Récréations littéraires, curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc.

Part 6

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Arrêtons-nous: les exemples de ces répétitions sont innombrables dans le théâtre de Sedaine, on dirait des _doublons_ typographiques.

Sedaine estimait que «tout ce qui n’est pas suffisamment développé», dans un récit ou un dialogue, ne produit qu’une impression médiocre; et quand on trouvait des longueurs dans ses ouvrages, il était rare qu’il ne répondît pas: «J’allongerai». (Notice sur Sedaine, _Chefs d’œuvre des auteurs comiques_, t. VII, p. 2; Didot, 1861.)

Son style, outre les susdites répétitions continuelles, est souvent négligé et incorrect: — «Alexis laisse tomber sa tête _sur son estomac_» (_Le Déserteur_, I, 6), — et l’on raconte, à ce sujet, l’anecdote suivante, dont je ne garantis pas l’authenticité: «... Sedaine, qui écrivait aussi mal en vers qu’en prose, et qui en convenait sans peine, ayant entendu le discours de réception d’un de ses nouveaux collègues (à l’Académie), se jeta au cou du récipiendaire, et lui dit avec effusion: «Ah! monsieur, depuis vingt ans que j’écris du galimatias, je n’ai encore rien dit de pareil.» (_Curiosités littéraires_, Académies, p. 299; Paulin, 1845.)

* * *

LEMIERRE (1723-1793), à qui l’on doit ce vers si connu et qualifié «le vers du siècle»:

Le trident de Neptune est le sceptre du monde,

qui se trouve dans son poème _Le Commerce_, a, dans sa première tragédie, _Hypermnestre_, marié en un seul jour cinquante filles d’un même père à cinquante fils du frère de ce père. C’est une intrigue empruntée, il est vrai, à la mythologie, l’histoire des Danaïdes, mais, ainsi transportée au théâtre, elle n’est pas banale. (Cf. LAHARPE, _ouvrage cité_, t. III, 1re partie, p. 596.)

«Déposez vos douleurs dans le sein d’un homme _sensible_», dit un des personnages de _La Mère coupable_ (III, 2) de BEAUMARCHAIS (1732-1799).

Ce qualificatif _sensible_ et le substantif _sensibilité_, nous les retrouvons à profusion chez nombre d’écrivains, poètes ou prosateurs, du dix-huitième siècle, chez Jean-Jacques Rousseau notamment, chez Florian: «Il ne me reste qu’un cœur _sensible_» (_Gonzalve de Cordoue_, livre VI, t. II, p. 74, — et p. 28, 114, 139, 162, 164, 168, 169... édit. de la Bibliothèque nationale); etc.[22].

[22] Sur l’abus de l’adjectif _sensible_ au dix-huitième siècle, voir MICHELET, _Histoire de France_, tome XIX, p. 287 (Marpon et Flammarion, 1879): «C’était (la seconde moitié du dix-huitième siècle) un temps ému et de larmes faciles. La langue en témoignait. A chaque phrase, on lit _sensible_ et _sensibilité_.» Etc. Et Edmond et Jules DE GONCOURT, _La Femme au dix-huitième siècle_, p. 439 (Charpentier, 1890): «Sensible, c’est cela seul que la femme veut être; c’est la seule louange qu’elle envie (à cette époque)...»

«Chaque siècle a son terme favori dont il use et abuse, et qui traduit sa préoccupation dominante. Au dix-huitième siècle, c’était le mot _sensibilité_», a remarqué, à ce propos, Paul Stapfer (_Racine et Victor Hugo_, p. 64).

Et l’on peut dire aussi, et non moins justement, que chaque écrivain a ses termes de prédilection, «chaque auteur a son dictionnaire et sa manière», selon la sentence de Joubert (_Pensées_, Du style, t. II, p. 285), et selon celle de Sainte-Beuve également: «Chaque écrivain, a-t-il dit, a son mot de prédilection, qui revient fréquemment dans le discours, et qui trahit, par mégarde, chez celui qui l’emploie, un vœu secret ou un faible.» (Cf. Charles MONSELET, le journal _La Vie littéraire_, 9 novembre 1876.) Nous avons cité déjà plus d’une de ces «locutions favorites», — qui ne trahissent pas toujours et inévitablement un vœu ou un faible, — et nous continuerons, chemin faisant et à l’occasion, d’en mentionner.

