Récréations littéraires, curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc.
Part 5
lui a été maintes fois reprochée: qu’est-ce qu’une île qui n’aurait pas de bords?
Le Français, né malin, forma le vaudeville; Agréable indiscret, qui, conduit par le chant, Passe de bouche en bouche et s’accroît en marchant. (_L’Art poétique_, chant II.)
Un indiscret qui _passe de bouche en bouche et s’accroît en marchant_?
Et son feu, dépourvu de sens et de lecture, S’éteint à chaque pas faute de nourriture. (_Ibid._, chant III.)
Un _feu_, dépourvu de _sens_ et de _lecture_, qui s’éteint à chaque _pas_?
Images bien incohérentes, surtout pour un législateur du Parnasse.
Et cet anachronisme commis par Boileau dans sa satire IX (_A son esprit_), où il fait de Juvénal le contemporain de l’abbé Cotin:
Avant lui Juvénal avait dit en latin Qu’on est assis à l’aise aux sermons de Cotin.
Je ne sais plus où j’ai lu que le _Traité du Sublime_ de Longin, traduit par Boileau, fut un jour mis en vente sous le titre — dû à l’imprimeur ou au relieur, les livres autrefois se vendant presque toujours reliés — de _Traité du Sublimé_, c’est-à-dire du calomel, sel de mercure, et classé dans les ouvrages de chimie.
* * *
Ce qui frappe le plus, et en quelque sorte à première vue, dans les comédies de REGNARD (1656-1710), c’est la quantité de vers qu’il emprunte, plus ou moins textuellement, à Molière. «Tu prenais ton bien où bon te semblait, eh bien, je fais comme toi, et c’est toi que je pille,» paraît-il dire à son maître.
Dans vos brusques _humeurs_ je ne puis vous comprendre. (REGNARD, _Le Distrait_, I, 1.)
Dans vos brusques _chagrins_ je ne puis vous comprendre. (MOLIÈRE, _Le Misanthrope_, I, 1.)
J’étais _fort_ serviteur de monsieur votre père. (REGNARD, _Le Distrait_, II, 7.)
_Et_ j’étais serviteur de monsieur votre père. (MOLIÈRE, _Le Tartuffe_, V, 4.)
A peine _pouvons-nous_ dire comme il se nomme. (REGNARD, _Les Ménechmes_, IV, 2.)
A peine _pouvez-vous_ dire comme il se nomme. (MOLIÈRE, _Le Misanthrope_, I, 1.)
Et ne me rompez pas la tête _plus longtemps_. (REGNARD, _Les Ménechmes_, IV, 3.)
Et ne me rompez pas _davantage_ la tête. (MOLIÈRE, _Le Misanthrope_, IV, 3.)
Voilà, je _le confesse_, un homme abominable. (REGNARD, _Les Ménechmes_, V, 5.)
Voilà, je _vous l’avoue_, un abominable homme. (MOLIÈRE, _Le Tartuffe_, IV, 6.)
_Est-ce à moi_, s’il vous plaît, que ce discours s’adresse? (REGNARD, _Le Légataire universel_, III, 8.)
_C’est à vous_, s’il vous plaît, que ce discours s’adresse. (MOLIÈRE, _Le Misanthrope_, I, 2.)
C’est à vous de sortir _et de passer la porte_. La maison m’appartient... (REGNARD, _Le Légataire universel_, III, 2.)
C’est à vous d’en sortir, _vous qui parlez en maître_. La maison m’appartient... (MOLIÈRE, _Le Tartuffe_, IV, 7.)
Etc., etc.
Une des locutions les plus habituelles à Molière: «Je vous trouve plaisant», n’est pas rare non plus chez Regnard:
_Je vous trouve plaisant!_ Au gré de mes souhaits... (_Le Distrait_, V, 9.)
_Je vous trouve plaisant_ de disposer de moi. (_Les Ménechmes_, V, 6.)
_Je vous trouve plaisant_ et vous avez raison... (_Le Légataire universel_, II, 11.)
