Récréations littéraires, curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc.

Part 7

Chapter 73,450 wordsPublic domain

L’admirable pastelliste Maurice-Quentin de La Tour, «enthousiaste des philosophes, bâtissait lui-même des systèmes, et se montrait humilié quand on lui parlait de ses pastels». (Cf. MARMONTEL, _Mémoires_, livre VI; t. II, p. 103; Jouaust, 1891; — et Antoine GUILLOIS, _Le Salon de Mme Helvétius_, p. 28; C. Lévy, 1894.)

Girodet-Trioson préférait ses vers (qui d’ailleurs ne sont pas sans mérite) à ses dessins et à ses tableaux (SAINTE-BEUVE, _ibid._);

Alfieri se piquait d’être fort en grec (ID., _ibid._);

Byron d’être le premier nageur du Bosphore (ID., _ibid._);

Le célèbre compositeur Cherubini d’être un grand peintre (SAINTE-BEUVE, _Portraits littéraires_, t. II, p. 125).

Le sculpteur Canova avait, de son côté, la manie de peindre, et ses tableaux, «dont la médiocrité allait presque jusqu’au ridicule», il les préférait à ses superbes marbres. (_Revue Napoléonienne_, avril 1911, p. 108.)

Et Ingres et son violon, qui est le prototype du genre;

Et le grand peintre anglais Gainsborough entiché, lui aussi, de sa musique (Cf. Ernest CHESNEAU, _L’Art et les Artistes modernes_, p. 61; Didier, 1864);

Et Rossini et Alexandre Dumas père se croyant l’un et l’autre, ce qui était peut-être vrai, d’ailleurs, d’excellents cuisiniers (Cf. le journal _Le Voleur_, 1864, p. 349; et 1865, p. 462);

Et l’humoristique et génial dessinateur Gavarni, qui avait la passion des mathématiques, finit par s’y vouer entièrement, et «voulait refaire, selon sa chimère, la mécanique céleste et bouleverser les lois de la pesanteur». (Eugène FORGUES, _Les Artistes célèbres_, Gavarni, p. 49, 54, 58; Rouam, s. d.)

Etc., etc.

* * *

Revenons à Chateaubriand.

Voici un singulier jugement porté par lui sur le général Bonaparte:

«... Sa gloire militaire? Eh bien! il en est dépouillé. C’est, en effet, un grand gagneur de batailles; mais, _hors de là_, le moindre général est plus habile que lui... On a cru qu’il avait perfectionné l’art de la guerre, et il est certain qu’il l’a fait rétrograder vers l’enfance de l’art.» (CHATEAUBRIAND, _De Bonaparte et des Bourbons_, dans le volume _Mélanges politiques et littéraires_, p. 183; Didot, 1868.)

Et ce vœu, non moins bizarre, exprimé par Chateaubriand, dans ses _Mémoires d’outre-tombe_ (t. VI, p. 331; édit. Biré): «Les vieilles gens se plaisent aux cachotteries, n’ayant rien à montrer qui vaille. En exceptant mon vieux roi, _je voudrais qu’on noyât_ quiconque n’est plus jeune, moi tout le premier, avec douze de mes amis.» Les douze amis ont-ils été consultés?

Dans les mêmes _Mémoires_, pour s’excuser de ses nombreuses citations, Chateaubriand émet ce curieux «avis au lecteur» (t. IV, p. 437): «Lecteur, si tu t’impatientes de ces citations, de ces récits, songe d’abord que tu n’as peut-être pas lu mes ouvrages, et qu’ensuite _je ne t’entends plus_; je dors dans la terre que tu foules; si tu m’en veux, frappe sur cette terre, tu n’insulteras que mes os».

Et ces phrases hyperboliques et étranges:

«Salut, ô mer, mon berceau et mon image! Je te veux raconter la suite de mon histoire: si je mens, tes flots, mêlés à tous mes jours, m’accuseront d’imposture chez les hommes à venir!» (_Ouvrage cité_, t. I, p. 64.)

«Il ne manque rien à la gloire de Julie (sœur de Chateaubriand): l’abbé Carron a écrit sa vie; Lucile (autre sœur de l’auteur) a pleuré sa mort.» (_Ibid._, t. I, p. 180.)

Chateaubriand raconte qu’on lisait, durant la Révolution, sur la loge du concierge de Ginguené, rue de Grenelle-Saint-Germain, cette inscription: «Ici on s’honore du titre de citoyen, et on se tutoie. Ferme la porte, s’il _vous_ plaît.» (_Ibid._, t. II, p. 238.)

Ailleurs (t. V, p. 606), une note nous apprend que la mort du conseiller d’État Persil (1785-1870), ancien pair de France, fut annoncée en ces termes par le journal _La Mode_: «M. _Persil_ est mort pour avoir mangé du perroquet».

On demande souvent quel est l’auteur de la locution _tuer le mandarin_; on l’a attribuée, entre autres, à Jean-Jacques Rousseau: c’est l’opinion de Balzac (_Le Père Goriot_, p. 150; Librairie nouvelle, 1859), du _Grand Dictionnaire Larousse_, etc. On la trouve, ainsi formulée, dans _Le Génie du christianisme_ (livre VI, chap. 2, Du remords et de la conscience, t. I, p. 155; Didot, 1865): «O conscience! ne serais-tu qu’un fantôme de l’imagination, ou la peur des châtiments des hommes? Je m’interroge; je me fais cette question: Si tu pouvais, par un seul désir, _tuer un homme à la Chine_ et hériter de sa fortune en Europe, avec la conviction surnaturelle qu’on n’en saurait jamais rien, consentirais-tu à former ce désir?» Etc.

Il ne messied pas de ranger au nombre des bévues et drôleries littéraires certaines outrecuidantes déclarations de Chateaubriand, dont, selon le mot de Sainte-Beuve (_Causeries du lundi_, t. I, p. 434), «la vanité persistante et amère, à la longue devient presque un tic».

«Mes écrits de moins dans mon siècle, proclame-t-il dans ses _Mémoires d’outre-tombe_ (t. II, p. 179; édit. Biré), y aurait-il eu quelque chose de changé aux événements et à l’esprit de ce siècle?»[24].

[24] Ce que Sainte-Beuve a traduit en ces termes: «Mes écrits de moins dans le siècle, qu’aurait-il été sans moi?» (_Causeries du lundi_, t. I, p. 450.) Peut-être était-ce là d’ailleurs une première version lue par Sainte-Beuve dans lesdits mémoires.

Le poète et romancier danois ANDERSEN (1805-1875) nous offre aussi un des plus frappants exemples de la vanité humaine. «Il est vrai que je suis le plus grand homme de lettres actuellement vivant, disait-il, mais ce n’est pas moi qu’il faut louer, c’est Dieu, qui m’a fait ainsi.» (_Revue bleue_, 20 septembre 1879, p. 273.)

«Ce que le monde aurait pu devenir... (sans moi) se présentait à mon esprit.» (_Ouvrage cité_, t. VI, p. 226.)

«Si Napoléon en avait fini avec les rois, il n’en avait pas fini avec moi.» (_Ibid._, t. III, p. 3.)

«La paix que Napoléon n’avait pas conclue avec les rois, ses geôliers, il l’avait faite avec moi.» (_Ibid._, t. IV, p. 115.)

«C’est au moment dont je parle que j’arrivai au plus haut point de mon importance politique. Par la guerre d’Espagne, j’avais dominé l’Europe... après ma chute, je devins à l’intérieur le dominateur avoué de l’opinion...» (_Ibid._, t. IV, p. 342.)

