Récréations littéraires, curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc.
Part 15
De J.-J. ROUSSEAU (1712-1778), dans _La Nouvelle Héloïse_ (Partie I, lettre 64; Œuvres complètes, t. III, p. 238; Hachette, 1856): «Jamais les larmes de mon amie _n’arroseront le nœud_ qui doit nous unir», écrit Claire à M. d’Orbe.
«Quel supplice, auprès d’un objet chéri, de sentir que la _main_ nous _embrasse_, et que le cœur nous repousse!» (_Ibid._, III, 18; p. 366.)
Dans _Les Confessions_ (I, 1; t. V, p. 314) Jean-Jacques écrit, en parlant des amours d’enfance de son père et de sa mère: «Tous deux, _nés tendres et sensibles_, n’attendaient que le moment de trouver _dans un autre_ la même disposition; ou plutôt ce moment les attendait eux-mêmes, et chacun d’eux jeta son cœur _dans le premier_ qui s’ouvrit pour le recevoir».
Phrase singulière, fortement tirée par les cheveux, comme on dit, et où nous rencontrons, en outre, cette locution, _nés tendres et sensibles_, si fréquente au dix-huitième siècle, ainsi que nous l’avons vu déjà (p. 65), et que Jean-Jacques, si impressionnable et _sensible_ lui-même, qu’on a très justement comparé à un derme à nu, à un _écorché_, emploie plus que personne.
«Je crois que jamais individu de notre espèce n’eut naturellement _moins de vanité que moi_», déclare Jean-Jacques un peu plus loin (p. 320). Et, quelques pages auparavant, tout au début du livre (p. 313), il s’est adressé, en ces termes, à l’«Être éternel»: «Rassemble autour de moi l’innombrable foule de mes semblables; qu’ils écoutent mes confessions... et puis qu’_un seul te dise_, s’il l’ose: _Je fus meilleur que cet homme-là_». Ailleurs, dans une lettre à M. de Malesherbes, datée du 4 janvier 1762 (t. VII, p. 212), il écrit tout crûment et modestement: «Je mourrai... très persuadé que, de tous les hommes que j’ai connus en ma vie, _aucun ne fut meilleur que moi_». «Je partirais avec défiance, _si je connaissais un homme meilleur que moi_», dit-il encore, dans une lettre du 1er août 1763 (p. 378). Comment concilier le premier de ces aveux: personne n’a moins de vanité que moi, avec les suivants: personne n’est meilleur que moi?
Rousseau — on a souvent signalé cette particularité — a employé le féminin, généralement évité, du mot _amateur_: «Cette capitale (Paris) est pleine d’amateurs et surtout d’_amatrices_.» (_Émile_, livre III, t. I, p. 582; Hachette, 1862.)
Voici une remarque de Rousseau, à propos des dramaturges de son temps; elle peut s’appliquer à ceux du nôtre et à nos feuilletonistes: «Je ne saurais concevoir quel plaisir on peut prendre à imaginer et composer le personnage d’un scélérat, à se mettre à sa place tandis qu’on le représente, à lui prêter l’éclat le plus imposant. Je plains beaucoup les auteurs de tant de tragédies pleines d’horreurs, lesquels passent leur vie à faire agir et parler des gens qu’on ne peut écouter ni voir sans souffrir. Il me semble qu’on devrait gémir d’être condamné à un travail si cruel: ceux qui s’en font un amusement doivent être bien dévorés du zèle de l’utilité publique. Pour moi, j’admire de bon cœur leurs talents et leurs beaux génies; mais je remercie Dieu de ne me les avoir pas donnés.» (J.-J. ROUSSEAU, _La Nouvelle Héloïse_, VI, 13, note finale; t. III, p. 640.)
