Récréations littéraires, curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc.
Part 11
Et à la fin de ce même ouvrage (t. II, p. 240), encore une superbe déclaration et un magnifique éloge de la France: «... L’avenir est à Voltaire, et non à Krupp. L’avenir est au livre, et non au glaive. L’avenir est à la vie, et non à la mort... La France se sait aimée, parce qu’elle est bonne; et la plus grande de toutes les puissances, c’est d’être aimée. La Révolution française est pour tout le monde.» Etc.
Dans le volume sur _Paris_ (p. 110-111; Hetzel-Quantin, s. d., in-16) et aussi dans _Les Misérables_ (3e partie, I, 7; t. III, p. 14; Hachette, 1884), Victor Hugo réclame la paternité du mot _gamin_, qui «fut imprimé pour la première fois et arriva de la langue populaire dans la langue littéraire en 1834. C’est dans un opuscule intitulé _Claude Gueux_ que ce mot fit son apparition. Le scandale fut vif. Le mot a passé.»
Dans _Le Rhin_ (t. I, p. 101, lettre 9; Hetzel-Quantin, s. d., in-16), encore des calembours:
«... Il me montrait les stalles (dans la cathédrale d’Aix-la-Chapelle) en me disant avec gravité: — Voici les places des _chamoines_. — Ne pensez-vous pas que cela doive s’écrire _chats-moines_?»
«... Quant au capitaine _Lasoupe_, je lui suppose quelque parenté avec le duc de _Bouillon_.» (_Ibid._)
«... L’excellent vin de _Moselle_ qu’un Français appelait du vin _de demoiselle_.» (_Ibid._, t. I, p. 111, lettre 10.)
«... Un commis marchand, colporteur d’étoffes, déclarant avec un gros rire que, comme il n’avait pu placer ses échantillons, il voyageait _en vins_ (en vain).» (_Ibid._, t. III, p. 81-82, lettre 32.)
Dans divers endroits de son ouvrage _Le Rhin_, Victor Hugo se déclare l’adversaire du système décimal: «... Ce pied de roi, ce pied de Charlemagne, que nous venons de remplacer platement par le _mètre_, sacrifiant ainsi d’un seul coup l’histoire, la poésie, et la langue à je ne sais quelle invention dont le genre humain s’était passé six mille ans et qu’on appelle _système décimal_.» (_Ibid._, t. I, p. 93; lettre 9; — voir aussi t. II, p. 2; lettre 20.)
Dans _La Légende du beau Pécopin_ (Le Rhin, t. II, p. 43-107; lettre 21), déjà mentionnée par nous (p. 102), nous retrouvons plusieurs de ces longues énumérations de termes rares et bizarres, chères à Victor Hugo: énumération d’oiseaux: «le rosmar, le râle-noir, le solendguse, les garagians semblables à des aigles de mer, les queues de jonc,» etc. (_Ibid._, t. II, p. 70); — énumération de chiens (_Ibid._, t. II, p. 77), puis de chasseurs célèbres et de boissons: arack, pamplis, pechmez, etc. (_Ibid._, t. II. p. 90.)
Dans le tome III (p. 56, lettre 29): «A Ligny-en-Barrois... petite ville ravissante à voir... il y a une jolie rivière et _deux_ belles tours en ruine.» L’auteur a vu double: il n’y a, à Ligny, qu’une seule tour en ruine, la tour dite de Luxembourg.
«La cathédrale de Bâle... _badigeonnée_ en gros rouge (_sic_), non seulement à l’intérieur, ce qui est de droit, mais à l’extérieur, ce qui est infâme.» (_Ibid._, t. III, p. 86, lettre 33.) Il est à remarquer que beaucoup d’églises de cette région (Vosges, Alsace et Suisse du Nord) sont construites «en grès rouge» (_Guide Joanne_, Les Vosges, p. 294; Hachette, 1887): ce rouge est leur couleur naturelle.
«Il y avait... les _trois_ îles Baléares.» (_Ibid._, t. III, p. 157, Conclusion). Les îles Baléares sont au nombre de six au moins: Majorque, Minorque, Formentera, Iviça, Cabrera et Conejera.
Et cette conclusion du _Rhin_ (XVII, t. III, p. 234): «La paix perpétuelle a été un rêve jusqu’au jour où le rêve s’est fait chemin de fer et a couvert la terre d’un réseau solide, tenace et vivant. Watt est le complément de l’abbé de Saint-Pierre.» Hélas! jusqu’à présent, l’avenir a donné un terrible démenti à ce beau et généreux pronostic. Au lien de servir la paix, de la fortifier et de la consacrer, chemins de fer, télégraphie avec ou sans fil, aérostats, avions, automobiles, etc., toutes les découvertes de la chimie et de la mécanique, toutes les inventions scientifiques, tous les progrès n’ont fait que travailler pour la guerre et la rendre plus sanglante et plus abominable. Mais nous espérons bien qu’il n’en sera pas toujours ainsi, et que ce règne de la barbarie aura une fin.
Dans un de ses récits de _Voyages_ (Pyrénées, Autour de Pasages [Pasajes], p. 214; Charpentier, 1891), Victor Hugo dépeint «trois jeunes filles, les jambes dans l’eau jusqu’aux genoux... L’une d’elles, continue-t-il, est _une vieille femme_. Les deux autres...», etc.
Dans son volume _Choses vues_ (p. 10; Charpentier, 1888), Victor Hugo nous raconte que, durant les émeutes d’avril 1834, comme il passait devant un poste de garde nationale et avait sur lui un volume des _Mémoires_ du duc de Saint-Simon, il fut l’objet d’une étrange et, peu s’en fallut, tragique confusion: «J’ai été signalé comme _un saint-simonien_, et j’ai failli être massacré.»
* * *
Nombre de discours et surtout de lettres de Victor Hugo ont fait sensation en leur temps et même sont demeurés célèbres, d’ordinaire par leurs antithèses redoublées, par leurs formules concises et lapidaires, et le plus souvent par leurs exagérations et leur emphase.
«... Après avoir _bu_ jusqu’à la lie toutes _les agonies_ de la proscription...», lit-on dans le discours prononcé par Victor Hugo à Jersey, sur la tombe de Jean Bousquet. (_Actes et Paroles_, Pendant l’exil, 1853-1861, p. 60.)
«... Mais vos polices vous rassurent. Le coup d’État _a dans sa poche_ le vieil œil de Vidocq et voit le fond des choses avec ça.» (_Ibid._, Lettre à Louis Bonaparte, p. 155.)
Tel que l’exécuteur frappant à votre porte, Le tonnerre _demande à parler_ à quelqu’un. (_Actes et Paroles_, Pendant l’exil, 1862-1870, Mentana, p. 125.)
«Certes, nous sommes bien accablés, écrit Victor Hugo aux femmes de Cuba en 1870 (_Ibid._, p. 191-192); vous n’avez plus que votre voix, et je n’ai plus que la mienne; votre voix gémit, la mienne avertit. Ces deux souffles, chez vous le sanglot, chez moi le conseil, voilà tout ce qui nous reste. Qui sommes-nous? La faiblesse. Non, nous sommes la force. Car vous êtes le droit, et je suis la conscience. La conscience est la colonne vertébrale de l’âme,» etc.
Et aux marins de la Manche (_Ibid._, p. 214): «... L’océan est inépuisable et vous êtes mortels, mais vous ne le redoutez pas; vous n’aurez pas son dernier ouragan, et il aura votre dernier souffle,» etc.
Aux rédacteurs du journal _La Renaissance_ (1872) (_Actes et Paroles_, Depuis l’exil, 1871-1876, p. 37): «Courage! vous réussirez. Vous n’êtes pas seulement des talents, vous êtes des consciences; vous n’êtes pas seulement de beaux et charmants esprits, vous êtes de fermes cœurs.»
Aux obsèques de George Sand (1876) (_Ibid._, p. 151): «Je pleure une morte, et je salue une immortelle. Je l’ai aimée, je l’ai admirée, je l’ai vénérée; aujourd’hui, dans l’auguste sérénité de la mort, je la contemple. Je la félicite parce que ce qu’elle a fait est grand, et je la remercie parce que ce qu’elle a fait est bon.» Etc.
Aux obsèques de Louis Blanc (1882) (_Ibid._, 1881-1885, p. 27): «Honorons sa dépouille, saluons son immortalité. De tels hommes doivent mourir, c’est la loi terrestre; et ils doivent durer, c’est la loi céleste. La nature les fait, la république les garde. Historien, il enseignait; orateur, il persuadait; philosophe, il éclairait. Il était éloquent, et il était excellent.» Etc.
Au banquet du 81e anniversaire de la naissance de Victor Hugo (_Ibid._, p. 35): «... Je vous remercie tous, mes chers confrères. Et dans le mot _confrères_ il y a _frères_.»
C’est au banquet du Cinquantenaire d’_Hernani_ que Victor Hugo fut, pour la première fois, salué du nom de Père (père intellectuel). C’est Émile Augier qui porta ce toast: «Au Père» (_Ibid._, 1876-1880, p. 129), et ce nom a été repris plus d’une fois et appliqué au grand poète, notamment par Jules Claretie, aux obsèques de Victor Hugo: «... Le monde célèbre et pleure l’Immortel, la littérature française le Maître, la Société des gens de lettres le Père.» (_Actes et Paroles_, Depuis l’exil, 1881-1885, p. 119.)
«J’applaudis _des deux mains_,» lit-on dans une lettre de Victor Hugo, mentionnée dans _Le Voleur_ du 28 février 1879 (p. 141). «Je voudrais bien savoir, demande le rédacteur en chef de ce journal, comment M. Victor Hugo s’y prendrait pour applaudir d’une seule main.»
«Vous ne vous nommez pas _Bataille_, mais _Victoire_!» écrit notre grand poète au romancier et auteur dramatique Charles Bataille (1831-1868), qui venait de faire jouer sa pièce _L’Usurier de Village_. A quoi Bataille, prenant mal le compliment, répliqua poste pour poste: «Vous vous trompez, cher Maître; c’est ma cuisinière qui se nomme Victoire.» (Jules LEVALLOIS, _Mémoires d’un critique_, p. 200; — et Lucien RIGAUD, _Dictionnaire des lieux communs_, p. 325.)
En acceptant la présidence d’honneur des funérailles de Garibaldi, Victor Hugo télégraphie à la famille du défunt: «C’est plus qu’une mort, c’est une catastrophe! Ce n’est pas l’Italie qui est en deuil, ce n’est pas la France, c’est l’humanité. La grande nation pleure le grand patriote, séchons les larmes. _Il est bien où il est_. S’il y a un autre monde, ce qui est deuil pour nous est fête pour lui.» Etc. (_Le Voleur_, 9 juin 1882, p. 366-367.)
Et, à un candidat à la députation, ce laconique billet, que La Palisse aurait pu signer: «Mon cher X..., vous voilà sur les rangs: c’est bien. Vous serez nommé: c’est mieux.» (_Revue bleue_, 24 février 1883, p. 249.)
Au critique et styliste Paul de Saint-Victor (1827-1881): «... Devant Eschyle, vous êtes Grec; devant Dante, vous êtes Italien; et, avant tout, vous êtes homme...» (Cf. Alidor DELZANT, _Paul de Saint-Victor_, p. 115.)
Au même, plus loin (p. 118):
«... Une page de vous est un cordial. Il y a, entre vous et moi, un mystérieux va-et-vient d’âme à âme. Vous me dites: «Courage!» et je vous dis: «Merci!»
A une poétesse, Mme Clara-Francia Mollard, qui lui avait soumis son volume _Grains de sable_, publié en 1840 et composé de pitoyables vers, Victor Hugo répond: «... Votre esprit est composé de gravité et de candeur, comme l’esprit de tous les vrais poètes: vous parlez de tout comme un sage, et vous rêvez sur tout comme un enfant. Imprimez vos vers, madame, on les lira. On les lira parce qu’ils sont nobles, on les lira parce qu’ils sont tendres, on les lira parce qu’ils sont beaux, on les lira parce que, etc. Je crois donc à la fortune de votre livre, madame. Et puis, après tout, _que vous importe le succès_? Je refuse aux poètes le droit de se plaindre quand les hommes leur font défaut: n’ont-ils pas la nature et Dieu? Hé! madame, il y aura au printemps prochain des fleurs, des feuilles, des prés verts, des ruisseaux joyeux et murmurants, des arbres qui frissonneront et des oiseaux qui chanteront dans un rayon de soleil. Que vous importe le reste? Que vous fait la célébrité? N’avez-vous pas la poésie[32]? Que vous fait le misérable sou vert-de-grisé, sans effigie et sans empreinte? N’avez-vous pas le sequin d’or?» (_Le Voleur_, 10 juillet 1840, p. 28.)
[32] Je rencontre les mêmes pensées ou des pensées analogues dans une très belle lettre de M. Edmond Haraucourt adressée à M. Julien Larroche, le 30 novembre 1907, en tête du recueil de vers _Les Voix du tombeau_, par Julien Larroche (Lemerre, 1908): «... Ni dithyrambes ni réclames ne valent cette paix sereine qui se devine au fond de vous. Gardez-la comme le trésor unique, et n’enviez personne, même si le silence des critiques accueille vos poèmes: vos poèmes vous ont réjoui ou consolé, n’attendez rien de plus, et dites-vous qu’au temps où nous sommes les poètes dont on redit le nom et ceux dont on ne parle pas sont, en dépit des apparences, confondus fraternellement dans le même dédain des foules, car on ne lit les vers ni des uns ni des autres.» N’empêche que poètes et poétesses, tout comme leurs confrères en prose d’ailleurs, ne se montrent pas, d’ordinaire, si philosophes et ne se désintéressent pas aussi facilement du succès et de la célébrité.
A une autre poétesse, la belle et galante Louise Colet, Victor Hugo écrit: — et l’on croirait vraiment qu’il se moque de cette fière et encombrante Junon... ou Vénus: «Femme et poète, vous êtes admirable... Vous avez la touche vraie, grave, forte, et en même temps douce. Osez, osez tout! C’est votre droit et votre devoir. Vous êtes Muse et Déesse: _ne craignez pas d’aller nue_... Vous faites l’épopée de votre sexe. Dédaignez le monde et rayonnez au-dessus de lui, tantôt femme comme Vénus, tantôt étoile comme Vénus aussi... Planez, c’est votre devoir d’aigle.» (Dans le _Larousse mensuel_, octobre 1913, p. 848.)
Dans son roman _L’Insurgé_ (p. 91; Charpentier, 1885), Jules Vallès a comiquement pastiché le style épistolaire de Victor Hugo, à qui il attribue la missive suivante, en réponse à une prétendue lettre relative au chapitre sur Cambronne des _Misérables_: «Frère, l’Idéal est double: idéal-pensée, idéal-matière; envolement de l’âme vers le sommet, chute de l’excrément vers le gouffre; gazouillements en haut, borborygmes en bas, — sublimité partout!»
* * *
Nous avons signalé, parmi les rimes les plus fréquemment employées par Victor Hugo, les mots _hommes, sommes_; _ombre, sombre, nombre_; _ténèbres, funèbres_; _âme, flamme_; _abîme, sublime_, etc. Il est une locution qui revient sans cesse sous sa plume, principalement dans ses préfaces. Pour se désigner, il ne manque jamais, ou presque jamais, d’user de cette périphrase: «Celui qui écrit ces lignes» (Cf. _Cromwell_, préface, p. 38 et 40; — _Le Dernier jour d’un condamné et Littérature et Philosophie mêlées_ [un même volume: Hachette, 1859], p. 10, 141, 352, 354, 396...; — _Histoire d’un crime_, t. I, p. 24, 100; t. II, p. 125, 144 [Hetzel-Quantin, s. d.]; etc.). Ou bien encore: «L’auteur de ce livre» (Cf. _Les Orientales_, préface, p. 4 et 5; — _Les Feuilles d’automne_, préface, p. 3, 4, 7 [Hachette, 1861]; etc.)
