Récréations littéraires, curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc.
Part 14
... Je me sens si confuse, Monsieur, que j’ai voulu vous demander excuse. (Émile AUGIER, _ibid._, II, 7.)
Une humoristique et amusante fin de lettre d’Émile Augier, pour en terminer avec lui:
«Mille compliments, «Mille amitiés, «Et mille «AUGIER.» (Cf. le journal _Le Gaulois_, novembre 1889.)
Le fin et charmant lettré que fut CAMILLE DOUCET (1812-1895) est rendu responsable aussi de bien étranges vers:
Va, mon fils, _de chemin_, suis ton _petit bonhomme_.
Considération! Considération! Ma seule passion! ma seule passion! (Cf. Clair TISSEUR, _Modestes Observations sur l’art de versifier_, p. 257; — et _Revue bleue_, 26 août 1871, p. 198.)
Et ce distique encore, pastiche de Camille Doucet, attribué à l’avocat Ferdinand Duval, ancien préfet de la Seine (Renseignement verbal):
Et pour te témoigner ma satisfaction, Je te mène au Jardin d’Acclimatation.
* * *
Le théâtre d’EUGÈNE LABICHE (1815-1888) abonde en jeux de mots, drôleries, incohérences voulues, pataquès fabriqués à dessein, _ad risum_.
«... J’ai fait sa connaissance dans un omnibus... Son premier mot fut _un coup de pied_.» (_Un Chapeau de paille d’Italie_, I, 4.)
«... Je n’aurai pas même une chaise à offrir à ma femme pour reposer sa tête.» (_Ibid._, III, 4.)
«C’est un moment bien doux pour un père, que celui où il se sépare de sa fille chérie, l’espoir de ses vieux jours, le bâton de ses cheveux blancs.» (_Ibid._, IV, 6.)
«Laissez-moi contempler ce profil... ce nez renouvelé des Grecs! ces yeux fendus en amandes... douces! oh! très douces!» (_Le Misanthrope et l’Auvergnat_, 11.)
«SAINT-GERMAIN (domestique). Madame la baronne est attelée! — LA BARONNE. Comment, je suis attelée? — SAINT-GERMAIN. Pardon, je veux dire: la voiture...» (_La Fille bien gardée_, 1.)
«Ne trempons pas notre plume dans nos larmes!» (_Ibid._, p. 16.)
«A Bordeaux, quand on aime, quand on distingue une jeune fille au spectacle, on ne s’informe ni de son rang, ni de son nom, ni de _son sexe_.» (_Un jeune homme pressé_, 1.)
«Je vais me marier en Amérique; n’ayant pas eu d’enfants dans ce monde, j’ai des chances pour en avoir dans l’autre.» (_Ibid._, 4.)
«J’avise une affiche: _Vins à vendre sur pied_. — Comment! des vins sur pied? — Oui, la récolte.» (_Ibid._, 4.)
«Ah! dame, vous savez [dans cette maison, si gaie qu’elle soit], il y a des jours de souffrance. — Qu’est-ce qui n’a pas ses jours de souffrance!» (_Deux papas très bien_, 8.)
«... Vous nourrissiez déjà l’espoir... — Et je le nourris toujours, monsieur; je le nourris plus que jamais aujourd’hui,... sans savoir, hélas! si j’en serai plus gras!» (_Ibid._, 10.)
«... Voici la note: ...un bonnet de femme, un soulier _du même sexe_ et un tour en cheveux, etc.» (_L’Affaire de la rue de Lourcine_, 21.)
«Tiens! il est sourd, notre correspondant? C’est donc pour ça qu’il ne répond jamais à nos lettres.» (_Le Voyage de M. Perrichon_, II, 9.)
«(_Célimare présentant Vernouillet à Bocardon_:) Monsieur Vernouillet... mon meilleur ami! (_Présentant Bocardon à Vernouillet_:) Monsieur Bocardon... mon meilleur ami!» (_Célimare le bien-aimé_, I, 10.)
