Récréations littéraires, curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc.

Part 12

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Il y avait des arcs où passaient des escortes Avec des bannières de deuil et du fer Lacé (?), des potentats de toutes sortes — Il y avait — dans la cité au bord de la mer. Les places étaient noires, et bien pavées, et les portes, Du côté de l’est et de l’ouest, hautes; et comme en hiver La forêt, dépérissaient les salles de palais, et les porches, Etc., etc.

On voit qu’il n’y a plus là ni hémistiches, ni rythme régulier, ni aucune de nos règles de prosodie.

Ajoutons que, le tapage fait, la notoriété conquise, Jean Moréas renia les décadents et ses dieux, et s’assagit.

De JULES LAFORGUE (1860-1887), qui s’écriait:

Ah! que la vie est quotidienne!

nous citerons ces deux vers ou ces deux lignes, extraites de son poème (?) _Pan et la Syrinx_:

O Syrinx! Voyez et comprenez la Terre et la merveille de cette [matinée et la circulation de la vie. Oh! vous là! et moi ici! Oh, vous! Oh, moi! Tout est dans Tout! (Cf. Max NORDAU, _Dégénérescence_, t. I, p. 237.)

Un autre, «futuriste, fantaisiste, hermétique et peut-être un peu mystificateur», a imaginé, lui, nous conte encore M. Adolphe Brisson (_Le Temps_, 6 août 1913), de _supprimer la ponctuation_.

Un autre sans doute s’évertuera à écrire à rebours.

Un autre...

«Les passants ne regardent les chiens que quand ils aboient, et on veut être regardé,» a observé Voltaire. (_Dialogues et Entretiens philosophiques_, XI, M. l’intendant des menus... _Œuvres complètes_, t. VI, p. 76; édit. du journal _Le Siècle_.)

* * *

Les décadents ont été généralement jugés comme des farceurs, des «fumistes», — c’est le mot employé, — qui, ne sachant comment attirer l’attention du public, se sont avisés de le mystifier. Ils n’ont, pour ainsi dire, fait que mettre en pratique les conseils ou remarques de nombre de philosophes ou de moralistes:

«Obscurcissez! Obscurcissez!» répétait sans relâche à ses disciples un sophiste de l’antiquité. Et il n’était content d’eux que lorsqu’il ne comprenait rien à leurs compositions». (Cf. DUSSAULT, dans Gustave MERLET, _Tableau de la littérature française_ [1800-1815], t. III, p. 61.)

«Ils (les lecteurs) concluront la profondeur de mon sens, par l’obscurité.» (MONTAIGNE, _Essais_, III, 9; t. IV, p. 135, édit. Louandre.)

«Rien ne persuade tant les gens qui ont peu de sens, que ce qu’ils n’entendent pas.» (Cardinal DE RETZ, _Mémoires_, t. II, p. 522; édit. des Grands Écrivains.)

«Le commun des hommes... admire ce qu’il n’entend pas.» (LA BRUYÈRE, _Caractères_, De la chaire, p. 404; édit. Hémardinquer[33].)

[33] Voir ci-dessus (p. 25) Corneille disant, à propos de certains de ses vers peu intelligibles: «Tel qui ne les entendra pas les admirera»; — et (p. 94) Théophile Gautier à qui l’on attribue cette sentence: «Il faut que, dans chaque page, il y ait une dizaine de mots que le bourgeois ne comprend pas». C’était aussi, comme nous le verrons plus loin (p. 181), l’opinion de Balzac.

«Quand je lis quelque chose et que je ne l’entends pas, je suis toujours dans l’admiration.» (DESTOUCHES, _La Fausse Agnès_, I, 2.)

«Un écrivain n’est réputé sérieux qu’à la condition d’ennuyer, et beaucoup doivent leur réputation à ceci: qu’on aime mieux les admirer que les lire.» (Alexandre DUMAS FILS, _La Vie à vingt ans_, p. 65; M. Lévy, 1856.)

