Récréations littéraires, curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc.
Part 13
Puisse bientôt la France entière Se soumettre aux lois de l’hymen! On est toujours mauvais républicain _Quand on reste célibataire_ (bis). (Dans Ferdinand BRUNETIÈRE, _Nouvelles Études critiques..._ p. 334; Hachette, 1882.)
Dans une autre pièce, jouée en janvier 1794, _La Reprise de Toulon_, un représentant du peuple s’adresse en ces termes aux soldats français: «Courage! mes amis! il pleut, il vente, nous sommes trempés! Quel temps superbe pour se battre! Les éléments se déchaînent en vain pour troubler nos fêtes ou nous arracher au combat. _Le ciel est toujours beau pour des républicains!_» (Ibid., p. 335.)
Dans la pièce _Au plus brave la plus belle_, le volontaire Victor annonce à sa fille Victoire qu’il l’a promise par avance _au plus brave_. «O mon père! s’écrie Victoire, pourquoi m’exposer à épouser un inconnu? — Un inconnu, ma fille! riposte le papa Victor; sache bien que le _bon républicain n’est un inconnu pour personne_.» (Ibid., p. 336.)
Dans _La Reprise de Toulon_ encore, un représentant du peuple s’adresse aux «intrépides galériens, _âmes pures et sensibles_, et sans doute _plus malheureux que coupables_.» (Ibid.)
Etc., etc.
* * *
Le chansonnier et vaudevilliste NICOLAS BRAZIER (1783-1838), à qui appartient cette calinotade si souvent citée:
En vous voyant sous l’habit militaire, J’ai deviné que vous étiez soldat (_L’Enfant du régiment_; dans LAROUSSE, art. Bévue).
publia, en 1824, sous le titre de _Souvenirs de dix ans_, un recueil de chansons en l’honneur des Bourbons, dont une pièce inspirée par la naissance du duc de Bordeaux avait servi naguère à célébrer la naissance du roi de Rome. Louis XVIII prit la chose en riant et gratifia le poète d’un emploi de «bibliothécaire du Château». Mais, en allant faire sa visite à son chef, à Antoine-Alexandre Barbier, le savant auteur du _Dictionnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes_, qui avait le titre d’administrateur des bibliothèques particulières du roi, Brazier eut la maladresse et l’impudence de lui dire: «Vous pensez bien, monsieur, que cette place ne m’a été donnée que pour récompenser mon dévouement à la dynastie, et nullement pour m’astreindre à un travail quelconque». Barbier, qui était, lui, le travailleur par excellence, répliqua qu’il ne l’entendait pas ainsi, qu’il avait besoin de collaborateurs sérieux et effectifs, et non d’amateurs et de flâneurs. Un conflit s’ensuivit, mais l’affaire s’arrangea: Brazier donna sa démission, et reçut une modeste pension.
Attaqué, en 1815, par _Le Nain jaune_, qui raillait l’orthographe fantaisiste de Brazier, celui-ci rédigea _ab irato_ une réponse fulminante, que le journal s’empressa de publier. Cette épître commençait par le mot _Jamais_ écrit _J’amais_, et cette malheureuse apostrophe, mise en tête d’une lettre destinée à prouver que Brazier savait l’orthographe, excita la risée universelle. (Cf. Gustave MERLET, _Tableau de la littérature française_ [1800-1815], t. I, p. 531; et LAROUSSE, art. Brazier.)
Une palinodie analogue à celle de Nicolas Brazier fut commise par le vicomte d’Arlincourt (1789-1856), de plaisante mémoire. Son poème épique sur Charlemagne, _La Caroléide_, composé d’abord en partie pour célébrer Napoléon, fut modifié selon les circonstances, et parut, en 1818, consacré à l’éloge de Louis XVIII et des Bourbons. (Cf. Ludovic LALANNE, _Dictionnaire historique de la France_.)