«Je suis saisi du désir de me vanter: les grands hommes qui pullulent à cette heure démontrent qu’_il y a duperie à ne pas proclamer soi-même son immortalité_.» (_Ibid._, t. IV, p. 207)[25].

[25] «La gloire veut qu’on l’aide auprès des hommes; elle n’aime pas les modestes.» (Edgar QUINET, _La Révolution_, t. II, p. 343, Librairie internationale, 1869; in-18.)

C’est ce que s’est dit et ce que nous dit Edmond de Goncourt, avec une bien enfantine et comique naïveté, dans son _Journal_ (année 1888, t. VII, p. 277): «L’idée que la planète la Terre peut mourir, peut ne pas durer toujours, est une idée qui me met parfois du noir dans la cervelle. Je serais volé, moi qui n’ai fait de la littérature que dans l’espérance d’une gloire _à perpétuité_. Une gloire de dix mille, de vingt mille, de cent mille années seulement, ça vaut-il le mal que je me suis donné, les privations que je me suis imposées?» Etc.[26].

[26] Ailleurs (_La Faustin_, p. 287), Edmond de Goncourt, mieux inspiré, dit ou fait dire à l’un de ses personnages: «Au fond, la gloire, ça pourrait bien être tout simplement des bêtises: une exploitation de notre bonheur par une vanité imbécile». Et encore (_Journal des Goncourt_, année 1883, t. VI, p. 269): «C’est chez moi une occupation perpétuelle à me continuer après ma mort, à me survivre, à laisser des images de ma personne, de ma maison. A quoi sert?»

C’est le cas de rappeler la judicieuse réflexion de Montaigne (_Essais_, I, 46; t. II, p. 8-9, édit. Louandre): «O la courageuse faculté que l’espérance, qui, en un subject mortel, et en un moment, va usurpant l’infinité, l’immensité, l’éternité, et remplissant l’indigence de son maistre de la possession de toutes les choses qu’il peult imaginer et désirer, autant qu’elle veult! Nature nous a là donné un plaisant jouet!»

Comme si, en dépit du _Musa vetat mori_, et de la fière attestation de Malherbe:

Ce que Malherbe écrit dure éternellement

(Cf. SAINTE-BEUVE, _Chateaubriand et son groupe_, t. II, p. 184), le culte de la littérature et la connaissance de l’histoire ne devaient pas nous inspirer plus de bon sens, plus de raison, et surtout plus de modestie[27]! Comme si l’amour des Lettres ne suffisait pas à nous donner par lui-même la plus certaine et la meilleure des récompenses! Si le nom des Goncourt surnage quelque temps encore, c’est grâce, non pas à leurs écrits, qu’on ne lit déjà plus guère, mais à leur fortune, qui leur a permis de fonder une Académie gentiment rétribuée.

[27] Voir, par exemple, ce que dit Cicéron dans _Le Songe de Scipion_, livre VI, chap. XIV, XV et XVIII, sur la gloire humaine: «... Quelle gloire digne de tes vœux peux-tu acquérir parmi les hommes? Tu vois quelles rares et étroites contrées ils occupent sur le globe terrestre... Retranche toutes les contrées où ta gloire ne pénétrera pas, et vois dans quelles étroites limites», etc.

Et Salluste (_Catilina_, VIII): «De faire que les actions (et les œuvres) soient connues, c’est le pur ouvrage du hasard (_fortuna_); c’est lui, c’est son caprice qui nous dispense ou la gloire, ou l’oubli...»

Et Montesquieu (_Pensées diverses_: Œuvres complètes, t. II, p. 433; Hachette, 1866): «A quoi bon faire des livres pour cette petite terre, qui n’est guère plus grande qu’un point?»

Et Benjamin Constant (dans SAINTE-BEUVE, _Portraits littéraires_, t. III, p. 263, note 2): «... Le sentiment profond et constant de la brièveté de la vie me fait tomber le livre ou la plume des mains, toutes les fois que j’étudie. Nous n’avons pas plus de motifs pour acquérir de la gloire, pour conquérir un empire ou pour faire un bon livre, que nous n’en avons pour faire une promenade ou une partie de whist.»

Alfred de Vigny (_Journal d’un poète_, p. 183; Charpentier, 1882) a très justement comparé le sort d’un livre à celui d’une bouteille jetée à la mer avec cette inscription: «Attrape qui peut!»

«Ah! que le sage Huet (l’évêque d’Avranches) avait raison quand il démontrait presque géométriquement quelle vanité et quelle extravagance c’est de croire qu’il y a une réputation qui nous appartienne après notre mort!» (SAINTE-BEUVE, _Causeries du lundi_, t. II, p. 164). «... Nous ressemblons tous à une suite de naufragés qui essaient de se sauver les uns les autres, pour périr eux-mêmes l’instant d’après.» (ID., _Portraits littéraires_, t. III, p. 128.) «... Un peu plus tôt, un peu plus tard, nous y passerons tous. Chacun a la mesure de sa pleine eau. L’un va jusqu’à Saint-Cloud, l’autre va jusqu’à Passy.» (ID., _Nouvelle Correspondance_, p. 157.)

Sur l’aléa et l’inanité de la gloire littéraire, voir, dans le _Mercure de France_ de novembre 1900, un article abondamment documenté et des plus judicieux de Remy de Gourmont.

V

LAMARTINE. Ses étourderies et incohérences. _La phrase du chapeau_, de l’académicien Patin, et autres phrases de longue haleine. Toujours de l’à peu près chez Lamartine. Le _Lac_. Lamartine accusé d’indécence. Jugements de Lamartine sur Rabelais, etc. Lamartine jugé par Flaubert.

ALFRED DE VIGNY. — AUGUSTE BARBIER. Le substantif _Centaure_. — GÉRARD DE NERVAL.

ALFRED DE MUSSET. — THÉOPHILE GAUTIER. Bizarreries et inadvertances. Emploi des termes techniques.

LECONTE DE LISLE. — THÉODORE DE BANVILLE.. — HENRI DE BORNIER. — SULLY PRUDHOMME. — FRANÇOIS COPPÉE. — CATULLE MENDÈS. — CLOVIS HUGUES.

LAMARTINE (1790-1869) a pris avec la grammaire des licences aussi fréquentes qu’exagérées. Il écrit, par exemple, _vêtissait_, au lieu de _vêtait_, non seulement dans ses vers, où il pouvait être gêné par le rythme, mais en prose: «Le soleil qui le vêtissait de son auréole de rayons.» (_Le Tailleur de pierres de Saint-Point_, III, p. 24; Hachette, 1899.)

Il a des inadvertances de ce genre:

Ah! qu’il pleure, celui dont _les mains_ acharnées, S’attachant comme un lierre aux débris des années, _Voit_ avec l’avenir... (_Nouvelles Méditations_, V, p. 44; Hachette, 1858.)

Pour fournir une rime à _lune_, il crée l’incohérente locution _l’une après l’une_ (au lieu de _l’une après l’autre_):

Deux vagues, que blanchit le rayon de la lune, D’un mouvement moins doux viennent l’une après l’une Murmurer et mourir. (_Ibid._, XXIV, p. 152.)

Ou bien il fait rimer _ténèbres_ avec _cèdres_:

Quelques-uns d’eux, errant dans ces demi-_ténèbres_, Étaient venus planer sur les cimes des _cèdres_. (_La Chute d’un ange_, 1re vision, p. 47; Gosselin, 1849.)

Ou encore _jour_ avec _amours_:

Treize ans pour une vierge étaient ce qu’en nos _jours_ Seraient dix-huit printemps pleins de grâce et d’_amour_. (_Ouvrage cité_, p. 55.)

Plus tard, Lamartine a corrigé, a mis _amours_ au pluriel, ce qui donne à la phrase un sens bizarre et grotesque.

Pour les besoins de la rime encore, il fait le mot _orbite_ du masculin:

Ces astres suspendus dans le vide des _airs_ Croisant, sans se heurter, leurs orbites _divers_. (_Nouvelles Méditations_, Réflexion, p. 228; — et _Recueillements_, Réflexion, p. 316; Hachette, 1902.)

... Jeune ami dont la lèvre, Que le fiel a _touché_, de sourire se sèvre. (_Recueillements_, XI, A M. Guillemardet, p. 46.)

Pour _touchée_.

Il dit à une femme (_Nouvelles Méditations_, XXIV, p. 158):

Souviens-toi de l’heure bénie Où les dieux, d’une tendre main, Te _répandirent_ sur ma vie Comme l’ombre sur le chemin.

Comme si l’on pouvait _répandre_ quelqu’un.

Dans le même recueil (XV, Les Préludes, p. 99-100), il nous décrit en ces termes «un lugubre silence»:

... Et sur la foule immense Plane, avec la terreur, un lugubre silence: On n’entend que _le bruit de cent mille soldats_ Marchant, comme un seul homme, au-devant du trépas, Le roulement des chars, les coursiers qui hennissent, Les ordres répétés qui dans l’air retentissent, Ou le bruit des drapeaux soulevés par les vents...

... Des sons discords que _rendent_ chaque sens. (_La Mort de Socrate_, p. 333; Hachette, 1860.)

Lamartine avait même d’abord mis: _chaques_ avec une s

... que rendent _chaques_ sens.

(Cf. LITTRÉ, _Dictionnaire_, art. Chaque.)

Il écrit dans _Jocelyn_ (Prologue, p. 30; Hachette, 1858):

Comme luttent entre _eux_, dans la sainte agonie, L’immortelle espérance et la nuit de la vie.

Plus loin (_Jocelyn_, 1re époque, p. 46):

Des présents de l’époux les fragiles merveilles _Etalés_ sur le lit...

Au lieu d’_étalées_, qui gênait le vers.

Dans _Jocelyn_ encore (4e époque, p. 158):

Que m’importe... Ton travail en ce monde, et le pain dont tu _vive_,

pour rimer avec _suive_.

Dans _Jocelyn_ toujours (9e époque, p. 334), il use de cette singulière périphrase:

Le sol boit au hasard _la moelle de nos yeux_.

C’est-à-dire nos larmes.

Il parle de la _presque_ éternité des astres:

Astres, rois de l’immensité! Insultez, écrasez mon âme Par votre presque éternité! (_Harmonies_, II, 20, p. 205; Hachette, 1856),

sans songer qu’on est éternel ou qu’on ne l’est pas du tout, qu’ici il n’y a pas de milieu ni de _presque_.

L’enfance et la vieillesse Sont _amis_ du Seigneur, (_Ibid._, XIII, La Retraite, p. 287),

au lieu d’_amies_.

Dans _Toussaint Louverture_, «tragédie nègre qui parut, en 1843, dans la _Revue des Deux-Mondes_» (Cf. _Le Journal_, 12 février 1899), nous trouvons cet étrange distique:

Vous, semblables en tout à ce que fait la bête, Reptiles dont je suis et _la main_ et la tête.

«Une larme m’était montée _au cœur_», écrit Lamartine dans _Graziella_ (p. 162; Hachette, 1865). D’ordinaire, c’est aux yeux que montent les larmes.

Dans _Raphaël_ (p. 134; Hachette, 1859), cette phrase qu’on pourrait rapprocher de la fameuse _phrase du chapeau_[28], de l’académicien Patin: «C’était un de ces moments où l’âme a besoin de cette glace que l’accent d’un sage jette sur l’incendie du cœur pour retremper le ressort d’une énergique résolution».

[28] Parmi les curiosités ou les monstruosités littéraires, la _phrase du chapeau_, de l’académicien Patin (1793-1876), est légitimement célèbre. «C’est, a dit Robert de Bonnières (_Mémoires d’aujourd’hui_, 2e série p. 88), le plus mémorable exemple du plus joyeux galimatias.» Voici cette perle:

«Disons-le en passant, ce chapeau fort classique, porté ailleurs par Oreste et Pylade, arrivant d’un voyage, dont Callimaque a décrit les larges bords dans des vers conservés, précisément à l’occasion du passage qui nous occupe, par le scoliaste, que chacun a pu voir suspendu au cou et s’étalant sur le dos de certains personnages de bas-reliefs, a fait de la peine à Brumoy qui l’a remplacé par un parasol.» (Patin, _Études sur les tragiques grecs_, t. I, p. 114; édit. de 1842.)

«Cette _phrase du chapeau_ était jusqu’à présent réputée comme typique et inimitable, lit-on dans la _Revue encyclopédique_ du 15 mars 1892 (col. 473); Léon Cladel (1834-1902) l’a de beaucoup surpassée dans la suivante, qui sert de début à l’un de ses contes, _Don Peyrè_ (dans le volume de Léon CLADEL, _Urbains et Ruraux_, p. 107 et suiv.; Ollendorff, 1884):

«A peine eut-elle débouché des gorges de Saint-Yrieix sur le plateau marneux qui les surplombe et d’où l’on découvre, à travers l’immense plaine s’étendant du dernier chaînon des Cévennes aux assises des Pyrénées, ces montagnes dont la beauté grandiose arracha jadis des cris d’enthousiasme au peu sensible Béarnais, déjà roi de Navarre, et faillit le rendre aussi troubadour que bien longtemps avant lui l’avait été Richard Cœur de Lion, alors simple duc du Pays des Eaux, où l’on trouve encore quelques vestiges des monuments érigés en l’honneur de ce descendant de Geoffroy, comte d’Anjou, lequel seigneur, aucun historien n’a su pourquoi ni comment, ornait en temps de paix sa toque, en temps de guerre son haubert d’une branche de genêt, habitude qui lui valut le surnom de Plantagenet, porté plus tard par toute la famille française à laquelle le trône anglo-saxon, après la mort d’Étienne de Blois, le dernier héritier de Guillaume de Normandie, avait été dévolu, ma monture prit peur et manqua de me désarçonner.»

Patin s’était contenté d’égayer çà et là sa phrase de quelques incidentes bizarres; «dans celle de Léon Cladel, ajoute la _Revue encyclopédique_, entre le sujet et le verbe, qui n’arrive qu’au bout d’une vingtaine de lignes, se trouve intercalée une bonne partie de l’histoire de France et d’Angleterre! C’est un véritable tour de force.»

Le _Larousse mensuel_ (juin 1913, Petite correspondance, col. 3) reproduit une phrase de Ferdinand Brunetière (1849-1907), digne pendant des précédentes, et dont je me borne à citer le début: «Il n’en est pas de même des _Mémoires_ de Mme de Caylus, ni des _Lettres_ de cette bonne Mme de Sévigné, dont on aurait pourtant tort de croire qu’elles doivent l’une et l’autre nous inspirer une entière confiance, étant donné d’une part, en ce _qui_ concerne Mme de Sévigné, _que_ nous avons affaire à une femme _dont_ il est vrai de dire _qu_’encore _que_ ses lettres, _qui_ sont d’un de nos bons écrivains, contiennent de précieux renseignements sur les événements de la cour de Louis XIV, néanmoins peu d’auteurs ont été plus légers dans leurs informations, plus superficiels dans leurs jugements, et plus médisants à cœur-joie qu’elle ne l’a été pour le plus vif plaisir de son grand malicieux de cousin, Bussy, comte de Rabutin, et de sa pimbêche de fille, la comtesse de Grignan,» etc. Je m’arrête, n’étant pas encore arrivé à la moitié de la phrase.

Dans _Raphaël_ encore (p. 6) et dans _Les Confidences_ (p. 169 et 221; M. Lévy, 1855), Lamartine se plaît à faire manger du pain aux hirondelles, qui, affirment les encyclopédies et dictionnaires d’histoire naturelle, Larousse, par exemple, «sont exclusivement insectivores».

Dans son _Histoire des Girondins_, Lamartine, par une singulière inadvertance, fait de Drouet, le maître de poste de Sainte-Menehould, et du général Drouet d’Erlon, un seul et même personnage. (Cf. Ernest BEAUGUITTE, _L’Ame meusienne_, p. 248, note 1)[29].

[29] C’est à propos de l’_Histoire des Girondins_ qu’Alexandre Dumas père disait de Lamartine: «Il a élevé l’histoire à la hauteur du roman». C’est bien le même Dumas qui disait: «Qu’est-ce que l’histoire? C’est un clou auquel j’accroche mes tableaux». (SAINTE-BEUVE, _Causeries du lundi_, t. XI, p. 463.)

Dans son _Histoire de la Restauration_ (t. IV, livre 34), il assure que l’évasion de La Valette ne fut pas étrangère à la sévérité du jugement qui atteignit le maréchal Ney. Or, le héros de La Moskowa fut fusillé le 7 décembre, et ce ne fut que le 20 décembre — treize jours plus tard — que le comte de la Valette parvint à s’évader. (Cf. _Le Flambeau_, 18 décembre 1915, p. 874.)

A d’autres endroits du même ouvrage, Lamartine place Marie-Joseph Chénier, mort en 1811, et Mme Cottin, morte en 1807, au rang des écrivains de la Restauration. Il confond Annibal avec Alcibiade, etc. (Cf. SAINTE-BEUVE, _Causeries du lundi_, t. IV, p. 406-407.)

«Il se glisse de _l’à-peu-près_ dans tout ce que fait M. de Lamartine», a remarqué Sainte-Beuve (_Ibid._, p. 397 et suiv.) «... Ses livres d’histoire ne sont et ne seront jamais que de vastes et spécieux _à-peu-près_...»

Et cette phrase, extraite de la _Préface générale des œuvres complètes de Lamartine_, préface, d’ailleurs, très émouvante et fort belle: «Si j’avais à recommencer la vie, sachant ce que je sais, je n’y chercherais pas le bonheur, _parce que je sais qu’il n’y est pas_, mais j’y chercherais soigneusement l’obscurité et le silence, ces deux divinités domestiques qui gardent le seuil _des heureux_»; — comment l’interpréter? Puisqu’il n’y a pas de bonheur sur terre, comment peut-il y avoir des heureux, des mortels en possession du bonheur?

Le célèbre hémistiche du _Lac_, qui est dans toutes les mémoires:

O temps, suspends ton vol!

forme le début d’une strophe de l’académicien Thomas (1732-1785):

O temps, suspends ton vol, respecte ma jeunesse... (Cf. LAHARPE, _Lycée ou Cours de littérature_, t. III, 2e partie, p. 443.)

Qui se douterait que le chaste chantre du _Lac_ et de _Jocelyn_ a été, tout comme Racine (Cf. ci-dessus, p. 33), accusé d’indécence, disons le mot, d’obscénité? «Nous croyons rêver aujourd’hui, quand nous apprenons par sa _Correspondance_ (de Lamartine) que la critique de 1823 accusa l’auteur des _Nouvelles Méditations_ d’être à lui tout seul plus «obscène» que Catulle, Horace et l’Arioste ensemble, écrit Ferdinand Brunetière (_Histoire et Littérature_, t. III, p. 251)... Il faudrait dire alors qu’en 1823 la critique avait peu lu l’Arioste, et encore moins Catulle.» On voit, d’après une telle accusation, combien tout est relatif ici-bas.