Récréations littéraires, curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc.
Part 8
Les jugements littéraires portés par Lamartine ont été fréquemment cités comme des prototypes d’inexactitude et de paralogisme. «Le sens critique lui fera si absolument défaut (à Lamartine) qu’il ne cessera d’étonner ses contemporains par l’étrangeté de ses appréciations littéraires», — ainsi s’exprime Raoul Rosières, dans un article très soigné et amplement documenté paru dans la _Revue bleue_ (8 août 1891, p. 184). «Rabelais, dira-t-il, n’est qu’«un pourceau», La Fontaine rebute avec «ses vers boiteux, disloqués, inégaux, sans symétrie ni dans l’oreille ni sur la page» et «leur philosophie dure, froide et égoïste d’un vieillard»; Ossian, «ce Dante septentrional aussi grand, aussi majestueux, aussi surnaturel que le Dante de Florence, est plus sensible que lui»; Rousseau est «un cuistre»; André Chénier semble «un reflet de la Grèce, mais n’est pas un rayon». Lamartine aimera mieux une strophe de Byron ou de Sapho que «Molière, La Fontaine et Béranger»; il déclarera Ponsard «parfois supérieur à Corneille». Etc. On peut conclure, en somme, que Rabelais, La Fontaine, Molière, ces auteurs si français, ont été lettres closes pour le chantre du _Lac_.
A maint endroit de sa _Correspondance_, Flaubert se montre très dur pour Lamartine, écrivain «faux» par excellence (Cf. t. II, p. 93-95; Charpentier, 1889); «ses phrases n’ont ni muscles ni sang» (t. II, p. 221); «... Lamartine est _un robinet_» (t. II, p. 319); etc.
Devenu vieux, dans son chalet de Passy, Lamartine avait parfois de telles amnésies qu’entendant un jour un de ses amis lui lire la mort de Laurence, dans _Jocelyn_, il eut des larmes d’émotion et demanda: «De qui sont ces beaux vers?» (_Mémorial de la librairie française_, 3 avril 1913, p. 211.)
Ce qui est tout le contraire de La Fontaine demandant, lors de la première représentation de sa comédie _Le Florentin_: «Quel est donc le malotru qui a commis cette rapsodie?» (Cf. ci-dessus, p. 49).
* * *
ALFRED DE VIGNY (1797-1863), tout comme Jacques Delille, cultive parfois volontiers la périphrase. Dans son poème _Dolorida_ (Poésies complètes, p. 107; Charpentier, 1882), il nous parle de la chemise de son héroïne en ces termes, qu’on pourrait rapprocher de ceux de Racine, dans _Britannicus_ (II, 2: «dans le simple appareil d’une beauté,» etc.):
Dolorida n’a plus que ce voile incertain, Le premier que revêt le pudique matin, Et le dernier rempart que, dans sa nuit folâtre, L’Amour ose enlever d’une main idolâtre.
Et plus loin (_Le Bal_, p. 156), à propos d’un piano:
Sur l’instrument mobile, harmonieux ivoire, Vos mains auront perdu la touche blanche et noire.
Ce vers d’Alfred de Vigny, si souvent cité,
J’aime le son du cor, le soir, au fond des bois (_Le Cor_, p. 149),
se rapproche de très près d’un vers de Victor Hugo, dans _Hernani_ (V, 3), prononcé par Dona Sol:
Ah! que j’aime bien mieux le cor au fond des bois!
Dans _Stello_ (p. 342; Charpentier, 1882), Vigny nous montre une charrette, — gigantesque, sûrement, — «une charrette... chargée de plus de quatre-vingts corps vivants. Ils étaient tous debout, pressés l’un contre l’autre. Toutes les tailles, tous les âges...»
Dans ses _Iambes_ (L’Idole, p. 37, 38; Dentu, 1882; et LAROUSSE, art. Iambes et Poèmes), AUGUSTE BARBIER (1805-1882); détournant de son acception originaire le mot _centaure_ (monstre fabuleux, moitié homme et moitié cheval) et l’employant dans le sens de «bon cavalier», «homme toujours à cheval», avait d’abord écrit, à propos de Bonaparte:
O Corse à cheveux plats! que ta France était belle Au grand soleil de messidor! C’était une cavale indomptable et rebelle, . . . . . . . . . . . . . . . . . . Tu parus, et sitôt que tu vis son allure, Ses reins si souples et dispos, _Centaure_ impétueux, tu pris sa chevelure, Tu montas botté sur son dos.
Il va de soi qu’un centaure, d’après la définition même de ce mot, ne peut pas, botté ou non, monter à cheval. Aussi Auguste Barbier fit-il plus tard disparaître ce terme et modifia-t-il ainsi son vers:
Dompteur audacieux, tu pris sa chevelure.
Le même sens abusif du mot _centaure_ se retrouve dans les _Mémoires_ d’Alexandre Dumas (chap. 72; t. III, p. 122): «Ces Numides, cavaliers terribles, _centaures_ maigres et ardents comme leurs _coursiers_...»
Et Gustave Chadeuil, dans _Le Siècle_ (Cf. LAROUSSE, art. Bévue, p. 663, col. 2): «L’hippodrome a repris son rang dans la série des plaisirs parisiens. Des chevaux courent dans la vaste arène, valsent et polkent, _montés par des centaures_».
Et Timothée Trimm, dans _Le Petit Journal_ (même source): «Rigolo (un mulet) a vingt manières de lancer son prétendu dompteur dans l’espace, il rue, il allonge le cou, il se tient tout droit, il se couche au besoin. _Un centaure y perdrait ses éperons_».
Un centaure avec des éperons!
«Les chevaux ont été inventés pour l’agrément des jolies femmes, et si les hommes _étaient des centaures_, ça n’en vaudrait que mieux,» estime bien singulièrement un personnage de Paul de Kock (_La Mare d’Auteuil_, p. 79; Rouff, s. d., in-4).
Ajoutons qu’un écrivain grec, «ayant à parler d’un _centaure_, l’appelle _un homme à cheval sur lui-même_». (J.-J. BARTHÉLEMY, _Voyage du jeune Anarcharsis_, t. IV, chap. 58, p. 478; Didot, an XII.)
Un article du _Figaro_ (9 décembre 1874) nous apprend que nombre des devises figurant autrefois sur les mirlitons:
Je vous aime ardemment, C’est ce qui fait mon tourment;
Etc., etc.,
sont de GÉRARD DE NERVAL (1808-1855), qui en livra un jour cinq cents pour 50 francs.
* * *
ALFRED DE MUSSET (1810-1857), dans _Les Marrons du feu_ (Premières Poésies, p. 63; Charpentier, 1861), nous montre un poisson qui _regarde en silence_, comme si les poissons avaient coutume de regarder autrement, et avaient jamais reçu le don de la parole:
L’esturgeon monstrueux soulève de son dos Le manteau bleu des mers, et _regarde en silence_ Passer l’astre des nuits...
Ce qui rappelle le fameux vers de l’original et fantaisiste Saint-Amant (1594-1661):
Les poissons ébahis les _regardent_ passer. (Cf. Théophile GAUTIER, _Les Grotesques_, p. 180; M. Lévy, 1859.)
Plus loin (_L’Andalouse_, p. 87), Musset nous demande si nous ayons vu dans Barcelone, qui appartient à la Catalogne,
Une Andalouse au sein bruni.
Rien n’empêcherait, en effet, une Andalouse d’habiter la Catalogne; mais, comme le remarque très justement M. Maurice Donnay, dans la première de ses _Conférences sur Alfred de Musset_ (p. 3; édit. des _Lectures pour tous_), «une Andalouse dans Barcelone, c’est, pour fixer les idées, une Provençale en Amiens. Cela peut se trouver, mais on préférerait en Avignon».
Dans _Venise_ (Premières Poésies, p. 98), le poète avait d’abord écrit:
Dans Venise la rouge Pas un cheval qui bouge.
Un cheval à Venise! Dans l’édition de 1840, Musset remplaça son intempestif cheval par un bateau:
Pas un bateau qui bouge.
«Mais, en 1830, c’est une impression vénitienne vue du perron de Tortoni.» (Maurice DONNAY, _ibid._)
Dans sa _Nuit de mai_ (Poésies nouvelles, p. 48; Charpentier, 1864), Musset prétend que
_La bouche_ garde le silence Pour _écouter parler_ le cœur,
et que (_Ibid._, p. 49)
... le vent d’automne ... se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau...
Il nous assure, dans le même poème (p. 44), que
... la bergeronnette, en attendant l’aurore, Aux premiers buissons verts commence à se poser;
oubliant que la bergeronnette se pose sur le sol, sur les pierres, sur les toits, sur un tronc d’arbre, «sur un saule cultivé en têtard», mais non sur les branches, ni sur les buissons, surtout quand ils sont garnis de feuilles, quand ils sont «verts». (Cf. BREHM, _L’Homme et les Animaux_, Les Oiseaux, t. III, p. 750-752.)
... Si je doute des larmes C’est que je t’ai _vu_ pleurer,
écrit Musset dans _La Nuit d’octobre_ (Poésies nouvelles, p. 70), en s’adressant:
... à toi qui la première M’as appris la trahison.
_Vu_ pour _vue_.
Ces vers de _Rolla_ (Ibid., p. 6) ont souvent été déclarés incompréhensibles, «n’ayant aucun sens» (Cf. _L’Intermédiaire des chercheurs et curieux_, 10 septembre 1901, col. 335):
Jacque était grand, loyal, intrépide et superbe. L’habitude, qui fait de la vie un proverbe, Lui donnait la nausée. Heureux ou malheureux, Il ne fit rien comme elle, et garda pour ses dieux L’audace et la fierté, qui sont _ses_ sœurs aînées.
Les sœurs aînées de qui?
Dans _Namouna_ (I, 47; Premières Poésies, p. 323), on trouve un vers de treize syllabes:
Jamais _confessionnal_ ne vit de chapelet Comparable en longueur...
L’expression «beau comme le génie», qui se lit dans le même poème (II, 25, p. 340):
Pensif comme l’amour, beau comme le génie,
a été employée par Mirabeau dans son portrait de Frédéric II: «Brillant de toutes les qualités physiques et morales, fort comme sa volonté, beau comme le génie...» (MIRABEAU, _De la monarchie prussienne_; Œuvres, t. II, p. 12; édit. Vermorel.)
Dans ce même poème de _Namouna_ (II, 35, p. 343), ce vers:
Rend haine contre haine, et dédain pour dédain,
existe dans Corneille (_Pertharite_, II, 1):
Rendre haine pour haine, et dédain pour dédain.
Enfin l’idée exprimée par ces vers de _Rolla_ (V, Poésies nouvelles, p. 20):
Ah! comme les vieux airs qu’on chantait à douze ans Frappent droit dans le cœur aux heures de souffrance! Comme ils dévorent tout! comme on se sent loin d’eux! Comme on baisse la tête en les trouvant si vieux!
se retrouve dans _Les Confessions_ de J.-J. Rousseau (Partie I, livre I; _Œuvres complètes_, t. V, p. 318; Hachette, 1864): «... Je me surprends quelquefois à pleurer comme un enfant en marmottant ces petits airs d’une voix déjà cassée et tremblante. Il y en a un surtout qui m’est bien revenu», etc.
* * *
THÉOPHILE GAUTIER (1811-1873) avait d’abord mis au début de la strophe LXV de son poème _Albertus_ (Poésies, p. 28; Charpentier, 1858):
Le papier que la belle, avec un air d’angoisse, Dès la strophe 36 de ce poème froisse...
36 en chiffres arabes. Un ami lui ayant fait observer que _trente-six_ a trois syllabes:
«Je le sais bien, répondit Gautier; aussi est-ce pour cela que j’ai exprimé le nombre par des chiffres».
Il se ravisa cependant, et modifia ainsi son second vers:
Dans sa petite main aux ongles roses froisse. (Cf. _La République française_, 2 juillet 1898.)
Cette strophe n’a d’ailleurs pas eu de chance, car on y trouve cette grossière faute (p. 29, même édition):
... l’écriture et le tour Ont _quelque chose_ en soi qui _trahissent_ la femme.
Pour _trahisse_.
Et cette cacophonie (même page, strophe LXVI):
Le papier se tor_dit_ comme un _da_mné _du Da_nte En _dardant_...
_Du_ Dante, pour _de_ Dante, puisqu’on ne doit pas dire _Le_ Dante, l’article, en italien, se mettant devant le nom (l’Alighieri) et non devant le prénom (Dante pour Durante): cf. LAROUSSE.
Dans le même recueil (_Paysages_, VIII, p. 81), le martinet est confondu avec l’hirondelle:
Le martinet, sentant l’orage, près du sol, Afin de l’éviter, rabat son léger vol.
C’est l’hirondelle qui rase le sol aux approches de l’orage; le martinet, lui, grâce à l’extrême rapidité de son vol, s’empresse de quitter la région orageuse.
Page 210 du même recueil (_Les Vendeurs du temple_, III) se trouve un verbe des plus rares, le verbe _retuer_, tuer une seconde fois:
Ils joignaient (des damnés, des spectres), pour prier, leurs [deux mains de squelette, Mais tu les _retuais_, sans plus sentir d’effroi Que pour guillotiner un véritable roi.
Voltaire, dans _Candide_ (Cf. LITTRÉ) a aussi employé _retuer_: «Je te _retuerais_ si j’en croyais ma colère!»
Plus loin (p. 334, _Sérénade_), un amant demande à sa maîtresse, qui se trouve sur un balcon, de vouloir bien défaire son peigne, dénouer ses cheveux et les pencher vers lui, pour qu’il puisse s’en servir comme d’échelle et aller la rejoindre:
... Défais ton peigne, Penche sur moi tes cheveux longs, . . . . . . . . . . . . Aidé par cette échelle étrange, Légèrement je gravirai, Etc., etc.
Bien étrange échelle, en effet, et dont on ne se servirait pas sans faire hurler de douleur la señora, et très probablement la faire choir à terre.
Et ces amusantes phrases, dans _Mademoiselle de Maupin_:
«La vieille Égypte bordait ses routes d’obélisques, comme nous les nôtres de peupliers; _elle en portait des bottes sous ses bras_, comme un maraîcher porte ses bottes d’asperges» (Préface, p. 27; Charpentier, 1866).
«Le rubis _rougirait de plaisir_ de briller au bout vermeil de son oreille délicate» (p. 101).
«Il était cinq heures du matin lorsque j’entrais dans la ville. Les maisons commençaient à _mettre le nez aux fenêtres_» (p. 343).
Et l’auteur a trouvé cette dernière locution tellement à son goût qu’il l’a employée à plusieurs reprises: «Ses diables de vers (poésies) lui grouillaient dans la poche, et faisaient tous leurs efforts pour _mettre le nez à la fenêtre_.» (_Les Jeunes-France_, p. 132; Charpentier, 1879.) «...Son mouchoir _mettant le nez_ hors de sa poche...» (_Ibid._, p. 180.)
Et cette affirmation que _Le Cri de Paris_ (27 septembre 1908, p. 11) dit avoir rencontrée aussi dans _Mademoiselle de Maupin_: «Il faut avoir un pavé _dans le ventre_, au lieu de cœur».
Dans _Mademoiselle de Maupin_ encore, un des personnages s’écrie (p. 207-208): «Mon cœur a sauté dans ma poitrine comme saint Jean dans le ventre de _sainte Anne_, lorsqu’elle fut visitée par la Vierge». Phénomène extraordinaire, puisque la mère de saint Jean est, non pas sainte Anne, mais sainte Élisabeth.
Dans _Les Jeunes-France_ (p. 127), il est question de l’écriture anglaise «penchée de gauche à droite», ce qui est tout le contraire: la pente de l’écriture anglaise va de droite à gauche.
Les médaillons littéraires réunis par Théophile Gautier sous le titre de _Les Grotesques_ (Didot, 1844, 2 vol.) contiennent de nombreuses inadvertances que Sainte-Beuve a relevées, en partie, dans un de ses articles (_Portraits contemporains_, t. V, p. 125 et suiv.), et que l’auteur n’a pas pris soin de corriger, car on les retrouve dans l’édition publiée par Michel Lévy en 1859. «M. Théophile Gautier nous dira en un endroit (t. II, p. 315) que Mme de Sévigné et sa coterie étaient pour Pradon contre Racine; c’est sans doute Mme des Houlières qu’il a voulu dire... Le poète nous cite (t. I, p. 156) comme le plus charmant endroit et comme le plus _adorable_ morceau de Théophile une page de prose qui devient parfaitement inintelligible telle qu’il la transcrit, et dans laquelle des lignes indispensables au sens (ligne 16, p. 57) ont été omises. Dans l’histoire abrégée du sonnet qu’il retrace d’après Colletet (t. II, p. 43), nous croirions, d’après lui, que Pontus de Thiard a eu pour maîtresse poétique _Panthée_, tandis que c’est _Pasithée_ qu’il faut lire; Olivier de Magny n’a pas célébré non plus _Eustyanire_, mais bien _Castianire_; de même aussi que, tout à côté de là (p. 31), les _Isis nuagères_ ne sauraient être que des _Iris_. Mais, continue Sainte-Beuve, par quel bouleversement de chiffres Chapelain a-t-il pu naître, selon notre auteur, en 1569, c’est-à-dire en plein seizième siècle?» Etc.
A propos du brillant et savant style de Théophile Gautier, Émile Faguet, dans ses _Études littéraires sur le dix-neuvième siècle_ (p. 323), a émis les très judicieuses considérations suivantes:
«... Ce style a ses défauts pourtant. Il est quelquefois pénible. L’emploi du terme technique est une très bonne chose; il n’est que le scrupule du terme propre. Il est certain toutefois qu’il ne faut pas en abuser jusqu’à rendre l’usage du dictionnaire indispensable à un lecteur lettré. Le style d’un bon auteur est avant tout le style d’une conversation entre «honnêtes gens» convenablement instruits. Il y a affectation à nous parler dans un roman la langue d’un traité d’architecture. Est-il vrai que Gautier disait en riant: «Il faut, dans chaque page, une dizaine de mots que le bourgeois ne comprend pas. C’est ce qui relève pour lui la saveur du morceau?[30]» J’ai peur qu’il n’ait un peu donné dans ce moyen trop facile, et qui n’est pas sans charlatanisme, de piquer l’attention.
[30] Théophile Gautier se plaisait à la lecture des dictionnaires (Cf. _Les Jeunes-France_, préface, p. 11), et emmagasinait quantité de termes techniques, rarissimes et incompréhensibles «aux bourgeois» et à tout le monde, et les glissait dans ses écrits. Voir, par exemple, son roman _Partie carrée_ (Charpentier, 1889), dont plusieurs épisodes se déroulent, il est vrai, dans les Indes: surmé, gorotchana, siricha (p. 187); — apsara, malica, amra (p. 198); — tchampara, kesara, ketoca, bilva, cokila, tchavatraka (p. 199), etc. Dans _Mademoiselle de Maupin_ (Charpentier, 1866): stymphalide (p. 32); smorfia (p. 150); une robe de byssus (p. 200); nagassaris, angsoka (p. 246), etc.
«Notez que, poussé à une certaine outrance, ce moyen va contre le but. Le but légitime, ici, c’est de renouveler la langue, de verser dans l’usage un certain nombre de mots absolument justes, précisément parce qu’ils n’ont pas encore été déformés par l’usage courant. En introduire quelques-uns, bien accompagnés, rendus clairs par le contexte, c’est les faire adopter; les prodiguer, c’est réussir à les faire oublier à mesure qu’on les enseigne, et ne produire qu’un effet de papillotage bien frivole, jeter de la poudre aux yeux, sous ombre d’être clair.»
* * *
LECONTE DE LISLE (1820-1894) n’a cessé d’hésiter sur l’orthographe du nom de Caïn, le meurtrier d’Abel, qu’il a si magnifiquement chanté. Dans la première édition de ses _Poèmes barbares_, «il avait écrit avec un K, Kaïn, le nom du déshérité qu’il réhabilitait. Dans la réédition de ces poèmes, il modifia cette orthographe parce qu’on lui fit observer que le premier-né selon la Genèse avait été nommé par Ève «Celui qui est acquis». Du verbe hébraïque _qoûn_, acquérir, serait dérivé _qaïn_[31]. Mais je ne sais quel savant entreprit de lui démontrer que la forme consacrée par tant de siècles, la forme Caïn, avec un C, est la meilleure.» (Fernand CALMETTES, _Leconte de Lisle et ses amis_, p. 328.)
[31] Comparer cette orthographe _Qaïn_ à celle d’_Yaqoub_, un des personnages du drame de _Charles VII_ d’Alexandre Dumas père, qui écrit toujours _Yaqoub_ et non Yacoub. (Cf. _Théâtre complet d’Alexandre Dumas_, t. II, p. 231 et suiv., Michel Lévy, 1873.)
La belle strophe qui termine le _Dies iræ_ des _Poèmes antiques_ de Leconte de Lisle (fin du recueil):
Et toi, divine Mort, où tout rentre et s’efface, Accueille tes enfants dans ton sein étoilé, Affranchis-nous du temps, du nombre et de l’espace, Et rends-nous le repos que la vie a troublé,
forme comme l’écho d’un vers de Pongerville, dans sa traduction de Lucrèce: Cette nature, par qui tout être,
Dans son premier asile à sa voix rappelé, Retrouve le repos que la vie a troublé. (PONGERVILLE, _Notice sur Millevoye_, en tête des _Poésies de Millevoye_, p. 18; Charpentier, 1851.)
THÉODORE DE BANVILLE (1823-1891) écrit, dans ses _Odes funambulesques_ (Une vieille lune, p. 69; Charpentier, 1883):
Un _corset_ un peu juste, une étroite chaussure Ont-ils égratigné d’une rose blessure Tes beaux _pieds_ frissonnants...
Un corset qui égratigne des pieds?
Dans ses _Idylles prussiennes_ (Sabbat, p. 415, même volume), Banville fait d’une urne qui n’a plus d’anse un modèle de folie:
Germania mène la danse, Plus folle qu’un cheval sans mors Ou qu’une _urne qui n’a plus d’anse_, Sur la colline où sont les morts.
Pour l’inauguration du buste de François Ponsard à l’Académie, HENRI DE BORNIER (1825-1901) composa une pièce de vers qui fut imprimée la veille de la cérémonie et distribuée aux journaux. Dans cet éloge funèbre, le poète, s’adressant à l’auteur d’_Agnès de Méranie_, s’écriait:
Tu mourus en pleine lumière, Et la victoire coutumière T’accompagna jusqu’au tombeau.
Quelles ne furent pas la stupeur et la douleur de Bornier en lisant le lendemain, dans un grand journal:
Tu mourus en pleine lumière, Et Victoire, _ta couturière_, T’accompagna jusqu’au tombeau! (Cf. _L’Avenir de la Meuse_, 22 mars 1885.)
On lit, dans _La Fille de Roland_ (I, 4) du même poète:
... Chrétienne, _Ma générosité doit répondre à la tienne_.
Et dans Corneille, _Le Cid_ (III, 4), le même vers:
De quoi qu’en ta faveur notre amour m’entretienne, _Ma générosité doit répondre à la tienne_.
Henri de Bornier s’occupait autant sinon plus de viticulture que de poésie; il possédait, dans le midi de la France, un cru renommé, et «était plus fier peut-être de son vin que de ses vers».
«Et comme il a raison!» concluait l’auteur des _Corbeaux_, le féroce Henry Becque. (Cf. _Le Journal_, 9 août 1898.)
Le grand poète et profond penseur SULLY PRUDHOMME (1839-1907) estime que
Le vrai de l’amitié, c’est _de sentir ensemble_. (_Les Vaines Tendresses_, p. 5.)
Et dans son poème _Le Gué_ (Poésies, t. I, p. 237), il déclare que
... tous, _même les morts_, ont fui jusqu’au dernier.
Ce qui rappelle cette phrase du romancier Gustave Aimard (_Les Rois de l’Océan_, t. I, chap. 5, p. 112; Roy, 1891): «Ils se trouvèrent à plusieurs milles de ces deux cadavres, dont l’un était _plein de vie_.»
* * *
FRANÇOIS COPPÉE (1842-1908), qui a si bien chanté la vie et les souffrances des petits et des humbles, tombe fréquemment et pour ainsi dire forcément dans la banalité et la vulgarité. Son _Petit Épicier_ (Poésies, t. II, p. 15 et suiv.; Lemerre, s. d., in-12) est célèbre par son prosaïsme:
C’était un tout petit épicier de Montrouge, Et sa boutique sombre, aux volets peints en rouge, Exhalait une odeur fade sur le trottoir. . . . . . . . . . . des tonneaux De harengs saurs ou bien des caisses de pruneaux. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Il partage le lit d’une femme insensible, Et tous les deux ils ont froid au cœur, froid aux pieds. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Il trouve La colle et le fromage ignobles à toucher. . . . . . . . . . . il oublie, Et, lent, casse son sucre avec mélancolie.
Et ailleurs:
Le dimanche, ils allaient souvent se promener Ensemble au Luxembourg, donnaient du pain aux cygnes, Et revenaient. (_Un Fils_, Poésies, t. II, p. 22.)
Ils songent à l’avance aux lessives futures, Et, vers le temps des fruits, ils font des confitures. (_Petits Bourgeois_, ibid., p. 33.)
Sur la berge, là-bas, la foule est assemblée, Et la gendarmerie est en pantalon blanc. (_Au bord de la Marne_, ibid., p. 164.)
Je pris le bateau-mouche au bas du Pont-Royal, Et sur un banc, devant le public trivial, Je vis un ouvrier avec sa connaissance Qui se tenaient les mains... (_En bateau-mouche_, ibid., p. 195.)
Et, ce qui ne laisse pas de déconcerter et d’étonner, dans le même tome II de ses _Poésies_ (Le Cahier rouge, Prologue, p. 218), Coppée fait cette déclaration:
... J’ai l’horreur du banal.
Il est vrai qu’il faudrait s’entendre sur le sens du mot «banal».
Dans _L’Indépendance de l’Est_ du 21 février 1900, je rencontre cette phrase de Coppée: «Elle venait de s’asseoir entre ses deux filles, deux jumelles âgées _l’une et l’autre_ de dix-huit ans».
* * *