On pourrait encore citer, comme exempte de transformations littéraires sous le premier Empire, une tragédie d’_Abraham_ qui avait été d’abord _Le Divorce de Napoléon_: l’Empereur devint Abraham; l’Impératrice Joséphine, Sarah (la femme stérile); Marie-Louise, Agar; et le jeune Ismaël, son fils, devint le petit roi de Rome; — et le _Don Sanche_ de Brifaut, interdit en 1814: l’auteur change alors ses Espagnols en Assyriens, et Don Sanche en Ninus II. Etc. (Cf. Émile DESCHANEL, _Le Théâtre de Voltaire_, p. 206, note 1.)
* * *
Nous passerons rapidement sur EUGÈNE SCRIBE (1791-1861), dont plusieurs écrivains se sont amusés à recueillir les inadvertances et bévues: voir notamment Charles de Boigne, _Petits Mémoires de l’Opéra_, chap. 23, p. 281-295; H. de Villemessant, _Mémoires d’un Journaliste_, t. V, p. 158-164, etc.
Tout le monde connaît le vieux soldat de _Michel et Christine_, qui
... sait souffrir et se taire _Sans murmurer_;
et le lièvre de _L’Héritière_, qu’un personnage de la pièce se glorifie
_D’avoir pu (le) tuer vivant._
A propos de ce vers de _Michel et Christine_, maintes fois cité:
Aux _quatre coins_ de la machine _ronde_,
remarquons cette locution usuelle «le coin d’une assiette», qui a donné lieu à la riposte suivante:
«Mon enfant, disait une mère à son petit garçon assis à table à côté d’elle, je t’ai déjà recommandé de ne pas mettre sur la nappe les noyaux de tes cerises; on les dépose sur le coin de son assiette.
— Mais, maman, je ne peux pas le trouver, le _coin_ de mon assiette!» (Le journal _La Nation_, 31 octobre 1890.)
Mentionnons encore le reproche bien immérité adressé à Molière par Eugène Scribe, dans son discours de réception à l’Académie française, et qu’aucun des Immortels ne releva:
«La comédie de Molière nous instruit-elle des grands événements du siècle de Louis XIV? Nous dit-elle un mot des erreurs, des faiblesses ou des fautes du grand roi? Nous parle-t-elle de la _révocation de l’Édit de Nantes_?»
Comment Molière, mort en 1673, eût-il pu parler de la révocation de l’Édit de Nantes qui eut lieu en 1685, c’est-à-dire douze ans après sa mort? (Cf. Gustave FLAUBERT, _Dossier de la bêtise humaine_, dans Guy DE MAUPASSANT, _Étude sur Gustave Flaubert_, en tête des _Lettres de Gustave Flaubert à George Sand_, p. XLIV.)
Villemessant, qui, comme nous venons de le dire, a parlé, dans ses _Mémoires_, des bévues d’Eugène Scribe, mentionne, en ce même endroit, ces deux gentils quatrains extraits de l’opéra-comique _Jaguarita l’Indienne_, par Saint-Georges et Leuven:
Glissons-nous dans l’herbe Comme le serpent, Qui, _fier et superbe_, S’avance _en rampant_.
La dent de la panthère, Le ventre du boa, Voilà, sur cette terre, Voilà _le sort qu’on a_!
Alfred de Musset et son frère Paul, un soir qu’on venait de jouer, sur un théâtre de société, un vaudeville de Scribe, annoncèrent qu’ils allaient représenter un opéra-comique de leur cru, improvisé séance tenante.
Cette saynète résumait plaisamment les procédés de composition et de facture chers à Eugène Scribe et à son école.
Celui des deux frères qui remplissait le rôle de l’amoureux commençait par chanter:
Oui, j’entrerai dans ce château!
Et l’autre, le valet et confident, de roucouler ensuite:
Il entrera dans ce château!