Etc., etc.

Nul, mieux que les décadents, symbolistes, déliquescents, évanescents, etc., n’a justifié la sentence de Frayssinous (_Défense du christianisme_, t. II, p. 459; Le Mans, Dehallais, 1859): «Il est des novateurs audacieux qui cherchent dans la folie de leurs opinions une célébrité qu’ils ne sauraient attendre de la médiocrité de leurs talents.»

Mais la ruse a été vite éventée.

Jules Tellier (_Nos Poètes_, p. 230-231) traite à peu près tout crûment Mallarmé de «fumiste»: «Ses vers sont dépourvus de sens autant que d’harmonie, absurdes également pour l’oreille et pour l’esprit.»

Paul Stapfer (_Des Réputations littéraires_, t. I, p. 157) déclare que «M. Stéphane Mallarmé est purement absurde. Ses vers ne seront pas plus lisibles ni plus intelligibles pour la postérité que pour nous,» etc.

«... On a reconnu le symbolisme pour ce qu’il est: de la folie ou du charlatanisme, écrit de son côté M. Max Nordau (_Dégénérescence_, t. I, p. 208 et suiv.). Paul Verlaine lui-même, un des inventeurs du symbolisme, accommode de cette façon, dans un moment de sincérité, ses disciples: «Ce sont des pieds plats qui ont chacun leur bannière où il y a écrit: _Réclame!_»... «M. Gabriel Vicaire qualifie leurs productions de pures fumisteries de collégiens.» (_Ibid._, p. 210.)

Et Edmond de Goncourt (_Journal_, année 1889, t. VIII, p. 16): «Après la génération des simples, des gens naturels, qui est bien certainement la nôtre, et qui a succédé à la génération des romantiques, qui étaient un peu des cabotins, des gens de théâtre dans la vie privée, voici que recommence, chez les décadents, une génération de chercheurs d’effets, de poseurs, d’étonneurs de bourgeois».

L’excellent conseil donné par le vieux poète Maynard (1582-1646: _Œuvres de François de Maynard_, t. III, p. 139; Lemerre, 1888):

Si ton esprit veut cacher Les belles choses qu’il pense, Dis-moi, qui peut t’empêcher De te servir du silence?

convient, en somme, surtout aux écrivains décadents et symbolistes.

* * *

L’un de ces singuliers et ténébreux novateurs, qui fut l’intime compagnon de Verlaine, ARTHUR RIMBAUD (1854-1891), a composé un sonnet resté célèbre, _Le Sonnet des voyelles_ (dans le recueil intitulé _Reliquaire_, p. 108; Genonceaux, 1891), sonnet très irrégulier, dont voici le texte littéralement et scrupuleusement reproduit, — ce qui ne le rend pas plus limpide:

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles, Je dirai quelque jour vos naissances latentes. A, noir corset velu des mouches éclatantes Qui bombillent autour des puanteurs cruelles,

Golfe d’ombre: E, candeur des vapeurs et des tentes, Lance des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles; I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles Dans la colère ou les ivresses pénitentes;

U, cycles, vibrements divins des mers virides, Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux;

O, suprême Clairon plein de strideurs étranges, Silences traversés des Mondes et des Anges: — O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux!

«Mais pas du tout! riposte un autre adepte du symbolisme, M. René Ghil. I n’est aucunement rouge: qui ne voit qu’I est bleu? Et n’est-ce point péché de trouver de l’azur dans la voyelle O? O est rouge comme le sang. Pour l’U, c’est jaune qu’il eût fallu écrire, et Rimbaud _n’est qu’un âne_ (sic) ayant voulu peindre U en vert.»

Un troisième, au contraire, déclare qu’_il voit_ A blanc, U bleu ou vert, E brun, O rouge, etc.

Ce qui prouve que ces messieurs ne voient pas tous de la même façon, et qu’il n’est pas facile de s’entendre.

Et M. René Ghil, ajoutant aux couleurs des voyelles des associations ou comparaisons musicales, prétendait que «A, lui rappelait les orgues; E, les harpes; I, les violons; O, les cuivres; U, les flûtes». (Cf. _La Chronique médicale_, 1er octobre 1916, p. 306-308; et 1er avril 1918, p. 119-122: très intéressants articles; — et la _Revue encyclopédique_, 1892, p. 7-10.)

Dans le même ordre d’idées, les sensations musicales, on se rappelle le _Clavecin oculaire_, à la construction duquel le Père Castel (1688-1757) consacra une grande partie de sa vie. A l’aide de cet instrument, nommé aussi _Clavecin chromatique_, l’ingénieux et savant jésuite prétendait, en variant les couleurs, affecter l’organe de la vue, tout comme le clavecin ordinaire, le piano, affecte l’organe de l’ouïe par la variété des sons, réaliser, en d’autres termes, le phénomène de l’«audition colorée». Imaginez une symphonie de Lulli ou de quelque autre maestro exécutée par une succession et combinaison de couleurs. Diderot a plusieurs fois parlé du Père Castel et du Clavecin oculaire (Cf. _Lettre sur les sourds et muets_, Œuvres choisies, p. 20 et suiv.; Lemerre, 1888; — et le _Rêve de d’Alembert_, Chefs-d’œuvre de Diderot, t. II, p. 207, 260; E. Picard, s. d.). Il est aussi question du Père Castel et de son invention dans _Les Confessions_ de J.-J. Rousseau (Partie II, livre 7; t. V. p. 511, 515; Hachette, 1864); dans _Le Livre du promeneur_, de Lefèvre-Deumier, p. 271 (Amyot, 1854); et, avec plus de détails, dans _La Chronique médicale_, 1er avril 1919, p. 120-124, article du Dr Foveau de Courmelles.

Le grand ornithologiste Toussenel (1803-1885), dans son _Monde des oiseaux_ (t. II, p. 362; Dentu, 1859), nous dit aussi quelques mots des couleurs et de leurs «dominantes passionnelles»: «le jaune est symbolique du familisme, le noir d’égoïsme concentré; le bleu pâle argentin annonce un essor faussé d’affective (_sic_).»

Dans l’histoire littéraire, ces fantaisies — appliquer des couleurs à des sentiments et autres choses abstraites — ne sont pas absolument rares. On connaît la _Symphonie en blanc majeur_ de Théophile Gautier (elle se trouve dans le volume _Émaux et Camées_, p. 33; Charpentier, 1911). Léon Gozlan (1803-1866) a écrit, sur ce même sujet, une page caractéristique (reproduite dans la revue _Le Penseur_, janvier 1913, p. 25): «_Comme je suis un peu fou_, j’ai toujours rapporté, je ne sais trop pourquoi, à une couleur ou à une nuance les sensations diverses que j’éprouve. Ainsi, pour moi, la pitié est bleu tendre; la résignation est gris-perle, la joie est vert-pomme, la satiété est café-au-lait, le plaisir rose velouté, le sommeil est fumée-de-tabac, la réflexion est orange, la douleur est couleur de suie, l’ennui est chocolat. La pensée pénible d’avoir un billet à payer est mine-de-plomb, l’argent à recevoir est rouge chatoyant ou diablotin. Le jour du terme est couleur de Sienne, — vilaine couleur! Aller à un premier rendez-vous, couleur thé léger; à un vingtième, thé chargé. Quant au bonheur... couleur que je ne connais pas!»

Et les couleurs appliquées aux prénoms féminins, système imaginé par l’humoriste Ernest d’Hervilly (1839-1911):

«Les noms blancs très purs sont: Bérénice, Marie, Claire, Ophélie, Iseult.

«Le rose vif est évoqué par Rose (naturellement!), Colette, Madeleine, Gilberte.

«Le gris est fourni par Jeanne, Gabrielle, Germaine.

«Le bleu tendre serait Céline, Virginie, Léonie, Élise.

«Le noir absolu serait Lucrèce, Diane, Rachel, Irène, Rébecca.

«Le jaune violent n’apparaît qu’aux noms de Pulchérie, Gertrude, Léocadie.»

Ernest d’Hervilly affirmait, en outre, qu’«Hélène est _gris-perle_, et qu’Adrienne, Ernestine et Fanchette doivent être rangées dans la catégorie des prénoms qui rappelle _un semis de fleurs sur une étoffe blanche_!» (_La Chronique médicale_, 1er octobre 1916, p. 307.)

* * *

Quant aux lettres de l’alphabet interprétées comme nous le voyions tout à l’heure, matérialisées, colorées ou animées, on en trouve une longue série d’exemples dans le célèbre poème du chevalier de Piis (1755-1832), _Harmonie imitative de la langue française_, dont le premier chant est consacré à chacun de nos caractères alphabétiques:

A l’aspect du Très-Haut sitôt qu’Adam parla, Ce fut apparemment l’A qu’il articula. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le B _b_al_b_utié par le _b_am_b_in dé_b_ile Sem_b_le _b_ondir _b_ientôt sur sa _b_ouche inha_b_ile; Son _b_a_b_il par le _b_ ne peut être contraint, Et d’un _b_o_b_o, s’il _b_oude, on est sûr qu’il se plaint. Mais du _b_ègue irrité la langue em_b_arrassée Par le _b_ qui la _b_rave est constamment _b_lessée.

Le _C_, rival de l’_S_ avec une cédille, Sans elle, au lieu du _Q_, dans tous nos mots fourmille. De tous les objets _c_reux il commence le nom; Une _c_ave, une _c_uve, une _c_hambre, un _c_anon, Une _c_orbeille, un _c_œur, un _c_offre, une _c_arrière, Une _c_averne, enfin, le trouvent nécessaire. Partout en demi-cercle il _c_ourt demi-_c_ourbé. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

En voilà, je pense, assez pour vous donner envie de lire le reste. Vous trouverez de nombreux fragments du très original poème du chevalier de Piis dans le _Grand Dictionnaire_ de Larousse, au début de chaque lettre. (Voir aussi, dans le même ouvrage, les articles Harmonie et Piis; — Eugène MULLER, _Curiosités historiques et littéraires_, p. 93; — Etc.)

Le poète marseillais Auguste Barthélemy (1796-1867) a aussi composé des vers sur ce même sujet: les lettres de l’alphabet.

Dans un chapitre de son volume _Voyages_ (p. 65-67; Charpentier, 1891), Victor Hugo les passe également toutes en revue une à une, et en fait une très pittoresque description:

«La société humaine, le monde, l’homme tout entier est dans l’alphabet. La maçonnerie, l’astronomie, la philosophie, toutes les sciences ont là leur point de départ, imperceptible, mais réel; et cela doit être. L’alphabet est une source.

«A, c’est le toit, le pignon avec sa traverse, l’arche, _arx_; ou c’est l’accolade de deux amis qui s’embrassent et qui se serrent la main;

«D, c’est, le dos;

«B, c’est le D sur le D, le dos sur le dos, la bosse;

«C, c’est le croissant, c’est la lune;

«E, c’est le soubassement, le pied-droit, la console et l’étrave, l’architrave, toute l’architecture à plafond dans une seule lettre;

«F, c’est la potence, la fourche, _furca_;

«G, c’est le cor;

«H, c’est la façade de l’édifice avec ses deux tours;

«I (i), c’est la machine de guerre lançant le projectile;

«J, c’est le soc et c’est la corne d’abondance;

«K, c’est l’angle de réflexion égal à l’angle d’incidence, une des clefs de la géométrie;

«L, c’est la jambe et le pied;

«M, c’est la montagne, ou c’est le camp, les tentes accouplées;

«N, c’est la porte fermée avec sa barre diagonale;

«O, c’est le soleil;

«P, c’est le portefaix debout avec sa charge sur le dos;

«Q, c’est la croupe avec la queue;

«R, c’est le repos, le portefaix appuyé sur son bâton;

«S, c’est le serpent;

«T, c’est le marteau;

«U, c’est l’urne;

«V, c’est le vase (de là vient que l’_u_ et le _v_ se confondent souvent);

«X, ce sont les épées croisées, c’est le combat; qui sera le vainqueur? on l’ignore; aussi les hermétiques ont-ils pris X pour le signe du destin, les algébristes pour le signe de l’inconnu;

«Y, c’est un arbre; c’est l’embranchement de deux routes, le confluent de deux rivières; c’est aussi une tête d’âne ou de bœuf; c’est encore un verre sur son pied, un lys sur sa tige, et encore un suppliant qui lève les bras au ciel;

«Z, c’est l’éclair, c’est Dieu.»

* * *

Parmi les épîtres en vers que reçut l’impératrice Eugénie lors de sa grossesse, il en était une dont Mérimée ne pouvait parler «sans rire aux larmes», conte Gustave Claudin dans ses _Souvenirs_ (p. 160). Elle débute ainsi:

Madame,

Dans vos bras amoureux quand vous pressez un homme, Qui vous fait concevoir... peut-être un roi de Rome, Votre cœur vous dit-il, etc.

Citons encore, comme curiosités littéraires, ces trois distiques anonymes (Cf. _Le Figaro_, 9 décembre 1881; — _L’Intermédiaire des chercheurs et curieux_, 10 avril 1898, col. 513; — et Paul STAPFER, _Racine et Victor Hugo_, p. 310, note 1, qui attribue les deux premiers de ces distiques à Marc Monnier), distiques fantaisistes, à la rime somptueuse, dont le second vers reproduit le premier sous une forme différente, et qui offrent ou résument en quelque sorte trois poèmes, — et quels poèmes!

Gall, amant de la reine, alla, tour magnanime, Galamment de l’arène à la tour Magne, à Nîme.

Laurent Pichat, virant, coup hardi! bat Empis; Lors Empis, chavirant, couard, dit: Bah! tant pis!

Dans ces meubles laqués, rideaux et dais moroses, Danse, aime, bleu laquais! Ris d’oser des mots roses!

C’est-à-dire: Laquais à la livrée bleue, danse, aime, ne te gêne pas, etc.

Et cette fantaisie inspirée au pince-sans-rire Alphonse Allais (1854-1905) par je ne sais quel incident de coulisses, et dédiée à son ami Adhémar de Kelke:

De Kelke, préférons qu’orale, à part se rie De quelque préfet rond, Cora Laparcerie. (Cf. _L’Opinion_, 1er juin 1912.)

Puis ces vers d’Orphée à sa chère Eurydice, où il lui rappelle les dix années de bonheur conjugal qu’ils peuvent faire revivre, si Pluton le permet:

Eurydice! Pluton! Dix ans! Vainc la mort, fée! Euh! Ris! Dis? Se plut-on, dis? En vain clame Orphée. (Cf. _Le Journal_, 30 juin 1912.)

Pour terminer, rappelons ce début d’un compliment en vers adressé à Alexandre Dumas père, lors d’un de ses passages à Lyon, début probablement ainsi conçu:

O vous dont le nom brille au sommet du Parnasse.

Des jeunes filles étaient venues offrir un bouquet à l’illustre romancier, et la plus jolie commença, d’une voix timide, mal assurée:

O vous dont le _nom bril_... le _nom bril_...

Et elle hésitait, ânonnait.

«Pardon, mademoiselle, vous parlez là de quelque chose que vous n’avez jamais vu,» finit par lui objecter Dumas en souriant. (Cf. Clair TISSEUR, _Modestes Observations sur l’art de versifier_, p. 134, note.)

VIII

=Auteurs dramatiques.= — COLLIN D’HARLEVILLE. — ANDRIEUX. — FLINS DES OLIVIERS. Une douleur qui s’exprime en chantant. — Le soleil en pleine nuit. — LUCE DE LANCIVAL. — M.-J. CHÉNIER et la locution «Briller par son absence». — _Théâtre de la Révolution._

NICOLAS BRAZIER. Un singulier bibliothécaire. Palinodies littéraires.

EUGÈNE SCRIBE. — SAINT-GEORGES ET LEUVEN. — Canevas d’opéra-comique et scénario de tragédie.

CASIMIR DELAVIGNE. Anachronismes et incorrections. Prodiges de mémoire. Une comparaison doublement blessante.

DUVERT et LAUZANNE. Facéties et pasquinades. — HENRI ROCHEFORT. _La Lanterne_.

ERNEST LEGOUVÉ, et son père J.-B. GABRIEL LEGOUVÉ. La passion de l’inexactitude. Encore les périphrases. — FRANÇOIS PONSARD. _Vers prosaïques._ — ÉMILE AUGIER. — CAMILLE DOUCET.

EUGÈNE LABICHE. — AUGUSTE VACQUERIE. — THÉODORE BARRIÈRE.

_Curiosités théâtrales_. FERNAND DESNOYERS. — VILLIERS DE L’ISLE-ADAM. — Contrepetteries, facéties, drôleries théâtrales, etc.

Revenons aux auteurs dramatiques.

Chez COLLIN D’HARLEVILLE (1755-1806), plus encore que chez son fidèle ami et biographe ANDRIEUX (1759-1833), on trouve un très fréquent usage, un véritable abus de l’interjection. Bon! redoublée au besoin (Bon! Bon!) pour parfaire la mesure du vers.

Des remerciements? _Bon!_ Il ne m’en est point dû. (COLLIN D’HARLEVILLE, _Les Châteaux en Espagne_, I, 10.)

Voir aussi même comédie: I, 1, 2, 4, 5, 8; — II, 1, 3, etc.; et les autres pièces de l’auteur, _Les Riches_ notamment, où l’interjection _Bon!_ se rencontre à peu près à chaque page.

Et Andrieux:

_Bon! Bon!_ Songe plutôt au plaisir qu’il aura. (_Les Étourdis_, I, 2.)

Voir aussi même pièce: I, 3, 10; II, 8; III, 6, etc.

Chez Collin d’Harleville, aussi bien que chez Andrieux, les pensées délicates, judicieuses ou piquantes, sont nombreuses:

Je suis fait pour l’amour, mais très peu pour l’hymen... Quand on sent que l’on plaît, on en est plus aimable... Il est si doux de voir les heureux qu’on a faits! (Collin d’Harleville, _Les Châteaux en Espagne_, II, 3; II, 10; V, 1.)

La raison est un fruit de l’arrière-saison. (ID., _Les Mœurs du jour_, I, 10.)

Nous n’avions pas le sou, mais nous étions contents; Nous étions malheureux; c’était là le bon temps. (ID., _Poésies fugitives_, Mes souvenirs; _Théâtre complet et Poésies..._ de Collin d’Harleville, t. IV, p. 40; H. Nicolle, s. d.)

Aux travers de l’esprit aisément on fait grâce Mais les fautes du cœur, jamais on ne les passe. (ANDRIEUX, _Les Étourdis_, III, 16.)

On ne devrait jamais se quitter quand on s’aime. (ID., _Le Rêve du mari_, I, 1.)

Etc., etc.

Dans une pièce intitulée _Le Réveil d’Épiménide ou Les Étrennes de la Liberté_, par FLINS DES OLIVIERS (1757-1806)[34], jouée vers 1790, un abbé entre en scène en chantant sur l’air _J’ai perdu mon Eurydice_:

J’ai perdu mes bénéfices, Rien n’égale ma douleur.

[34] Il s’appelait Claude-Marie-Louis-Emmanuel Carbon de Flins des Oliviers, et la multiplicité de ses noms lui attira cette épigramme de Lebrun-Pindare:

Carbon de Flins des Oliviers A plus de noms que de lauriers. (Cf. CHATEAUBRIAND, _Mémoires d’outre-tombe_, t. I, p. 219, note 1; édit. Biré.)

Sur quoi, Épiménide fait la réflexion suivante, qui est toujours de circonstance et qu’on pourrait appliquer à nombre de solos, duos et ritournelles:

Puisqu’elle s’exprime en chantant, Sa douleur n’est pas bien amère. (Cf. _Revue bleue_, 1er mars 1879, p. 816.)

Déjà, au dix-septième siècle, Saint-Évremond avait fait les remarques suivantes: «... Il y a une autre chose, dans les opéras, tellement contre la nature, que mon imagination en est blessée: c’est de faire chanter toute la pièce depuis le commencement jusqu’à la fin, comme si les personnes qu’on représente s’étaient ridiculement ajustées pour traiter en musique et les plus communes et les plus importantes affaires de leur vie. Peut-on s’imaginer qu’un maître appelle son valet, ou qu’il lui donne une commission en chantant; qu’un ami fasse, en chantant, une confidence à son ami; qu’on délibère, en chantant, dans un conseil; qu’on exprime avec du chant les ordres qu’on donne, et que mélodieusement on tue les hommes à coups d’épée et de javelot dans un combat... Les Grecs faisaient de belles tragédies, où ils chantaient quelque chose; les Italiens et les Français en font de méchantes, où ils chantent tout.» (SAINT-ÉVREMOND, _Œuvres choisies_, Sur les opéras, p. 341-343; édit. Gidel.)

Quelques années avant la Révolution, un opéra, consacré à la louange du gouverneur de la province, fut joué à Limoges. La scène, lisons-nous dans le _Musée des Familles_ (1er décembre 1894, p. 352), représentait une nuit semée d’étoiles, et la pièce débutait par ce vers étrange:

Soleil, vis-tu jamais une pareille nuit?

LUCE DE LANCIVAL (1764-1810) termine sa tragédie d’_Hector_ (V, 5) par le récit d’un combat d’homme à homme, du meurtre d’Hector par Achille, dont quelques vers rappellent le récit de Théramène de Racine:

Ses coursiers, qui, toujours dociles à sa voix, Refusent d’obéir pour la première fois.

Et Racine (_Phèdre_, V, 6):

Ses superbes coursiers, qu’on voyait autrefois Pleins d’une ardeur si noble obéir à sa voix.

La locution _briller par son absence_ apparaît — peut-être pour la première fois en français — dans la tragédie de _Tibère_ (I, 1), de MARIE-JOSEPH CHÉNIER (1764-1811):

Entre tous les héros qui, présents à nos yeux, Provoquaient la douleur et la reconnaissance, Brutus et Cassius _brillaient par leur absence_.

Cette expression est d’ailleurs textuellement tirée de Tacite, qui, rapportant, dans ses _Annales_ (III, 76), les mêmes circonstances, dit: «_Sed præfulgebant Cassius atque Brutus..._»

Dans une note de sa _Lanterne aux Parisiens_, Camille Desmoulins rappelle aussi cette absence des portraits de Brutus et de Cassius, et cite la susdite phrase de Tacite: cf. _Œuvres de Camille Desmoulins_, t. II, p. 26; édit. de la Bibliothèque nationale.

* * *

Nous avons mentionné déjà, en parlant de Choudard-Desforges (p. 66-67), un exemple des bizarreries qu’offre le théâtre de la Révolution. En voici quelques autres, et il y en aurait quantité à citer, car la mine est quasiment inépuisable.

Dans la pièce _La Vraie Républicaine_, on trouve ce couplet: