Quantin, s. d., in-16): «... Lause-Duperret, qui, traité de _scélérat_ par un journaliste, l’invita à dîner en disant: «Je sais que _scélérat_ veut simplement dire l’homme qui ne pense pas comme nous». La même remarque se trouve dans Paul-Louis Courier (2e lettre particulière; _Œuvres_, p. 92; Didot, 1865, in-18): «Il m’appelle jacobin, révolutionnaire, plagiaire, voleur, empoisonneur, faussaire, etc. Je vois ce qu’il veut dire; il entend que lui et moi sommes d’avis différent; peut-être se trompe-t-il.»

Une bien belle réflexion ou hypothèse dans ce même roman (3e partie, III, 1; t. II, p. 104): «... Le bégaiement de l’âme humaine sur les lèvres de l’enfance. Ce chuchotement confus d’une pensée qui n’est encore qu’un instinct contient on ne sait quel appel inconscient à la justice éternelle; peut-être est-ce une protestation sur le seuil avant d’entrer, protestation humble et poignante; cette ignorance souriant à l’infini compromet toute la création dans le sort qui sera fait à l’être faible et désarmé. Le malheur, s’il arrive, sera un abus de confiance.»

A divers endroits de son ouvrage _Littérature et Philosophie mêlées_ (p. 146, 150; Hachette, 1859), Victor Hugo parle d’un écrivain du nom de P. Mathieu, un de nos plus grands écrivains, de sa «langue admirable, qui sera plus tard celle de Molière et de La Fontaine», et le place sur la même ligne que Jean-Jacques Rousseau et Corneille. On ne sait plus guère aujourd’hui ce que c’est que ce Pierre Mathieu — ou Matthieu (1563-1621), — à qui de si chaleureux éloges sont décernés.

D’après un passage du _William Shakespeare_ de Victor Hugo (p. 88; Hetzel-Quantin, s. d., in-16), l’alchimiste Arnaud de Villeneuve (1240-1313), «qui trouva l’alcool et l’huile de térébenthine», fut accusé du «crime bizarre d’avoir essayé la génération humaine dans une citrouille».

Dans _Napoléon le Petit_ (p. 23; Hetzel-Quantin, s. d., in-16), le 6 janvier est présenté comme étant la veille du 10 janvier: «Le lendemain 10, un second décret...»

Une jolie anecdote dans l’_Histoire d’un crime_ (t. II, p. 34; Hetzel-Quantin, s. d., in-16): «... Le fond de Canrobert était l’incertitude. Pélissier, l’homme hargneux et bourru, disait: «Fiez-vous donc aux noms des gens! Je m’appelle _Amable_, Randon (qui était très craintif) s’appelle _César_, et Canrobert s’appelle _Certain_.»

Un jeu de mot ou quiproquo (_Ibid._, t. II, p. 72): «... Espinasse répondit: «J’irai jusqu’au bout.» Jusqu’au bout. Cela peut s’écrire _jusqu’aux boues_.»