Puis tous deux de chanter en chœur:
Espérance et courage! Notre sort sera beau, Et bientôt, je le gage, Nous aurons l’avantage D’entrer dans ce château, D’entrer (_bis_) dans ce château.
C’était la fin du premier acte.
Le second acte ne se compose que du même vers, modifié de mille façons:
Vous entrerez dans ce château.
Le tyran, déguisé en basse-taille, beugle:
Ils sortiront de ce château!
Voilà le nœud de la pièce.
Et voici le dénouement:
CHŒUR FINAL.
Espérance et courage! Notre sort } Oui, leur sort } est bien beau. Nous avons } Ils ont eu } l’avantage D’être installés dans ce château!
«Combien d’opéras-comiques sont brodés sur un canevas tout aussi simplet!» conclut le chroniqueur auquel j’emprunte cette anecdote. (MONTÉCOURT [pseudonyme], _La République française_, 7 décembre 1898.)
Ajoutons qu’on pourrait rapprocher ce minuscule canevas d’opéra-comique du très laconique scénario de tragédie proposé par Rivarol (Cf. ci-dessus, p. 29):
1er acte: il mourra. 2e acte: il ne mourra pas. 3e acte: il mourra.
Etc., etc.
* * *
Nous trouvons chez CASIMIR DELAVIGNE (1793-1843), dans ses _Enfants d’Édouard_ (II, 3), plusieurs anachronismes commis coup sur coup. Tyrrel, la future âme damnée de Glocester, raconte ainsi son ancienne vie joyeuse:
... Je fus quatre fois riche. Nous étions beaux à voir autour d’un bol en feu, Buvant sa flamme, en proie aux bourrasques du jeu, Quand il faisait rouler, sous nos mains forcenées, Le flux et le reflux des piles de guinées.
Or, cette tragédie des _Enfants d’Édouard_ se passe en Angleterre, sous Richard III (1452-1485), c’est-à-dire vers la fin du quinzième siècle. A cette époque, l’eau-de-vie et le sucre étaient connus sans doute, mais surtout comme produits pharmaceutiques, et sans être entrés dans la consommation courante. Quant au punch, il était inconnu, et les premières guinées ne furent frappées que sous Charles II (1630-1685), avec de l’or importé de Guinée: d’où leur nom. (Cf. le _Journal de la Jeunesse_, 17 mai 1902, Supplément, Couverture.)
Dans cette même tragédie, nous rencontrons plusieurs fois la locution «_A_ revoir», formule d’adieu exprimant l’espoir qu’on se reverra bientôt, condamnée par Littré, au lieu de «Au revoir». «_A_ revoir, bon neveu!» (I, 2 et 9; et III, 2.)
Nous avons relevé, dans le chapitre consacré à Victor Hugo (p. 100), la mauvaise locution «Montjoie _et_ Saint-Denis» (_Louis XI_, III, 13), pour «Montjoie Saint-Denis», cri de guerre de nos ancêtres. L’élision de l’_e_ final de Montjoie contraint presque toujours les poètes à faire suivre ce mot de la conjonction _et_, ce qui enlève tout sens à la phrase, Montjoie Saint-Denis signifiant la Montjoie (le lieu de martyre ou de joie) _de_ saint Denis.
Comme Piron, «qui faisait toutes ses tragédies de tête, et les récitait de mémoire aux comédiens» (SAINTE-BEUVE, _Nouveaux lundis_, t. X, p. 61), comme Delille, dont nous avons précédemment rappelé la prodigieuse mémoire, Casimir Delavigne composait tous ses ouvrages «par cœur», et avait coutume de ne les coucher sur le papier que quand ils étaient terminés dans sa tête. On dit même qu’il a emporté ainsi en mourant une tragédie à peu près achevée. (Cf. SAINTE-BEUVE, _Portraits contemporains_, t. V, p. 180; et _Nouveaux Lundis_, t. X, p. 61.)