Remarquons aussi les fréquents témoignages de modestie de Victor Hugo, ses très humbles déclarations, à ses débuts aussi bien que plus tard, en pleine gloire: «L’auteur de ces Odes... croit fort peu à son talent...» (_Odes et Ballades_, préface de 1824, p. 8; Hachette, 1859.) «... L’auteur de ce drame... quoiqu’il soit le moindre d’entre eux (de ces poètes).» (_Marion Delorme_, préface, p. 102; Hachette, 1858.) «Si l’on ne considère que le peu d’importance de l’ouvrage et de l’auteur dont il est ici question...» (_Le Roi s’amuse_, préface, p. 16; Hachette, 1861.) «L’auteur de ce drame... lui, chétif poète... sent combien il est peu de chose...» (_Lucrèce Borgia_, préface, p. 6; Hachette, 1858.) «Lui (l’auteur) qui n’est rien...» (_La Esmeralda_, préface, p. 130; Hetzel-Quantin, s. d.) «L’auteur se dit, sans se dissimuler le peu qu’il est et le peu qu’il vaut...» (_Les Burgraves_, préface, p. 190; Hachette, 1861.) «L’auteur de ce livre, si peu de chose qu’il soit...» (_William Shakespeare_, p. 239; Hetzel-Quantin, s. d.) Etc., etc.
N’en est-il pas un peu de cette invariable et excessive humilité comme de la petitesse et l’aplatissement des souverains pontifes s’intitulant «Serviteurs des serviteurs de Dieu»?
En terminant, nous rappellerons sommairement les règles orthographiques que Victor Hugo avait adoptées, tout au moins dans la seconde partie de sa vie, — sa _marche_ typographique.
Il n’aime pas les majuscules et écrit avec des initiales minuscules ou _bas de casse_ les noms des peuples, les français, les anglais, les chinois, les parisiens, etc. (Cf. _Les Misérables_, t. IV, p. 435, et _passim_; t. V, p. 125, 146, 280, etc.; Hachette, 1881; etc.); — «Et français, anglais, belges, allemands, russes, slaves, européens, américains, qu’avons-nous à faire...?» (_Actes et Paroles_, Avant l’exil, 1849-1851, p. 155; Hetzel-Quantin, s. d.) Ce qui est un tort, car, sans la majuscule, comment distinguer _Francs_ (peuple) de _francs_ (monnaie)?
Le roi Louis s’avance avec vingt mille _Francs_. (Cf. ci-dessus, p. 21.)
«Que deviendrait l’état...» (au lieu de l’État) (_L’Homme qui rit_, t. II, p. 8; Hetzel-Quantin, s. d.); — sa majesté (au lieu de Sa Majesté) (_Ibid._, p. 17, 20, 55, 81...); — l’olympe (au lieu de l’Olympe) (_Ibid._ p. 195); — «Je ferai observer à votre honneur...» (au lieu de Votre Honneur) (_Ibid._, t. III, p. 79). Etc., etc.
Enfin, Victor Hugo écrit toujours _quatrevingts_ en un mot sans trait d’union (Cf. _L’Homme qui rit_, t. I, p. 172; — et le roman _Quatrevingt-treize_).
VII
=Poètes symbolistes ou décadents, humoristes, etc.= — PAUL VERLAINE. — RENÉ GHIL. — STÉPHANE MALLARMÉ. — JEAN MORÉAS. — JULES LAFORGUE. Suppression de la ponctuation. «Le commun des hommes admire ce qu’il n’entend pas.» (La Bruyère.)
ARTHUR RIMBAUD et son _Sonnet des voyelles_. Riposte de René Ghil. — Le _clavecin oculaire_ du Père Castel.
Autres singularités à propos des couleurs et des lettres de l’alphabet. — Ernest d’Hervilly. Les couleurs appliquées aux prénoms féminins. — Le chevalier de Piis et son _Harmonie imitative_. — Auguste Barthélemy. — Victor Hugo et sa description des lettres de l’alphabet.
_Curiosités poétiques._
Dans un sonnet de PAUL VERLAINE (1844-1896) il est parlé, au début (_Poèmes saturniens_, Vœu, dans le _Choix de poésies_, p. 9; Charpentier, 1891), des «premières maîtresses», de l’une d’entre elles, et de
L’_or_ des cheveux, l’azur des yeux, la fleur des chairs;
puis, à la fin, cette femme — mais est-ce bien la même? — nous est représentée
Douce, pensive et _brune_, et jamais étonnée!
De Verlaine encore, cette rime quelque peu étrange:
Prince et princesses, allez, élus, En triomphe, par la route _où je_ Trime d’ornières en talus. Mais, moi, je vois la vie en _rouge_.
Comme si l’on prononçait _où j’_. (Cf. Clair TISSEUR, _Modestes Observations sur l’art de versifier_, p. 168; Lyon, Bernoux, 1893.)
Et ce calembour:
Le _bonneteau_ fleurit «dessur» la berge; La _bonne tôt_ s’y déprave, tant pis Pour elle... (Paul VERLAINE, dans Clair TISSEUR, _ibid._, p. 276.)
Je serai forcément bref en ce qui concerne les poètes dits symbolistes ou symboliques, décadents, déliquescents, etc.; il y aurait trop à citer; tout, parfois même, serait à citer comme singularité, charabia ou plaisanterie. Ces prétendus vers, ainsi que le remarque très bien Jules Lemaître, dans une patiente et minutieuse étude sur Paul Verlaine (_Revue bleue_, 7 janvier 1888, p. 2-14), ressemblent «à des rébus fallacieux ou des charades dont le mot n’existerait pas».
Et il donne cet exemple, pris au hasard dans un recueil symboliste (RENÉ GHIL [1862-....], _Écrits pour l’art_, 7 février 1887, p. 20):
En ta dentelle où n’est notoire Mon doux évanouissement, Taisons pour l’âtre sans histoire Tel vœu de lèvres résumant.
Toute ombre hors d’un territoire Se teinte itérativement A la lueur exhalatoire Des pétales de remuement.
Une vraie charade, une énigme sans clef, un pur imbroglio.
La véritable et souveraine règle de tout écrivain nous semble avoir été posée et ainsi formulée par Fénelon, dans sa _Lettre sur les occupations de l’Académie française_ (V, p. 38-39; édit. Despois):
«La singularité est dangereuse en tout... Quand un auteur parle au public, il n’y a aucune peine qu’il ne doive prendre pour en épargner à son lecteur; il faut que tout le travail soit pour lui seul, et tout le plaisir avec tout le fruit pour celui dont il veut être lu. Un auteur ne doit laisser rien à chercher dans sa pensée; il n’y a que les faiseurs d’énigmes qui soient en droit de présenter un sens enveloppé.»
«Le génie de notre langue est la clarté et l’ordre», a, de son côté, proclamé Voltaire. (_Dictionnaire philosophique_, art. Langues; et cf. Paul STAPFER, _Récréations grammaticales_, p. 85.)
Et Victor Hugo (_Odes et Ballades_, Préface de 1826, p. 23; Hachette, 1859) a formulé cette sentence lapidaire: «Le style est comme le cristal; sa pureté fait son éclat».
Diderot (_Salons_, J.-J. Bachelier; dans LAROUSSE, art. Charité romaine) pensait sans doute à nos futurs décadents et symbolistes, lorsqu’il émettait cet aphorisme: «Le goût de l’extraordinaire est le caractère de la médiocrité».
Voilà des principes émanant de grands maîtres, de maîtres incontestés, principes qui ne ressemblent guère à la théorie professée par Baudelaire (Notice sur Edgar Poe, _Histoires extraordinaires_, p. 11) que «l’étrangeté est une des parties intégrantes du beau».
Longtemps auparavant, Lucien de Samosate (_Œuvres complètes_, trad. Talbot, t. I, p. 8: A un homme qui lui avait dit...), philosophe et critique qui ne manquait pas de goût, et que l’on considère comme un ancêtre de Voltaire, nous a prévenus qu’«une œuvre n’en est que plus laide, quand elle n’a pour tout mérite que son étrangeté».
* * *
A propos des bizarreries de style, des fréquentes charades et énigmes d’un des chefs de l’École dite «décadente», de STÉPHANE MALLARMÉ (1842-1898), M. Adolphe Brisson conte, dans une de ses chroniques (Cf. _La République française_, 13 septembre 1898), l’anecdote suivante:
«J’ai connu un amateur de Copenhague, qui, se trouvant de passage à Paris, rendit visite à Stéphane Mallarmé, et fut ravi par la douceur et l’exquise politesse de ses paroles. L’entrevue se termina tout naturellement par le don de quelques vers, humblement sollicités et accordés avec bonne grâce. Le poète daigna transcrire, sur l’album que lui tendait le riche Danois, le sonnet suivant:
Dame, sans trop d’ardeur à la fois enflammant La rose qui cruelle ou déchirée, et lasse Même du blanc habit de pourpre, le délace Pour ouïr dans sa chair pleurer le diamant.
Oui, sans ces crises de rosée et gentiment Ni brise quoique, avec, le ciel orageux passe Jalouse d’apporter je ne sais quel espace Au simple jour le jour très vrai du sentiment
Ne te semble-t-il pas, disons, que chaque année Dont sur ton front renaît la grâce spontanée Suffise selon quelque apparence et pour moi
Comme un éventail frais dans la chambre s’étonne A raviver du peu qu’il faut ici d’émoi Toute notre native amitié monotone.
(Textuellement reproduit d’après _La République française_ du 13 septembre 1898; — voir aussi la _Revue encyclopédique_, 1896, p. 189.)
«Le Danois enchanté, continue M. Adolphe Brisson, emporta ce chef-d’œuvre et commença à s’en repaître. Mais il _crut_ y découvrir des obscurités qu’il attribua, avec modestie, à la connaissance insuffisante qu’il avait de notre langue. Pour dissiper ces doutes, il le copia et le communiqua à trois aèdes de la nouvelle école, imitateurs et disciples de Stéphane Mallarmé, en priant chacun d’eux de lui faire une glose du sonnet et de lui en indiquer la signification précise.
«Jugez de mon étonnement! raconta-t-il à M. Adolphe Brisson. J’obtins trois traductions différentes, parmi lesquelles il me fut impossible de fixer mon choix. J’aurais dû m’adresser à Mallarmé en personne, au lieu de m’adresser à ses élèves. Mais je n’osai pas risquer une démarche qu’il eût sans doute jugée indiscrète.»
Autre singularité et excentricité de Stéphane Mallarmé. Il rédigeait _en vers_ les adresses de certaines de ses lettres, — et quels vers! Au lieu, par exemple, d’écrire sur l’enveloppe, comme chacun de nous aurait fait: «Monsieur Henri de Régnier, rue Boccador, 6, Paris,» il recourait à son luth et en tirait ce quatrain qui servait de suscription à la missive, et devait diantrement déconcerter le facteur de la poste:
Adieu l’orme et le châtaignier! Malgré ce que leur cime a d’or, S’en revient Henri de Régnier Rue, au 6 même, Boccador.
(Cf. _L’Intermédiaire des chercheurs et curieux_, 20-30 décembre 1917, col. 418, où se trouvent cités plusieurs autres de ces quatrains postaux.)
Voici le début du recueil de JEAN MORÉAS (1856-1910), _Le Pèlerin passionné_ (Agnès, p. 3):