Tout le monde connaît _Le Vœu_ ou _Rêve de bonheur_ si admirablement décrit par Jean-Jacques Rousseau: il figure dans toutes les anthologies: «Sur le penchant de quelque agréable colline bien ombragée, j’aurais une petite maison rustique, une maison blanche avec des contrevents verts... J’aurais un potager pour jardin, et pour parc un joli verger», etc. (_Émile_, IV; t. II, p. 144; Hachette, 1863). FLORIAN (1755-1794), — dont nous avons déjà parlé dans un des chapitres consacrés aux poètes, — a formé le même souhait et presque dans les mêmes termes: «Quand pourrai-je vivre au village? Quand serai-je le possesseur d’une petite maison entourée de cerisiers? Tout auprès seraient un jardin, un verger, une prairie et des ruches; un ruisseau bordé de noisetiers environnerait mon empire; et mes désirs ne passeraient jamais ce ruisseau.» Etc. (_Galatée_, II; Fables et autres œuvres, p. 229; Didot, 1858.)
De Florian encore ces singulières phrases:
«Il fit un soupir: je soupirai aussi; il me serra la main: je ne crois pas _le lui avoir rendu_.» (_Galatée_, I, p. 224.)
«... J’ai tout avoué (à mon père); je lui ai dit que je portais dans mon sein _le gage de notre union_, que cet enfant était le sien, et qu’_il lui demandait_, par ma voix, _la permission de naître_ pour l’aimer.» (_Le Bon Ménage_, scène 18, p. 434.)
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Nous lisons, dans _La Vie et les Opinions de Tristram Shandy_ de STERNE (1713-1768) (t. III, p. 60; édit. de la Bibliothèque nationale, 1885; trad. M. D. L. B.) — que nous citons ici exceptionnellement, comme le suivant, puisque nous ne nous occupons que des écrivains français: «... Que serait son livre?... Un recueil d’impertinences des (_sic_) vieilles femmes _des deux sexes_.» La même inadvertance se trouve dans un autre auteur anglais, CHARLES DICKENS (1812-1870), _La Petite Dorrit_ (t. I, p. 202, chap. 17; Hachette 1869; trad. P. Lorain): «... plusieurs autres vieilles dames _des deux sexes_».
C’est à MARMONTEL (1723-1799) qu’on doit la suppression des incidentes _dit-il_ et _dit-elle_ dans les conversations écrites. A la fin de la préface de ses _Contes moraux_ (t. I, p. x; La Haye, s. n. d’éditeur, 1761), il se félicite de cette innovation: «Je proposai, il y a quelques années, dans l’article _Dialogue_ de l’Encyclopédie, de supprimer les _dit-il_ et _dit-elle_ du dialogue vif et pressé. J’en ai fait l’essai dans ces Contes, et il me semble qu’il a réussi. Cette manière de rendre le récit plus rapide n’est pénible qu’au premier instant; dès qu’on y est accoutumé, elle fait briller le talent de bien lire.»
«En reconnaissance de cette découverte, dit un des personnages de l’abbé Dulaurens, dans l’_Arretin_ (sic) _moderne_ (t. II, p. 76; Baillière et Messager, 1884), les auteurs devaient (devraient?) se cotiser pour ériger une statue de terre glaise à ce grand homme, la placer à la porte de l’Académie avec cette inscription[37]:
J’ai banni du français les _dit-il_, les _dit-elle_.»
[37] Une curieuse et amusante aventure arriva à Marmontel, précisément comme il briguait les suffrages académiques. «... Désirant avec ardeur une place à l’Académie, Marmontel prit le parti de louer, dans sa _Poétique française_, presque tous les académiciens vivants dont il comptait se concilier la bienveillance et obtenir la voix pour la première place vacante. Il se fit presque autant de tracasseries qu’il avait fait d’éloges; personne ne se trouva assez loué, ni loué à son gré. Il avait cité de Moncrif un couplet avec les plus grands éloges; Moncrif prétendit qu’il fallait citer et transcrire la chanson tout entière ou ne point s’en mêler.» (_Correspondance de Grimm_, t. I, p. 337-338; Buisson, 1812.)
Marmontel ne se doutait guère de quels expédients s’aviseraient ses successeurs, et par quoi seraient remplacés ces _dit-il_ et _dit-elle_. Au lieu d’écrire: «Il dit en bâillant» ou «Elle s’écria en rougissant» ou «Je te maudis! cria-t-il en s’élançant», certains romanciers usent volontiers des abréviations suivantes: «Ah! _bâilla-t-il_.» «Oh! _rougit-elle_...» «Je te maudis! _s’élança-t-il_.» Etc. On peut affirmer que tous les verbes de la langue française y passent ou y ont passé.
«Que faites-vous ici, monsieur? _brusqua_ Nicole.» (Alexandre DUMAS, _Joseph Balsamo_, chap. 74.)
«Ah ça! le vieux, _pouilla-t-il_, réjouissons-nous.» (Léon CLADEL, _Les Va-nu-pieds_, p. 115, Les Auryentys; Lemerre, 1884.) (_Pouiller_, dire des _pouilles_, des injures.)
«Hé! _rauqua-t-il_, pépère Lenfumé, du fort et du meilleur!» (Id., _ibid._, p. 205, Un Noctambule.)
Un conteur en prose et en vers, qui ne manquait pas de talent, Auguste Saulière (1845-1887), l’auteur des _Leçons conjugales_, des _Histoires conjugales_, etc., a particulièrement, dans ce cas, varié ses formules. En voici des exemples empruntés à son roman _Les Guerres de la Paroisse_ (Lemerre, 1880):
«Bandit? Je n’ai encore volé ni tué personne, _se redressa_ le petit musicien avec dignité.» (Page 176.)
«Toi, va te promener avec ton pistolet! _se renfrogna_ le père.» (Page 211.)
«J’appartiens à la famille, moi! _se campa_ le petit sacripant.» (Page 211.)
«Tiens, papa, _se retourna_ Lexandrou...» (Page 211.)
«Peuh! _se dandina_ M. Couffignol...» (Page 230.)
«Eh! _sourit_ le curé, il ne dira pas la messe, lui!» (Page 261.)
«Oh! papa, _se signa_ Lexandrou...» (Page 349.)
«Il nous arrivera malheur, papa, si tu continues, _tremblait_ Antonine...» (Page 349.)
Etc., etc.
* * *
PIGAULT-LEBRUN (1753-1835), qui trace un parallèle des Anglais et des Français, dans son roman _L’Enfant du Carnaval_ (t. I, p. 67; édit. de la Bibliothèque nationale), s’exprime en ces termes:
«Le Français passe sa vie aux pieds de ses maîtresses... Mais ses maîtresses _le trompent_.
— Les Anglais ne _le_ sont-ils jamais?»
Ce qui veut dire: Les Anglais ne sont-ils jamais trompés?
Les phrases étranges, amphigouriques, grotesques et cocasses, abondent chez le romancier DUCRAY-DUMINIL (1761-1819), qui a joui jadis de tant de vogue. Voici quelques échantillons de ce pathos et galimatias, extraits de _Victor ou l’Enfant de la forêt_, qui passe pour le chef-d’œuvre de cet écrivain:
«Un pays raboteux, _hérissé_ de vieilles tours, de masures, de coteaux boisés, _de prairies et de ruisseaux_... Une petite porte, percée _dans un des créneaux de_ la muraille, et qui donnait _de plain-pied_ sur la campagne.» (Tome I, p. 17; 10e édit., Belin-Leprieur, 1821.)
«Il examine l’enfant, qui entre _dans la carrière tortueuse_ de la vie.» (Tome I, p. 30.)
«Il avait besoin encore longtemps de cette nourriture céleste _dont la nature a rendu les femmes dépositaires_, et qui est le premier aliment de tous les hommes.» (Tome I, p. 196[38].)
[38] Cf. Chateaubriand (_Génie du christianisme_, VI, 5; t. I, p. 169; Didot, 1865): «L’enfant naît, la mamelle est pleine; la bouche du jeune convive n’est point armée, de peur de blesser _la coupe du banquet maternel_.»
«Ce siècle, _comme la trombe foudroyante_ qui, après avoir démâté les vaisseaux, _s’avance sur le rivage_ pour entraîner dans sa course les arbres et les masures du laborieux agriculteur, ce siècle, dit de lumière, a moissonné les vertus sociales et privées; il a émoussé la délicatesse, absorbé les jouissances de l’âme, et tué le sentiment.» (Tome II, p. 53.)
«Cette lettre fit sur nous _l’effet de la grêle_ qui détruit l’espoir du laboureur.» (Tome III, p. 220.)
«Victor lui-même sait que ce silence absolu de la nature l’invite _à céder aux pavots_ que le dieu du sommeil verse sur ses paupières.» (Tome IV, p. 16.)
«Mon père, s’écrie-t-elle en versant un torrent de larmes, oh! serrez encore votre fille dans vos bras _paternels_!» (Tome IV, p. 63.)
Ducray-Duminil use fréquemment d’une amusante précaution oratoire, il s’identifie en quelque sorte avec ses personnages:
«Je _frémis_, Victor, _moi qui suis ton historien_, et _je tremble encore_ qu’il ne t’arrive un jour de plus grands malheurs.» (Tome III, p. 55.)
«Quels nouveaux malheurs vont encore flétrir ta jeunesse? J’en prévois de cruels, d’inattendus (pauvre Victor!) _que je n’aurai peut-être pas la force de raconter à mes lecteurs_... Mais que dis-je? si tu as eu le courage de les supporter, _je dois avoir celui de les transporter à l’histoire_...» (Tome III, p. 271.)
Que de choses il y aurait encore à citer dans ce curieux livre, si démodé et oublié aujourd’hui!
«Clémence soupire et chante à son tour les couplets suivants, _qu’elle improvise_, ainsi qu’_il est très aisé de le voir_ par le ton plus simple que poétique qui en fait le charme:
Ce fut dans ce lieu solitaire Qu’un jour un amant malheureux Fit à celle qui lui fut chère Les plus tendres aveux.» (Tome IV, p. 130.)
Etc., etc.
L’auteur de _Victor ou l’Enfant de la forêt_ abuse des _je frémis, il frémit_, et il abuse aussi, comme sa contemporaine Mme de Staël, ainsi que nous le verrons plus loin, des syncopes et évanouissements.
Ducray-Duminil avait débuté par le journalisme: il rédigeait, dans _Les Petites Affiches_, les comptes rendus des représentations théâtrales, et, «doué d’un caractère essentiellement bénin, lorsqu’il se voyait chargé d’enregistrer la chute d’une pièce, il ne manquait jamais d’ajouter à son article cette phrase consolante: _L’auteur est un homme d’esprit qui prendra sa revanche_.» (STAAFF, _La Littérature française_, t. II, p. 1043.)
* * *
CHARLES NODIER (1780-1844), qui s’est plu souvent, dans ses écrits pseudo-historiques, à mystifier ses lecteurs[39], répondait un jour à quelqu’un qui lui reprochait les longs adverbes dont il émaillait sa prose: «Un mot de huit syllabes fait une ligne, et chaque ligne m’est payée vingt sous.» (Cf. P.-J. PROUDHON, _Les Majorats littéraires_, III, § 8, p. 119.)
[39] Sur les mystifications commises par Charles Nodier, voir mon ouvrage _Mystifications littéraires et théâtrales_, p. 89 et suiv. (Fontemoing, 1913).
Aussi nombre de romanciers, — de feuilletonistes surtout, — délayent-ils leur prose le plus possible, et s’efforcent-ils, comme on dit, de «tirer à la ligne». Alexandre Dumas père nous offrira prochainement quelques exemples de ce procédé tout mercantile.
STENDHAL (1783-1842), dans une de ses nouvelles, _Le Philtre_ (Chroniques et Nouvelles, p. 299 et 309; Librairie nouvelle, 1856), vieillit instantanément de dix années un de ses personnages: «J’ai _trente ans_ de plus que vous, ma chère Léonor... — Vous n’avez que dix-neuf ans et lui cinquante-neuf...» Ce qui fait _quarante ans_.
Ailleurs, à propos de Mme de Staal-Delaunay, Stendhal fait cette déclaration et ce pléonasme: «Je dirai qu’une femme ne doit jamais écrire que des œuvres _posthumes à publier après sa mort_.» (_De l’amour_, II, chap. 55, p. 192; M. Lévy, 1857.)
On sait quel était «l’idéal du style» pour Stendhal. «Dans sa haine pour l’emphase contemporaine, il disait que l’idéal du style, pour lui, c’était le _Code civil_. Il en lisait une page tous les matins.» (Émile DESCHANEL, _Le Romantisme des classiques_, t. I, p. 28.)
Je ne crois pas que ce système lui ait parfaitement réussi.
Ferdinand Brunetière a crûment qualifié _La Chartreuse de Parme_ de «chef-d’œuvre d’ennui prétentieux» (Cf. la _Revue critique des idées et des livres_, 10 mars 1913, p. 656); mais il est à remarquer que c’est Stendhal lui-même et tout le premier et maintes fois qui a fait l’aveu de cet ennui et demandé pardon au lecteur de la fatigue qu’il lui cause.
«Le lecteur trouve bien longs sans doute les récits de toutes ces démarches... Le lecteur trouve cette conversation longue... Le lecteur est peut-être un peu las de tous ces détails...» (_La Chartreuse de Parme_, p. 200, 292 et 436-437; Librairie nouvelle, 1855.)
«Nous craignons de fatiguer le lecteur du récit des mille infortunes de notre héros... Tout l’ennui de cette vie sans intérêt que menait Julien est sans doute partagé par le lecteur...» (_Le Rouge et le Noir_, p. 187 et 409; M. Lévy, 1862.)
On voit combien Stendhal appréhendait l’effet qu’il pouvait et devait produire sur son public.
HENRI DE LATOUCHE (1785-1851), l’éditeur d’André Chénier, l’ermite de la Vallée aux loups, écrit, dans son roman _Fragoletta_ (p. 119; M. Lévy, 1867), cette phrase, qui se ressent un peu trop de l’influence romantique: «On eût dit cette espèce de couleur meurtrie,... ces teintes livides partant en étoile de la lame d’un poignard _quand il a été laissé trois jours dans les flancs d’un cadavre_.»
* * *
PAUL DE KOCK (1794-1871), dont le nom a jadis été si populaire, nous montre, dans son roman _Le Petit Isidore_ (p. 96; _Rouff_, s. d., in-4) une vieille moustache _qui s’essuye les yeux_: «La vieille moustache lit, en s’arrêtant quelquefois pour s’essuyer les yeux...» Vous devinez que ladite moustache appartient à un brave troupier, un vieux grognard. Louis Reybaud, dans son _Jérôme Paturot à la recherche de la meilleure des républiques_ (chap. 35, p. 350; M. Lévy, 1862), a fait usage de la même métaphore ou synecdoque: «Pour supporter d’un œil sec un tableau pareil, il faut être de la trempe des _vieilles moustaches_ qui firent, avec l’Empereur, le tour de l’Europe, et laissèrent sur les bords de la Bérésina un nez ou un orteil.» Et Balzac (_Melmoth réconcilié_, dans le volume _La Recherche de l’absolu_, p. 263; Librairie nouvelle, 1858): «Une _vieille moustache_ comme moi, s’enjuponner, s’acoquiner à une femme!»
«La jeune fille détourna la tête pour cacher des larmes qui tombaient _de ses yeux_», écrit Paul de Kock, dans _Un jeune homme charmant_ (p. 12; Rouff, s. d.; in-4). En effet, c’est d’ordinaire des yeux que tombent les larmes.
«Le mélèze aux _larges_ feuilles», dit-il encore dans le même roman (p. 10). Or, les feuilles du mélèze, du «pin mélèze», ne sont que des «aiguilles»: «Mélèze, feuilles étroites et très allongées» (Gaston BONNIER, _Les Noms des fleurs_, p. 268, art. 1056).
Ailleurs, dans une nouvelle intitulée _Les Plaisirs de la pêche_ (Paul DE KOCK, _Nouvelles_, p. 45; Rouff, s. d., in-4), il nous dit que «M. Bertrand, grand amateur de pêche, passait le temps de sa récréation, soit à guetter le poisson, soit à chercher _dans la terre_ de l’asticot». Non, ce n’était pas dans la terre que M. Bertrand cherchait «de l’asticot»; dans la terre, il savait bien ne trouver que des vers gris ou rouges; les asticots, il se les procurait autrement.
Dans _L’Amour qui passe et l’Amour qui vient_ (p. 14; Rouff, s. d., in-4), Paul de Kock nous dépeint un vieux garçon pratiquant les amours ancillaires, et à qui de jeunes marmitons, ses voisins, font concurrence, et il emploie cette amusante locution: «Pourquoi ne pas fuir cette maison peuplée de marmitons _qui lui coupent les bonnes sous le pied_?»
«Mme Durand soupire en disant: «C’est bien heureux!» Et ses jeunes voisins _en poussen_t aussi [sans doute des soupirs], mais sans rien dire.» (_Jean_, p. 10; Rouff, s. d., in-4.)
«Jean pleurait ou trépignait _des pieds_.» (_Ibid._, p. 12.)
«Dès qu’on est _deux_, je forme un _quadrille_.» (_Ibid._, p. 14.)
«Remettez-vous, monsieur, dit le notaire à Adolphe en souriant de son étonnement. _Onze cent mille francs_, c’est une jolie fortune, sans doute, mais enfin _vous ne serez pas encore millionnaire_.» (_Monsieur Dupont_, chap. 29, p. 60; Rouff, s. d., in-4.) Que lui faut-il donc, à ce tabellion, pour faire un millionnaire?
«Elle portait _dans son sein un nouveau gage_ de l’amour de son époux.» (Paul DE KOCK, _L’Homme aux trois culottes_, chap. 14, p. 44; Rouff, s. d., in-4.) «Elle porte _dans son sein un gage_ de sa faiblesse.» (ID., _Sanscravate_, chap. 30, p. 79; Charlieu, s. d., in-4.) Nous avons déjà vu (p. 69 et 173) des exemples de cette très fréquente périphrase.
Ne quittons pas Paul de Kock sans rapporter cette plaisante anecdote contée par les Goncourt, dans leur _Journal_ (année 1865, t. II, p. 312): «Le maire d’ici (de Bar-sur-Seine?) est lié avec Paul de Kock, lui envoie du cochon et du boudin, et a reçu en échange son portrait. Sa femme, un jour de Fête-Dieu, pour orner son reposoir, avait donné tout ce que le ménage avait d’artistique, et le portrait de Paul de Kock était exposé à la vénération des fidèles, au beau milieu du reposoir.»
Dans _La Croix de Berny_ (lettre II, p. 17; Librairie nouvelle, 1859), l’un des auteurs, le poète et romancier JOSEPH MÉRY (1798-1866), sous le pseudonyme de Roger de Monbert, donne «des épaulettes à ces trois illustres généraux, César, Alexandre et Annibal».
Le romancier genevois RODOLPHE TOPFFER (1799-1846) fait un usage fréquent — ce qui se comprend de reste — de certains idiotismes suisses qui déconcertent et détonnent en français. Non seulement il emploie, comme son compatriote Jean-Jacques Rousseau, la mauvaise locution causer à quelqu’un pour causer _avec_ quelqu’un: «Pendant qu’il _me_ causait... J’aime que vous _me_ causiez...» (_Le Presbytère_, p. 8 et 52; Hachette, 1907), mais il crée des mots comme _empléter_ (acheter, faire des emplettes: peut-être usité en Suisse): «J’ai fait une course à Genève pour _empléter_ des articles» (_Le Presbytère_, p. 449); ou bien, ce qui est plus grave, ce qui trouble la clarté de la phrase et risque de la rendre incompréhensible, il change l’acception des termes, ou, plus exactement sans doute, il les emploie avec l’acception qu’ils ont à Genève. Notre vieux mot _idoine_, qui veut dire apte ou propre à quelque chose (_idoneus_), a, chez Topffer, le sens d’inepte, d’idiot: «... Son _idoine_ de mari, qui a plus soif que faim...» (_Ibid._, p. 149.) _Gabegie_, terme populaire signifiant fraude, supercherie (Cf. LITTRÉ), devient chez lui le synonyme de tracas, de souci: «Qu’auras-tu avancé là en te leurrant de pronostics, de lourdeurs et de _gabegies_?» (_Ibid._, p. 395.)
N’avons-nous pas lu jadis à Reims (vers 1895), sur des devantures de restaurateurs et de marchands de vin, le mot _asperges_, «asperges tous les jours», signifiant, selon les uns, «tripes à la mode de Caen», selon d’autres, «tripes à la sauce blanche»?
II
HONORÉ DE BALZAC. Obscurités voulues et bizarreries et tares involontaires. Anachronismes. Locutions fréquentes.
PHILARÈTE CHASLES. — HENRI MONNIER. — LOUIS REYBAUD. — FRÉDÉRIC SOULIÉ. Confusion qui règne dans ses romans. — STÉPHEN DE LA MADELAINE. — MÉRIMÉE.
Nous avons vu les poètes dits symbolistes s’efforcer de se rendre obscurs et incompréhensibles pour attirer l’attention et l’admiration du public. HONORÉ DE BALZAC (1799-1850) ne dédaignait pas d’user de cet antique procédé, et il n’en faisait pas mystère. Le dessinateur Bertall, qu’un éditeur avait chargé des illustrations de _La Comédie humaine_, se trouvant embarrassé, dans cette tâche, par des phrases plus ou moins ténébreuses, eut recours à l’auteur et l’interrogea. Bertall lui-même rapporte ainsi cette conversation (Cf. le journal _Le Soleil_, 12 avril 1882):
«Mon cher maître, voici un passage que je ne comprends pas très bien.»
Balzac prit le livre, lut l’endroit désigné et se mit à rire.
«En effet, dit-il, c’est du galimatias... Mais c’est voulu!
— Comment, voulu?
— Parfaitement. Vous entendez bien, mon cher Bertall, que si le public n’était pas arrêté de temps à autre par quelque phrase bien enchevêtrée ou quelque mot très hérissé, il se croirait aussi malin que l’auteur qu’il lit. Tout ce qui est clair lui paraît trop facile. Il se figure, le naïf, _qu’il en ferait autant_! Il ignore, ce satané public, que ce qu’il y a de plus difficile, c’est d’être simple. C’est pourquoi je saupoudre quelquefois mes romans d’une bonne petite obscurité afin que le bon lecteur se prenne la tête à deux mains et dise: «Je ne comprends pas du tout! Ça me dépasse! Sapristi! tout de même, comme ce Balzac est fort[40]!»
[40] Nous avons vu aussi (p. 94 et 135) le même système préconisé plus ou moins sérieusement par Théophile Gautier: «Il faut, dans chaque page, une dizaine de mots que le bourgeois ne comprend pas», etc. Et (déjà cité p. 136) Destouches (_La Fausse Agnès_, I, 2): «LA BARONNE. Cet endroit-ci n’est pas clair, mais c’est ce qui en fait la beauté. — LE BARON. Assurément. Quand je lis quelque chose, et que je ne l’entends pas, je suis toujours dans l’admiration.» Cf. aussi Montaigne, le cardinal de Retz, La Bruyère, etc., cités par nous p. 135-136.
Mais, à côté de ces imbroglios voulus, on rencontre, chez Balzac, plus d’une tare ou d’une bizarrerie involontaires.
Dans _Splendeurs et Misères des courtisanes_ (p. 253; Librairie nouvelle, 1856), il nous montre, chose merveilleuse sans doute, un priseur qui prend son tabac _par le nez_: «... le faux officier de paix en achevant de humer sa prise par le nez».