On a plus d’une fois comparé Casimir Delavigne au peintre Paul Delaroche, Alexandre Dumas, entre autres, dans ses _Mémoires_ (t. V, p. 145). Une plaisante anecdote court à ce sujet: Théophile Gautier ayant écrit dans un de ses feuilletons: «Casimir Delavigne est le Delaroche de la littérature, comme Delaroche est le Casimir Delavigne de la peinture», reçut le lendemain deux lettres, l’une de Delavigne, l’autre de Delaroche, qui, toutes deux, lui disaient la même chose: «Vous avez été un peu sévère pour moi» (Cf. le journal _Le Télégraphe_, 8 septembre 1884.)
L’œuvre des vaudevillistes DUVERT (1795-1876) et LAUZANNE (1805-1877) fourmille de facéties et de pasquinades. En voici quelques échantillons, extraits d’un article signé E. S. (Edmond Stoullig?), dans le journal _La Tribune_, 26 octobre 1876:
«Nous voyons, dans _Riche d’amour_, Arnal s’écrier: «Je l’ai revue, je l’ai retrouvée, celle que j’aime — ou plutôt celui que j’aime, — car c’est un ange, et l’ange est essentiellement masculin. (_Avec indignation_:) Masculin! Oh! les gueux de grammairiens![35]»
[35] Aussi des poètes, voire de plus illustres, n’ont-ils pas hésité à faire _ange_ du féminin:
C’est une femme aussi, c’est _une ange charmante_. (Alfred DE VIGNY, _Éloa_, Poésies complètes, p. 14; Charpentier, 1882.)
Plus tard, se demandant s’il ne trouverait pas un peu d’argent chez lui: «C’est que, chez moi, ajoute-t-il, je ne suis pas bien sûr de trouver de l’argent, vu qu’à n’y avait pas un sou quand je suis sorti, et j’ai la clef. J’ai la clef! Il est douteux que des voleurs se soient introduits chez moi avec effraction et y aient oublié leur bourse. Ces événements-là sont si peu communs!»
Et ce couplet:
Quelle infortune est égale à la mienne? Du lansquenet déplorable martyr, J’ai beau forer ma poche artésienne, Pas un centime, hélas! n’en peut jaillir! . . . . . . . . . . . . . . . . Et mon gousset, moins heureux que les Gaules, Appelle en vain l’invasion des Francs!
Nous avons rencontré précédemment, à propos du vicomte d’Arlincourt (p. 21), ce vers:
Le roi Louis s’avance avec vingt mille _Francs_,
qui pourrait devenir amphigourique, avons-nous dit aussi (p. 129), si l’on écrivait _francs_ avec une initiale minuscule, selon l’orthographe de Victor Hugo.
Les personnages de Duvert et Lauzanne ne se parlent pas à l’oreille: «Ils se glissent deux mots _dans la trompe d’Eustache_». Un homme, rencontrant dans une cave l’ombre de celui qu’il croit avoir tué, s’écriera: «Cette ombre est étrange; elle sent le coke!» Un autre, à qui l’on demande son âge, répondra: «J’ai l’âge qu’aurait la comète de 1811, si elle vivait encore!»
Etc., etc.
«Ne reconnaît-on point là, remarque Jules Claretie (dans le journal _La Tribune_, même date), le style ou le procédé d’Henri Rochefort? _La Lanterne_ procède directement de Duvert et Lauzanne, et le fils du vaudevilliste (le vaudevilliste Amand de Rochefort-Luçay: 1790-1871) a dû s’imprégner de ces phrases bizarres, curieuses, dont l’étrangeté fait la force, et qui se gravent, par leur drôlerie même, dans la mémoire.
«Dans un vaudeville de Rochefort et de Pierre Véron, il était question de «ces femmes dont les cheveux sont frisés comme les chicorées, avec cette différence qu’elles ne sont pas sauvages».