_Je vous trouve plaisant_ de parler de la sorte. (_Ibid._, III, 2.)
Etc., etc.
* * *
CRÉBILLON LE TRAGIQUE (1674-1762), dont nous avons cité le mot (p. 29): «Corneille avait pris le ciel; Racine, la terre; il ne me restait plus que l’enfer», «a fondé presque toutes ses pièces, selon la remarque de Laharpe (_Lycée ou Cours de littérature_, t. III, 1re partie, p. 563-564; Verdière, 1817), sur le déguisement des principaux personnages. A commencer par _Rhadamiste_, Zénobie y paraît sous le nom d’Isménie; dans _Électre_, Oreste est caché sous celui de Tydée; Pyrrhus, dans la pièce de ce nom, l’est sous celui d’Hélénus; Ninias, dans _Sémiramis_, sous celui d’Agénor; le fils de Thyeste, sous celui du fils d’Atrée; Sextus, dans _Le Triumvirat_, sous celui de Clodomir»; etc.
Sémiramis ayant découvert que celui qu’elle aime, Agénor, n’est autre que son fils Ninias, continue à l’aimer, comme si de rien n’était:
Ingrat, je t’aime encore avec trop de fureur...
Et Ninias de s’écrier, non sans raison:
O ciel! vit-on jamais dans le cœur d’une mère D’aussi coupables feux éclater sans mystère? (Cf. LAHARPE, _ibid._, p. 553-554.)
Laharpe remarque encore combien Crébillon abuse de cette cheville «en ces lieux»: on la voit «à tout moment» au bout de ses vers, dit-il; «et ce qu’il y a de pis, ajoute-t-il (_Ibid._, p. 528), c’est que ce mot est presque partout inutile, et quelquefois employé à contre-sens»:
Oui, je veux que ce fruit d’un amour odieux Signale quelque jour ma fureur _en ces lieux_... Je ne suis en effet descendu _dans ces lieux_... Et nous n’avons d’appui que de vous _en ces lieux_... Quel déplaisir secret vous chasse _de ces lieux_... Cachez-nous au tyran qui règne _dans ces lieux_... Je tremble à chaque pas que je fais _en ces lieux_... Sans appui, sans secours, sans suite _dans ces lieux_... J’en crains plus du tyran qui règne _dans ces lieux_... Il doit être déjà de retour _en ces lieux_... M’accorder un vaisseau pour sortir _de ces lieux_... Gardes, faites venir l’étranger _en ces lieux_... Et votre voix, Seigneur, a rempli _tous ces lieux_... Etc., etc.
Voltaire abuse aussi de cette locution «en ces lieux», «dans ces lieux», si commode d’ailleurs pour la versification. Dans sa tragédie d’_Oreste_ notamment, elle apparaît très fréquemment (I, 2, 3, 4, 5; II, 1, 2, 5; etc.):
«... Oreste est _en ces lieux_.» (II, 7.)
«... Qu’osiez-vous faire _en ces lieux_ écartés?» (III, 6.)
Etc., etc.
A la première représentation de cette pièce, à certain endroit, sans doute modifié depuis par l’auteur, Oreste s’écriait:
«Suivez-moi!
— Où? demandait Clytemnestre.
— _Aux lieux_...», commençait à répondre Oreste.
Mais on ne le laissa pas achever, et toute la salle se mit à rire. (Cf. Lorédan LARCHEY, _L’Esprit de tout le monde_, 1re série, p. 269.)
Nous reparlerons de Voltaire tout à l’heure et plus amplement.
* * *
L’ABBÉ DESFONTAINES (1685-1745), fameux par ses disputes avec Voltaire, commet la balourdise, au début de son _Ode à la reine_, de prendre, non le Pirée pour un homme, mais le Permesse, rivière de Béotie, où les Muses aimaient à se baigner, pour une montagne, de confondre, en d’autres termes, _Permesse_ avec _Parnasse_. Piron ne manqua pas de relever la bévue:
Il croyait le Permesse un mont, Or c’est un fleuve très profond; Etc., etc.
Mais ce qu’il y a de plus drôle ici, c’est que PIRON (1689-1773), à son tour, commet ou semble commettre la même erreur dans _L’Amitié médecin_, où il demande aux Muses de faire retentir les «échos du _Permesse_». (Cf. Paul CHAPONNIÈRE, _Piron_, p. 304-305.)
A propos de Piron, n’oublions pas le très malencontreux et risible incident qui fut cause en grande partie de la chute de sa tragédie de _Callisthène_ (1730). Le poignard avec lequel le héros de la pièce, le philosophe Callisthène, se donne la mort au dernier acte était en si mauvais état qu’il se désarticula entre ses mains: lame, poignée, garde, manche, tout était disjoint et comme en paquet, si bien que l’acteur, l’infortuné Callisthène, dut se poignarder non avec un poignard, mais «d’un héroïque coup de poing», et après avoir envoyé au diable, au milieu d’une folle hilarité, les quatre tronçons de son glaive. (ID., _ibid._, p. 61.)
Ce vers de LA CHAUSSÉE (1692-1754), qui se trouve dans sa comédie _Le Préjugé à la mode_ (II, 3):
Devine, si tu peux, et choisis, si tu l’oses,
figure textuellement dans la tragédie d’_Héraclius_ de Corneille (IV, 4).
III
VOLTAIRE. Son théâtre: anecdotes diverses. Georges Avenel et son édition des œuvres de Voltaire. La petite-nièce de Corneille. Abus des mots _horreur_, _fatal_, _affreux_. Les tragédies de Voltaire jugées par Victor Hugo. Orthographe de Voltaire.
L’ABBÉ D’ALLAINVAL. — SAURIN. — ALEXANDRE DE MOISSY. Une pièce pour sages-femmes.
SEDAINE. Ses répétitions de mots. Ses incorrections. — LEMIERRE. Le vers du siècle.
BEAUMARCHAIS. L’adjectif _sensible_ au dix-huitième siècle. Termes de prédilection.
DORAT. — CHAMFORT. _La Charité romaine._ — DESFORGES. Phrases inachevées. — FLORIAN.
VOLTAIRE (1694-1778) — «Le Français suprême, l’écrivain qui a été le plus en harmonie avec sa nation... Voltaire, c’est le plus grand homme en littérature de tous les temps; c’est la création la plus étonnante de l’Auteur de la nature,» a proclamé Gœthe (_Conversations avec Eckermann_, t. II, p. 77, note; Charpentier, 1863; — et cité dans VOLTAIRE, _Œuvres complètes_, t. VIII, p. 1126, édit. du journal _Le Siècle_); «Le vrai représentant de l’esprit français dans ce que j’appelle un congrès européen serait Voltaire,» déclare, de son côté, Sainte-Beuve (_Causeries du lundi_, t. XV, p. 210, note 1) — Voltaire confond, dans une de ses tragédies, _L’Orphelin de la Chine_ (I, 3), _alfange_ (sorte de cimeterre) avec _phalange_ (troupe d’infanterie), et il écrit:
De nos honteux soldats les _alfanges_ errantes, A genoux, ont jeté leurs armes impuissantes.
Ce qui a été corrigé depuis par divers éditeurs, qui ont mis _phalanges_ à la place d’_alfanges_.
Dans la même pièce (II, 6), nous relevons ce vers singulier:
Où _mon front_ avili n’osa _lever les yeux_.
On a souvent rapproché ce vers de Voltaire (_Rome sauvée_, I, 7):
Faisons notre devoir: les dieux feront le reste,
de ce vers de Corneille (_Horace_, II, 8):
Faites votre devoir, et laissez faire aux dieux...
Ce vers:
Ce monstre à voix humaine, aigle, femme et lion,
se trouve à la fois et mot pour mot dans l’_Œdipe_ de Corneille (I, 3) et dans l’_Œdipe_ de Voltaire (I, 1), où nous rencontrons également (I, 1) cet autre vers devenu proverbe:
L’amitié d’un grand homme est un bienfait des dieux.
Nombre de vers des pièces de théâtre de Voltaire, tout comme de Corneille et de Racine, sont d’ailleurs restés dans la mémoire:
A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère! (_Tancrède_, III, 1.)
Le premier qui fut roi fut un soldat heureux; Qui sert bien son pays n’a pas besoin d’aïeux. (_Mérope_, I, 3.)
Les mortels sont égaux; ce n’est point la naissance, C’est la seule vertu qui fait leur différence. (_Mahomet_, I, 4.)
Remarquons, en passant, qu’un des personnages de cette tragédie de _Mahomet_, l’esclave SÉIDE, a laissé son nom dans la langue pour signifier un sectateur fanatique.
Chacun baise en tremblant la main qui nous enchaîne. (_La Mort de César_ II, 1.)
... Tu dors, Brutus, et Rome est dans les fers. (_Ibid_.)
Etc., etc.
Georges Avenel, dans sa bonne et intéressante édition populaire des œuvres complètes de Voltaire (Paris, aux bureaux du journal _Le Siècle_, 1867-1870, 8 vol. in-4)[21], a eu le soin d’imprimer en italique tous ces vers «sensationnels» ou demeurés célèbres.
[21] Le nom d’Émile de la Bédollière figure bien dans le titre de l’ouvrage, au moins sur les quatre premiers tomes de cette édition; mais à peu près pour la forme uniquement, et en raison de l’importante situation que La Bédollière occupait alors au journal _Le Siècle_.
Rappelons que cette phrase, qu’on cite d’ordinaire comme un vers:
Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux,
a été écrite comme prose par Voltaire; elle se trouve vers la fin de la préface de _L’Enfant prodigue_, comédie en cinq actes (t. III, p. 286, édit. du journal _Le Siècle_).
_La Mort de César_ est, assure-t-on, la première pièce de théâtre, «parmi celles qui méritent d’être connues», où aucune femme ne figure parmi les personnages. Elle réalise ainsi le vœu du prédicateur Pierre de Villiers (1648-1728) qui voulait retrancher des tragédies «tout ce qui est amour». (Cf. Émile DESCHANEL, _Le Romantisme des classiques_, Voltaire, p. 125, et Racine, t. II, p. 33, note 1.)
Une mésaventure analogue à celle des abbés Pellegrin et Abeille et à la chute de leurs pièces (Cf. ci-dessus, chap. 1, p. 22), survint à Voltaire, lorsqu’il fit représenter sa tragédie d’_Adélaïde du Guesclin_, où se trouve, à la scène dernière, cet hémistiche:
Es-tu content, Coucy?
«Couci, couci!» répliquèrent plusieurs mauvais plaisants, — ce qui, comme bien on pense, ne contribua pas à la réussite de l’œuvre. (Cf. Georges AVENEL, _ouvrage cité_, t. III, p. 215 et 229.)
Dans _Zaïre_, «la plus touchante de toutes les tragédies qui existent» (LAHARPE, _Lycée ou Cours de littérature_, t. III, 1re partie, p. 222; Verdière, 1817), un autre hémistiche:
... Soutiens-moi, Chatillon, (II, 3),
a été et est souvent encore employé par plaisanterie, burlesquement.
De même, à la première représentation de _Mariamne_, dans le moment où Mariamne, qui s’empoisonnait et expirait sur la scène, prenait la coupe et la portait à ses lèvres, le parterre s’écria: «La reine boit! La reine boit!» On était justement la veille, ou non loin de la fête des Rois, et cette plaisanterie amena l’interruption puis la chute de la pièce. (Cf. Georges AVENEL, _ibid._, p. 112.)
C’est dans _Zaïre_, où une croix fait reconnaître à Lusignan sa fille, que nous voyons apparaître pour la première fois cet accessoire, «la croix de ma mère», dont le théâtre a tant abusé depuis. (Cf. _Zaïre_, II, 3; — et Émile DESCHANEL, _ouvrage cité_, Théâtre de Voltaire, p. 100.)
Pendant qu’on répétait _Mérope_, Voltaire accablait les acteurs de corrections, suivant son usage. Ayant passé la nuit à revoir sa pièce, il réveilla son laquais à trois heures du matin, et lui remit une correction à porter à l’acteur Paulin, chargé du rôle du tyran Polyphonte. «Mais, à cette heure, tout le monde dort, monsieur, objecte le domestique. Je ne pourrai pas pénétrer chez M. Paulin. — Va, cours! répond gravement Voltaire. _Les tyrans ne dorment jamais_.» (Cf. Émile DESCHANEL, _ouvrage cité_, p. 193, note 1.)
Voltaire fatiguait et ennuyait tellement ses interprètes avec ses incessantes corrections, qu’une actrice, Mlle Desmares, lui ferma un jour sa porte, et, comme il lui glissait encore des rectifications par le trou de la serrure, elle boucha ce trou. Alors Voltaire s’avisa de ce stratagème. Ayant appris que Mlle Desmares donnait un grand dîner, il fit faire, pour ce jour-là, un superbe pâté de perdrix qu’il lui envoya. En ouvrant ce pâté, on découvrit douze perdrix tenant dans leur bec plusieurs billets où étaient inscrits les vers qu’il fallait ajouter ou changer dans le rôle de Mlle Desmares. (Cf. Lucien PEREY et Gaston MAUGRAS, _La Vie intime de Voltaire aux Délices et à Ferney_, p. 252, note 2; — et Émile DESCHANEL, _ibid._, p. 235.)
Deux vers de la tragédie de _Mahomet_ (II, 5) ont été employés, dans une plaisante circonstance, par l’acteur Lekain, d’autres disent Larive. Lekain ou Larive chassait un jour sur les terres du prince de Condé, lorsqu’un garde-chasse l’interpella et lui demanda de quel droit il chassait sur les propriétés de son maître; et l’autre de lui répondre aussitôt majestueusement et fièrement:
«Du droit qu’un esprit vaste et ferme en ses desseins A sur l’esprit grossier des vulgaires humains.
— Ah! monsieur, c’est différent! Excusez-moi!» bégaya le garde-chasse tout interloqué et ahuri, et en s’inclinant jusqu’à terre. (Cf. _La Semaine des familles_, 22 septembre 1860, p. 820; — et LAROUSSE, art. Droit, p. 1276, col. 4.)
A propos de ce vers de Corneille (_Cinna_, III, 4):
Je vous aime, Émilie, et le ciel me foudroie,
on trouve, dans une lettre de Voltaire à M. de Mairan, datée de Ferney, 16 auguste (août) 1761, une fort peu édifiante, mais très probablement peu véridique anecdote, relative à la petite-nièce de Corneille, que Voltaire avait recueillie chez lui. Je me borne à signaler cette plaisanterie, qui, comme il advient fréquemment avec le patriarche de Ferney, n’est pas du meilleur goût.
Dans une notice de Voltaire sur _L’Encyclopédie_ (1774; _Œuvres complètes de Voltaire_, t. VI, p. 381; édit. du journal _le Siècle_), on lit cette phrase: «Il (Louis XV) avait été averti que les vingt et un volumes in-folio (de _L’Encyclopédie_) qu’on trouvait sur la toilette de toutes les dames...»
_Vingt et un_ volumes in-folio sur une table de toilette! Il fallait que ces toilettes fussent à la fois très grandes et remarquablement solides.
Laharpe (_Ouvrage cité_, t. III, 1re partie, p. 153, 183 et 363) constate que Voltaire, dans ses tragédies, prodigue trop les mots _horreur_, _fatal_, _affreux_ surtout. Voir, par exemple, la tragédie d’_Œdipe_, acte IV, scène 1, où l’épithète _affreux_ se trouve répétée sept fois:
Sur mes destins _affreux_ ne soit trop éclairé... Et que tous deux unis par ces liens _affreux_... Etc., etc.
Et dans _Mérope_ (II, 2):
Celle de qui la gloire et l’infortune _affreuse_...
On rencontre aussi dans _Mérope_ (IV, 2) ce vers peu harmonieux:
Quoi! de pitié pour moi tous vos _sens sont saisis_?
Nous avons signalé plus haut (p. 22) la fameuse dissonance, rectifiée depuis:
_Non, il n’est_ rien que _Nanine n’honore_.
Ajoutons que, malgré ces défectuosités et ces tares, on ne peut s’empêcher de trouver exagérée cette sentence de Victor Hugo (_Actes et Paroles_, Avant l’exil, t. I, p. 234; Hetzel-Quantin, s. d.): «Je range les tragédies de Voltaire parmi les œuvres les plus informes que l’esprit humain ait jamais produites». Sentence draconienne, ultra-méprisante, d’autant plus curieuse que, comme le démontre Émile Deschanel (_Ouvrage cité_, p. 212, 228, 311, 356: «Tancrède, le héros amoureux et proscrit, n’est-ce pas déjà Hernani?» etc.), le théâtre de Victor Hugo offre plus d’une analogie avec celui de Voltaire. L’auteur d’_Hernani_, nous le verrons plus loin, dans le chapitre qui lui est consacré, n’a d’ailleurs pas toujours eu la même opinion sur Voltaire et ses tragédies.
L’orthographe de Voltaire, comme celle du reste de tous les écrivains de son temps et, à plus forte raison, des temps antérieurs, est très différente de la nôtre. Dans une lettre, rédigée entièrement de sa main, et signée: VOLTAIRE, _chambelan_ du _roy_ de Prusse, il écrit ainsi les mots: _nouvau_, _touttes_, _nourit_, _souhaitté_, _baucoup_, _ramaux_, le _fonds_ de mon cœur, _andidote_, _crétien_, etc., etc. (Cf. G.-A. CRAPELET, _Études pratiques et littéraires sur la typographie_, p. 345, note).
Et dans sa tragédie de _Tancrède_ (IV, 2), on lit:
Oui, j’ai tout fait pour elle... Et l’eussé-je _aimé_ moins, comment l’abandonner?
(_aimé_ pour _aimée_).
On a même prétendu — c’est l’abbé Galiani (_Lettres_, t. II, p. 281; édit. Eugène Asse) — que «D’Olivet n’avait jamais pu parvenir à enseigner l’orthographe à Voltaire».
* * *
L’ABBÉ D’ALLAINVAL ou SOULAS D’ALLAINVAL (1700-1753), qui, au milieu d’une vie de misère, n’ayant ni feu ni lieu, couchant dans les chaises à porteurs remisées alors au coin des rues, — et qui devait bientôt mourir à l’Hôtel-Dieu, — nous présente une singulière particularité, un étrange contraste: durant son extrême indigence, ne s’avise-t-il pas d’écrire une pièce sur _L’Embarras des richesses_? Et cette pièce est «un de ses meilleurs ouvrages... pièce bien conduite et bien dénouée et qui ne manque pas d’intérêt». (_Chefs-d’œuvre des Auteurs comiques_, t. III, Notice sur d’Allainval; Didot, 1872.) Ce qui prouve, une fois de plus, comme l’a si bien déclaré Beaumarchais après Voltaire (Cf. _Le Mariage de Figaro_, V, 3; et le _Dictionnaire philosophique_, article Argent), qu’«il n’est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner», et qu’«il est plus aisé d’écrire sur l’argent que d’en avoir».
Dans une pièce de SAURIN (1706-1781), _Les Mœurs du temps_, nous voyons, à la scène deuxième, un des personnages, Julie, arriver «tenant un livre ouvert», ce qui n’empêche pas une autre dame, Cidalise, qui n’est cependant pas aveugle, de s’exclamer presque aussitôt: «Je vous dirais bien, moi, de quoi ce livre vous aurait entretenue, _si vous l’aviez ouvert_».
Ils sont de Saurin, si oublié aujourd’hui, et de sa tragédie _Blanche et Guiscard_, qu’on ne joue plus et qu’on ne lit plus, ces beaux vers fréquemment cités:
Qu’une nuit paraît longue à la douleur qui veille!... Longtemps on aime encore, en rougissant d’aimer... La loi permet souvent ce que défend l’honneur... (Cf. Notice sur Saurin, _Chefs-d’œuvre tragiques_, t. I, p. 270; Didot, 1869.)
Comme exemple des ridicules indications de personnages dans certains mélodrames, on cite la distribution d’une pièce d’ALEXANDRE DE MOISSY (1712-1777), — qui en a écrit bien d’autres, plus ou moins grotesques, — _La Vraie Mère_, «drame didacti-comique en trois actes». Voici cette distribution textuelle (Cf. l’_Almanach de la Littérature, du Théâtre et des Beaux-Arts_, 1867, p. 93):
«MME FÉLIBIEN, accouchée depuis sept mois et nourrissant son enfant.
«M. FÉLIBIEN, son mari, négociant.
«MME DE VILLEPREUX, sa sœur, femme enceinte et presque à terme.
«M. DE VILLEPREUX, son mari.
«MME DES AULNES, femme d’un marchand de drap, relevée de couches depuis neuf mois et demi.
«L’ENFANT de Mme Félibien, âgé de sept mois.
«L’ENFANT de Mme des Aulnes, âgé de dix mois.
«MME LONDAIS, sage-femme.
«MME LÉVEILLÉ, garde de femmes en couches.»
* * *
SEDAINE (1719-1797) a une manie, un tic, pour ainsi parler: c’est de redoubler les locutions qu’il emploie. «Bonjour, monsieur, bonjour!» «Conte-moi ça, conte-moi ça!» «Tu viens, n’est-ce pas, tu viens?» Ce redoublement lui semblait donner plus de naturel au dialogue, et aussi plus de force, équivaloir à un superlatif. C’est du reste la remarque de François Génin, dans ses _Récréations philologiques_ (t. I, p. 42): «La manière primitive et la plus naturelle de former un superlatif c’est de répéter le positif. Les enfants n’y manquent pas; ils vous diront _Un grand, grand, grand homme_! — _Il était petit, petit_! C’est l’origine du _bonbon_ et du _bobo_.»
Voici quelques-uns de ces redoublements de Sedaine:
«Va-t’en, va-t’en: écoute...» (_Le Philosophe sans le savoir_, IV, 7.)
«Monsieur, monsieur, un gentilhomme...» (_Ouvrage cité_, IV, 9.)
«Vos pistolets, vos pistolets; vous m’avez vu...» (_Ibid._)
«Hier au soir, j’y vais, j’y vais.» (_Ibid._, V, 2.)
«A l’instant! prenez, prenez, monsieur.» (_Ibid._, V, 4.)
«Monsieur, monsieur, voilà de l’honnêteté.» (_Ibid._)
«Ah! monsieur, monsieur, c’est fait de mes vingt louis. — Je n’hésite pas, madame, je n’hésite pas, vous le voyez, un instant, un instant.» (_La Gageure imprévue_, sc. 23.)
«Ah! madame, madame! c’est battre un homme à terre.» (_Ibid._)
«Madame, madame, j’en suis charmé.» (_Ibid._)
«Ah! les hommes, les hommes nous valent bien.» (_Ibid._, sc. 25.)
«C’est la réponse à la vôtre, c’est la réponse à la vôtre: c’est...» (_Rose et Colas_, sc. 8.)
«Elle est sage, elle est sage, ah! très sage.» (_Ibid._)
«Et moi, et moi, n’ai-je pas...» (_Ibid._)
«Oui, pour dire à ton père, pour dire à ton père qu’il y a plus d’aveugles que de clairvoyants.» (_Ibid._, sc. 15.)
«Folle! folle! je vais te faire voir...» (_Ibid._)
«C’est bien naturel, c’est bien naturel. Tenez...» (_Ibid._, sc. 16.)