«Est-ce que ça se mange, les poissons rouges? — Pourquoi pas? On mange bien des écrevisses.» (_Ibid._, III, 1.)
«J’ai voulu leur emprunter de l’argent... — L’éteignoir de l’amitié.» (_Ibid._, III, 12.)
«Soit dit sans vous fâcher, mon cher, vous prenez du ventre! — Pourvu que je ne prenne pas le vôtre!» (_Un Monsieur qui prend la mouche_, 9.)
«Cécile! Je ne vous dis pas adieu... Nous nous reverrons peut-être cet hiver... dans un monde meilleur... au bal, à Paris.» (_Ibid._, 19.)
«(_Vancouver prenant la valise de Dardenbœuf_:) Permettez que je vous dévalise!» (_Mon Isménie_, 11.)
«MONTAUDOIN à sa fille: ...Tu ignores les mystères de la vie parisienne! Tu ne sais pas qu’il y a des tigres qui viennent déposer leurs œufs dans le ménage des colombes! — FERNANDE: Mais, papa, les tigres n’ont pas d’œufs! — MONTAUDOIN: Ces reptiles ne devraient pas en avoir, mais ils en ont!» (_Les 37 sous de M. Montaudoin_, 16.)
«Les femmes aiment à s’appuyer sur un bras qui porte une épée à sa ceinture.» (_Le plus heureux des trois_, II, 2.)
«Il paraît qu’un jour, à sa fête, vous lui aviez composé un petit compliment? — Un quatrain... _huit_ vers seulement.» (_La Sensitive_, I, 1.)
«Retenez bien ceci: plus un peuple a de lumières, plus il est éclairé. — C’est comme les salles de bal. — Et plus il est éclairé... — Plus il a de lumières.» (_29 degrés à l’ombre_, 1.)
«Voulez-vous me permettre de faire son portrait à l’huile... et à l’œil?» (_La Main leste_, 10.)
«Me croyant poète, j’ai commis des vers, et, généralement, quand on commet des vers, on désire les lire à quelqu’un... Peu de poètes ont le courage du vers solitaire!» (_La Chasse aux corbeaux_, I, 4.)
«Le mariage est un contrat synallagmatique... Article 146... Les époux doivent être libres, français, et de sexe différent.» (_Un Monsieur qui a brûlé une dame_, 3.)
«Je me perce moi-même... comme Cléopâtre. — Permettez! Cléopâtre... d’abord, c’est un aspic! elle s’est poignardée avec un aspic!» (_Les Noces de Bouchencœur_, I, 6.)
«Je veux lui plonger dans le cœur un fer rouge... un fer rouge qui s’appellera le remords... un fer rouge qui le poursuivra partout, qui lui rongera le foie... comme un vautour... et dont le miroir implacable lui représentera son crime, en lui criant: «Misérable! tu as trompé ton ami!» (_Le Prix Martin_, III, 8.)
* * *
Presque dès ses débuts, alors qu’il exerçait «le sacerdoce de la critique» au rez-de-chaussée de _L’Événement_, AUGUSTE VACQUERIE (1819-1895) se rendit célèbre par une énorme bévue, qui, dit Balathier de Bragelonne (_Le Voleur_, 13 mai 1859, p. 31, et 29 mai 1874, p. 350), «frappa d’étonnement le monde des lettres et des artistes». Il prit le nom d’une île pour un nom d’homme, attribua la Vénus de Milo au «grand sculpteur Milo».
Dans le chapitre des «Romanciers», nous verrons cette même Vénus donner lieu à d’autres quiproquos.
En revanche, on a parfois pris le nom de l’ébéniste Boule (1642-1732) pour un nom commun: «des meubles de boule», «des meubles en boule».
La rime a souvent de cruelles exigences. Auguste Vacquerie l’a éprouvé dans _Tragaldabas_ (III, 2):
Et je vais donc connaître enfin ce paradis D’être appelé mon chien et _mon petit radis_.
Il y a d’étranges images, d’ahurissantes métaphores dans _Profils et Grimaces_, un recueil d’articles du même auteur. Exemples:
«Il en est de l’esprit comme du corps: les bottes neuves gênent le pied, les idées neuves gênent l’intelligence. Le drame est tout neuf, Racine est _une vieille botte_. Nous comprenons sans les imiter, ceux qui se chaussent de tragédies _éculées_.» (Page 17.)
«Il y a des enfants qui viennent rachitiques, goitreux, sourds, muets, aveugles; et il y a de fiers et vigoureux oiseaux qui vivent dans les montagnes et dans les tempêtes, superbes, _causant_ avec le tonnerre, souffletant l’orage à coups d’aile et faisant _baisser les yeux_ au soleil... Une ode est un aigle; un vaudeville est _un cul-de-jatte_.» (Page 140.)
«L’Odéon... c’est la crèche des talents tout petits, des pièces qui _vagissent_, des comédiens _qui ne marchent pas encore_, des comédies _qui font leurs dents_.» (Page 208.)
Elle est de Vacquerie également cette phrase (_Ibid._, p. 305-306) qui évoque le souvenir de pensées chères à Victor Hugo[36]: «Je suis le bon Samaritain des crapauds... Je suis l’ami intime des colimaçons et le galant des araignées... J’ai envie de dire au chacal: «Mon frère, embrassons-nous!»
[36] Cf. Victor HUGO, _La Pitié suprême_, XIV, p. 150 (Hetzel-Quantin, s. d. in-16):
Être le guérisseur, le bon Samaritain Des monstres, ces martyrs ténébreux du destin, Etc., etc.
Et celle-ci encore (_Profils et Grimaces_, p. 308-309): «Lorsque je réfléchis à tous les services que les choses nous rendent, j’en veux aux maçons qui chargent trop un vieux mur, et je ne ferais pas de mal à une allumette. Je plains les clous rouillés, je bénis les charrues, je remercie avec effusion les chenets qui se mettent dans le feu pour nous, j’admire les chaudrons.» Etc.
Le toast de Desgenais, dans _Les Parisiens_ (I, 14) de THÉODORE BARRIÈRE (1823-1877) a été plus d’une fois cité comme modèle de pathos: «Je bois aux parasites qui déjeunent de la flatterie et soupent de la bassesse... Je bois à la prudence qui ne relève pas le gant qu’on lui jette, et qui porte crânement un outrage sur l’oreille...»
Et ces métaphores et hyperboles extraites de la même pièce:
«Oh! comme ce pauvre petit baiser a froid! — Oui, ses baisers grelottent au foyer conjugal.» (II, 1.)
«Enfin, monsieur, en supposant que vos rêves brodés au collet ne se réalisent pas...» (II, 1.)
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Autres singularités théâtrales.
FERNAND DESNOYERS (1828-1869), l’auteur de la fameuse pièce de vers relative à Casimir Delavigne et adressée aux
Habitants du Havre, Havrais! . . . . . . . . . . . . . . Il est des morts qu’il faut qu’on tue!
écrivit _en vers_ le scénario de sa pantomime _Le Bras noir_ (1856, in-18), précaution qu’on aurait volontiers jugée inutile, puisqu’il s’agissait d’une pantomime et qu’aucun de ces vers ne devait être prononcé, et il fut si fier de cette innovation qu’il se mit à joindre à son nom, sur les couvertures de ses volumes, cette mention: «Auteur du _Bras noir_». C’est par scrupule sans doute ou par modestie qu’il n’ajouta pas: «pantomime _en vers_». (Cf. Alphonse DAUDET, _Trente ans de Paris_, p. 245; et LAROUSSE, 2e suppl.)
VILLIERS DE L’ISLE-ADAM (1833-1889) composa un drame en «un acte, une scène et une phrase», et qui avait pour titre _La Méprise_. Au lever du rideau, dans une demi-obscurité, un couple causait à voix basse et tranquillement de ses petites affaires. Tout à coup, un homme, le jaloux, armé d’un revolver, émergeait de l’ombre, et, sans mot dire, foudroyait le couple à bout portant. Alors la scène s’éclairait. Le justicier se penchait sur les cadavres pour les reconnaître, puis se redressait vivement, stupéfait, ahuri, et déclarait: «Il y a erreur! Je me suis trompé!» (Cf. Émile BERGERAT, _Le Journal_, 3 juillet 1894.)