C’est tout à fait Arnal, dans _L’Homme blasé_, parlant de «ces femmes charmantes» qui l’ont ruiné:
«Oui. Et je me regarderais comme un grossier si je les comparais à des sangsues...
— Ah!
— ... Dont elles n’ont d’ailleurs ni la forme...
— Je crois bien!
— Ni l’utilité!»
(Le journal _La Tribune_, même date.)
Anticipant sur le chapitre consacré aux journalistes et chroniqueurs, nous citerons ici, pour corroborer la remarque de Jules Claretie, quelques-uns des jeux de mots et des drôleries de _La Lanterne_ d’HENRI ROCHEFORT (1830-1913).
«La France contient, dit l’_Almanach impérial_, trente-six millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement.» (Samedi, 23 mai 1868, p. 1; réimpression de Victor Havard, 1886; un vol. in-18.)
«J’envoyai chercher une feuille de papier ministre, et j’écrivis à celui de l’Intérieur...» (Page 4.) (Phrase déjà citée dans notre Préambule, p. 12-13.)
«La discussion du budget n’est pas encore entamée, mais le budget l’est déjà depuis longtemps.» (Page 203.)
«Toute la suite du prince Napoléon à Constantinople vient d’être décorée par le sultan. — Comment! pas un n’a échappé au désastre?» (Page 238.)
«... Cette belle machine administrative que l’Europe nous envie. (Avez-vous remarqué que l’Europe nous envie énormément de choses, mais qu’elle ne nous prend jamais rien?)» (Page 274.)
«... La cour des Tuileries, ainsi nommée parce que c’est de là que nous arrivent les tuiles.» (Page 286.)
«Les décorés du 15 août devraient être obligés d’aller chercher eux-mêmes la croix en haut du mât de Cocagne de l’esplanade des Invalides. Nous serions sûrs au moins qu’ils auraient fait quelque chose pour l’avoir.» (Page 349.)
Etc., etc.
Peu d’ouvrages ont autant vieilli que _La Lanterne_; la plupart des allusions qu’elle renferme sont devenues obscures pour nous, et quantité de ses plaisanteries ont perdu leur sel. «Quand on feuillette aujourd’hui la collection de _La Lanterne_ (et c’est de quoi peu de gens s’avisent), on se rend difficilement compte de l’immense succès obtenu par ce pamphlet, écrit le sagace critique Jules Levallois (_De la Restauration à nos jours_, p. 380). Ni Paul-Louis Courier, ni Cormenin, dans leurs meilleurs jours, n’ont ému à ce point l’opinion publique. De ces pages sarcastiques, que l’on s’arrachait alors si avidement, quelques-unes, les premières surtout, subsistent seulement. Ce qui fit la vogue de ce pamphlet, lorsqu’il parut, c’était un indomptable esprit de révolte, mêlé à ce qu’il faut bien appeler de son nom vulgaire, _la blague_.»
* * *
On peut dire d’ERNEST LEGOUVÉ (1807-1903) ce qu’on a dit de Jules Janin, dont nous parlerons plus loin, qu’il a eu la _passion de l’inexactitude_. Il ne peut en quelque sorte citer un seul vers sans le tronquer, et, dans son _Art de la lecture_ comme dans sa _Lecture en action_, il en cite presque à chaque page.
Même les vers de Corneille, de Racine, de La Fontaine, de Molière, les plus répandus et les plus ressassés, il les estropie. Il s’imaginait sans doute les posséder _ad unguem_, et ne prenait pas la peine de les vérifier lors de l’impression.
Corneille écrit dans _Cinna_ (V, 1):
Tiens ta langue captive, et si ce grand silence A ton émotion fait quelque violence;
Legouvé (_La Lecture en action_, p. 168) met: et si ce _long_ silence, et: fait _trop_ de violence.
Sur ce point seulement contente mon désir,
dit Corneille.
_Jusque-là_ seulement, — dit Legouvé (_Ibid._).