Rappelons qu’un chœur de paysans de l’opéra de _Tarare_, chœur que Beaumarchais a fait disparaître de son œuvre, a été «cité longtemps comme un chef-d’œuvre de ridicule»:

Notre amour est pour la pâture, Et tous nos soins Sont pour nos foins. (Cf. L.-S. Auger, Notice sur Beaumarchais, _Théâtre de Beaumarchais_, p. xx; Didot, 1863.)

Et cette indication scénique dans _La Mère coupable_ (II, 2): «Bégearss... se mord le doigt _avec mystère_».

Encore une phrase à relever dans Beaumarchais (_Mémoires_, Addition au Supplément, p. 157; Garnier, 1859): «Présentant aux juges sa liste d’une main, et faisant la révérence _de l’autre_, Mme Goëzman a dit...»

Une jolie locution, empruntée à ces mêmes _Mémoires_ (p. 111): «Courir _comme chat sur braise_».

Pour dire que des danseurs qui représentaient les vents et jouaient mal ont été hués et chassés de la scène par les spectateurs du parterre, DORAT (1734-1780) écrit:

Et le parterre enfin renvoie, avec justice, Ces petits vents honteux souffler dans la coulisse. (Cf. LAHARPE, _ouvrage cité_, t. III, 1re partie, p. 100.)

«Ces petits vents honteux» ont été parfois mal interprétés.

CHAMFORT (1741-1794), dans une strophe où il rappelait la fameuse scène baptisée _La Charité romaine_, fréquemment représentée en peinture, et qui nous montre une jeune femme allaitant un vieillard, — l’aventure de Péra et de son père Cimon, que l’on confond parfois avec Éponine et son mari Sabinus, — s’exprime en ces termes drolatiques:

De son lait!... Se peut-il? Oui, de son propre père Elle devient la mère! (Cf. LAHARPE, _ouvrage cité_, t. III, 2e partie, p. 445; — et LAROUSSE, art. Charité romaine.)

La comédie de DESFORGES (Choudard-Desforges: 1746-1806), _Le Sourd ou l’Auberge pleine_, qui eut jadis tant de succès, est certainement une des plus incorrectes, des plus négligemment écrites qui aient paru.

«Oui, je m’_en_ rappelle!» dit un des personnages. (III, 3.)

Et un autre, D’Oliban, comme l’action se passe en 1793, n’ose prononcer le mot _tyran_, et s’arrête juste au milieu du mot:

«... Donner ma fille au plus ridicule des maris, et de père devenir tyr... Je n’ose achever.» (III, 5.)

Déjà le vieux poète Jacques DE LA TAILLE (1543-1562) avait usé du même procédé dans sa tragédie de _Daire_ (Darius), où, dans la dernière scène, les suprêmes paroles que Darius adresse de loin à Alexandre en expirant sont ainsi rapportées:

O Alexandre... Ma mère et mes enfants aye en recommanda... (_tion_) Il ne put achever, car la mort l’en garda (_l’empêcha_). (Cf. SAINTE-BEUVE, _Tableau de la poésie française au seizième siècle_, p. 207.)

Ce même genre de réticence, ce même _truc_, se retrouve chez FLORIAN (1755-1794). Dans son roman _Gonzalve de Cordoue_ (livre X, t. II, p. 180; édit. de la Bibliothèque nationale), très belle épopée en prose qui mérite d’être relue, un personnage, Alamar, ennemi furieux de Gonzalve, s’écrie, en s’armant pour aller le combattre: «Je cours punir, exterminer le «détestable...» Il ne peut achever, sa colère ne lui permet pas de prononcer le nom qu’il abhorre.»

Ailleurs (livre IV, t. II, p. 36), c’est, comme tout à l’heure, pour le Darius de Jacques de la Taille, la mort qui coupe la parole à l’orateur: «Que le Dieu du ciel me pardonne! et que les Zegris, profitant du terrible exemple...» Il n’achève pas; l’impitoyable mort le saisit.»

IV

_Le culte de la périphrase._ Périphrases courantes. — ÉCOUCHARD LEBRUN et le «périphrastique». — DELILLE. Locution favorite de Delille. Ses succès. Sa mémoire prodigieuse.

CHATEAUBRIAND. Il préférait ses vers à sa prose. Sa tragédie de _Moïse_. — _Prédilections particulières de certains écrivains et artistes_: «Le violon d’Ingres». — Singuliers jugements et vœux de Chateaubriand. «Tuer le mandarin». — _La gloire littéraire._

«Rien n’est si beau que de ne pas appeler les choses par leur nom», déclare Voltaire, dans ses _Conseils à Helvétius_ (Œuvres complètes, t. IV, p. 601, note _r_; édit. du journal _Le Siècle_).

Et Buffon, de son côté, recommande «de ne nommer les choses que par les termes les plus généraux»; c’est ce qui fait le _style noble_. (Cf. EUGÈNE DESPOIS, _Dialogues sur l’éloquence_ par Fénelon, p. 212, note 1.)

D’accord avec ces principes, proclamés vers le milieu du dix-huitième siècle, l’emploi de la périphrase s’étend de plus en plus à partir de cette époque jusqu’à la Restauration.

Nombre de périphrases sont même devenues de véritables lieux communs.

«J’ai voulu me jeter aux pieds des _auteurs de mes jours_», écrit à Saint-Preux la Julie de Rousseau. (_La Nouvelle Héloïse_, I, 4; Œuvres complètes de J.-J. Rousseau, t. III, p. 139; Hachette, 1856.)

«Quoi! je pourrais expirer d’amour et de joie entre un époux adoré et les chers _gages de sa tendresse_!» écrit encore la même héroïne. (_Ibid._, II, 4; t. III, p. 253.)

«Je porte dans mon sein un _gage de mon amour... le gage de notre union_.» (FLORIAN, _Le Bon Ménage_, sc. 3 et 18, Fables et autres œuvres, p. 423 et 434; Didot, 1858.)

Et si ce tour vieilli peut peindre _un jeune objet_... Églé sera longtemps comparée à la rose. (DELILLE, _L’Imagination_, I; Œuvres, t. I, p. 336; Lefèvre, 1844.)

_Les auteurs de mes jours, les gages de ma tendresse, un gage de mon amour, un jeune objet_ (pour dire une jeune fille ou une jeune femme) sont ou ont été des périphrases des plus courantes.

ÉCOUCHARD LEBRUN dit LEBRUN-PINDARE (1729-1807), et surtout JACQUES DELILLE (1738-1813), le «périphrastique» Delille, comme on l’a baptisé, ont particulièrement cultivé la périphrase.

Ce sont très souvent de véritables énigmes que Lebrun donne à déchiffrer à ses lecteurs. Voyez cette strophe de l’ode sur _Le Triomphe de nos paysages_ (Dans le volume MALHERBE, J.-B. ROUSSEAU, É. LEBRUN, _Œuvres_, p. 514; Didot, 1858):

La colline qui, vers le pôle, Borne nos fertiles marais, Occupe les enfants d’Éole A broyer les dons de Cérès. Vanvres, qu’habite Galatée, Sait du lait d’Io, d’Amalthée, Épaissir les flots écumeux; Et Sèvres, d’une pure argile, Compose l’albâtre fragile Où Moka nous verse ses feux.

«Tout cela, note Sainte-Beuve (_Portraits littéraires_, t. I, p. 152, note 1), pour dire: «Au nord de Paris, Montmartre et ses _moulins à vent_; de l’autre côté, Vanvres (Vanves), son _beurre_ et ses _fromages_; et _la porcelaine_ de Sèvres! «Je ne crois pas, écrivait Ginguené au rédacteur du journal _Le Modérateur_ (22 janvier 1790), que nous ayons beaucoup de vers à mettre au-dessus de cette strophe.» Et Andrieux, l’Aristarque, n’en disconvenait pas; il avouait que si tout avait été aussi beau, il aurait fallu rendre les armes. Aujourd’hui, conclut Sainte-Beuve, il n’est pas un écolier qui n’en rie. On rencontre dans le goût, aux diverses époques, de ces veines bizarres.»

Ailleurs, dans l’ode _Mes Souvenirs ou les Deux Rives de la Seine_ (Œuvres, même édition., p. 526), Lebrun nous décrit ses jeux au collège, et ce sont encore autant d’énigmes:

Là, dans sa vitesse immobile, Le buis semblait dormir, agité par mon bras; Là, je triplais le cercle agile Du chanvre envolé sous mes pas.

Là, frêle émule de Dédale, Un liège, sous mes coups, se plut à voltiger; Là, dans une course rivale, J’étais Achille au pied léger.

Là, j’élevais jusqu’à la nue Ce long fantôme ailé, qu’un fil dirige encor A travers la route inconnue Qu’Éole ouvre à son vague essor.

Ce qui signifie qu’au collège il jouait à la _toupie_, à la _corde_, au _volant_, à la _course_ ou aux _barres_, et au _cerf-volant_.

Et Jacques Delille, qui a joui, de son vivant, d’une renommée sans égale, d’une gloire comparable à celle de Victor Hugo, que de railleries lui ont été et lui sont encore décochées pour ses innombrables périphrases! Ce qu’il y a de plus curieux, ce qui paraît incroyable, c’est que c’était malgré lui, en quelque sorte, et uniquement pour se conformer au goût du jour, qu’il les employait; personnellement et par principes, il y était opposé: nous le verrons tout à l’heure.

Pour Delille, le cochon est

... l’animal qui s’engraisse de glands. (_Les Géorgiques_, III; Œuvres, t. II, p. 353; Lefèvre, 1844.)

Et Victor Hugo de riposter (_Les Contemplations_, I, 7, Réponse à un acte d’accusation, t. I, p. 30; Hachette, 1882):

Je nommai le cochon par son nom: pourquoi pas? Guichardin a nommé le Borgia...

Les diamants sont, pour Delille:

... Ces cailloux brillants que Golconde nous donne. (_L’Imagination_, I; t. I, p. 457.)

L’araignée:

Un insecte aux longs bras, de qui les doigts agiles Tapissaient ces vieux murs de leurs toiles fragiles. (_Ibid._, VI; t. I, p. 466.)

Les baleines:

Ces monstres qui, de loin, semblent un vaste écueil. (_L’Homme des champs_, II; t. I, p. 169.)

La cigogne:

L’ennemi des serpents vient, après les frimas, Retrouver les beaux jours dans nos riants climats. (_Les Géorgiques_, II; t. II, p. 332.)

Le taon:

... insecte affreux, que Junon autrefois, Pour tourmenter Io, déchaîna dans les bois. (_Ibid._, III; t. II, p. 343.)

Le chat:

L’animal traître et doux, des souris destructeur. (Dans Paul STAPFER, _Racine et Victor Hugo_, p. 262.)

Le paon:

L’oiseau sur qui Junon sema les yeux d’Argus. (_Ibid._)

L’oie:

L’aquatique animal, sauveur du Capitole. (_Ibid._)

La poule:

Cet oiseau diligent dont le chant entendu Annonce au laboureur le fruit qu’il a pondu. (_Ibid._)

Delille n’a pas manqué de nous décrire de même, au milieu d’ingénieuses circonlocutions, le cidre, la bière, le vin de Champagne, la vigne, le thé, le café, etc.; et l’imprimerie, l’horlogerie, la gravure, les tapisseries... tout ce qu’on peut imaginer.

Comme on ne prête qu’aux riches, on lui a même attribué plus d’une périphrase qu’on chercherait en vain dans son œuvre, cette définition de la seringue, par exemple:

Ce tube tortueux d’où jaillit la santé,

que je rencontre dans _La Chronique médicale_ (1er février 1913, p. 77).

Encore une drolatique périphrase: elle est de Marmontel, celle-là, et je la trouve dans la _Correspondance_ de Gustave Flaubert (t. II, p. 99-100; Charpentier, 1889): «Nous lisions quelquefois, pour nous faire rire, des tragédies de Marmontel, et ça a été une excellente étude. Il faut lire le mauvais et le sublime, pas de médiocre... Que dis-tu de ceci... pour dire noblement qu’une femme gravée de la petite vérole ressemble à une écumoire:

D’une vierge par lui (le fléau), j’ai vu le doux visage, Horrible désormais, nous présenter l’image De ce meuble vulgaire, en mille endroits percé, Dont se sert la matrone, en son zèle empressé, Lorsqu’aux bords onctueux de l’argile écumante Frémit le suc des chairs en sa mousse bouillante?»

Et Grimod de la Reynière, le fameux gourmet, baptisant le brochet «l’Attila des mers», et le cochon «l’animal encyclopédique par excellence». (_Le Temps_, 23 mai 1912.)

Etc., etc.

(Voir d’autres exemples de curieuses périphrases dans la _Revue bleue_, 31 octobre 1885, p. 568-569; — Gustave MERLET, _Tableau de la littérature française_, 1800-1815, t. I, p. 510; — etc.)

Dans sa préface de _Cromwell_ (p. 34; Hachette, 1862), Victor Hugo assure que «l’homme de la description et de la périphrase, ce Delille, dit-on, vers sa fin, se vantait, à la manière des dénombrements d’Homère, d’avoir _fait_ douze chameaux, quatre chiens, trois chevaux, y compris celui de Job, six tigres, deux chats, un jeu d’échecs, un trictrac, un damier, un billard, plusieurs hivers, beaucoup d’étés, force printemps, cinquante couchers de soleil et tant d’aurores qu’il se perdait à les compter».

Pour s’excuser de son système et l’expliquer, Delille écrit dans le _Discours préliminaire_ de sa traduction des _Géorgiques_ (t. II, p. 290-291): «... Parmi nous, la barrière qui sépare les grands du peuple a séparé leur langage; les préjugés ont avili les mots comme les hommes, et il y a eu, pour ainsi dire, des termes nobles et des termes roturiers[23]. Une délicatesse superbe a donc rejeté une foule d’expressions et d’images. La langue, en devenant plus décente, est devenue plus pauvre; et comme les grands ont abandonné au peuple l’exercice des arts, ils lui ont aussi abandonné les termes qui peignent leurs opérations. De là la nécessité d’employer des circonlocutions timides, d’avoir recours à la lenteur des périphrases; enfin d’être long, de peur d’être bas; de sorte que le destin de notre langue ressemble assez à celui de ces gentilshommes ruinés, qui se condamnent à l’indigence de peur de déroger.»

[23] Remarquons que Victor Hugo n’a pas dit autre chose dans sa _Réponse à un acte d’accusation_, déjà citée par nous tout à l’heure, à propos de «l’animal qui s’engraisse de glands»:

un mot Était un duc et pair, ou n’était qu’un grimaud.

Mais la conclusion diffère: Delille s’incline et se soumet, Hugo s’insurge:

Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire. Plus de mot sénateur! plus de mot roturier!

Relativement aux périphrases, Sainte-Beuve émet ces intéressantes et très justes considérations (_Portraits contemporains_, Lebrun, t. III, p. 173): «On a récemment blâmé la périphrase; on n’oublie qu’une chose: en 1820, à la scène, dans une tragédie, le mot propre pour les objets familiers était tout simplement une impossibilité; il ne devint une difficulté que quelques années plus tard. Cinq ans après, dans _Le Cid d’Andalousie_ (de Pierre-Antoine Lebrun: 1785-1873), le mot _chambre_ excitait des murmures à la première représentation; _Le Globe_ (5 mars 1825, article de M. Trognon) était obligé de remémorer aux ultra-classiques le vers d’Athalie:

De princes égorgés la _chambre_ était remplie.

«Depuis, il faut en convenir, on a terriblement enfoncé la porte de cette chambre; on a été d’un bond jusqu’à l’alcôve. Mais, avant 1830, chaque mot simple en tragédie voulait un combat...»

Un mot revient très fréquemment sous la plume de Delille, c’est le verbe _embellir_:

Ma muse des jardins _embellit_ le séjour. (_Les Jardins_, III; Œuvres, t. I, p. 75.)

Quel charme _embellira_ vos douces promenades? (_L’Homme des champs_, II; ibid., p. 148.)

... Multiplie, agrandit, _embellit_ la nature. (_L’Imagination_, I; ibid., p. 333.)

Tout ce que la nature _embellit_ de sa main. (_Ibid._, III; ibid., p. 369.)

Un air d’aisance encore _embellit_ la déesse. (_Ibid._, III; ibid., p. 371.)

Oh! que l’homme sait bien _embellir_ l’univers! (_Ibid._, IV; ibid., p. 392.)

Etc., etc.

«Les livres de Delille, nous apprend Sainte-Beuve (_Portraits littéraires_, t. II, p. 94), se tiraient d’ordinaire à 20 000 exemplaires pour la première édition. L’_Énéide_, par exception, se publia à 50 000 exemplaires. Elle fut achetée à l’auteur 40 000 francs d’abord, bien grande somme pour le temps.»

Dans la notice qu’elle a consacrée à Delille, Mme Woillez conte que, revenant d’Athènes sur un petit vaisseau qui fut «poursuivi par deux forbans, Delille donna, dans cette circonstance, des marques de sang-froid et même de gaieté dont toutes les gazettes parlèrent dans le temps: «Ces coquins-là, dit-il, ne s’attendent pas à l’épigramme que je ferai contre eux». (Notice, _Œuvres de J. Delille_, t. I, p. 7; Lefèvre, 1844.)

Delille, raconte-t-on encore, était doué d’une mémoire prodigieuse, et il serait mort emportant dans sa tête un long poème entièrement composé: «... Ce poème contenait au moins six mille vers, et quels vers! (s’exclamait un jour la veuve du poète). Il n’avait jamais rien fait de si beau. Mais vous savez son indolence... Je lui disais tous les jours: «Monsieur Delille, ne vous fiez pas à votre mémoire, dictez-moi ces vers-là; je veux les écrire pour qu’ils ne soient pas perdus.» Eh bien, monsieur, il ne m’a pas écoutée, il est mort, il a emporté dans la tombe son superbe poème. Je m’étais déjà arrangée avec un libraire, qui m’en donnait un prix considérable; mais voilà M. Delille _ad patres_, et l’ouvrage aussi. C’est dix mille francs qu’il m’enlève, monsieur, dix mille francs!» (Charles BRIFAUT, _Récits d’un vieux parrain à son jeune filleul_, dans Charles ROZAN, _Petites Ignorances historiques et littéraires_, p. 371, note 1.) Mais l’anecdote paraît très suspecte: cf. SAINTE-BEUVE, _Portraits littéraires_, Delille, t. II, p. 103 et suiv.

* * *

CHATEAUBRIAND (1768-1848) avait, rapporte Henri de Latouche (dans Henri MONNIER, _Mémoires de M. Joseph Prudhomme_, t. II, p. 92; Librairie nouvelle, 1857), «l’infirmité de faire des vers et de les préférer à sa prose; il ne veut pas admettre, ajoute Latouche, qu’il y ait d’autre poète en France que lui, dont personne cependant ne parle en cette qualité». C’est ce qui nous permet, dans la présente étude, de classer l’auteur d’_Atala_ et des _Martyrs_ parmi les poètes.

«Les vers! Faites des vers! disait un jour Chateaubriand au jeune Victor Hugo, _l’enfant sublime_. C’est la littérature d’en haut... Le véritable écrivain, c’est le poète. Moi aussi, j’ai fait des vers, et je me repens de n’avoir pas continué. Mes vers valaient mieux que ma prose. Savez-vous que j’ai écrit une tragédie? Tenez, il faut que je vous en lise une scène...» Et il se fit apporter le manuscrit de _Moïse_. (_Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie_, 1818-1821, p. 237; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)

«Prosateur magnifique, faible rimeur, Chateaubriand polit et repolit pendant vingt ans son _Moïse_. Il préférait ce faux chef-d’œuvre à toutes ses œuvres.» (Adolphe BRISSON, _Le Temps_, 26 mai 1913, Chronique théâtrale.)

De même Gœthe considérait «comme son plus beau titre de gloire» sa _Théorie des couleurs_, «que les savants refusaient de prendre au sérieux», et qui est un de ses plus mauvais ouvrages, sinon son plus mauvais. (Cf. Édouard ROD, _Essai sur Gœthe_, p. 14; Perrin, 1898.)

De même Sainte-Beuve se montrait fier de ses vers, souvent si ternes et si lourds, bien plus fier que de ses admirables études critiques; et le meilleur moyen de lui plaire était de lui vanter ses poésies et de les savourer avec lui.

De même encore Lamartine se croyant «un grand économiste, un grand vigneron et un grand architecte», et disant un jour au fils d’un de ses amis: «Jeune homme, regardez-moi bien là, au front, et dites-vous que vous venez de voir le premier financier du monde». (Ernest LEGOUVÉ, _Soixante ans de souvenirs_, t. IV, p. 199; Hetzel, s d.) «La gloire de Victor Hugo n’offusquait pas Lamartine, continue Legouvé; mais le titre de premier viticulteur de France, accordé à M. Duchâtel, le taquinait. «Ce n’est qu’un amateur, disait-il; moi, je suis un cep de nos collines.» Enfin, à Saint-Point, montrant avec complaisance à un visiteur un petit portique affreux, enluminé d’un coloris criard, et formé de deux colonnes appartenant à tous les ordres: «Mon cher, lui dit-il, dans cinquante ans, on viendra ici en pèlerinage; mes vers seront oubliés, mais on dira: «Il faut avouer que ce gaillard-là bâtissait bien!» (Ernest LEGOUVÉ, _ibid._; — et Louis ULBACH, _La Vie de Victor Hugo_, p. 111-112; Émile Testard, 1886.)

Et Molière, «si excellent auteur pour le comique, et ayant un faible pour la couronne tragique». (SAINTE-BEUVE, _Portraits littéraires_, t. II, p. 55; nouvelle édit, Garnier, s. d.)

Et Jean-Jacques Rousseau se glorifiant avant tout de sa musique et de son _Devin du village_ (Cf. ID., _ibid._, t. II, p. 125), et préférant son _Lévite d’Éphraïm_ à tous ses ouvrages (_Les Confessions_, II, XI; t. VI, p. 136; Hachette, 1864).