* * *
Il y a aussi des incohérences et drôleries théâtrales qui proviennent des acteurs et non des auteurs. Ce sont, le plus souvent, des _contrepetteries_. Celle-ci, par exemple, contée par Voltaire (lettre à M. de Bellay, 6 juillet 1767): Au moment de simuler un assaut, et au lieu de commander: «Sonnez, trompettes! En avant!», l’acteur s’écria: «_Trompez, sonnettes!_ En avant!»
La langue fourcha de même, un soir, à une actrice du Théâtre-Français, qui, au lieu de dire: «Ma suivante Lisette», prononça: «Ma _suivette Lisante_.» (_L’Opinion_, 19 août 1885.)
L’acteur Febvre, malgré son talent, raconte encore le journal _L’Opinion_ (même date), commit plusieurs de ces pataquès. Au lieu de: «Je vous bénis et je vous vénère», — «je vous _vernis_ et je vous _bénère_», articula-t-il un soir, sans que, paraît-il, aucun spectateur y prît garde. Ailleurs, au lieu de cette phrase: «J’ai toujours été malheureux: ma mère est morte en me mettant au monde; mon père, un vieux soldat...», il s’écria, avec du reste une profonde expression de mélancolie: «J’ai toujours été malheureux; _mon père_ est mort en me mettant au monde; _ma mère_, un vieux soldat...»
«D’honneur, mon cher _bal_, votre _comte_ est superbe!» déclara un soir un acteur qui voulait dire: «Mon cher comte, votre bal est superbe.» (Paul DE KOCK, _Le Petit Isidore_, p. 27; Rouff, s. d., in-4.)
Justin Bellanger (1833-1917), qui fut acteur, avant d’être poète et bibliothécaire de la ville de Provins, raconte, dans ses «Souvenirs de jeunesse» (_La Vie de théâtre_, p. 48-49; Lemerre, 1905) que, jouant le rôle de Francesco dans _Gaspardo le Pêcheur_ de Bouchardy, et ayant lu la lettre dont la première phrase est ainsi conçue: «Je n’étais pas ton père, Francesco!», au lieu de s’écrier ensuite: «Oh! je n’étais pas son fils!» articula un soir avec conviction ces burlesques paroles: «Oh! je n’étais pas son père!» qui provoquèrent un fou rire dans toute la salle.
Et cet autre, ce «grand comédien» s’écriant, au milieu d’une scène fort pathétique et avec la plus superbe conviction: «Un _mou de veau_, et je suis sauvé!» (Pour: un mot de vous). (A. DE CHAMBURE, _A travers la presse_, p. 489; Ferth, 1914.)
Nous avons vu, dans le chapitre consacré à Victor Hugo (p. 117), qu’à la première représentation d’_Hernani_ le cri d’Hernani à l’adresse de Ruy Gomez: «Vieillard stupide» avait été entendu _Vieil as de pique_ par certains spectateurs.
Voici d’autres confusions du même genre:
Dans la tragédie d’_Azémire_, de Marie-Joseph Chénier, conte Henri Welschinger (_Les Almanachs de la Révolution_, p. 144; Jouaust, 1884), comme un des personnages s’écrie: «Que dira ton vieux père?» les beaux esprits de la cour entendirent ou feignirent d’entendre: «Que dira _Dieu le Père_?» D’où mille pasquinades qui contribuèrent à la chute de la pièce.
Au dernier acte des _Funérailles de l’honneur_ d’Auguste Vacquerie, l’acteur Rouvière ayant à dire: «Je ne suis pas venu ici comme vous, madame, _incognito_», la moitié de la salle entendit: _en coquelicot_! Et il paraît que de passionnés romantiques jugèrent cela «très fort, — un trait de génie». (_Le Rappel_, 4 décembre 1874.)
Un acteur, nommé Paul Laba, à sa sortie du Conservatoire, débuta dans le rôle de Damis, de _Tartuffe_, et obtint un succès de fou rire, grâce à la manière dont il disait les deux vers:
J’en prévois une suite, et qu’avec ce pied plat, Il faudra que j’en vienne à quelque grand éclat. (I, 1.)
L’expression _pied plat_ vise Tartuffe, «mais le comédien crut faire mieux en montrant son pied, — ce pied plat, — indiquant par une pantomime vive et animée l’usage qu’il entendait en faire, ce qui provoqua un effet de gaieté irrésistible». (Félix DUQUESNEL, _Le Temps_, 8 novembre 1913.)
On trouve dans _Les Comédiens_ de Casimir Delavigne (I, 6) ces deux vers:
Le public, dont l’arrêt punit ou récompense, S’informe comme on _joue_ et non pas comme on _pense_.
En lançant ce dernier vers, certain acteur amateur, qui cherchait sans doute à produire un effet nouveau, se frappait sur _la joue_ à la fin du premier hémistiche, et sur _le ventre_ en terminant le second. (_Le Figaro_, 14 décembre 1875.)
Dans une autre pièce du même auteur, sa tragédie _Les Vêpres siciliennes_, un des personnages, Lorédan, termine l’acte II par cette solennelle et vibrante déclaration:
Du dernier des tyrans ces murs seront purgés. Et nous n’y rentrerons que vainqueurs et vengés!
Ce que l’un des interprètes de ce rôle modifiait en ces termes:
Du dernier des tyrans ces murs seront _vengés_. Et nous n’y rentrerons que vainqueurs et _purgés_! (_Musée des Familles_, 1er janvier 1897, p. 26.)
De même ces deux vers de Corneille (_Théodore_, I, 2):
Un bienfait perd sa grâce à le trop publier; Qui veut qu’on s’en souvienne il le doit oublier.
se sont trouvés ainsi transformés par un acteur:
Un bienfait perd sa grâce à le trop _oublier_; Qui veut qu’on s’en souvienne, il le doit _publier_.
Dans _La Tour de Nesle_, d’Alexandre Dumas et Gaillardet, un acteur, un figurant plutôt, jouant un rôle de messager, avait, en entrant en scène, à prononcer cette simple phrase: «Lettres patentes du roi au capitaine Buridan». Au lieu de cela, ledit messager accourt en s’écriant d’une voix de stentor:
«Lettres _épatantes_ du roi,» etc.
Toute la salle d’éclater de rire.
«Qu’est-ce qu’ils ont donc, ces daims-là? Qu’est-ce qu’il y a de risible? demande le comparse à l’un de ses voisins sur la scène.
— Dame, tu as dit _épatantes_...
— Eh bien?»
(_La République française_, 28 février 1899.)
Un souffleur de la Comédie-Française «s’obstinait à appeler la tragédie de _Pertinax_, d’Arnault, _Le Père Tignace_». (Alexandre DUMAS, _Mémoires_, t. VIII, p. 290.)
«Elle a débuté dans _Le Cidre_ (_Le Cid_) de Corneille; elle a fait Chimène.» (Paul DE KOCK, _Nouvelles_, Les Bords du canal, p. 14, Rouff, s. d., in-4.)
Alphonse Karr, dans ses _Guêpes_ (juin 1841, t. II, p. 307), parle d’une affiche théâtrale annonçant une représentation prochaine et portant, faute de musiciens, cet avertissement: «Un dialogue vif et spirituel _remplacera la musique_, qui nuit à l’action».
Il y eut un soir, dans je ne sais quelle bourgade de Bretagne ou d’ailleurs, un commencement d’incendie au théâtre, où l’on venait de jouer un bon vieux drame, qui se terminait par un bombardement. Le lendemain, l’imprésario n’eut rien de plus pressé que de faire afficher cet avis:
«Désormais, afin d’éviter tout accident, le bombardement se fera _à l’arme blanche_.» (Cf. Alphonse LAFITTE, le journal _Le Corsaire_, 27 mai 1876.)
Dans une autre petite ville, une troupe de comédiens ambulants venait de jouer _Le Misanthrope_. L’acteur qui avait rempli le rôle d’Alceste, et qui l’avait joué de moitié avec le souffleur, s’avance sur la scène, après la représentation, s’incline et dit:
«Mesdames et Messieurs, nous aurons l’honneur de vous donner, demain soir, et pour notre clôture définitive, une pièce de Sedaine, _Le Philosophe sans le savoir_...
— Non pas! non pas! interrompt le maire, qui se trouvait justement dans la salle. Vous venez de jouer _Le Misanthrope_ sans le savoir, et vous saurez demain, s’il vous plaît, _Le Philosophe_ pour le jouer.» (Cf. ID, _ibid._, 31 mai 1876.)
Sous la Révolution, le citoyen et imprésario Léger ayant fait afficher, dans une ville de province, qu’il donnerait prochainement en représentation _Amphitryon_, comédie _en vers libres_ de Molière, la municipalité de l’endroit, sur le seul vu de l’affiche, et soucieuse de la bienséance, interdit la représentation. (Cf. Henri WELSCHINGER, _Les Almanachs de la Révolution_, p. 171.)
L’anecdote suivante, que je rencontre encore dans ce dernier ouvrage (p. 35), bien qu’en dehors de mon sujet, me semble assez intéressante pour être glissée ici. Dans la ville de Beaune, l’épouse du maire ayant accouché le jour même où son mari était «élevé à la mairie», un bel esprit beaunois salua ce double événement par ce joyeux distique:
Notre choix l’a fait maire, et l’amour le fait père; Quel triomphe pour nous de le voir père et maire!
Comme exemple des drôleries de la censure théâtrale, n’oublions pas cette anecdote contée par Aurélien Scholl, et dont Planté, «le censeur légendaire», fut le héros (_L’Opinion_, 30 octobre 1885):
«C’était dans une petite pièce de Siraudin et Delacour. Au lever du rideau, une femme de chambre était occupée à coudre: «Allons, bon! disait-elle, voilà encore mon fil qui vient de casser... C’est pourtant du fil d’Écosse!»
«Planté écrivit en marge: «Choisir une autre qualité de fil pour ne pas altérer nos bons rapports avec l’Angleterre».
II. — ROMANCIERS
I
SCARRON. — CHARLES PERRAULT. — LESAGE. — J.-J. ROUSSEAU. Encore l’adjectif _sensible_. — FLORIAN. — STERNE. — CHARLES DICKENS. — MARMONTEL. Suppression des incidentes _dit-il_, _dit-elle_. — PIGAULT-LEBRUN. — DUCRAY-DUMINIL. — CHARLES NODIER. Tirage à la ligne. — STENDHAL. — HENRI DE LATOUCHE. — PAUL DE KOCK. — MÉRY. — TOPFFER. Mots détournés de leur signification.
SCARRON (1610-1660), qui écrit avec tant d’esprit et en un bon style, plein de naturel et d’aisance, abondant en expressions originales et idiotismes de terroir, annonce, dans son _Roman comique_ (chap. 15, p. 103; Garnier, s. d.), qu’après certaine sérénade, «on entendit la voix de quelqu’un _qui parlait bas le plus haut qu’il pouvait_».
De même, dans les _Contes_ de Charles Perrault (p. 106, édit. André Lefèvre), la femme de Barbe-bleue appelant sa sœur Anne «_criait tout bas_: Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?»
Remarquons que ce titre: _Roman comique_ ne signifie pas, comme on le croit généralement, roman plaisant et drolatique, mais roman relatif à la comédie, roman qui peint les mœurs des comédiens. Ce n’est que par extension que l’adjectif _comique_ a pris le sens de _plaisant_, _qui fait rire_.
On sait quelles difficultés présente souvent «l’art des transitions». Chamfort en cite une, de transition, celle-ci, aussi brusque que plaisante, qu’il croit pouvoir attribuer à Scarron: «Des aventures de ce jeune prince à l’histoire de ma vieille gouvernante il n’y a pas loin: _car nous y voilà_». (Dans LA FONTAINE, _Œuvres_, t. III, p. 252, note 23; édit. des Grands Écrivains.)
L’anachronisme est un des procédés les plus fréquemment employés par les écrivains burlesques et notamment par Scarron, dans son _Virgile travesti_, pour dérider le lecteur. En maint endroit, il tire de l’anachronisme des effets amusants par leur imprévu et leur extravagance, comme, par exemple, quand Didon, voyant Énée sortir d’un nuage, fait, de saisissement, le signe de la croix; quand elle commence par dire son _Benedicite_ en se mettant à table; quand Pygmalion tue, d’un coup d’arquebuse à rouet, Sichée, en train de réciter son bréviaire; Mézence, _contemptor divum_, ne va jamais à confesse, etc. (Cf. SCARRON, _Virgile travesti_, p. XXXVI et passim, édit. Victor Fournel.)
Les _Contes_ de CHARLES PERRAULT (1628-1703), que nous citions il y a un instant, ont été longtemps et sont encore volontiers donnés en lecture à la jeunesse, et cependant il est de ces contes qui sont des plus scabreux, _Peau d’Ane_, par exemple, où il est question d’un inceste, d’un père amoureux de sa fille:
Votre père, il est vrai, _voudrait vous épouser_... Dites-lui qu’il faut qu’il vous donne, Pour rendre vos désirs contents, Avant qu’à _son amour votre cœur s’abandonne_, Une robe qui soit, etc.
Notez que _Peau d’Ane_, malgré cette scandaleuse passion qui forme le fond du récit, a joui de la plus grande vogue dans les familles, durant tout le règne de Louis XIV particulièrement. La petite Louison du _Malade imaginaire_ (II, 11) nous le montre: «Mon papa, je vous dirai si vous voulez, pour vous désennuyer, le conte de _Peau d’Ane_.»
Et ce début du _Petit Poucet_, le trouvez-vous très édifiant? «Il était une fois un bûcheron et une bûcheronne qui avaient _sept_ enfants, tous garçons; l’aîné n’avait que _dix ans_, et le plus jeune n’en avait que _sept_. On s’étonnera que le bûcheron ait eu tant d’enfants en si peu de temps; mais c’est que sa femme allait vite en besogne, et n’en faisait pas moins de deux à la fois.»
Singulière littérature, n’est-ce pas, pour ce que nous appelons des «petites oies blanches»?
LESAGE (1668-1747), qui, lui aussi, possède une excellente langue, a singulièrement abusé du passé défini au début du chapitre deuxième du livre VI de _Gil Blas_ (p. 366; Charpentier, 1865): «Nous _allâmes_ toute la nuit, selon notre louable coutume; et nous nous _trouvâmes_, au lever de l’aurore... nous _quittâmes_ volontiers le grand chemin... nous _aperçûmes_ au pied d’une colline... nous ne _jugeâmes_ pas à propos... nous _trouvâmes_ que ces saules... nous _résolûmes_... nous _mîmes_... nous _débridâmes_ nos chevaux... nous nous _couchâmes_ sur l’herbe... nous nous y _reposâmes_... nous _achevâmes_... Nous nous _amusâmes_...» Tout cela dans l’espace de quatorze lignes.
En général, les Français du nord emploient l’imparfait ou le passé indéfini plus volontiers que le passé défini; seuls, les Méridionaux font ainsi usage, à jet continu, de ce dernier temps.
Nous rencontrons chez Lesage, dans son _Diable boiteux_ (t. II, p. 110 et suiv.; édit. de la Bibliothèque nationale), un phénomène qui n’est pas rare chez les romanciers. C’est un moribond qui tient des discours interminables. Don Fadrique vient d’être blessé en duel, il a le poumon transpercé, ordre absolu lui est donné de se taire, et il trouve la force et le moyen de pérorer pendant plusieurs pages.
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