Aujourd’hui même encor mon âme irrésolue. (CORNEILLE.)
Legouvé (_Ibid._, p. 172): _Ce matin_ même encor...
Bien plus, ce même jour je te donne Émilie. (CORNEILLE.)
_Enfin_ ce même jour (LEGOUVÉ, _ibid._).
Et qu’ont mise si haut mon amour et mes soins. (CORNEILLE.)
Et qu’ont _porté_ si haut (LEGOUVÉ, _ibid._),
Notez bien qu’ici, comme il s’agit d’une femme, d’Émilie, il faudrait _portée_ au féminin. «Et qu’ont _portée si haut_...» Legouvé a mieux aimé fausser l’orthographe que le vers et a écrit _porté_.
Approchez-vous, Néron, et prenez votre place,
dit Racine (_Britannicus_, IV, 2).
_Asseyez-vous_, Néron, — dit Legouvé (_Ibid._, p. 169).
Etc., etc.
Dans sa comédie _Autour d’un berceau_ (Théâtre, _Comédies en un acte_, p. 323), Ernest Legouvé met dans la bouche d’un de ses personnages le petit poème si connu, _Le Vase brisé_, de Sully Prudhomme (_Poésies_, t. I, p. 11; Lemerre, 1882), et il ne manque pas de le dénaturer et le massacrer.
Son eau fraîche a fui goutte à goutte,
dit Sully Prudhomme.
Son eau _pure_, — dit Legouvé.
Souvent aussi la main qu’on aime Effleurant le cœur le meurtrit. (Sully PRUDHOMME.)
_Ainsi parfois_ la main qu’on aime. (LEGOUVÉ.)
Ce qui est impardonnable pour un membre de l’Académie française, il confond, en prosodie française, le mot _pied_ avec le mot _syllabe_: un pied, pour lui, c’est une syllabe: un alexandrin de _douze pieds_ (Cf. _La Lecture en action_, p. 258), tandis qu’il n’avait qu’à consulter Littré, et il aurait lu (art. Pied, 26º): «Un pied, deux syllabes; ainsi notre alexandrin, qui a douze syllabes, est un vers de six pieds».
Il _demande excuse_, au lieu de _demander pardon_ (Cf. _Louise de Lignerolles_, I, 8; Théâtre, Comédies et Drames, p. 22).
Il forge des vers de onze syllabes, destinés à rimer avec des vers de douze:
Et pourriez-vous, sans peur comme sans emphase, Entendre froidement cette petite phrase. (_Un jeune homme qui ne fait rien_, sc. 11; Théâtre, _Comédies en un acte_, p. 370.)
Il change le genre des substantifs, met le féminin pour le masculin: «Tant de jeunes et charmants _talents_ qui ont illustré et enchanté la scène française... sont _toutes_ des élèves de M. Samson.» (_L’Art de la lecture_, Quatrième partie, I, p. 264.)
Enfin comment comprendre cette sentence, qui termine un chapitre de _La Lecture en action_ (XVII, p. 204): «Lire les poètes tout bas, c’est devenir leur ami; les lire tout haut, c’est devenir leur intime?» Pourquoi _intime_ quand on les lit tout haut?
Et, à propos d’Ernest Legouvé, le sens d’un vers de son père (Jean-Baptiste-Gabriel LEGOUVÉ: 1764-1812), ce vers si fréquemment cité:
Tombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois ta mère,
le dernier et comme le résumé du poème _Le Mérite des Femmes_, a été parfois discuté.
«Il faut avouer, écrit l’auteur anonyme des _Curiosités littéraires_ (p. 279; Paulin, 1845), que le malheureux que l’on voudrait forcer de tomber aux pieds du sexe auquel il doit sa mère, se trouverait dans un cruel embarras; et Legouvé est bien coupable de n’avoir pas indiqué en note la conduite à suivre en pareille occurrence. Avant lui, on avait cru généralement que le concours des deux sexes était nécessaire pour procréer des garçons ou des filles; mais son vers est venu nous détromper, et il est constant maintenant, quelque incroyable que cela puisse paraître, que, quant aux filles, le sexe féminin suffit seul à la besogne.»
Au nombre des périphrases célèbres, — trois coup sur coup, — figurent les quatre vers suivants de Legouvé père. Pour faire prononcer à Henri IV son mot fameux: «Je voudrais que le plus pauvre paysan de mon royaume pût au moins avoir la poule au pot le dimanche», il écrit:
Je veux enfin qu’_au jour marqué pour le repos_ _L’hôte laborieux des modestes hameaux_ Sur sa table moins humble ait, par ma bienfaisance, _Quelques-uns de ces mets réservés à l’aisance_. (Cf. Paul STAPFER, _Racine et Victor Hugo_, p. 263.)
C’était, comme nous l’avons vu, le temps des périphrases, si chères à Jacques Delille et à ses disciples ou émules.
* * *
Quand la borne est franchie, _il n’est plus de limites_,
estime, non M. de la Palisse, mais FRANÇOIS PONSARD (1814-1867), dans _L’Honneur et l’Argent_ (III, 5); et, dans _Le Lion amoureux_ (I, 1, et IV, 6) il nous dépeint le salon d’une grande dame, où
chaque parti se touche;
et l’un des personnages émet ce vœu, passablement difficile à réaliser:
Que ne puis-je saisir mon cœur dans ma poitrine, L’écraser contre terre, et fouler sa ruine.
On a souvent cité, comme exemple de prosaïsme, ces vers de Ponsard:
Notre ami, possesseur d’une papeterie, A fait, avec succès, appel à l’industrie. (_L’Honneur et l’Argent_, V, 2.)
En voici deux autres de la même râtelée, appartenant à l’académicien Charles-Guillaume ÉTIENNE (1777-1845):
Il est depuis un an dans ses manufactures, Il y fait établir de vastes filatures. (_L’Intrigante_, I, 1.)
Et celui-ci, qui est de Sainte-Beuve (_Pensées d’août_, Poésies complètes, p. 295; Charpentier, 1890), qu’on ne s’attendait guère à voir apparaître sous sa plume:
Il tenait, comme on dit, un cabinet d’affaires.
Précédemment (p. 107), nous avons cité ce vers de Victor Hugo:
Le Crédit mobilier ou le Crédit foncier,
et celui de Gabriel Marc:
La Caisse des Dépôts et Consignations.
L’École dite «du bon sens», dont François Ponsard et ÉMILE AUGIER (1820-1889) ont été les grands chefs, nous fournirait à foison de ces vers prosaïques:
Quand le printemps fleurit, il faut que je me purge. (Émile AUGIER, _Gabrielle_, I, 1.)
Fais-lui faire, tu sais, ce _machin au fromage_. — Ne vous mêlez donc pas des choses du ménage. (ID., _ibid._, I, 2.)
Mais que c’est donc joli tout ce que nous disons! — Oui, nous n’avons pas l’air d’une troupe d’oisons. (ID., _Philiberte_, I, 8.)
... Quand j’ai dîné, J’ai besoin de causer à cœur déboutonné. (Émile AUGIER, _Philiberte_, II, 1.)
Ma spécialité, hormis un cas extrême, Aux jeux qu’on joue à _quatre_ est de faire un _cinquième_. (ID., _ibid._, II, 2.)
Ce dernier vers pourrait être rapproché de cette phrase de Victor Hugo (_Correspondance_, dans la _Revue bleue_, 7 novembre 1896, p. 586): «Si les faiseurs d’ordre public essayaient d’une exécution politique, et que _quatre_ hommes de cœur voulussent faire une émeute pour sauver les victimes, je serais le _cinquième_.»
Et demander _excuse_ pour demander _pardon_: